LETTRE.

_Est-il possible, ma déesse, que vous n'ayez pas connoissance de

l'amour que vos beaux yeux, mes soleils, ont allumé dans mon coeur?

Quoiqu'il soit inutile d'avoir recours avec vous à ces déclarations

comme avec des beautés mortelles, et que les oraisons mentales vous

dussent suffire, je vous ai dit mille fois que je vous aimois;

cependant vous riez et ne me répondez rien. Est-ce bon ou mauvais

signe, ma reine? Je vous conjure de vous expliquer là-dessus, afin que

le plus passionné des humains continue de vous adorer et qu'il cesse

de vous déplaire._

Madame d'Olonne, ayant reçu cette lettre, l'alla porter aussitôt à la

comtesse, avec qui elle croyoit qu'elle eût été concertée; mais elle

ne lui témoigna rien de ce qu'elle en croyoit d'abord. Comme elles

vivoient bien ensemble, elle lui fit valoir en riant le refus qu'elle

faisoit de son amant et l'avis qu'elle lui donnoit de l'infidelité

qu'il lui vouloit faire. Quoique la comtesse n'aimât point le

chevalier, cela ne laissa pas de la fâcher, la plupart des femmes ne

voulant non plus perdre leurs amans qu'elles ne veulent point aimer

que ceux qu'elles favorisent; et, particulierement quand on les quitte

pour se donner à d'autres, leur chagrin ne vient pas tant de la perte

qu'elles font que de la préference de leurs rivales. Voilà comme fit

la comtesse en ce rencontre. Cependant elle remercia madame d'Olonne

de l'intention qu'elle avoit de l'obliger, mais elle l'assura qu'elle

ne prenoit aucune part au chevalier, qu'au contraire on l'obligeroit

de l'en défaire. Madame d'Olonne ne se contenta pas d'avoir montré

cette lettre à la comtesse, elle s'en fit encore honneur à l'égard de

Marsillac; et, soit qu'elle ou la comtesse en parlât encore à

d'autres, deux jours après, tout le monde sut que le pauvre chevalier

avoit été sacrifié, et il lui revint bientôt à lui-même les

plaisanteries qu'on faisoit de sa lettre. Le mépris offense tous les

amans, mais quand on y mêle la raillerie, on les pousse au désespoir.

Le chevalier, se voyant éconduit et moqué, ne garda plus de mesure; il

n'y a rien qu'il ne dît contre madame d'Olonne, et l'on vit bien en ce

rencontre que cette folle avoit trouvé le secret de perdre sa

réputation en conservant son honneur.

De tous ses rivaux, le chevalier n'en haïssoit pas un si fort que

Marsillac, tant pour ce qu'il le croyoit le mieux traité que

parcequ'il lui sembloit qu'il le méritoit le moins; il appeloit les

amans de madame d'Olonne les Philistins, et disoit que Marsillac, à

cause qu'il avoit peu d'esprit, les avoit tous défaits avec une

mâchoire d'âne.

Dans ce même temps, le comte de Guiche[40], fils du maréchal de

Grammont, jeune, beau comme un ange et plein d'amour, crut que la

conquête de la comtesse lui seroit aisée et honorable: de sorte qu'il

résolut de s'y embarquer par les motifs de la gloire; il en parla à

Manicamp, son bon ami, qui approuva son dessein et s'offrit de l'y

servir. Le comte de Guiche et Manicamp ont trop de part dans cette

histoire pour ne parler d'eux qu'en passant: il les faut faire

connoître à fond, et, pour cet effet, il faut commencer par la

description du premier.

_Portrait du comte de Guiche._

Le comte de Guiche avoit de grands yeux noirs, le nez beau, bien fait,

la bouche un peu grande, la forme du visage ronde et plate, le teint

admirable, le front grand et la taille belle; il avoit de l'esprit, il

savoit beaucoup, il étoit moqueur, léger, présomptueux, brave, étourdi

et sans amitié; il étoit mestre de camp du régiment des gardes

françoises conjointement avec le maréchal de Grammont, son père.

_Portrait de Manicamp_[41].

Manicamp avoit les yeux bleus et doux, le nez aquilin, la bouche

grande, les lèvres fort rouges et relevées, le teint un peu jaune, le

visage plat, les cheveux blonds et la tête belle, la taille bien faite

si elle ne se fût un peu trop négligée; pour l'esprit, il l'avoit

assez de la manière du comte de Guiche; il n'avoit pas tant d'acquis,

mais il avoit pour le moins le génie aussi beau. La fortune de

celui-là, qui n'étoit pas à beaucoup près si établie que celle de

l'autre, lui faisoit avoir un peu plus d'égard; mais naturellement ils

avoient tous deux les mêmes inclinations à la dureté et à la

raillerie: aussi s'aimoient-ils fortement, comme s'ils eussent été de

différens sexes.

Dans le temps même que madame d'Olonne montroit à tout le monde la

lettre du chevalier de Grammont, celui-ci découvrit l'amour du comte

de Guiche pour la comtesse de Fiesque. Cela ne lui servit pas peu à le

faire emporter contre madame d'Olonne, croyant sa réconciliation plus

aisée avec la comtesse, moins il garderoit de mesures avec l'autre;

mais, cependant qu'il essaie à se raccommoder, voyons ce que fit le

comte de Guiche pour se rendre aimable. Il faut savoir premièrement

que le comte avoit une fort grande passion pour mademoiselle de

Beauvais[42], fille de peu de naissance et de beaucoup d'esprit; il

faut savoir encore qu'il avoit été tellement tracassé par ses parens

dans cet amour, qui craignoient qu'elle ne lui fît faire la même

sottise que sa soeur avoit fait faire au marquis de Richelieu[43],

que cette considération, autant que les rigueurs de la belle,

l'avoient fort rebuté et l'avoient fort engagé au dessein d'aimer la

comtesse; mais il n'avoit pas pour celle-ci toute l'inclination

qu'elle méritoit, et c'étoit moins une seconde passion qu'un remède à

la première. Il ne faisoit pas beaucoup de chemin; tout ce qu'il

pouvoit faire étoit d'émouvoir la comtesse et de mettre au desespoir

le chevalier, et pour cela il s'en tenoit aux regards et aux

assiduités, sans se soucier d'aller plus vite. La comtesse, qui, à ce

qu'on croit, n'avoit jamais eu le coeur touché que du mérite de

Guitaud[44], favori du prince de Condé, qu'il y avoit quatre ou cinq

ans qu'elle ne pouvoit plus voir et avec qui elle entretenoit un

commerce de lettres, sentit sa constance ébranlée par les pas que fit

le comte de Guiche pour elle; et, quoi que Jarzay, ami de Guitaud, lui

dît pour l'obliger à chasser le comte, elle n'y donna pas d'abord les

mains, en faisant semblant de traiter cet amour de ridicule; elle

éluda long-temps les conseils de tous ses amis; enfin, voyant

elle-même que le comte ne s'aidoit pas, elle se résolut de se faire

honneur de la nécessité où elle se croyoit de le perdre, et, afin que

cela ne parût pas un sacrifice au chevalier, qui s'étoit vanté de

faire chasser son neveu, elle les chassa tous deux, déférant pour lors

aux avis de Jarzay[45], à ce qu'elle lui dit. Et là-dessus il se fit

une plaisanterie, que la comtesse alloit sceller les congés de ses

amans; mais le chevalier la fit tant presser par ses meilleurs amis,

qu'il obtint permission de la revoir au bout de quinze jours, et ce

fut sur cela qu'il fit ce couplet de sarabande:

Histoire amoureuse des Gaules; suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, Tome I · 第 31 / 108 题