_On dit ici que vous avez été battu. Ce peut être un faux bruit de vos
envieux, mais ce peut être aussi une vérité. Ah! mon Dieu! dans cette
incertitude, je vous demande la vie de mon amant et je vous abandonne
l'armée; oui, mon Dieu, et non seulement l'armée, mais l'État et tout
le monde ensemble. Depuis que l'on m'a dit cette triste nouvelle, sans
rien particulariser de vous, j'ai fait vingt visites par jour, j'ai
jeté des propos de guerre pour voir si je n'apprendrois rien qui me
puisse soulager. On me dit par tout que vous avez été battu; mais on
ne me parle point de vous en particulier. Je n'oserois demander ce que
vous êtes devenu; non que je craigne de faire voir par là que je vous
aime: je suis en de trop grandes alarmes pour avoir rien à ménager,
mais je crains d'apprendre plus que je ne voudrois sçavoir. Voilà
l'état où je suis et où je serai jusqu'au premier ordinaire, si j'ai
la force de l'attendre. Ce qui redouble mes inquiétudes, c'est que
vous m'avez si souvent promis de m'envoyer exprès des courriers à
toutes les affaires extraordinaires, que je prends en mauvaise part de
n'en avoir point eu à celle-ci._
Pendant que la comtesse lisoit cette lettre avec peine, car elle en
étoit touchée, madame d'Olonne fondoit en larmes; après l'avoir lue
elles furent toutes deux quelque temps sans parler. «Je n'en lirai
plus d'aujourd'hui, lui dit la comtesse, car, puisque cela me donne de
la peine, il vous en doit bien donner davantage.--Non, non, reprit
madame d'Olonne; continuez, je vous prie, ma chère: cela me fait
pleurer, mais cela me fait souvenir de lui[24].» La comtesse ayant
ouvert une autre lettre, elle y trouva ceci: