_Si je pouvois conserver pour vous de l'estime en mourant, il me
fâcheroit fort de mourir; mais, ne pouvant plus vous estimer, je ne
sçaurois avoir de regret à la vie. Je ne l'aimois que pour la passer
doucement avec vous[20]. Puisqu'un peu de mérite que j'avois et la
plus grande passion du monde ne m'en ont pu faire venir à bout, je n'y
ai plus d'attachement, et je vois bien que la mort me va délivrer de
beaucoup de peines. Si vous étiez capable de quelque tendresse, vous
ne me pourriez voir en l'état où je suis sans étouffer de douleur.
Mais, Dieu merci, la nature y a mis bon ordre, et, puisque vous
pouviez mettre tous les jours au désespoir l'homme du monde qui vous
aimoit le plus, vous pourrez bien le voir mourir sans en être touchée.
Adieu[21]._
La première lettre que le duc de Candale avoit écrite à madame
d'Olonne sur le sujet de Jeannin lui avoit fait tant de peur de son
retour, qu'elle l'appréhendoit comme la mort, et je pense qu'elle
souhaitoit de ne le revoir jamais. Cependant le bruit de l'extrémité
où il étoit la mit au désespoir, et la nouvelle de sa mort, que lui
donna son amie la comtesse de Fiesque[22], faillit à la faire mourir
elle-même. Elle fut quelque temps sans connoissance et ne revint qu'au
nom de Mérille, qu'on lui dit qui lui vouloit parler.
Mérille[23] étoit le principal confident du duc, qui apportoit à
madame d'Olonne, de la part de son maître, la lettre qu'il lui avoit
écrite en mourant, et la cassette où il enfermoit ses lettres et
toutes les autres faveurs qu'il avoit reçues d'elle. Après avoir lu
cette dernière lettre, elle se mit à pleurer plus fort qu'auparavant.
La comtesse, qui ne la quittoit point en un état si déplorable, lui
proposa, pour amuser sa douleur, d'ouvrir cette cassette. La comtesse
trouva d'abord un mouchoir marqué de sang en quelques endroits. «Ah!
mon Dieu! s'écria madame d'Olonne, quoi! ce pauvre garçon qui avoit
tant d'autres choses de plus grande conséquence avoit gardé jusques à
ce mouchoir! Y a-t-il rien au monde de si tendre?» Et là-dessus elle
raconta à la comtesse que, s'étant quelques années auparavant coupée
en travaillant auprès de lui, il lui avoit demandé ce mouchoir dont
elle avoit essuyé sa main, et l'avoit toujours gardé depuis. Après
cela elles trouvèrent des bracelets, des bourses, des cheveux et des
portraits de madame d'Olonne et comme elles furent tombées sur les
lettres, la comtesse pria son amie qu'elle en pût lire quelques unes.
Madame d'Olonne y ayant consenti, la comtesse ouvrit celle-ci la
première.