_Quand vous pourriez vous justifier à moi de toutes les choses dont on
vous accuse, je ne sçaurois plus vous aimer; quand vous ne seriez que
malheureuse, vous y avez trop contribué pour ne pas me deshonorer en
vous aimant. Tous les amans sont d'ordinaire ravis d'entendre nommer
leurs maîtresses; pour moi, je tremble aussitôt que j'entends ou que
je lis votre nom: il me semble toujours, en ces rencontres, que je
vais apprendre une histoire de vous, pire, s'il se peut, que les
premières. Cependant je n'ai que faire, pour vous mépriser jusques au
dernier point, d'en sçavoir davantage; vous ne pouvez rien ajouter à
votre infamie: attendez-vous aussi à tout le ressentiment que mérite
une femme sans honneur d'un honnête homme qui l'a fort aimée. Je
n'entre dans aucun détail avec vous, parceque je ne cherche pas votre
justification, et que non seulement vous êtes convaincue à mon égard,
mais que je ne puis jamais revenir pour vous._
Le duc de Candale écrivit cette lettre dans le temps qu'il alloit
partir pour retourner à la cour; il venoit de perdre un combat, et
cela n'avoit pas peu contribué à l'aigreur de sa lettre: il ne pouvoit
souffrir d'être battu partout, et ce lui eût été quelque consolation
aux malheurs de la guerre s'il eût été plus heureux en amour. Il
commença donc son voyage avec un chagrin épouvantable. En d'autres
temps il seroit venu en poste; mais, comme s'il eût eu quelque
pressentiment de sa mauvaise fortune, il venoit le plus lentement du
monde. Il commença, par les chemins, de sentir quelque incommodité; à
Vienne, il se trouva fort mal, mais, comme il n'étoit plus qu'à une
journée de Lyon, il y voulut aller, sçachant bien qu'il y seroit mieux
secouru. Cependant, les fatigues de la campagne l'ayant fort abattu,
ses déplaisirs l'achevèrent, et sa jeunesse, avec l'assistance des
meilleurs médecins, ne lui put sauver la vie; mais, comme ses plus
grands maux ne lui pouvoient ôter le souvenir de l'infidélité de
madame d'Olonne, il lui écrivit cette lettre la veille de sa mort.