_Quoi! vous vous consolez, après ce coup de foudre
Tombé sur un objet qui vous parut si beau!
Un véritable amant, bien loin de s'y résoudre,
Se seroit enfermé dans le même tombeau!
Quoi! ce coeur si touché brûle d'un feu nouveau!
Quelle infidélité! qui peut vous en absoudre?
Venir tout fraîchement de pleurer comme un veau,
Puis faire le galant et mettre de la poudre!
Oh! l'indigne foiblesse, et qu'il vous en cuira!
Vous manquez à l'amour, l'amour vous manquera;
Et déjà vous donnez où tout le monde échoue.
Je connois la beauté pour qui vous soupirez,
Je l'aime, et, puisqu'il faut enfin que je l'avoue,
C'est qu'en vous consolant vous me désespérez_[39].
Quelque temps après cette affaire ébauchée, la comtesse étant revenue
à Paris, le chevalier, qui n'étoit retenu auprès de madame de Villars
par aucune faveur, la quitta pour retourner à la comtesse; mais comme
il n'étoit pas long-temps en même état, et qu'il s'ennuyoit d'être
avec celle-ci, il s'attacha à madame d'Olonne dans le temps que
Marsillac s'embarqua auprès d'elle; et, quoi qu'il fût moins honteux
que lui avec les dames, il n'étoit pourtant pas plus pressant; au
contraire, pourvu qu'il pût badiner, faire dire dans le monde qu'il
étoit amoureux, trouver quelques gens de facile créance pour flatter
sa vanité, donner de la peine à un rival, être mieux reçu que lui, il
ne se mettoit guère en peine de la conclusion. Une chose qui faisoit
qu'il lui étoit plus difficile de persuader qu'à un autre, c'étoit
qu'il ne parloit jamais sérieusement, de sorte qu'il falloit qu'une
femme se flattât fort pour croire qu'il fût bien amoureux d'elle.
J'ai déjà dit que jamais amant n'étant pas aimé n'a été plus incommode
que lui. Il avoit toujours deux ou trois laquais sans livrée, qu'il
appeloit ses grisons, par qui il faisoit suivre ses rivaux et ses
maîtresses. Un jour, madame d'Olonne, en peine comme quoi aller à un
rendez-vous qu'elle avoit pris avec Marsillac sans que le chevalier le
découvrît, se résolut pour son plaisir de sortir en cape avec une
femme de chambre, et d'aller passer la Seine dans un bateau, après
avoir donné ordre à ses gens de l'aller attendre au faubourg
Saint-Germain. Le premier homme qui lui donna la main pour lui aider à
monter dans le bateau fut un des grisons du chevalier, devant qui,
sans le connoître, s'étant réjouie avec sa femme de chambre d'avoir
trompé le chevalier, et ayant parlé de ce qu'elle alloit faire ce
jour-là, ce grison alla aussitôt en avertir son maître, lequel, dès le
lendemain, surprit étrangement madame d'Olonne, quand il lui dit le
détail de son rendez-vous de la veille.
Un honnête homme qui convainc sa maîtresse d'en aimer un autre que lui
se retire promptement et sans bruit, particulièrement si elle ne lui a
rien promis; mais le chevalier ne faisoit pas de même: quand il ne
pouvoit se faire aimer, il aimoit mieux se faire tuer que de laisser
en repos son rival et sa maîtresse. Madame d'Olonne avoit donc compté
pour rien les assiduités que le chevalier lui avoit rendues trois mois
durant, et tourné en raillerie tout ce qu'il lui avoit dit de sa
passion, et d'autant plus qu'elle étoit persuadée qu'il en avoit une
aussi grande pour la comtesse qu'il en pouvoit avoir pour elle. Elle
le haïssoit encore comme le diable, lorsque cet amant crut qu'une
lettre feroit mieux ses affaires que tout ce qu'il avoit fait et dit
jusque là; dans cette pensée il lui écrivit celle-ci: