Pour obtenir les nuances des 36 Situations, j’ai eu recours à des

procédés à peu près constants: par exemple, j’énumérais les liens,

sociaux ou de parenté, possibles entre les personnages; ou bien, je

déterminais, pour ceux-ci, leur degré de conscience, de volonté libre et

de connaissance du but réel où ils vont. Et l’on a vu que, lorsqu’on

voulait altérer la clairvoyance normale dans l’un des deux adversaires,

il fallait principalement le remplacer par deux rôles, le premier

devenant l’aveugle instrument du second, élevé du même coup jusqu’à une

subtilité machiavélique, tant sa part d’action se faisait, au contraire,

purement intellectuelle; de sorte que, diminuée à l’excès chez l’un, la

vision nette des choses s’augmentait en proportion chez l’autre.--Un

nouvel élément à modifier toutes les situations est l’énergie des actes

qui doivent en résulter: soit le meurtre; il se réduira à une blessure,

un coup, une tentative, un outrage, une intimidation, une menace, une

parole trop vive, une intention non suivie d’effet, une tentation, une

pensée, un souhait, ou à un droit lésé, à la destruction d’un objet

chéri, à un refus de secours, un manque de pitié, un abandon, un

mensonge. Si l’on veut, ce meurtre (de même, pour ses diminutifs) n’aura

pas visé l’objet de la haine en personne, mais un être qui soit aimé de

celui-ci. Ce meurtre, enfin, pourra être multiple et aggravé des

circonstances que la législation a prévues.--Troisième méthode pour

varier les données: à celui-ci ou à celui-là des deux adversaires dont

la lutte constitue notre drame, on substituera une pluralité qu’un seul

désir animera, mais dont chaque membre rétractera ce désir sous un de

ses divers jours.--Il n’est pas non plus (je l’ai déjà laissé voir) de

Situation qui ne soit susceptible d’être combinée avec n’importe

laquelle de ses voisines, que dis-je? avec deux, trois, quatre, cinq,

six d’entre elles, et davantage! Or, ces combinaisons se feront de bien

des sortes: 1er cas, les Situations se développent successivement et

logiquement l’une de l’autre; 2e cas, elles se disposent en un dilemme,

au milieu duquel trébuche le héros éperdu; 3e cas, chacune appartient à

un rôle ou groupe spécial; puis 4e, 5e, 6e cas, etc., elles sont

représentées selon 2 ou selon les 3 cas déjà énoncés à la fois:

c’est-à-dire qu’une Situation va, je suppose, englober d’abord les

personnages; ensemble, ils s’en évadent;--mais la plupart tombent, de

là, dans quelque position non moins critique, et tel même n’a plus qu’à

opter entre deux conduites également pénibles; après des courses

affolées entre cette Charybde et cette Scylla, l’élan par lequel il leur

échappe le précipite, et, avec lui, le reste des acteurs, dans une

suprême Situation, sourdie des précédentes et qui, jaillie, les emporte

en une gerbe finale!... Bien entendu, ceci n’est qu’une combinaison

entre mille; car je ne veux ni ne puis exposer à présent le système

complet qui continue cette étude des 36 Situations et au moyen duquel je

les fais se multiplier sans fin: c’est l’affaire d’un travail à publier

séparément, sur les lois de l’_Invention littéraire_.

A son tour, la _Composition_,--qui consiste à ordonner ces Situations

une fois précisées et, du même coup, les épisodes et les figures mises

en scène,--se déduira, d’une manière enfin un peu neuve et sérieuse, de

la même théorie des «Trente-Six». Considérant en effet que _toute

Situation dramatique naît d’un conflit entre deux directions principales

d’efforts_ (d’où, simultanément, notre _terreur_ devant la victorieuse

et notre _pitié_ pour la vaincue), nous aurons, dès le lever du rideau,

à choisir entre deux débuts: il nous faudra décider lequel des deux

adversaires préexiste, ce qui nous amène infailliblement à faire du

second la cause (innocente ou responsable) du drame, puisque c’est son

arrivée qui sera le signal de la lutte; le premier, qui s’offre surtout

à notre observation, est le Protagoniste qu’on trouvait déjà dans la

tragédie toute lyrique, descriptive et analytique de Thespis; le second,

l’obstacle survenu ou rencontré, c’est l’Antagoniste, ce principe de

l’action que nous devons au génie objectif et homérique d’Eschyle[8].

Nous imposerons donc à l’œuvre entière deux couleurs bien opposées,

selon que, dès le commencement, nous aurons attribué à celui-ci ou à

celui-là des partis la puissance la plus grande, les chances de

victoires les plus sérieuses.

[8] C’est du moins comment je m’explique le fameux passage de _La

Poétique_ attribuant à Eschyle l’introduction d’_un deuxième_

personnage et à Sophocle celle d’_un troisième_, alors que dans

Eschyle et même dans ses prédécesseurs un bien plus grand nombre

d’acteurs se montrent rassemblés. Évidemment, Aristote compte pour

un seul personnage les rôles, si nombreux soient-ils, qui suivent

une direction parallèle d’efforts; et pour lui, l’introduction du 2e

personnage signifie la représentation, également intéressante, de 2

individus ou groupes _adverses_: ainsi, dans _La Débâcle_, où Zola a

peint une armée, un pays, notre philosophe n’aurait discerné qu’un

seul personnage et aurait vainement cherché du second une ébauche,

même aussi pâle que celle apparaissant au travers du fantôme dans

l’action, encore archaïque, des _Perses_.

Aristote déjà nous apprit à distinguer entre la tragédie _simple_ (où la

supériorité demeure du même côté jusqu’au bout, où, par conséquent, il

n’y a point de _péripétie_, de surprise) et la tragédie _implexe_

(tragédie à surprise, à péripétie), où cette supériorité passe d’un camp

dans l’autre. Les dramaturges ont, depuis, raffiné sur la dernière: dans

celles de leurs pièces dont l’action est _peu compliquée_, ils doublent

la péripétie, ce qui fait revenir ingénieusement, à l’instant précédant

le départ du spectateur, les deux puissances en l’état exact où elles se

trouvaient quand il entra dans la salle; dans leurs drames à _action

compliquée_, ils triplent, quadruplent, quintuplent la péripétie aussi

longtemps que le leur permettent leur imaginative et la patience d’un

public débonnaire. Ces vicissitudes de la lutte, voilà donc le premier

moyen de varier un sujet. Cela ne va pas, du reste, très loin, puisque

nous ne pouvons, avec la naïveté la plus extrême, recevoir, du drame ou

de la vie, que 1.332 surprises.--1.332?--Évidemment; qu’est-ce qu’une

surprise un peu vive, sinon le passage d’un état de calme à une

Situation dramatique ou bien d’une Situation à une autre, ou à un nouvel

état de calme? Faites la multiplication; résultat: 1.332.

Demandons-nous à présent d’où proviennent ces vicissitudes et ces

inattendus déplacements de l’équilibre? De quelque influence

apparemment,--influence partie d’un objet matériel, d’une circonstance

ou d’un troisième personnage. Sur ce Tiers Acteur,--dont l’inauguration

fut jadis le triomphe sophocléen--devait reposer ce qu’on nomme

l’intrigue; à lui seul, il est l’imprévu, l’idéal convoité des deux

parts et le «milieu ambiant»; fantastiquement, il s’est morcelé et

multiplié, par deux, par trois, par dix, par plus encore, jusqu’à

encombrer la scène, mais c’est toujours lui, le si reconnaissable; tels

de ses fragments se sont faits «Impulseurs», tels «Objets disputés»,

tels «Instrumentaux», et ils se sont rangés, qui du côté du

Protagoniste, qui devers l’Antagoniste, ou bien, courant çà et là, ils

provoquaient cette «chute incessamment évitée» qui s’appelle, pour les

événements comme pour l’homme, la marche; et de la sorte, clairement ils

évoquaient leur origine,--ce Rôle-Lien (Jocaste des _Sept contre

Thèbes_, Sabine d’_Horace_) sous lequel le Tiers Acteur germa dans la

tragédie eschylienne, mais sans prendre encore une part positive à

l’action. On concevra que l’arrivée de ces figures de 2e

plan,--renforcées par celles du fond, Annonciateurs dont l’importance va

du Tirésias au _Messager_ de l’_Œdipe-roi_,--du prophète au

facteur,--Chœurs, Confidents, Foules, Burlesques, Utilités, voire

Figurants, modifie avec une puissance singulière l’effet d’ensemble;

surtout si l’on réfléchit à ceci: chacun d’eux, pris à part, a ses

motifs pour agir, et le voilà bientôt, à l’égard de ceux qui

l’entourent, dans quelque situation dramatique subordonnée sans doute à

la dominante, mais réelle néanmoins; les sursauts de l’action générale

l’affectent, lui, d’une façon spéciale, et les conséquences, pour lui,

de chaque péripétie, de chaque effort, de chaque action et du

dénouement, contribuent à l’impression définitive sur le spectateur. Le

Tiers Acteur est-il plus particulièrement un Objet disputé, il faut

tenir compte de son premier et de son dernier possesseur, des diverses

relations qu’il a successivement avec eux, et de ses préférences. Se

présente-t-il comme Impulseur, il faut alors considérer (outre ses

degrés de conscience ou d’inconscience, de franchise ou de

dissimulation, et de volonté propre) la persévérance qu’il apporte à son

œuvre, la découverte qu’il peut faire, s’il fut inconscient, de son

inconscience, et s’il fut dissimulé celle qu’on fera de sa dissimulation

(_on_, c’est-à-dire soit un seul ou plusieurs des personnages, soit le

spectateur). Remarques qui s’appliquent aussi au rôle «Instrumental»; et

non seulement ces remarques, mais celles qui concernaient «l’Objet»,

doivent être faites pour le Rôle-Lien.

J’ai déjà dit que ce dernier et la triple hypostase du Tiers Acteur

peuvent se reproduire à de nombreux exemplaires dans une même pièce. En

revanche, deux ou trois ou les quatre peuvent se fondre en une seule

figure: Lien-Instrumental, Objet-Impulseur, Instrument-Lien-Objet, etc.,

combinaisons qui se présentent (telles, plus haut, les combinaisons de

situations) en ordres variables: tantôt le héros qui réunit en lui ces

divers rôles les joue _simultanément_, soit _tous_ vis-à-vis d’un

individu ou groupe, soit _un ou plusieurs_ de ces rôles vis-à-vis d’un

individu ou groupe et _un autre_ rôle ou mélange de ces rôles vis-à-vis

de tel autre individu ou groupe; tantôt ces rôles divers seront

_successivement_ joués vis-à-vis du même individu ou groupe, ou de

plusieurs; tantôt enfin le héros joue ces rôles simultanément ici et

successivement là.

Mais je ne puis ni ne veux, non plus, détailler en ces pages la seconde

partie de l’Art de Combiner, celle que nous nommons en France,--d’un

terme d’ailleurs si faible, l’a remarqué Gœthe,--la «composition»: le

jour où je l’exposerai, j’aurai soin de l’éclairer par des exemples

progressifs, tant historiques (je veux, par là, signifier: pris à toutes

les grandes sources existantes, théâtre, épopée, roman, histoire, causes

célèbres) que techniques, c’est-à-dire produits, agencés exprès sous les

yeux et en la collaboration du lecteur. Ce que j’ai seulement voulu lui

faire pressentir, c’est: d’abord, qu’un unique travail crée, à la fois,

les épisodes, ou actions des personnages, et les personnages, car

ceux-ci ne _sont_, à la scène, que ce qu’ils _font_; puis, comment

_invention_ et _composition_, ces deux modes de l’Art de Combiner (et

non d’imaginer! mot vide...) sortiront, très naturellement, par nos

travaux à venir, de la Théorie des 36 Situations.

Dès maintenant, j’offre (sans ironie aucune, très sérieusement) aux

auteurs dramatiques ainsi qu’à MM. les directeurs de théâtre _Dix Mille_

scénarios--_totalement différents_ de ceux qui ont été mis à la rampe,

plus ou moins de fois, dans ces cinquante dernières années; ces

scénarios seront, cela va sans dire, d’un caractère absolument actuel.

Je m’engage à livrer le _mille_ en huit jours. La simple _grosse_

n’exigera que vingt-quatre heures. On peut faire prix pour une seule

douzaine. Écrire ou s’adresser 19, passage de l’Élysée des Beaux-Arts,

de 5 heures à 9 heures du matin.--Les données sont détaillées acte par

acte, et, au besoin, scène par scène.

... Mais je m’entends accuser, avec violence, de vouloir «détruire

l’imagination». Phantasmophone! monstricide! destructeur de prodiges!...

Ces titres herculéens ne me couvrent d’aucune rougeur.

Une singulière histoire, vraiment, que celle de l’Imagination... Nul,

certes, aux temps classiques, ne s’en eût osé prévaloir. Loin de là! à

peine avancée, toute nouveauté allait, vite et timidement, s’appuyer à

quelque autorité antique. De 1830 date l’avènement au trône littéraire

de cette «Faculté» charlatanesque et, paraît-il, à jamais interdite à

l’analyse; les conséquences du nouveau régime ne tardèrent pas à se

montrer, et elles se laissent voir dans leur délabrement final chez les

derniers successeurs du romantisme romanesque: crime mystérieux, puis

erreur judiciaire commise par l’éternel juge d’instruction au profil en

«lame de couteau», suivie de l’inévitable amour entre les enfants du

meurtrier et de la victime; dans une chambrette, une délicate et pure

ouvrière; passant par là, un jeune ingénieur idéalisant la casquette; le

voyou criminel mais tendre; deux «fins limiers» de police; l’épisode de

l’enfant volé, avec voix du sang, _und so weit_; et, pour clore, le

suicide imposé au coquin, sans oublier, par derrière, afin de soulager

les cœurs sensibles, au moins un double mariage d’amour,--voilà, bon an

mal an, ce que rapporte l’Imagination. Au reste, de tout le romantisme

dramatique (qui correspond si bien à l’école des Carrache en peinture),

Hugo seul avait créé; grâce à quoi? à un PROCÉDÉ technique, patiemment

appliqué dans les moindres détails: l’antithèse de l’être et du

_paraître_.

Énergiquement, la légende de l’Imagination fut, un instant, battue en

brèche par le positivisme; il a protesté que cette soi-disant faculté

créatrice n’est que le kaléidoscope de nos souvenirs agités au hasard.

Mais pas assez il n’a insisté sur le résultat inévitablement banal et

monotone de ces agitations, tels de nos souvenirs, les moins

intéressants et les moins personnels précisément, se trouvant répétés,

dans notre cerveau, à mille exemplaires, et revenant sans merci dans

toutes les combinaisons dépourvues de méthode. Il fallait le crier comme

un tocsin: ces souvenirs, qui sont les lectures innombrables des

produits d’imitation de notre passé néo-classique et romantique,

enveloppent et noient jusqu’à l’observation sur nature que signala,

comme élément de rénovation, l’initiative des Naturalistes; ceux-ci même

ont vu trop souvent la réalité à travers des souvenirs _livresques_; ils

comptèrent trop sur l’innéité du tempérament artistique, si vigoureux

soit-il, en espérant qu’il s’interposerait, seul et purifié de

conventions, par un simple effort de «volonté», entre la nature et

l’œuvre à engendrer; c’est ainsi que la _Bête humaine_ nous a répété

l’erreur judiciaire, sous la forme spéciale où elle est aussi fréquente

dans les lettres qu’elle l’est peu dans le fait; c’est ainsi que le

point de départ de l’_Œuvre_ ne fut que le contre-pied de la «thèse» des

Goncourt et de Daudet; c’est ainsi que des réminiscences de _Mme Bovary_

font dévier, vers elle, des études de cas analogues, mais qui devraient

en demeurer très distincts;--et qu’est apparue, dès la seconde

génération naturaliste, une nouvelle école de copie et de traditions.

Tandis qu’au moyen de l’Art de Combiner,--renfermant le _total_ «des

possibilités», leur encyclopédie et leur table de multiplication, et

formant comme «le traité des proportions de l’Événement»,--la vérité

pourra être parcourue avec un regard vainqueur de tous les fantômes

du poncif (enfermés à leurs places respectives dans cette

nomenclature),--avec un regard libre, un regard hellène![9]

[9] Car les Grecs, dès une époque reculée, avaient pris l’habitude de

tout systématiser--à l’instar des aïeux de l’Inde,--conduite que

nous tînmes aussi jusqu’au XIVe siècle. Vers elle nous nous étions

instinctivement retournés, attirés par Aristote, à l’âge classique,

avec nos théoriciens si injustement décriés depuis, si utiles et si

respectés de nos grands dramaturges. En ces jours de la gloire

française, la moindre réflexion poétique n’effarait pas des paresses

superstitieuses.

L’observation, la création, pour chaque écrivain, auront dès lors un

point de départ extérieur au monde du papier, un point de départ qui

leur soit personnel, original enfin, ce qui ne veut pas dire le moins du

monde plus invraisemblable, au contraire, puisque tant de situations,

d’allures aujourd’hui si invraisemblables, se sont défigurées de la

sorte justement aux mains de gens qui, ne sachant comment faire neuf,

compliquaient en s’empêtrant dans leurs propres écheveaux.

Et surtout, l’invention d’une fable insolite (langage idéaliste), ou la

découverte d’un coin vierge (langage naturaliste) se trouvera facilitée

jusqu’à ne plus avoir aucune valeur. On n’ignore pas quelle importance

eut, dans le perfectionnement de l’art grec, le fait d’être circonscrit

à un petit nombre de légendes (Œdipe, Agamemnon, Phèdre, etc.), que

chaque poète devait à son tour reprendre sans pouvoir éviter d’être

comparé, pas à pas, à chacun de ses devanciers, de sorte que le moins

critique des spectateurs appréciait, à coup sûr, la part de personnalité

et de goût mise à l’œuvre nouvelle;... tout au plus cette tradition

eut-elle pour inconvénient de rendre l’originalité plus difficile. Par

l’étude des 36 Situations et de ses conséquences, le même avantage

s’obtiendra, sans l’inconvénient signalé.--Et seule, désormais, prendra

valeur la Proportion.

Toutefois, qu’on me comprenne! Par Proportion, je n’entends nullement un

recueil de formules compassées et rappelant aux lettrés des souvenirs

qui leur sont chers,--mais la mise en bataille, sous les pieds de

l’écrivain, de l’armée infinie des combinaisons possibles, rangées selon

leurs ressemblances, et comprenant le ban des tentatives faites comme

l’arrière-ban des tentatives inosées. Alors, pour manifester la vérité

ou la sensation que lui seul perçut jusque-là, et encore difficilement,

parmi le touffu des phénomènes et dans des cas peu accentués, l’auteur

n’aura qu’à se pencher; et, sans se livrer au hasard infructueux d’un

vagabondage, par une rapide revue de ce champ poétique, il élira celle

des données et ceux des détails les plus propres à ses desseins. Or,

cette méthode, ou, si l’on veut, cette liberté et cette puissance, il

l’aura, non seulement dans le choix, la limitation et la fécondation de

son sujet, mais dans son observation, dans sa méditation.

Et il ne courra pas plus de danger de fausser, par des idées préconçues,

la vue du réel que n’en court, par exemple, le peintre dans

l’application de ces lois, générales également et contrôlées de même par

une expérimentation quotidienne,--de ces lois sublimes de la

perspective!

La proportion, réalisable enfin dans le calme donné par la possession

complète de l’art de combiner, et reprenant le rang suprême usurpé jadis

par le simple «bon goût» et naguère par la charlatanesque mais non moins

pauvre «imagination», fera reconnaître cette... chose un peu oubliée de

l’art moderne, le «beau»: celui-ci n’est pas, à mon sens, un prétendu

choix distingué dans la nature (le _Discobole_, Aristophane, etc.,

renversent les palissades d’un tel parc à moutons); je préférerais dire

que c’est la peinture habile, _directe_, sans tâtonnements, sans que

rien demeure de superflu, d’oiseux ni de secondaire, du «coin de nature»

vu. Mais c’est plus encore.

Car les deux définitions, l’éclectique et la naturaliste, ne concernent

qu’une restreinte partie des arts et qu’un seul de leurs côtés: ce petit

nombre à qui l’_imitation_ est ouverte (peinture, littérature à

personnages, et, à la rigueur, sculpture), et de celles-ci le côté,

encore, purement imitatif. Que signifient en effet nos deux définitions

(qui, l’une comme l’autre, reposent sur la reproduction de la réalité,

l’une pour en exalter l’importance et l’autre pour la lui chicaner), si

on les confronte avec:--la Musique,--la Poésie didactique d’un

Hésiode,--les incantations Védiques et Mallarmiennes,--la _véritable_

Statuaire, simplifiée et significatrice, à grands coups de ciseau, comme

celle du XIIIe siècle et celle de Phidias,--l’Ornemental et le

Décoratif,--la «beauté» d’une Démonstration géométrique (l’Uranie

ancienne),--l’Éloquence de raisonnement,--l’Architecture enfin, cet art

qui renaît à cette heure dans le silence et l’oubli, cet art qui vient

périodiquement réunir, et, tel qu’une arche, sauver les autres, cet art

qui va une fois de plus nous enlever aux niaiseries prématurément

séniles des dilettantes et des sectaires[10].

[10] Il est vrai que M. Joséphin Péladan diagnostique de

l’Architecture qu’elle est décédée en 1789! et, à sa suite, l’ignare

troupeau, qui de son verbe tire subsistance, fait chorus. Le premier

gavroche, levant son index, démontrerait le contraire, en preuves

visibles: à commencer par notre Arc de Triomphe, qui vaut certes à

lui seul toute la construction du siècle dernier et ennoblit l’ouest

de Paris,--pour aboutir au récent et cyclopéen travail du fer,

soulevant dans les édifices, auxquels il est encore intérieur, des

salles comme la Bibliothèque, les Halles, le Palais des Machines, et

prêt déjà à éclore aux surfaces en élégances et en énergies

inconnues--sans oublier, en passant, Mazas, MM. de l’ésotérisme!

A cette hauteur se tient en effet un principe plus large que le

naturalisme avec sa méthode expérimentale et que les idéalismes qui lui

livrent bataille: la Logique.

D’elle se réclame ce mien travail. On peut voir en lui d’ailleurs une

suite, si l’on veut, de l’observation naturaliste. N’est-il pas la même

œuvre, transportée du «coin de nature» au «tempérament» jusqu’ici laissé

en friche, l’expérience «préparée» sur le terrain des déductions, selon

qu’il est d’usage en astronomie? N’est-ce pas, en quelque sorte, le

nettoyage de la vitre, la taille préalable de la lentille par où le

public verra?...

Au moyen de cette logique, ou convenance, Viollet-le-Duc a fait

apprécier les merveilles de notre grand siècle, du Siècle

XIII,--substituant, pour ne citer que cela, à la candide admiration de

1830, devant tel saint de pierre «si pittoresquement» juché sur la

pointe d’une ogive, cette explication profonde de bon constructeur: à

savoir qu’une pierre du poids et des dimensions exactes de ce saint

était, là, indispensable pour empêcher l’ogive d’éclater sous la double

pression latérale,--_d’où_ la satisfaction _instinctive_ de nos yeux.

C’est un grand malheur que la compréhension de cet âge magnifique où un

saint Louis présidait la multiple vie communale, et dont le seul égal au

monde fut le siècle où Périclès dirigeait, de la métropole athénienne,

un mouvement identique, que cette compréhension, qui nous serait si

utile, ait été horriblement compromise dans le carnaval romantique: le

livre de _Notre-Dame de Paris_, admirable du reste à sa date, mais où le

public croit tenir un portrait de ce «moyen-âge» (l’appellation la plus

absurde, entre parenthèses!), le représente, par un choix bizarre,

_mort_ depuis longtemps,--après la guerre de cent années qui nous anémia

au point que nous tombâmes, sans défense et passifs, sous la domination

de l’art national florentin, dit renaissant, puis des diverses

influences anciennes et étrangères pour quatre siècles! Et, jusqu’à

cette minute même où j’écris, ç’a été pitié que de lire quoi que ce fût

de littéraire au sujet du passé le plus incomparable: hier, un Renan

parlait de l’art ogival comme un effort demeuré impuissant! (_Souvenirs

d’enfance et de jeunesse_) ou père d’œuvres peu durables! (_Prière sur

l’Acropole_); demain, dans _En route_, qui va paraître, un critique

sagace aux questions contemporaines, Huysmans, fera la plus stupéfiante

salade avec les voûtes romanes, la peinture des Primitifs, le

plain-chant grégorien, salade dont la recette infaillible est «la foi»,

bien entendu, et qui s’appelle le «moyen-âge», naturellement, ce qui

n’embrasse que dix siècles de l’humanité, plus du tiers de son histoire

authentique, trois époques fort ennemies l’une de l’autre, des peuples

très opposés,--quelque chose d’équivalent à un mariage entre Alcibiade

et Sainte-Geneviève...

Les trente-six situations dramatiques · 第 7 / 8 段