LETTRE.

_Quoi que Madame vous mande, sa maison ne se désemplit point des

Normands. Ces diables seroient bien mieux en leur pays qu'ici.

J'enrage, Monseigneur, de voir ce que je vois, dont je ne vous mande

pas les particularités, parceque j'espère que vous serez bientôt ici

où vous mettrez ordre à tout vous-même._

Par ces Normands le maître d'hôtel entendoit parler de Beuvron et de

ses frères, Ivry et le chevalier de Saint-Evremond[27], et l'abbé de

Villarceaux, qui étoient fort assidus chez madame d'Olonne. La naïveté

avec laquelle ce pauvre homme mandoit ces nouvelles au duc de Candale

toucha si fort cette folle, qu'après avoir regardé quelle mine feroit

la comtesse, elle se mit à rire à gorge déployée. La comtesse, qui

n'avoit pas tant de sujet de s'affliger qu'elle, la voyant rire ainsi,

se mit à rire aussi[28]. Il n'y eut que le pauvre Mérille qui, ne

pouvant souffrir une joie si hors de propos, redoubla ses larmes et

sortit brusquement de ce cabinet. Deux ou trois jours après, madame

d'Olonne étant toute consolée, la comtesse et ses autres amies lui

conseillèrent de pleurer pour son honneur, lui disant que son affaire

avec le duc de Candale avoit été trop publique pour en faire finesse.

Elle se contraignit donc encore trois ou quatre jours, après quoi elle

revint à son naturel; et ce qui hâta ce retour fut le carnaval, qui,

en lui donnant lieu de satisfaire à son inclination, lui aida encore à

contenter son mari, lequel avoit de grands soupçons de son

intelligence avec le duc de Candale, et se trouvoit fort heureux d'en

être délivré. Pour lui faire donc croire qu'elle n'avoit plus rien

dans le coeur, elle se masqua quatre ou cinq fois avec lui, et,

voulant entièrement regagner sa confiance par une grande sincérité,

elle lui avoua non seulement son amour pour le duc, non seulement

qu'elle lui avoit accordé les dernières faveurs, mais les

particularités de ses jouissances; et, comme elle spécifioit le

nombre: «Il ne vous aimoit guère, Madame, dit-il, voulant insulter à

la mémoire du pauvre défunt, puisqu'il faisoit si peu de chose[29]

pour une si belle femme que vous.»

Il n'y avoit encore que huit jours qu'elle avoit quitté le lit,

qu'elle gardoit depuis quatre mois pour une fort grande incommodité à

la jambe, lorsqu'elle résolut de se masquer, et cette envie avança

plus sa guérison que tous les remèdes qu'elle faisoit il y avoit

long-temps. Elle se masqua donc par quatre ou cinq fois avec son mari;

mais comme ce n'étoit que de petites mascarades obscures, elle en

voulut faire une grande et fameuse dont il fût parlé; et pour cet

effet elle se déguisa, elle quatrième, en capucin, et fit déguiser

deux autres de ses amis en soeurs collettes. Les capucins étoient

elle, son mari, Ivry et l'abbé de Villarceaux; les religieuses étoient

Craf, Anglois, et le marquis de Sillery. Cette troupe courut toute la

nuit du mardi gras en toutes les assemblées[30]. Le roi et la reine,

sa mère, ayant appris cette mascarade, s'emportèrent fort contre

madame d'Olonne, et dirent publiquement qu'ils vengeroient le tort et

le mépris qu'on avoit fait de la religion en ce rencontre. On adoucit

quelque temps après les esprits de leurs Majestés, et toutes ces

menaces aboutirent à n'avoir plus d'estime pour madame d'Olonne[31].

Pendant que toutes ces choses se passoient, Jeannin jouissoit

paisiblement de sa maîtresse. Lorsqu'elle fit tirer la loterie, j'ai

déjà dit que des dix mille écus qu'elle avoit reçus, elle n'en avoit

tout au plus employé que la moitié, et la plus grande partie de cette

moitié fut distribuée aux capucins, aux soeurs collettes et autres

de la cabale. Le prince de Marsillac, qui alloit jouer le premier rôle

sur ce théâtre, y eut le plus gros lot, qui étoit un brasier d'argent.

Jeannin, avec toutes les faveurs qu'il recevoit, n'eut qu'un bijou de

fort peu de valeur. Le grand bruit qui couroit de l'infidélité de

cette loterie lui donna du chagrin de voir qu'il n'étoit pas mieux

traité que les plus indifférens. Il s'en plaignit à madame d'Olonne.

Elle qui ne vouloit pas lui faire confidence de sa friponnerie, reçut

ses plaintes le plus aigrement du monde, de sorte qu'avant de se

quitter ils en vinrent de part et d'autre aux reproches, l'un de son

argent, et l'autre de ses faveurs. Pour conclusion, madame d'Olonne

lui défendit son logis, et Jeannin lui dit qu'il ne lui avoit jamais

obéi de si bon coeur qu'il feroit en ce rencontre, et que ce

commandement lui alloit sauver des peines et de la dépense.

Cependant le commerce de Beuvron avec elle duroit toujours. Soit que

le cavalier ne fût guère amoureux, soit qu'il se sentît trop heureux

d'avoir de ses faveurs à quelque prix que ce fût, il la tourmentoit

peu sur sa conduite; elle le traitoit aussi de son pis aller, et

l'aimoit toujours mieux que rien.

Quelque temps après la rupture de Jeannin, Marsillac, qui avoit des

amis plus éveillés que lui, fut conseillé par eux de s'attacher à

madame d'Olonne. Ils lui dirent qu'il étoit en âge de faire parler de

lui, que les femmes donnoient de l'estime aussi bien que les armes;

que madame d'Olonne, étant une des plus belles femmes de la cour,

outre de grands plaisirs, pouvoit encore bien faire de l'honneur à qui

en seroit aimé, et qu'en tout cas la place du duc de Candale étoit

quelque chose de fort honorable à remplir. Avec toutes ces raisons,

ils poussèrent Marsillac à rendre des assiduités à madame d'Olonne;

mais, parceque naturellement il se défioit fort de lui-même, sa

cabale, qui s'en défioit fort aussi, jugea qu'il ne falloit pas le

laisser sur la bonne foi auprès d'elle, et il fut arrêté qu'on lui

donneroit Sillery[32] pour le conduire et assister dans les

rencontres. Marsillac lui avoit rendu de fort grandes assiduités deux

mois durant sans lui avoir parlé d'amour qu'en termes généraux. Il

avoit pourtant dit à Sillery, il y avoit plus de six semaines, qu'il

lui avoit fait sa déclaration, et il lui avoit même inventé une

réponse un peu rude, afin qu'il ne trouvât point étrange qu'il fût si

long-temps à recevoir des faveurs. Quand ce gouverneur, pour servir

son pupille, parla ainsi à madame d'Olonne: «Je sais bien, Madame,

qu'il n'y a rien de si libre que l'amour, et que, si le coeur n'est

touché par inclination, on ne persuade guère l'esprit par les paroles;

mais je ne laisserai pas de vous dire que, quand on est jeune et qu'on

est à marier, je ne comprends pas pourquoi on refuse un beau jeune

gentilhomme amoureux qui a de quoi, ou je suis fort trompé, autant que

personne de la cour. C'est du pauvre Marsillac dont je vous parle,

Madame, puisqu'il vous aime éperdument. Pourquoi êtes-vous ingrate,

ou, si vous sentez que vous ne pouvez l'aimer, pourquoi l'amusez-vous?

Aimez-le, ou vous en défaites.--Je ne sais pas depuis quand, répondit

madame d'Olonne, les hommes prétendent que nous les aimions sans

qu'ils nous l'aient demandé, car j'ai ouï dire autrefois que c'étoit

eux qui faisoient les avances. Je sçavois bien qu'ils traitoient dans

ces derniers temps la galanterie d'une étrange manière, mais je ne

sçavois pas qu'ils l'eussent réduite au point de vouloir que les

femmes les priassent.»

«Quoi! repondit Sillery, Marsillac n'a pas dit qu'il vous

aimoit?--Non, Monsieur, lui dit-elle; c'est vous qui me l'avez appris.

Ce n'est pas que les soins qu'il m'a rendus ne m'aient fait soupçonner

qu'il y avoit quelque dessein; mais jusqu'à ce que l'on ait parlé nous

n'entendons point le reste.--Ah! Madame, repliqua Sillery, vous n'avez

pas tant de tort que je pensois. La jeunesse de Marsillac le rend

timide: c'est ce qui l'a fait faillir; mais cette jeunesse aussi fait

bien excuser des choses avec les femmes. On n'a guère de tort à l'âge

qu'il a, et pour les gens de vingt ans il y a bien du retour à la

miséricorde.--J'en demeure d'acord, reprit madame d'Olonne; la honte

d'un jeune homme donne de la pitié et jamais de la colère; mais je

veux aussi qu'il ait du respect.--Appelez-vous, Madame, respect, lui

dit Sillery, de n'oser dire que l'on aime? C'est sottise toute pure,

je dis à l'égard d'une femme qui ne voudroit pas aimer; car, en ce

cas-là, on ne perdroit pas son temps et l'on sauroit bientôt à quoi

s'en tenir. Mais ce respect que vous demandez, Madame, ne vous est bon

qu'avec ceux pour qui vous n'avez nulle inclination, car, si celui que

vous voudriez aimer en avoit un peu trop, vous seriez bien

embarrassée.» Comme il achevoit de parler il entra des gens, et

quelque temps après, étant sorti, il s'en alla trouver Marsillac, à

qui ayant fait mille reproches de sa timidité, il lui fit promettre

qu'avant la fin du jour il feroit une déclaration à sa maîtresse; il

lui dit même une partie des choses qu'il falloit qu'il dît, dont

Marsillac ne se souvint pas un moment après; et, l'ayant encouragé

autant qu'il put, il le vit partir pour cette grande expédition.

Cependant Marsillac étoit en d'étranges inquiétudes. Tantôt il

trouvoit que son carrosse alloit trop vite, tantôt il souhaitoit de ne

pas trouver madame d'Olonne à son logis, ou de trouver quelqu'un avec

elle; enfin il craignoit les mêmes choses qu'un honnête homme eût

désiré de tout son coeur. Cependant il fut assez malheureux pour

rencontrer sa maîtresse et pour la trouver seule. Il l'aborda avec un

visage si embarrassé que, si elle n'eût déjà su son amour par Sillery,

elle l'eût découvert à le voir cette seule fois-là. Cet embarras lui

servit à persuader, plus que tout ce qu'il eût pu dire et que

l'éloquence de son ami; et voilà pourquoi en amour les sots sont plus

heureux que les habiles.

La première chose que fit Marsillac[33] après s'être assis, ce fut de

se couvrir, tant il étoit hors de lui-même; un instant après, s'étant

aperçu de sa sottise, il ôta son chapeau et ses gants, puis en remit

un, et tout cela sans dire un mot. «Qu'y a-t-il, Monsieur? lui dit

madame d'Olonne; vous paraissez avoir quelque chose dans l'esprit.--Ne

le devinez-vous pas, Madame? dit Marsillac.--Non, dit-elle, je n'y

comprends rien; comment entendrois-je ce que vous ne me dites pas, moi

qui ai bien de la peine à concevoir ce que l'on me dit?--C'est, je

m'en vais vous le dire, répliqua Marsillac en se radoucissant

niaisement, c'est que je vous aime.--Voilà bien des façons, dit-elle,

pour peu de chose! Je ne vois pas qu'il y ait tant de difficulté à

dire qu'on aime; il m'en paroît bien plus à bien aimer.--Oh! Madame,

j'ai bien plus de peine à le dire qu'à le faire; je n'en ai point du

tout à vous aimer, et j'en aurois tellement à ne vous aimer pas que je

n'en viendrois jamais à bout, quand vous me l'ordonneriez mille

fois.--Moy, Monsieur, repartit madame d'Olonne en rougissant, je n'ai

rien à vous commander.» Tout autre que Marsillac eût entendu la

manière fine dont madame d'Olonne se servoit pour lui permettre de

l'aimer; mais il avoit l'esprit tout bouché. C'étoit de la délicatesse

perdue que d'en avoir avec lui. «Quoi! Madame, lui dit-il, vous ne

m'estimez pas assez pour m'honorer de vos commandemens?--Eh bien! lui

dit-elle, serez-vous bien aise que je vous ordonne de ne me plus

aimer?--Non, Madame, reprit-il brusquement.--Que voulez-vous donc?

reprit madame d'Olonne.--Vous aimer toute ma vie.--Eh bien! aimez tant

qu'il vous plaira, et espérez.» C'étoit assez à un amant plus pressant

que Marsillac pour venir bientôt aux dernières faveurs; cependant,

quoi que madame d'Olonne pût faire, il la fit encore durer deux mois;

enfin, quand elle se rendit, elle fit toutes les avances.

L'établissement de ce nouveau commerce ne lui fit pas rompre celui

qu'elle avoit avec Beuvron; le dernier amant étoit toujours le mieux

aimé, mais il ne l'étoit pas assez pour chasser Beuvron, qui étoit un

second mari pour elle.

Un peu devant la rupture de Jeannin avec madame d'Olonne, le chevalier

de Grammont en étoit devenu amoureux, et, comme c'est une personne

fort extraordinaire, il est à propos d'en faire la description.

_Portrait du chevalier de Grammont[34]._

Le chevalier avoit les yeux rians, le nez bien fait, la bouche belle,

une fossette au menton, qui faisoit un agréable effet dans son visage,

je ne sais quoi de fin dans la physionomie, la taille assez belle,

s'il ne se fût point voûté; l'esprit galant et délicat. Cependant sa

mine et son accent faisoient bien souvent valoir ce qu'il disoit, qui

devenoit rien dans la bouche d'un autre. Une marque de cela, c'est

qu'il écrivoit le plus mal du monde, et il écrivoit comme il parloit.

Quoi qu'il soit superflu de dire qu'un rival soit incommode, le

chevalier l'étoit au point qu'il eût mieux valu pour une pauvre femme

en avoir quatre autres sur les bras que lui seul. Il étoit alerte

jusqu'à ne pas dormir; il étoit libéral jusqu'à la profusion. Par là

sa maîtresse et ses rivaux ne pouvoient avoir de valets ni de secrets

qui ne fussent sçus; d'ailleurs le meilleur garçon du monde. Il y

avoit douze ans qu'il aimoit la comtesse de Fiesque, femme aussi

extraordinaire que lui, c'est-à-dire aussi singulière en mérites que

lui en méchantes qualités. Mais comme, de ces douze ans, il y en avoit

cinq qu'elle étoit exilée auprès de mademoiselle d'Orléans, fille de

Gaston de France, princesse que la fortune persécutoit parcequ'elle

avoit de la vertu et qu'elle ne pouvoit réduire son grand courage aux

bassesses que la cour demande, pendant leur absence le chevalier ne

s'étoit pas adonné à une constance fort régulière; et, quoique la

comtesse fût fort aimable, il méritoit quelque excuse de sa légèreté,

puisqu'il n'en avoit jamais reçu de faveur. Il y avoit pourtant des

gens à qui il avoit donné de la jalousie; Rouville[35] en étoit un,

et, comme un jour celui-ci reprochoit à la comtesse qu'elle aimoit le

chevalier, cette belle lui dit qu'il étoit fol de croire qu'elle pût

aimer le plus grand fripon du monde. «Voilà une plaisante raison,

Madame, lui dit-il, que vous m'alléguez pour vous justifier! Je sais

que vous êtes encore plus friponne que lui, et je ne laisse pas de

vous aimer.»

_Portrait de madame la comtesse de Fiesque[36]._

Quoique le chevalier aimât partout, il avoit pourtant un si grand

foible pour la comtesse, que, quelque engagement qu'il eût ailleurs,

sitôt qu'il sçavoit que quelqu'un la voyoit un peu plus qu'à

l'ordinaire, il quittoit tout pour revenir à elle. Il avoit raison

aussi, car la comtesse étoit une femme aimable; elle avoit les yeux

bleus et brillans, le nez bien fait, la bouche agréable et belle de

couleur, le teint blanc et uni, la forme du visage longue, et il n'y a

qu'elle seule au monde qui soit embellie d'un menton pointu. Elle

avoit les cheveux cendrés, et étoit toujours galamment habillée; mais

sa parure venoit plus de son art que de la magnificence de ses habits.

Son esprit étoit libre et naturel; son humeur ne se peut décrire, car

elle étoit, avec la modestie de son sexe, de l'humeur de tout le

monde. À force de penser à ce que l'on doit faire, chacun pense

d'ordinaire mieux sur la fin que sur le commencement; il arrivoit

d'ordinaire le contraire à la comtesse: ses réflexions gâtoient ses

premiers mouvemens. Je ne sçais pas si la confiance qu'elle avoit en

son mérite lui ôtoit le soin de chercher des amans; mais elle ne se

donnoit aucune peine pour en avoir. Véritablement, quand il lui en

venoit quelqu'un de lui-même, elle n'affectoit ni rigueur pour s'en

défaire, ni douceur pour le retenir; il s'en retournoit s'il vouloit,

s'il vouloit il demeuroit; et, quoi qu'il fît, il ne subsistoit point

à ses dépens. Il y avoit donc cinq années, comme j'ai dit, que le

chevalier ne la voyoit plus, et, durant cette absence, pour ne point

perdre temps, il avoit fait mille maîtresses, entre autres Victoire

Mancini[37], duchesse de Mercoeur, et, trois jours après sa mort,

madame de Villars[38], et ce fut là-dessus que Benserade, qui étoit

amoureux de celle-ci, fit ce sonnet au chevalier:

Histoire amoureuse des Gaules; suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, Tome I · 第 29 / 108 题