LETTRE.

_Ma conduite passée est si ridicule, mon cher, que je désespérerois

d'être jamais aimée de vous si je ne me pouvois sauver sur l'avenir

par les assurances que je vous donne d'un procédé plus honnête; mais

je vous jure par vous-même, qui est ce que j'ai de plus cher au monde,

que Paget n'entrera jamais chez moi, et que Beuvron, que mon mari me

force de voir, me verra si rarement que vous connaîtrez bien que vous

seul me tenez lieu de toutes choses._

Le duc de Candale fut tout à fait assuré par cette lettre; il fit

ensuite des résolutions de ne plus condamner sa maîtresse sur des

apparences qu'il jugea toutes trompeuses. Pour avoir été, à ce qu'il

lui sembloit, sans raison soupçonneux, il se jeta dans l'autre

extrémité de la confiance, et prit en bonne part tout ce que madame

d'Olonne lui fit, six mois durant, de coquetteries et d'infidélités,

car elle continua de voir Paget et de donner des faveurs à Beuvron;

et, quoiqu'on en écrivît de plusieurs endroits au duc de Candale, il

crut que cela venoit de son père ou de ses amis, qui le vouloient

détacher de l'amour de madame d'Olonne, croyant que cette passion

l'empêcheroit de songer au mariage.

Il revint donc de l'armée plus amoureux qu'il n'avoit encore été.

Madame d'Olonne aussi, auprès de qui une si longue absence faisoit

passer le duc de Candale pour un nouvel amant, redoubla ses

empressements pour lui, à la vue même de toute la cour. Cet amant

prenoit les imprudences qu'elle faisoit pour le voir pour les marques

d'une passion dont elle n'étoit plus la maîtresse, quoique ce ne

fussent que des témoignages du déréglement naturel de sa raison; quand

elle avoit quelque emportement pour lui qui éclatoit, il la croyoit

vivement touchée, et cependant elle n'étoit que folle. Il étoit

tellement persuadé de la passion qu'elle avoit pour lui, que, quand il

mouroit d'amour pour elle, il appréhendoit encore d'être ingrat.

On peut bien juger que la conduite de ces amans fit grand bruit. Ils

avoient tous deux des ennemis; mais la fortune de l'un et la beauté de

l'autre leur avoient fait beaucoup d'envieux. Quand tout le monde les

auroit voulu servir, ils auroient tout détruit par leur imprudence, et

tout le monde leur vouloit nuire. Ils se donnoient rendez-vous

partout, sans avoir pris aucune mesure avec personne. Ils se voyoient

quelquefois dans une maison que le duc de Candale tenoit sous le nom

d'une dame de la campagne, que madame d'Olonne faisoit semblant

d'aller voir, et, le plus souvent, la nuit chez elle-même. Tous ces

rendez-vous n'usoient pas tout le temps de cette perfide; lorsque le

duc sortoit d'auprès d'elle, elle alloit à la conquête de quelque

nouvel amant, ou, du moins, rassurer Beuvron, par mille douceurs, des

craintes que le duc lui avoit données.

L'hiver se passa ainsi sans que le duc de Candale soupçonnât quoi que

ce soit de méchant de tout ce qu'elle lui faisoit, et il la quitta,

pour retourner à l'armée, aussi satisfait d'elle qu'il l'avoit jamais

esté. Il n'y fut pas deux mois qu'il apprit des nouvelles qui

troublèrent sa joie. Ses amis particuliers[17], qui prenoient garde de

près à la conduite de sa maîtresse, ne lui avoient osé rien dire, tant

ils le trouvoient préoccupé de cette infidèle; mais, s'étant passé

depuis son absence quelque chose de fort extraordinaire, et ne

craignant pas qu'elle détruisît par sa vue les impressions qu'ils lui

vouloient donner, ils hasardèrent tous ensemble, sans qu'ils fissent

paroître leur concert, de lui apprendre sa conduite. Ils lui mandèrent

donc, chacun séparément, que Jeannin avoit un grand attachement pour

madame d'Olonne; que ses assiduités faisoient croire, non seulement un

dessein, mais un heureux succès, et qu'enfin, quand elle ne seroit pas

coupable, il devroit n'être pas content d'elle, de voir qu'elle fût

soupçonnée de tout le monde.

Mais, pendant que ces nouvelles vont porter la rage dans l'âme du duc

de Candale, il est à propos de parler de la naissance, du progrès et

de la fin de la passion de Jeannin[18].

_Portrait de monsieur Jeannin de Castille._

Jeannin de Castille avoit la taille belle, le visage agréable, bien de

la propreté, fort peu d'esprit; de même naissance et même profession

que Paget, et beaucoup de bien comme lui. Il étoit assez bien fait

pour faire croire que, s'il eût porté l'epée, il eût eu des bonnes

fortunes par son mérite seulement; mais sa profession et ses richesses

faisoient soupçonner que toutes les femmes qu'il avoit aimées étoient

intéressées, de sorte que, lorsqu'on le vit amoureux de madame

d'Olonne, on ne douta point qu'il fût aimé pour son argent.

Le roi, après avoir passé les étés sur les frontières, revenoit

d'ordinaire à Paris les hivers, et tous les divertissemens du monde

occupoient tour à tour son esprit: le billard, la paume, la chasse, la

comédie et la danse, avoient chacun leur temps avec lui; c'étoit alors

les loteries dont il étoit question[19], et cela les avoit tellement

mises à la mode que chacun en faisoit, les uns d'argent, les autres de

bijoux et de meubles. Madame d'Olonne en voulut faire une de cette

sorte; mais, au lieu que, dans la plupart, on y employoit tout

l'argent qu'on avoit eu, et que l'on faisoit, après, le partage, dans

celle-ci, qui étoit de dix mille écus, il n'y en eut pas cinq

d'employés, et ces cinq là encore furent distribués selon le choix de

madame d'Olonne. Lorsqu'elle fit les premières propositions de la

loterie, Jeannin s'y trouva, et, comme elle demandoit une somme à

chacun selon sa force et qu'elle lui eût dit qu'il falloit qu'il

donnât mille francs, il lui répondit qu'il le vouloit bien et qu'il

lui promettoit de plus de lui faire parmi ses amis jusqu'à neuf mille

livres. Quelque temps après, tout le monde étant sorti, hormis

Jeannin: «Je ne sais, Madame, lui dit-il, si ma passion ne vous est

pas encore connue, car il y a long-temps que je vous aime, et je suis

déjà en grandes avances de soins; mais, après m'être entièrement donné

à vous, il faut que je vous demande la confirmation de mon bail:

octroyez-la moi, Madame, je vous en supplie, et remarquez qu'avec les

mille francs à quoi vous m'avez taxé je vous en donne encore neuf pour

être bien avec vous, car ce que je vous ai dit de mes amis n'a été que

pour tromper ceux qui étoient ici quand je vous ai parlé de cette

affaire.--Je vous avoue, Monsieur, lui répondit madame d'Olonne, que

je ne vous ai point cru amoureux qu'aujourd'hui. Ce n'est pas que je

n'aie remarqué de certaines mines en vous qui me faisoient soupçonner

quelque chose, mais je suis tellement rebutée de ces façons, et les

soupirs et les langueurs sont, à mon gré, une si pauvre galanterie et

de si foibles marques d'amour, que, si vous n'eussiez pris avec moi

une conduite plus honnête, vous eussiez perdu vos peines toute votre

vie. Pour ce qui est maintenant de reconnoissance, vous pouvez croire

qu'on n'est pas loin d'aimer quand on est bien persuadée d'être

aimée.» Il n'en fallut point davantage à Jeannin pour lui faire croire

qu'il étoit à l'heure du berger. Il se jeta aux pieds de madame

d'Olonne, et, comme il se vouloit servir de cette action d'humilité

pour un prétexte à de plus hautes entreprises: «Non, non, dit-elle,

Monsieur; cela ne va pas comme vous pensez. En quel pays avez-vous ouï

dire que les femmes fassent des avances? Quand vous m'aurez donné de

véritables marques d'une grande passion, je n'en serai pas ingrate.»

Jeannin, qui vit bien que chez elle l'argent se délivroit avant la

marchandise, lui dit qu'il avoit deux cents pistoles et qu'il les lui

donneroit si elle vouloit. Elle y consentit, et les ayant reçues: «Si

vous trouvez bon, lui dit-il, Madame, de m'accorder quelque faveur sur

le tant moins de ces dernières, je vous serai fort obligé, ou, si vous

voulez attendre d'avoir toute la somme, faites-moi votre billet de ce

que je viens de vous donner pour valeur reçue.» Elle aima mieux le

baiser que d'écrire, et, un moment après, Jeannin sortit en l'assurant

qu'il lui apporteroit le reste le lendemain. Il n'y manqua pas aussi.

L'argent ne fut pas plutôt compté qu'elle lui tint parole, avec tout

l'honneur qu'on peut avoir dans un tel traité.

Quoique Jeannin fût entré par la même porte que Paget, elle en usa

bien mieux avec lui, soit qu'à la longue elle esperât d'en tirer de

grands avantages, soit qu'il eût quelque mérite caché qui lui tînt

lieu de libéralité. Elle ne lui demanda pas de nouvelles preuves

d'amour pour lui donner de nouvelles faveurs. Les dix mille livres le

firent aimer trois mois durant, c'est-à-dire traiter comme si on l'eût

aimé.

Cependant le duc de Candale, ayant reçu des lettres des nouvelles

affaires de sa maîtresse, lui écrivit ceci:

Histoire amoureuse des Gaules; suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, Tome I · 第 24 / 108 题