LETTRE.

_Je vous avoue, Madame, que j'ai bien fait des fautes en ma vie, car

je suis homme et encore jeune; mais je n'en ai jamais fait une plus

grande que celle de la nuit passée: elle n'a point d'excuse, Madame,

et vous ne sçauriez me condamner à quoi que ce soit que je n'aie bien

mérité. J'ai tué, j'ai trahi, j'ai fait des sacrilèges; pour tous ces

crimes-là vous n'avez qu'à chercher des supplices; si vous voulez ma

mort, je vous irai porter mon épée; si vous ne me condamnez qu'au

fouet, je vous irai trouver nu, en chemise. Souvenez-vous, Madame, que

j'ai manqué de pouvoir, et non de volonté; j'ai été comme un brave

soldat qui se trouve sans armes lorsqu'il faut qu'il aille au combat.

De vous dire, Madame, d'où cela est venu, j'en serois bien empêché;

peut-être m'est-il arrivé comme à ceux de qui l'appétit se passe quand

ils attendent trop à manger; peut-être que la force de l'imagination a

consumé la force naturelle. Voilà ce que c'est, Madame, de donner tant

d'amour: une médiocre beauté, qui n'auroit pas troublé l'ordre de la

nature, auroit été plus satisfaite. Adieu, Madame; je n'ai rien à vous

dire davantage, sinon que peut-être me pardonnerez-vous le passé, si

vous me donnez lieu de faire mieux à l'avenir: je ne demande pour cela

que jusqu'à demain, à la même heure qu'hier._

«Après avoir envoyé par un de mes laquais ces belles promesses à celui

de madame d'Olonne qui attendoit sa réponse à mon logis, je m'en

allai, et, ne doutant point que mes offres ne fussent bien reçues, je

voulus prendre un soin particulier de moi. Je me baignai, et me fis

frotter avec des essences de senteur; je mangeai des oeufs frais,

des culs d'artichauts, et pris un peu de vin; ensuite je fis cinq ou

six tours de chambre et me mis au lit sans Manicamp. J'avois si fort

en tête de réparer ma faute que je fuyois mes amis comme la peste. Le

lendemain m'étant levé gaillard de corps et d'esprit, je dînai de fort

bonne heure, aussi légèrement que j'avois soupé, et ayant passé

l'après-dînée à donner ordre à mon petit équipage d'amour, je m'en

allai chez madame d'Olonne à la même heure que l'autre fois. Je la

trouvai sur son même lit, ce qui me donna d'abord quelques

appréhensions qu'il ne me portât malheur; mais enfin, m'étant assuré

le mieux que je pus, je m'allai jeter à ses genoux. Elle étoit à demi

déshabillée et tenoit un éventail dont elle jouoit. Sitôt qu'elle me

vit, elle rougit un peu, dans le souvenir assurément de l'affront

qu'elle avoit reçu la veille; et, Quentine s'étant retirée, je me mis

sur le lit avec elle. La première chose qu'elle fit fut de me mettre

son éventail devant les yeux. Cela l'ayant rendue aussi hardie que

s'il y eût eu une muraille entre nous deux: «Eh bien! me dit-elle,

pauvre paralytique, êtes-vous venu aujourd'hui ici tout entier?--Ah!

Madame, lui répondis-je, ne parlons plus du passé.» Et là-dessus me

jetant à corps perdu entre ses bras, je la baisai mille fois et la

priai qu'elle se laissât voir toute nue. Après un peu de résistance

qu'elle fit pour augmenter mes désirs et pour affecter la modestie qui

sied si bien aux femmes, plutôt que par aucune défiance qu'elle eût

d'elle-même, elle me laissa voir tout ce que je voulus. Je vis un

corps en bon point et le mieux proportionné du monde et un fort grand

éclat de blancheur. Après cela, je recommençai à l'embrasser. Nous

faisions déjà du bruit avec nos baisers; déjà nos mains, entrelacées

les unes dans les autres, exprimoient les dernières tendresses

d'amour; déjà le mélange de nos âmes avoit fait l'union de nos corps,

quand elle s'aperçut du pauvre état où j'étois. Ce fut alors que,

voyant que je continuois à l'outrager, elle ne songea plus qu'à la

vengeance. Il n'y a point d'injures qu'elle ne me dît; elle me fit les

plus violentes menaces du monde. Pour moi, sans faire ni prières ni

plaintes, parceque je sçavois ce que j'avois mérité, je sortis

brusquement de chez elle et me retirai chez moi, où, m'étant mis au

lit, je tournai toute ma colère contre la cause de mes malheurs.

_D'un juste dépit tout plein,

Je pris un rasoir en main;

Mais mon envie étoit vaine,

Puisque l'auteur de ma peine,

Que la peur avoit glacé,

Tout malotru, tout plissé,

Comme allant chercher son centre,

S'étoit sauvé dans mon ventre._

«Ne pouvant donc rien faire, voici à peu près comme la rage me fit

parler: «Eh bien! traître, qu'as-tu à dire, infâme partie de moi-même

et véritablement honteuse, car on seroit bien ridicule de te donner un

autre nom? Dis-moi, t'ai-je jamais obligé à me traiter de la sorte et

me faire recevoir les plus rudes affronts du monde? Me faire abuser

des grâces qu'on me fait et me donner à vingt-deux ans les infirmités

de la vieillesse!» Pendant que la colère me fit parler ainsi,

_L'oeil attaché sur le plancher,

Rien ne le sçauroit plus toucher.

Aussi, lui faire des reproches,

C'est justement parler aux roches._

«Je passai le reste de la nuit en des inquiétudes mortelles; je ne

sçavois pas si je devois écrire à madame d'Olonne ou la surprendre par

une visite imprévue. Enfin, après avoir été long-temps à balancer, je

pris ce dernier parti, au hasard de trouver quelque obstacle à nos

plaisirs. Je fus assez heureux pour la rencontrer seule à l'entrée de

la nuit. Elle s'étoit mise au lit aussitôt que j'étois sorti d'auprès

d'elle. En entrant dans sa chambre, je lui dis: «Madame, je viens

mourir à vos genoux ou vous satisfaire. Ne vous emportez pas, je vous

prie, que vous ne sachiez si je le mérite.» Madame d'Olonne, qui

craignoit autant que moi un malheur semblable à ceux qui m'étoient

arrivés, n'eut garde de m'épouvanter par des reproches; au contraire,

elle me dit tout ce qu'elle put pour rétablir en moi la confiance de

moi-même, que j'avois quasi perdue; et, en effet, si j'avois été

ensorcelé, comme je lui avois dit deux jours auparavant, je rompis le

charme à la troisième fois. Vous jugez bien, ajouta le comte de

Guiche, qu'elle ne me dit point d'injures en la quittant, comme elle

avoit fait les autres fois. Voilà l'état de mes affaires, que je vous

prie de faire semblant d'ignorer.»

Vineuil le lui ayant promis, ils se séparèrent. Le comte de Guiche

alla chez madame la comtesse de Fiesque, à qui, entre autres choses,

il dit qu'il ne songeoit plus à madame d'Olonne.

Cet amant ne fut pas long-temps avec sa nouvelle maîtresse sans que

Marsillac s'en aperçût, quelque soin qu'elle prît de tromper celui-ci

et quelque peu d'esprit qu'il eût; mais la jalousie, qui tient lieu de

finesse, lui fit découvrir moins d'empressement en elle pour lui

qu'elle n'avoit accoutumé: de sorte que, lui ayant fait quelques

plaintes douces au commencement, et puis après un peu plus aigres,

voyant enfin qu'elle n'en faisoit pas moins, il se résolut de se

venger tout d'un coup de son rival et de sa maîtresse. Il donna donc à

ses amis toutes les lettres de madame d'Olonne et les pria de les

montrer partout. Mademoiselle d'Orléans[61] haïssoit fort le comte de

Guiche. Il lui donna la lettre qu'il avoit écrite à sa maîtresse, dans

laquelle il parloit mal de la reine et du duc d'Anjou. La première

chose que fit la princesse fut de montrer au duc d'Anjou la lettre du

comte de Guiche, croyant l'animer d'autant plus contre lui qu'elle

sçavoit que ce prince l'aimoit fort. Cependant le prince n'eut pas

tout l'emportement que la princesse avoit espéré, et se contenta de

dire à Péguilin[62] que son cousin étoit un ingrat et qu'il ne lui

avoit jamais donné sujet de parler de lui comme il faisoit, et que

tout le ressentiment qu'il en auroit aboutiroit à n'avoir plus pour

lui la même estime qu'il avoit eue, mais que, si la reine sçavoit la

manière dont il parloit d'elle, elle n'auroit pas assurément tant de

modération que lui. La princesse, n'étant pas satisfaite de voir tant

de bonté au prince pour le comte de Guiche, résolut d'en parler à la

reine, et, comme elle dit son dessein à quelqu'un, le maréchal de

Grammont[63] en fut averti et l'alla supplier de ne pas pousser son

fils. Elle le promit et n'y manqua pas. Cette princesse étoit fière et

ne pardonnoit pas aisément aux gens qui n'avoient pas pour elle tout

le respect à quoi sa grande naissance et son mérite extraordinaire

obligeoient tout le monde; mais, quand une fois elle étoit persuadée

qu'on l'aimoit, il n'y avoit rien de si bon qu'elle.

Pendant que le maréchal et ses amis tâchoient d'étouffer le bruit

qu'avoit fait Marsillac avec la lettre du comte de Guiche, on apprit

que Madame d'Olonne montroit celle-ci pour ruiner un mariage qui

faisoit la fortune de Marsillac:

Histoire amoureuse des Gaules; suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, Tome I · 第 43 / 108 题