RÉPONSE.

_Consolez-vous, mon cher; si ma douleur vous soulage, elle est au

point où vous la pouvez souhaiter: je ne vous la sçaurois mieux faire

voir que disant que je souffre autant que j'aime. En doutez-vous, mon

cher? venez me trouver, mais venez de meilleure heure, afin que je

sois long-temps avec vous et que je me récompense en quelque manière

de l'absence que je vais souffrir. Adieu, mon cher; soyez en repos de

mon amour: il sera pour le moins aussi grand que le vôtre._

Marsillac ne manque pas d'être au rendez-vous bien plus tôt qu'à son

ordinaire. En abordant sa maîtresse, il se jette sur son lit, et fut

ainsi fort long-temps à fondre en larmes et à ne pouvoir parler qu'à

mots entrecoupés. Madame d'Olonne de son côté ne paroissoit pas moins

touchée, mais comme elle eût encore bien souhaité de son amant

d'autres marques d'amour que celle de sa douleur: «Hé! quoi! mon cher,

lui dit-elle, vous me mandiez tantôt que mes déplaisirs soulageroient

les vôtres; cependant l'affliction où vous me voyez ne vous rend pas

moins désespéré.» À ces mots, Marsillac redoubla ses soupirs sans lui

répondre. L'abattement de l'ame avoit passé jusqu'au corps, et je

crois que cet amant pleuroit alors l'absence de sa vigueur plutôt que

celle de sa maîtresse. Toutefois, comme les jeunes gens reviennent de

loin et que celui-ci étoit d'un bon tempérament, il commença de se

ravoir, et il se rétablit en peu de temps, de manière que madame

d'Olonne eut peine à reconnoître qu'il eût été depuis peu si malade.

Après qu'il lui eut donné plusieurs témoignages de sa bonne santé,

elle lui recommanda d'en avoir soin sur toutes choses, et lui dit

qu'elle jugeroit par là de l'amour qu'il avoit pour elle. Là-dessus

ils se firent mille protestations de s'aimer toute leur vie; ils

convinrent des moyens d'écrire et se dirent adieu, l'un pour aller à

la cour et l'autre aux eaux.

Le lendemain, Marsillac étant allé dire adieu à mademoiselle Cornuel,

sa bonne amie, il la pria de bien persuader à sa maîtresse de prendre

plus garde à sa conduite qu'elle n'avoit encore fait. «Reposez-vous-en

sur moi, lui dit cette fille; elle sera bien incorrigible si je ne

vous la mets sur un pied honnête.» Deux jours après, mademoiselle

Cornuel alla chez madame d'Olonne, et l'ayant priée de faire dire à sa

porte qu'elle étoit sortie: «Je suis trop votre amie, Madame, lui

dit-elle, pour ne vous pas parler franchement de tout ce qui regarde

votre conduite et réputation. Vous êtes belle, vous êtes jeune, vous

avez de la qualité, du bien et de l'esprit, vous êtes fort aimée d'un

honnête homme que vous aimez fort, tout cela vous devroit rendre

heureuse; cependant vous ne l'êtes pas, car vous savez ce que l'on dit

de vous; nous en avons quelquefois parlé ensemble, et, cela étant,

vous seriez folle si vous n'étiez contente. Je n'entreprends pas de

considérer vos fragilités; je suis femme comme vous, et je sais par

moi-même les besoins de notre sexe. Vos manières sont insupportables;

vous aimez les plaisirs, Madame, et j'y consens, mais c'est un ragoût

pour vous que le bruit, et sur cela je vous condamne. Vous ne sauriez

vous défaire de vos emportemens? Est-il possible que vous ne soyez pas

au desespoir quand vous entendez dire la réputation où vous êtes, et

qu'on cache l'amour qu'on a pour vous par honte plutôt que par

discrétion?--Hé! qu'y a-t-il de nouveau, ma chère? Le monde

recommence-t-il ses déchaînemens contre moi?--Non, Madame, dit

mademoiselle Cornuel, il ne fait que les continuer, parceque vous

continuez toujours à lui donner de nouvelles matières.--Je ne sais

donc ce qu'il faut faire, reprit madame d'Olonne; toute la prudence

qu'on peut avoir en amour je pensois l'avoir, et, depuis que je me

mêle d'aimer, je n'ai jamais laissé traîner d'affaires, sachant bien

d'ordinaire que le grand bruit ne se fait qu'avant que l'on soit

d'accord et quand on n'agit pas de concert ensemble. Je vous prie, ma

chère, ajouta-t-elle, de me bien dire exactement ce qu'il faut que je

fasse pour bien aimer et pour avoir une galanterie qui ne me feroit

point de tort dans le monde quand elle seroit soupçonnée, car je suis

résolue de faire mon devoir à l'avenir dans la dernière

régularité.--Il y a tant de choses à dire sur ce chapitre, dit

mademoiselle Cornuel, que je n'aurois jamais fait si je ne voulois

rien oublier; néanmoins, je vous dirai les principales le plus

succinctement qu'il me sera possible.

Premièrement, il faut que vous sachiez, Madame, qu'il y a trois sortes

de femmes qui font l'amour: les débauchées, les coquettes et les

honnêtes maîtresses. Quoique les premières fassent horreur, elles

méritent assurément plus de compassion que de haine, parcequ'elles

sont emportées par la force de leur tempérament, et qu'il faut une

application presque impossible pour réformer la nature; cependant,

s'il y a un rencontre où il faille se vaincre soi-même, c'est en

celui-là, dans lequel il ne va pas moins que de l'honneur ou de la

vie.

Pour les coquettes, comme le nombre en est plus grand, je m'étendrai

davantage sur le chapitre. La différence des débauchées à elles, c'est

que dans le mal que font celles-ci il y a au moins de la sincérité;

dans celui que font les coquettes il y a de la trahison. Les coquettes

nous disent pour s'excuser, quand elles écoutent les douceurs de tout

le monde, que, quelque honnête femme qu'on soit, on ne hait pas une

personne qui nous dit qu'elle nous aime.

Mais on leur peut répondre qu'il y a des distinctions à faire. Si cet

amant s'adresse à une femme qui veut être honnête pour elle-même ou

pour un amant, j'avoue qu'elle ne pourra pas haïr un homme pour les

sentimens qu'il aura pour elle; mais cela n'empêchera pas qu'elle ne

doive prendre garde à ne pas avoir plus de complaisance pour lui que

pour un autre qui ne lui auroit jamais rien témoigné, de peur qu'elle

n'entretienne par là ses espérances, et qu'enfin cela ne fasse du

bruit et ne nuise à la réputation qu'elle veut conserver.

Si c'est une femme préoccupée à qui un homme témoigne de l'amour, elle

aura les mêmes précautions que l'autre pour empêcher que cela ne

continue; mais, s'il est opiniâtre, je soutiens qu'elle le haïra

autant qu'elle aimera son véritable amant, parcequ'il est naturel de

haïr les ennemis de celui qu'on aime, parceque l'amour que l'on ne

veut pas reconnaître importune, et parceque, l'amant bien traité

pouvant soupçonner qu'une passion qui dure à son rival est pour le

moins soutenue de quelques espérances, une honnête maîtresse regarde

comme son ennemi mortel un rival qui la met au hasard de perdre son

amant qu'elle aime plus que sa vie. Cela étant sans difficulté, il

faut que vous sachiez encore qu'il y a plusieurs sortes de coquettes.

Les unes trouvent de la gloire à se voir aimées de beaucoup de gens

sans en avoir aimé aucun, et ne voient pas que ce sont les avances

qu'elles font qui attirent le monde et qui les retiennent plutôt que

le mérite. D'ailleurs, comme il n'est pas possible qu'elles dispensent

leurs faveurs si également qu'il ne paroisse quelqu'un mieux traité

qu'un autre, et qu'il y en a même qui ne se contentent pas de

l'égalité, et qui veulent de la préférence, cela donne de la jalousie

aux mécontens, et enfin du dépit, qui leur fait dire en les quittant

tout ce qu'ils savent et ne savent pas.

Il y a d'autres coquettes qui ménagent plusieurs amans afin de sauver

le véritable dans la multitude et de faire dire qu'elles n'ont point

d'affaire, puisqu'elles traitent également tous ceux qui les voient;

mais on découvre la vérité, qui est le mieux qui leur puisse arriver,

ou, plutôt que de croire qu'elles n'aiment personne, tout le monde

croit qu'elles les aiment tous.

Il y en a d'autres qui, en ménageant plusieurs amans, veulent

persuader que, si elles aimoient quelqu'un, elles ne se hasarderoient

pas à le fâcher; cependant elles le fâchent et le perdent avec cela:

car de s'imaginer, si c'est en l'absence de leur véritable amant

qu'elles font l'amour, qu'il ne le sçaura pas connoître, ou, si c'est

devant lui, qu'en usant comme de concert ensemble il verra bien que ce

n'est rien, puisqu'elles le prennent pour témoin de ce qu'elles font,

ou qu'en tout cas, s'il se fâche, les douceurs qu'elles lui feront et

les promesses de n'y plus retourner l'obligeront à se radoucir, tout

cela est fort sujet à caution. L'on ne trompe pas long-temps un amant.

S'il ne découvre aujourd'hui, il découvrira demain.

_Disant: Lon la la,

Il vous quittera là._

Et quand la passion seroit si forte qu'il ne s'en pourroit guérir, les

reproches et les fracas qu'il fera donneront plus de chagrin à la

maîtresse coquette que tous ces ménagemens ne lui auront fait de

plaisir. Il y a des coquettes qui croient être en si mauvaise

réputation dans le monde qu'elles n'oseroient avoir de la rigueur pour

personne, de peur que cela ne passe pour un sacrifice à quelqu'un, et

qui ne songent pas qu'il vaudroit mieux pour leur honneur qu'elles

fussent convaincues du sacrifice. Voilà, Madame, la manière des

coquettes. Il faut maintenant que je vous fasse voir celle des

honnêtes maîtresses[55].

Pour elles, ou elles sont satisfaites de leur amant, ou elles ne le

sont pas. Si elles ne le sont pas, elles tâchent de le ramener à son

devoir par une conduite tendre et honnête; si cela ne se peut

absolument, elles rompent sans bruit, sur un prétexte de dévotion ou

de jalousie d'un mari, après avoir retiré, si elles peuvent, leurs

lettres et tout ce qui les peut convaincre; et, sur toutes choses,

elles font en sorte que leurs amans ne croient pas qu'elles les

quittent pour d'autres.

Si elles sont contentes de leurs amans, elles les aiment de tout leur

coeur, elles le leur disent sans cesse et leur écrivent le plus

tendrement qu'elles peuvent; mais, comme cela seulement ne leur prouve

pas leur amour, parceque les coquettes en disent autant ou plus tous

les jours, leurs actions et leurs procédés justifient assez le fond de

leur coeur, parcequ'il n'y a que cela d'infaillible. On peut

toujours dire qu'on aime, quoiqu'on n'aime pas; on ne peut avoir

long-temps un procédé tendre pour quelqu'un sans l'aimer.

Une honnête maîtresse craint plus que la mort de donner de la jalousie

à son amant, et, quand elle le voit alarmé sur quelque soupçon qu'il a

pu prendre de l'opiniâtreté de son rival, elle ne se contente pas du

témoignage de sa conscience; elle redouble ses soins et ses caresses

pour celui-là, et ses rigueurs pour celui-ci. Elle ne remet pas la

dernière sévérité pour une autre fois, croyant qu'elle se défera

toujours d'un importun trop tard. Elle sçait qu'autant de momens

qu'elle différeroit de chasser ce rival, elle donneroit autant de

coups de poignard dans le coeur de celui qu'elle aime; elle sçait

que, d'abord que son amant commence à avoir des soupçons, le moindre

petit soin qu'elle prendra de les lui ôter lui conservera l'estime et

l'amour qu'il a pour elle; au lieu que, si elle négligeoit de le

satisfaire et de le guérir, il viendroit à avoir si peu de confiance

en elle, qu'elle ne le pourroit rétablir en lui offrant même de perdre

sa réputation; elle sçait qu'un amant croiroit toujours que ce seroit

la crainte qu'elle auroit de lui qui lui arracheroit les sacrifices

qui passeroient dans son esprit, en un autre temps, pour des grandes

marques d'amour; elle sçait que des femmes en qui on a de la confiance

on excuse tout, qu'on ne pardonne rien à celles de qui on se défie;

elle sçait enfin qu'on vient quelquefois à être fatigué du tracas

qu'on reçoit d'une maîtresse et des reproches qu'on lui a faits après

lui avoir pardonné mille fautes considérables, et qu'on rompt sur une

bagatelle, lorsque la mesure est pleine et qu'on ne peut plus souffrir

tant de chagrins.

Il y a des femmes qui aiment fort leurs amans qui ne laissent pas de

leur donner de la jalousie par leur mauvaise conduite, et cela vient

de ce qu'elles se flattent trop de l'assurance qu'elles ont de leurs

bonnes intentions, et de ce qu'elles ne tranchent pas assez nettement

les espérances aux gens qui leur parlent d'amour, ou qui seulement

leur en témoignent par des soins et des assiduités. Elles ne sçavent

pas que les civilités d'une femme qu'on aime sont des faveurs dont

tous les amans se flattent quelquefois, parcequ'ils ont du mérite, ou

souvent parcequ'ils en croient avoir, tantôt parcequ'ils n'ont pas

bonne opinion des gens à qui ils s'adressent, et pensent que la

résistance qu'on fait n'est seulement que pour se faire valoir. De

sorte que, si une femme qui n'a jamais donné lieu de parler d'elle est

toujours fort jalouse de sa réputation, elle doit prendre garde, comme

j'ai déjà dit, de n'entretenir en nulle manière les espérances de tout

ce qui a de l'air d'amant; que, si c'est une femme qui n'ait pas eu

jusque là assez de soin de sa conduite, et qu'elle en veuille prendre

à l'avenir, comme vous, Madame, il faut qu'elle soit plus rude qu'une

autre, et surtout qu'elle soit égale en sa sévérité, car la moindre

bonté à quoi elle se relâche rengage plus un amant que cent refus ne

le rebutent.

Une honnête maîtresse a tant de sincérité pour son amant que, plutôt

que de manquer à lui dire les choses de conséquence, elle lui dit

jusqu'à des bagatelles, sachant bien que, s'il alloit sçavoir par

d'autres voies de certaines choses indifférentes, que l'on rend

criminelles en les redisant, cela feroit le plus méchant effet du

monde. Elle ne garde aucune mesure avec lui sur la confiance; elle lui

dit non seulement ses propres secrets, mais ceux même qu'elle a pu

savoir autrefois, ou qu'elle apprend d'ailleurs tous les jours. Elle

traite les gens de ridicules qui disent qu'étant maîtresse du secret

d'autrui, nous ne le devons pas dire à nos amans. Elle répond à cela

que, s'ils nous aiment toujours, ils n'en diront jamais rien, et que,

s'ils viennent à nous quitter, nous aurions bien plus à perdre que le

secret de notre ami; mais elle croit qu'on ne les doit jamais regarder

comme n'en devant plus être aimées, et qu'autrement nous serions

folles de leur accorder des faveurs.

Sa maxime est enfin que qui donne son coeur n'a plus rien à ménager;

elle sait qu'il n'y a que deux rencontres où elle se pourroit

dispenser de dire tout à son amant, l'un s'il étoit fort étourdi, et

l'autre s'il avoit eu quelque galanterie auparavant la sienne: car il

seroit imprudent à elle de lui en parler, à moins qu'il la pressât

fort, et en ce cas-là ce seroit lui qui attireroit le chagrin qu'il en

recevroit.

Enfin une honnête maîtresse croit que ce qui justifie son amour même

auprès des plus sévères, c'est quand elle est vivement touchée, quand

elle prend plaisir à le faire bien voir à son amant, quand elle le

surprend par mille petites grâces à quoi il ne s'attend pas, quand

elle n'a rien de réservé pour lui, quand elle s'applique à le faire

estimer de tout le monde, et qu'enfin elle fait de sa passion la plus

grande affaire de sa vie. À moins que cela, Madame, elle tient que

l'amour est une débauche, et que c'est un commerce brutal et un métier

dont des femmes perdues subsistent.

Mademoiselle Cornuel ayant cessé de parler: «Bon Dieu! dit madame

d'Olonne, les belles choses que vous venez de dire! mais qu'elles sont

difficiles à pratiquer! J'y trouve même un peu d'injustice, car enfin,

puisque nous trompons bien même nos maris, que les lois ont faits nos

maîtres, pourquoi nos amans en seroient-ils quittes à meilleur marché,

eux que rien ne nous oblige d'aimer que le choix que nous en faisons,

et que nous prenons pour nous servir, et tant et si peu qu'il nous

plaira?--Je ne vous ai pas dit, reprit mademoiselle Cornuel, que nous

ne devions quitter nos amans quand ils nous déplaisent, ou par leur

faute ou par lassitude, mais je vous ai fait voir la manière délicate

dont il vous falloit dégager pour ne leur pas donner sujet de crier

dans le monde: car enfin, Madame, puisqu'on a mis si tyranniquement

l'honneur des dames à n'aimer pas ce qu'elles trouvent aimable, il

faut s'accommoder à l'usage, et se cacher au moins quand on veut

aimer.--Eh bien! ma chère, lui dit madame d'Olonne, je m'en vais faire

merveille: j'y suis tout à fait résolue; mais avec tout cela je fonde

les plus grandes espérances de ma conduite sur la fuite des

occasions.--Que ce soit fuite ou résistance, dit mademoiselle Cornuel,

il n'importe, pourvu que votre amant soit satisfait de vous.» Et

là-dessus, l'ayant exhortée à demeurer ferme en ses bonnes intentions,

elle lui dit adieu.

Pendant qu'ils furent séparés, madame d'Olonne et Marsillac, ils

s'écrivirent fort souvent; mais, comme il n'y a rien de remarquable,

je ne parlerai point de leurs lettres, qui ne parloient de leur amour

et de leur impatience de se voir que fort communément. Madame d'Olonne

revint la première à Paris. Le comte de Guiche, pendant le voyage de

Lyon, persuada à Monsieur[56], frère du roi, auprès duquel il étoit

fort bien, de faire une galanterie, à son retour à Paris, avec madame

d'Olonne, et s'étoit offert de l'y servir et de lui faire avoir

bientôt contentement. Le prince avoit promis au comte de Guiche de

faire les pas nécessaires pour embarquer la dupe, de sorte que, dans

les conversations qu'il eut avec madame d'Olonne, il ne lui parla que

de l'amour que ce prince avoit pour elle; il lui dit qu'il le lui

avoit témoigné plus de cent fois pendant le voyage, et qu'elle le

verroit assurément soupirer aussitôt qu'il seroit revenu. Une femme

qui avoit des bourgeois et des gentilshommes, les uns bien et les

autres mal faits, pouvoit bien aimer un beau prince. Madame d'Olonne

reçut la proposition du comte de Guiche avec une joie qu'on ne peut

exprimer, et si grande qu'elle ne fit pas seulement les façons que des

coquettes font en de pareilles rencontres. Un autre eût dit qu'elle ne

vouloit aimer personne, mais moins un prince que qui que ce fût,

parcequ'il n'auroit pas tant d'attachement. Madame d'Olonne, qui étoit

la plus naturelle femme du monde et la plus emportée, ne garda pas de

bienséance, et répondit au comte de Guiche qu'elle s'estimoit plus

qu'elle n'avoit encore fait, puisqu'elle plaisoit à un si grand prince

et si raisonnable. Lorsque la cour fut revenue à Paris, le duc d'Anjou

ne répondit point aux empressemens à quoi le comte avoit préparé

madame d'Olonne, qui se livra tout entière. Tout cela ne lui produisit

rien, et ne servit qu'à lui faire connoître l'indifférence que le

prince avoit pour elle. Le comte de Guiche, voyant que le prince ne

mordoit point à l'hameçon, changea de dessein, et voulut au moins que

les services qu'il avoit voulu rendre à madame d'Olonne lui servissent

de quelque chose auprès d'elle. Il résolut donc d'en faire l'amoureux,

et, pour ce que le commerce qu'il avoit eu avec elle sur les amours du

duc d'Anjou lui avoit donné de grandes familiarités, il ne balança

point de lui écrire cette lettre:

Histoire amoureuse des Gaules; suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, Tome I · 第 40 / 108 题