_Nous avons travaillé jusqu'ici en vain, Madame; la reine[57] vous
hait, et le duc d'Anjou appréhende de la fâcher. J'en suis au
désespoir pour vos intérêts. Vous m'en pouvez bien consoler, Madame,
si vous voulez, et je vous conjure de le vouloir. Puisque l'aigreur de
la mère et la foiblesse du fils ont ruiné nos desseins, il faut
prendre d'autres mesures. Aimons-nous, Madame; cela est déjà fait de
mon côté, et, si le duc d'Anjou vous eût aimée, je vois bien que je me
serois bientôt brouillé avec lui, parceque je n'aurois pu résister à
l'inclination que j'ai pour vous. Je ne doute pas, Madame, que la
différence ne vous choque d'abord; mais défaites-vous de votre
ambition, et vous ne vous trouverez pas si misérable que vous pensez.
Je suis assuré que, quand le dépit vous aura jetée entre mes bras,
l'amour vous y retiendra._
Quoi qu'on veuille dire contre les femmes, il y a souvent plus
d'imprudence que de malice dans leur conduite. La plupart ne pensent
plus, quand on leur parle d'amour, qu'elles ne doivent jamais aimer;
cependant elles vont plus loin qu'elles ne pensent; elles font des
choses quelquefois, croyant qu'elles seront toujours cruelles, dont
elles se repentent fort quand elles sont devenues plus humaines. La
même chose arriva à madame d'Olonne. Elle eut un chagrin insupportable
d'avoir manqué le coeur du prince après l'avoir compté parmi ses
conquêtes. Cherchant quelqu'un à qui s'en prendre pour amuser sa
douleur, elle ne trouva rien de plus vraisemblable à croire sinon que
le comte de Guiche, pour son propre intérêt, l'avoit empêché de
l'aimer: de sorte que, tant pour se venger de lui que pour rassurer
Marsillac, que toute cette intrigue avoit alarmé, elle lui sacrifia la
lettre du comte de Guiche, sans considérer que l'amour peut-être
l'obligeroit à faire la même chose des lettres de Marsillac. Celui-ci,
à qui madame d'Olonne donnoit tant de faveurs, en usa comme on fait
d'ordinaire quand on est content de sa maîtresse; il lui rendit mille
grâces de sa sincérité, et se contenta de triompher de son rival sans
en vouloir tirer une gloire indiscrète.
Cependant le comte de Guiche, qui ne sçavoit pas le destin de sa
lettre, alla le lendemain chez madame d'Olonne; mais il y vint bien du
monde ce jour-là, et il ne lui put parler d'affaires; il remarqua
seulement qu'elle l'avoit fort regardé, et, de chez elle, il alla dire
l'état de ses affaires à Fiesque, que depuis son retour de Lyon il
avoit faite sa confidente; il les alla dire aussi à Vineuil, et tous
deux séparément jugèrent, sur la fragilité de la dame et la
gentillesse du cavalier, que la poursuite ne seroit ni longue ni
infructueuse. Et en effet, madame d'Olonne avoit trouvé le comte de
Guiche si fort à son gré et si bien fait qu'elle s'étoit repentie du
sacrifice qu'elle venoit de faire à Marsillac. Le lendemain, le comte
de Guiche retourna chez elle, et, l'ayant trouvée seule, il lui parla
de son amour. La belle en fut aise et reçut cette déclaration le plus
agréablement du monde; mais, après être convenus de s'aimer, comme ils
étoient sur certaines conditions, des gens entrèrent qui obligèrent le
comte de Guiche à sortir un moment après.
Madame d'Olonne, s'étant aussi débarrassée de sa compagnie le plus tôt
qu'elle put, monta en carrosse. Voulant découvrir si la comtesse de
Fiesque ne prenoit plus d'intérêt avec le comte de Guiche, elle l'alla
trouver. Après quelques conversations sur d'autres sujets, elle lui
demanda son avis sur les desseins qu'elle lui dit qu'avoit le comte de
Guiche pour elle. La comtesse lui dit qu'il ne falloit que consulter
son coeur en de pareils rencontres. «Mon coeur ne me dit pas
beaucoup de choses en faveur du comte, reprit madame d'Olonne, et ma
raison m'en dit mille contre lui: c'est un étourdi que je n'aimerai
jamais.» En disant ces mots elle prit congé de la comtesse, sans
attendre sa réponse.
D'un autre côté, le comte de Guiche étant retourné à son logis, il
rencontra Vineuil, qui l'attendoit dans une impatience extrême de
sçavoir l'état de ses affaires. Le comte de Guiche lui dit assez
froidement qu'il croyoit que tout étoit rompu, de la manière dont
madame d'Olonne le traitoit; et, comme Vineuil vouloit savoir le
détail de la conversation, le comte de Guiche, qui avoit peur de se
découvrir, changeoit de propos à tous momens. Cela donna quelques
soupçons à Vineuil, qui étoit fin et amoureux de madame d'Olonne, et
qui ne se mêloit des affaires du comte de Guiche que pour se prévaloir
auprès de sa maîtresse des choses qu'il auroit apprises. Il sortit,
voyant qu'il ne découvroit rien, et fut trois jours durant dans des
inquiétudes mortelles de ne pouvoir apprendre ce qu'il soupçonnoit et
qu'il vouloit sçavoir. Assurément il alloit chez Fiesque avec un
visage de favori disgracié depuis qu'il voyoit que le comte de Guiche
ne lui donnoit plus de part dans l'honneur de sa confidence; il n'en
disoit rien à cette belle, pour ne se pas décréditer en montrant son
malheur.
Enfin, au bout de trois jours, étant allé chez le comte de Guiche:
«Qu'ai-je fait, Monsieur, lui dit-il, qui vous ait obligé de me
traiter ainsi? Je vois bien que vous vous cachez de moi sur l'affaire
de madame d'Olonne; apprenez-m'en la raison, ou si vous n'en avez
point, continuez à me dire ce que vous sçavez, comme vous avez
accoutumé.--Je vous demande pardon, mon pauvre Vineuil, lui dit le
comte de Guiche; mais madame d'Olonne, en m'accordant les dernières
faveurs, avoit exigé de moi que je ne vous en parlasse point, ni à
Fiesque encore moins qu'au reste du monde, parcequ'elle disoit que
vous étiez méchant et Fiesque jalouse. Quelque indiscret qu'on soit,
il n'y a point d'affaire qu'on ne tienne secrète dans le commencement,
quand on a pu se passer de confident pour en venir à bout. Je
l'éprouve aujourd'hui, car naturellement j'aime assez à conter une
aventure amoureuse; cependant j'ai été trois jours sans vous conter
celle-ci, vous à qui je dis toutes choses. Mais donnez-vous patience,
mon cher; je m'en vais vous dire tout ce qui s'est passé entre madame
d'Olonne et moi, et, par un détail le plus exact du monde, réparer en
quelque manière l'offense faite à l'amitié que j'ai pour vous.
«Vous saurez donc qu'à la première visite que je lui rendis après lui
avoir écrit la lettre que vous avez vue, il ne me parut à sa mine ni
rudesse, ni douceur; et la compagnie qui étoit chez elle empêcha de
m'en éclaircir mieux. Tout ce que je pus remarquer fut qu'elle
m'observoit de temps en temps. Mais y étant retourné le lendemain et
l'ayant trouvée seule, je lui représentai si bien mon amour et la
pressai si fort d'y répondre, qu'elle m'avoua qu'elle m'aimoit, et me
promit de m'en donner des marques, à la condition que je viens de vous
dire. Vous sçavez bien que je lui voulus promettre tout. Dans ces
momens-là nous ouïmes du bruit, de sorte que madame d'Olonne me dit
que je revinsse le lendemain, un peu devant la nuit, deguisé en fille
qui lui apporteroit des dentelles à vendre. M'en étant donc retourné
chez moi, je vous y trouvai, et vous pûtes bien voir par la froideur
avec laquelle je vous reçus et je vous parlai que tout le monde
m'importunoit alors, et particulièrement vous, mon cher, de qui
j'étois plus en garde que de personne. Vous vous en aperçûtes aussi,
et c'est ce qui vous fit soupçonner que je ne vous disois pas tout.
Lorsque vous fûtes sorti, je donnai ordre que l'on dît à ma porte que
je n'étois pas au logis, et je me préparai pour ma mascarade du
lendemain. Tout ce que l'imagination peut donner de plaisir par
avance, je l'eus vingt-quatre heures durant; les quatre ou cinq
dernières me durèrent plus que les autres; enfin, celle que
j'attendois avec tant d'impatience étant arrivée, je me fis porter
chez madame d'Olonne. Je la trouvai en cornette sur son lit, avec un
deshabillé couleur de rose. Je ne vous sçaurois exprimer, mon cher,
comme elle étoit belle ce jour-là! Tout ce que l'on peut dire est au
dessous des agrémens qu'elle avoit: sa gorge étoit à demi découverte;
elle avoit plus de cheveux abattus[58] qu'à l'ordinaire et tout
annelés; ses yeux étoient plus brillans que les astres; l'amour et la
couleur de son visage animoient son teint du plus beau vermillon du
monde. «Eh bien, mon cher! me dit-elle, me sçaurez-vous bon gré de ce
que je vous épargne la peine de soupirer long-temps? Trouvez-vous que
je vous fasse trop acheter les grâces que je vous fais? Dites, mon
cher? ajouta-t-elle. Mais quoi! vous me paroissez tout interdit.--Ah!
Madame, lui répondis-je, je serois bien insensible si je conservois du
sang-froid en l'état où je vous vois!--Mais puis-je m'assurer, me
dit-elle, que vous ayez oublié la petite Beauvais et la comtesse de
Fiesque?--Oui, lui dis-je, Madame, vous le pouvez. Et comment me
souviendrois-je des autres, ajoutai-je, que vous voyez bien que je me
suis presque oublié moi-même.--Je ne crains, répliqua-t-elle, que
l'avenir: car, pour le présent, mon cher, je me trompe fort si je vous
laisse penser à d'autres qu'à moi.» Et en achevant ces paroles elle se
jeta à mon col, et, me serrant avec ses bras que vous connoissez, elle
me tira sur elle. Ainsi tous deux couchés, nous nous baisâmes mille
fois, n'en voulant pas demeurer là, et cherchant quelque chose de plus
solide, mais de ma part inutilement. Il faut se connoître, Vineuil, et
savoir à quoi l'on est propre. Pour moi, je vois bien que je ne suis
pas né pour les dames; il me fut impossible d'en sortir à mon honneur,
quelque effort que fît mon imagination et l'idée et la présence du
plus bel objet du monde. «Qu'y a-t-il, me dit-elle, Monsieur, qui vous
met en si pauvre état? Est-ce ma personne qui vous cause du dégoût, ou
si vous ne m'apportez que le reste d'une autre?»
«La honte que me fit ce discours, mon cher, acheva de m'ôter les
forces qui me restoient. «Je vous prie, Madame, lui dis-je, de ne
point accabler un misérable de reproches; assurément je suis
ensorcelé.» Au lieu de me répondre, elle appelle sa femme de chambre:
«Dites, Quentine, mais dites-moi la vérité, comme suis-je faite
aujourd'hui? Ne suis-je pas malpropre? Ne trompez pas votre maîtresse:
il y a quelque chose à mon fait qui ne va pas bien». Quentine n'osant
répondre en la colère où elle la vit, madame d'Olonne lui arracha un
miroir qu'elle avoit. Après avoir fait toutes les mines qu'elle avoit
accoutumé de faire quand elle vouloit plaire à quelqu'un, pour juger
si mon impuissance venoit de sa faute ou de la mienne, elle secoua sa
jupe, qui étoit un peu froissée, et entra brusquement dans son cabinet
qu'elle avoit à la ruelle de son lit. Pour moi, qui étois comme un
condamné, je me demandois à moi-même si tout ce qui s'étoit passé
n'étoit point un songe, avec toutes les réflexions qu'on peut faire en
pareil rencontre. Je m'en allai au logis de Manicamp, où, lui ayant
conté toute mon aventure: «Je vous ai bien de l'obligation, mon cher,
me dit-il, car assurément c'est pour l'amour de moi que vous avez été
insensible auprès d'une si belle femme.--Quoique peut-être vous en
soyez cause, lui dis-je, je ne l'ai pas fait pour vous obliger. Je
vous aime fort, ajoutai-je, je vous l'avoue; mais avec tout cela je
vous avois oublié en ce rencontre. Je ne comprends pas une si
extraordinaire foiblesse; je pense qu'en quittant les habits d'un
homme j'en avois quitté les véritables marques. Cette partie est morte
en moi par laquelle j'ai été jusqu'ici une espèce de chancelier[59].
Comme j'achevois de parler, un de mes gens m'apporta une lettre de la
part de madame d'Olonne qu'un des siens lui avoit donnée. La voici
dans ma poche; je vous la vais lire.» En disant cela, le comte lut
cette lettre à Vineuil: