LETTRE.

_Eh quoi! ne me laisserez-vous jamais en repos? serai-je toujours dans

des craintes de vous perdre, ou par votre mort, ou par votre

changement? Tant que la campagne dure je suis dans de perpétuelles

alarmes; les ennemis ne tirent pas un coup que je ne m'imagine que ce

soit à vous. J'apprends ensuite que vous perdez un combat sans savoir

ce que vous êtes devenu, et, quand après mille mortelles craintes je

sais enfin que ma bonne fortune vous a sauvé, car vous avez bien su

que vous n'avez nulle obligation à la vôtre, on dit que vous êtes en

Avignon entre les bras de madame de Castellanne[25], où vous vous

consolez de vos malheurs. Si cela est, je suis bien malheureuse que

vous n'ayez pas perdu la vie avec la bataille. Oui, mon cher,

j'aimerois mieux vous voir mort qu'inconstant, car j'aurois le plaisir

de croire que, si vous aviez vécu davantage, vous m'auriez toujours

aimée, au lieu que je n'ai plus que la rage dans le coeur de me voir

abandonnée pour une autre qui ne vous aime pas tant que moi._

«Qu'apprends-je là! dit la comtesse; Monsieur de Candale aimoit madame

de Castelanne, Mérille?--Non, non, Madame lui dit-il; il fut deux

jours en Avignon, à son retour de l'armée, pour se rafraîchir, et là

il vit deux fois madame de Castelanne. Juger si cela se peut appeler

amour! Mais, Madame, ajouta-t-il en s'adressant à madame d'Olonne, qui

vous a si bien instruite de tout ce que faisoit mon maître?--Hélas!

répondit-elle, je ne sais là-dessus que le bruit public; mais il est

si commun de cette passion même qu'elle est en partie cause de sa

mort[26], que personne ici ne l'ignore. Et se remettant à pleurer plus

fort qu'auparavant, la comtesse, qui ne cherchoit qu'à faire diversion

à sa douleur, lui demanda si elle ne connoissoit pas de qui étoit

l'écriture d'un dessus de lettre qu'elle lui montra. «Oui! répondit

madame d'Olonne, c'est une lettre de mon maître d'hôtel.--Ceci doit

être curieux, dit la comtesse; il faut voir ce qu'il écrit.» Et

là-dessus elle ouvrit cette lettre.

Histoire amoureuse des Gaules; suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, Tome I · 第 28 / 108 题