_Si vous eussiez eu autant d'envie de vous éclaircir des choses dont
vous témoignez douter que j'en avois de vous ôter par mille véritables
raisons toutes sortes de scrupules, vous n'eussiez pas entrepris un si
long voyage, ou du moins eussiez-vous témoigné du chagrin de paroître
si bonne amie. Je ne voudrois pas vous défendre d'avoir de la
tendresse, mais je souhaiterois fort d'avoir quelque part à
l'application, et je vous avoue que, si j'étois assez heureux pour y
parvenir par la même voie, j'essaierois de n'en être pas indigne par
ma conduite._
Dans le temps que l'on porta cette lettre à la comtesse, le chevalier
alla trouver son neveu, chez lequel il rencontra Manicamp. Après
quelque prélude de plaisanterie sur les bonnes fortunes du comte de
Guiche en général: «Ma foi, mes pauvres amis, leur dit-il, vous êtes
plus jeunes et plus gentils que moi, je l'avoue, et je ne vous
disputerai jamais de maîtresse que je ne connoîtrai pas de plus longue
main; mais aussi il faut que vous me cédiez la comtesse et celles qui
ont quelque engagement avec moi. La vanité que leur donne le grand
nombre d'amans les peut obliger à vous laisser prendre quelques
espérances. Il n'y en a guère qui rebutent d'abord les voeux des
soupirans, mais tôt ou tard elles se remettent à la raison, et c'est
alors que le nouveau venu passe mal son temps et que le galant dit,
d'accord avec sa maîtresse: Serviteur à Messieurs de la sérénade. Vous
m'avez promis, comte de Guiche, de ne me plus tourmenter auprès de la
comtesse; vous m'avez manqué de parole et fait une infidélité qui ne
vous a servi de rien, car la comtesse m'a donné toutes les lettres que
vous lui avez écrites. Je vous en montrerai les originaux quand vous
voudrez; cependant voici la copie de la dernière, que je vous ai
apportée.» Et, disant cela, il tira une lettre du comte de Guiche, et,
l'ayant lue: «Hé bien! mes chers[52], leur dit-il, vous jouerez-vous
une autre fois à moi?»
Pendant que le chevalier parloit, le comte de Guiche et Manicamp se
regardoient avec étonnement, ne pouvant comprendre que la comtesse les
eût si méchamment trompés. Enfin, Manicamp, prenant la parole et
s'adressant au comte: «Vous êtes traité, lui dit-il, comme vous
méritez; mais, puisque la comtesse n'a pas eu de considération pour
nous, ajouta-t-il se tournant du côté du chevalier, nous ne sommes pas
obligés d'en avoir pour elle. Nous voyons bien qu'elle nous a
sacrifiés, mais il y a eu des temps, chevalier, où vous l'avez été
aussi; nous avons grand sujet de nous plaindre d'elle, mais vous n'en
avez point du tout de vous en louer; quand nous nous sommes réjouis
quelquefois à vos dépens, la comtesse a été pour le moins de la moitié
avec nous.--Il est vrai, reprit le comte de Guiche, que vous n'auriez
pas raison d'être satisfait de la préférence de la comtesse en votre
faveur si vous saviez l'estime qu'elle fait de vous, et cela me fait
tirer des conséquences infaillibles qu'elle est fort entre vos mains,
puisque après les choses qu'elle m'a dites elle ne me trahit que pour
vous satisfaire. Hé bien! chevalier, jouissez en repos de cette
perfide. Si personne ne vous trouble que moi, vous vivrez bien content
auprès d'elle.» Là-dessus, s'étant tous trois réconciliés de bonne foi
et donné mille assurances d'amitié à l'avenir, ils se séparèrent.
Le comte de Guiche et Manicamp s'enfermèrent pour faire une lettre de
reproche à la comtesse au nom de Manicamp, sur quoi la pauvre
comtesse, qui était innocente, lui répondit que son ami et lui avoient
été pris pour dupes, et que le chevalier en savoit plus qu'eux;
qu'elle ne leur pouvoit mander comme il avoit eu la lettre qu'il leur
avoit montrée, mais qu'un jour elle leur feroit voir clairement
qu'elle ne les avoit point sacrifiés. Cette lettre ne trouvant plus
Manicamp à Paris, qui en étoit sorti la veille avec le comte de Guiche
pour suivre le roi en son voyage de Lyon[53], il ne la reçut qu'en
arrivant à la cour; ils n'en pensèrent ni plus ni moins à l'avantage
de la comtesse.
Pendant que tout cela se passoit, l'affaire de Marsillac avec madame
d'Olonne alloit son chemin, cet amant la voyant le plus commodément du
monde, la nuit chez elle, le jour chez mademoiselle Cornuel, fille
aimable de sa personne et de beaucoup d'esprit. Madame d'Olonne avoit
dans la ruelle de son lit un cabinet, au coin duquel elle avoit fait
faire une trappe qui répondoit dans un autre cabinet au dessous, où
Marsillac entroit quand il étoit nuit; un tapis de pied cachoit la
trappe et une table la couvroit. Ainsi Marsillac, passant les nuits
avec madame d'Olonne, selon le bruit commun, ne perdoit pas son temps;
cela dura jusqu'à ce qu'elle alla aux eaux[54], auquel temps
Marsillac, qui lui écrivoit mille lettres qu'on ne rapporte point ici
parcequ'elles n'en valent pas la peine, lui écrivit cette lettre un
jour avant que de lui dire adieu: