BILLET.

_On est bien embarrassé quand on n'a qu'une pauvre main gauche. Je

vous supplie, Madame, que je vous puisse parler aujourd'hui à quelque

heure du jour; mais que mon cher oncle n'en sache rien, car je

courrois fortune de la vie, et peut-être vous-même ne seriez pas

quitte à meilleur marché._

La comtesse, ayant lu ce billet, donna charge à son portier[49] de

faire savoir à celui qui viendroit quérir la réponse qu'il dît à son

maître qu'il lui envoyât Manicamp à trois heures après midi. Lorsque

le chevalier eut reçu cette réponse, il crut avoir de quoi convaincre

la comtesse de la dernière intelligence avec son neveu, et, dans cette

pensée, il s'en alla chez elle. La rage qu'il avoit dans le coeur

lui avoit tellement changé le visage que, pour peu que la comtesse se

fût defiée de lui, elle eût tout découvert à son abord; mais, ne

songeant à rien, elle ne prit pas garde comme il étoit fait. «Y a-t-il

long-temps, Madame, lui dit-il, que vous n'avez vu le comte de

Guiche?--Il y a, répondit-elle, cinq ou six jours.--Mais il n'y a pas

si long-temps, répliqua le chevalier, que vous en avez reçu des

lettres?--Moi! des lettres du comte de Guiche? Pourquoi m'écriroit-il?

Est-il en état d'écrire à quelqu'un?--Prenez garde à ce que vous

dites, Madame, repartit le chevalier, car cela tire à conséquence.--La

vérité est, dit la comtesse, que Manicamp me vient d'envoyer demander

si le comte de Guiche me pourroit voir aujourd'hui, et je lui ai mandé

qu'il vînt sans son ami.--Il est vrai, reprit brusquement le

chevalier, que vous venez de mander à Manicamp qu'il vînt sans le

comte de Guiche; mais c'est sur une lettre de celui-ci que vous lui

avez mandé cela, et je ne le sais, Madame, que parce que c'est moi qui

l'ai écrite et à qui on a rendu votre réponse. N'est-ce pas assez de

ne pas reconnoître l'amour que j'ai pour vous depuis douze ans, sans

me préférer encore un petit garçon qui ne paroît vous aimer que depuis

quinze jours et qui ne vous aime point du tout. Ensuite de ce

discours, il fit des actions d'un homme enragé un quart d'heure

durant. La comtesse, qui se vit convaincue, voulut tourner l'affaire

en raillerie: Mais puisque vous vous doutez de l'intelligence de votre

neveu et de moi, lui dit-elle, que ne me demandiez-vous des choses de

plus grande importance qu'une heure à me voir?--Ah! Madame,

répliqua-t-il, je n'en sais que trop pour vous croire la plus ingrate

femme du monde, et moi le plus malheureux de tous les hommes.» Comme

il achevoit ces paroles, Manicamp entra, ce qui le fit sortir pour

cacher le désordre où il étoit. «Qu'y a-t-il, Madame? lui dit

Manicamp; je vous trouve tout embarrassée?» La comtesse lui conta

toute la tromperie du chevalier, et leur conversation ensuite; et,

après quelques discours sur ce sujet, Manicamp sortit. Presque à la

même heure il rapporta ce billet de la part du comte de Guiche:

Histoire amoureuse des Gaules; suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, Tome I · 第 33 / 108 题