4--L’AIMÉ EST LE MEURTRIER DU MARI DE CELLE QUI AIME, MAIS QUI, JADIS,

JURA DE VENGER CE MARI:--_Irène_ de Voltaire.

5--Même cas, mais où, au lieu d’un mari, il s’agit d’un AMANT:--_Fédora_

(M. Sardou, 1882).

6--L’AIMÉ EST LE MEURTRIER D’UN PARENT DE CELLE QUI AIME:--_Roméo et

Juliette_ (c’est la «Situation» que j’indique; elle se modifie en celle

de l’«Enlèvement», Xe, puis par un triple effet de la XXXVIe, «Perdre

les siens», la première fois avec une erreur, la deuxième simplement, et

la troisième d’une façon double et simultanée chez les familles des deux

personnages principaux); _Bonheur et malheur du nom_ et _le Geôlier de

soi-même_ (Calderon).

7--L’AIMÉE EST LA FILLE DU MEURTRIER DU PÈRE DE CELUI QUI AIME:--_Le

Crime de Jean Morel_ (M. Samson, 1890), _la Marchande de sourires_ (Mme

Judith Gautier, 1888).

L’élément capital des émotions est donc le même que dans la Ve (Traqué),

et l’amour sert, ici, surtout à présenter l’homme traqué sous divers

jours sympathiques ayant une unité. Celle qu’il aime joue un peu le rôle

du chœur grec. Supprimez en effet l’amour, remplacez-le par un lien

aussi faible que vous en pourrez tisser un, ne mettez même rien à sa

place: un drame de l’espèce Ve, avec toutes ses terreurs, vous restera.

Essayez, au contraire, de retrancher l’autre partie, l’inimitié, la

vengeance à assouvir, et de les remplacer par un différend sans

importance,--ou bien négligez de les remplacer; que vous restera-t-il

comme émotion tragique? Rien.

J’ai donc raison de le dire, l’amour,--excellent motif de comédie,

meilleur pour la farce,--doux ou poignant (et encore!...) dans le

livre lu, solitairement, et dont on se croit le «héros» ou

l’«héroïne»,--l’amour n’est pas, en réalité, tragique, malgré la

virtuosité qui a réussi, parfois, à lui en donner l’apparence, et malgré

l’opinion de l’époque érotomane qui s’achève.

XXXe SITUATION

L’Ambition

(L’Ambitieux--Ce qu’il convoite--L’Adversaire)

Action très intellectuelle, sans modèle antique,--et à distance

respectueuse de laquelle s’est généralement tenue la médiocrité.

A--AMBITION GUETTÉE PAR UN PROCHE OU AMI PATRIOTE; 1--PAR UN

FRÈRE:--_Timoléon_ d’Alfieri. Ex. historique (comique, c’est-à-dire

feint): Lucien et Napoléon Bonaparte.

2--PAR UN PARENT OU OBLIGÉ:--_Jules César_ de Shakespeare, _La Mort de

César_ de Voltaire, _Brutus II_ d’Alfieri. Dans _La Mort de César_

reparaît la XIXe (Tuer un proche inconnu), tant le désir de rappeler

quelque œuvre ancienne était vif!

3--PAR DES PARTISANS:--_Wallenstein_ de Schiller, _Cromwell_ de Hugo.

B--L’AMBITION SÉDITIEUSE (parenté avec A 1 de la VIIIe):--_Sir Thomas

Wyat_ de Webster, _Perkin Warbeck_ de Ford, _Catilina_ de Voltaire. Ex.

fragm.: Insurrection de Cade dans la 2e partie d’_Henri IV_ de

Shakespeare. Histoire: le Boulangisme, selon l’opinion actuelle.

C--L’AMBITION, L’AVIDITÉ ENTASSANT LES CRIMES:--_Macbeth_, _Richard

III_, partie des _Cinq doigts de Birouk_ (M. Decourcelle, 1883). Roman:

_La Fortune des Rougon_; (avec atténuation des crimes en simples

manquements à la dignité): _Son Excellence Eugène_; (sacrifice de la

moralité): l’histoire de Lucien de Rubempré; cas d’avidité: _La Terre_.

L’Ambition, de nos passions la plus puissante, si même elle n’est pas la

passion par excellence, impressionnera toujours avec force le

spectateur; car il sent bien que celle-là, une fois née dans un homme,

ne peut plus mourir qu’avec cet homme. Et que d’objets elle convoite! La

tyrannie, un rang élevé, des honneurs, une fortune (par héritage,

mariage, vol, etc.), la conservation intacte des richesses (avarice), la

gloire (politique, scientifique, littéraire, inventive, artistique), la

célébrité, la vanité (coquetterie, distinction).

On a vu, pour A, les liens qui peuvent unir l’Ambitieux à l’Adversaire,

les Situations qui en résultent (XIXe, XXIIIe, XXIXe).

Entre mille, voici une manière d’exaspérer l’enragement de C: mêlez-y la

sincérité d’une foi, d’une conviction, ce qui advint pour les Espagnols

au Pérou et en Flandre, pour notre race «spirituelle et douce» sous la

Ligue et sous la Terreur, pour Calvin, pour l’Inquisition, etc.

XXXIe SITUATION

Lutte contre Dieu

(Mortel--Immortel)

La plus anciennement traitée.

Dans cette Babel des constructions théâtrales, toutes ou presque toutes

les autres peuvent entrer à l’aise. Car elle est par excellence la

Lutte; elle est aussi la plus grande folie et la plus grande imprudence,

elle offre le but le plus inouï aux ambitions, audacieuses tentatives,

conspirations titanesques, enlèvements ixioniens, la plus captivante

énigme; l’idéal y subit un rare assaut de passions; des rivalités

monstrueuses s’engagent. Alentour, les témoins n’aiment-ils pas souvent

celui qu’ils devraient haïr? n’apprennent-ils pas son crime et ne

doivent-ils pas le punir parfois eux-mêmes, le sacrifier tout au moins à

leur foi, ou s’immoler, âme et corps, pour lui? Entre les proches les

plus unis, des haines éclatent. Puis voici le vent des désastres, le

vaincu cloué au malheur, foudroyé devant ceux qu’il aime, à moins que,

comble d’horreur! transporté par un aveugle délire, il n’ait été les

déshonorant ou les massacrant sans les reconnaître. Bientôt, à la

recherche du cher disparu, les suppliants s’acheminent en tristes

théories, et tentent de désarmer la rancune. Mais la divine vengeance

est déchaînée!...

Ce groupement admirable,--on l’ignore à peu près de nos jours:

byronisants que nous sommes encore en ces années, nous devrions pourtant

songer à cette superbe attaque du ciel. Mais non! Traitons-nous même le

sujet évangélique de la Passion, nous passerons, comme hiboux en plein

jour, juste à côté de la donnée véritablement dramatique, et nous

contenterons de balancer, avec un nasillement contrit, les phrases

idyllo-didactiques qui _précédèrent_ la tragédie sacrée, et puis

l’escamoterons, celle-ci, sans la voir...

A 1--LUTTE CONTRE UN DIEU:--_Les Édoniens_ et _les Bassares_, _Penthée_

et _les Cardeuses de laine_, d’Eschyle; _les Bacchantes_ d’Euripide;

_Agavé_ de Stace; _le Christ souffrant_ de Saint-Grégoire de Nazianze.

Épopée: l’hymne homérique VIe (à Dionysos); le rêve de Jacob.

2--LUTTE CONTRE LES FIDÈLES D’UN DIEU:--_L’Exode des Hébreux_ par

Ézéchiel, _Athalie_. Histoire: les persécutions diverses. Épopée: _les

Martyrs_.

B 1--DISPUTE CONTRE UN DIEU:--_Le livre de Job_. Je ne saurais, il est

vrai, dire à quelle date ni devant quelle rampe la «première» de _Job_

eut jamais lieu; mais le fait de la représentation par MM. A. B. C. et

Mlles X. Y. Z. n’est pas plus, pour l’existence absolue d’un drame, une

condition nécessaire qu’il n’en est une suffisante. Mettons que cette

«première» aura été donnée sur le Théâtre dont parle la légende

brahmanique, théâtre inauguré assez longtemps avant ceux des hommes, et

grâce auquel les Dieux occupent les loisirs de leur éternité.

2--CHÂTIMENT DU MÉPRIS D’UN DIEU:--_Tchitra Yadjgna_ de Vedyanatha

Vatchespati, _le Festin de Pierre_ (l’action véritable, s’entend, celle

qui amène le dénouement depuis le début).

3--CHÂTIMENT DE L’ORGUEIL VIS-A-VIS D’UN DIEU:--_Ajax Locrien_ (selon

une des hypothèses) d’Eschyle, _Thamiras_ de Sophocle, _Bellérophon_

d’Euripide. Ex. chrétien: Simon le Magicien.

4--RIVALITÉ ORGUEILLEUSE A L’ÉGARD D’UN DIEU:--_Les Nourrices_

d’Eschyle, _Niobé_ de Sophocle.

5--RIVALITÉ IMPRUDENTE AVEC UN DIEU:--_Eumèle_ de Sophocle, en partie

_Phaéton_ d’Euripide.

XXXIIe SITUATION

Jalousie erronée

(Le Jaloux--l’Objet pour la possession duquel il est jaloux--le Complice

supposé--l’Occasion ou l’Auteur de l’erreur)

Ce dernier élément n’est pas personnifié (A), ou il l’est dans un

traître (B), qui parfois est le vrai rival du jaloux (C).

A 1--L’ERREUR PROVIENT DE L’ESPRIT SOUPÇONNEUX DU JALOUX:--_Le pire

n’est pas toujours certain_ de Calderon, _la Comédie des Méprises_ de

Shakespeare, _l’Esclave_ de Massinger, _Marianne_ et _Tancrède_ de

Voltaire, _la Princesse de Bagdad_ (M. Dumas), _Un Divorce_ (M. Moreau,

1884). Comment Molière n’a-t-il pas fait une comédie du Jaloux sur cette

donnée symétrique à celle de l’_Avare_?

2--L’ERREUR JALOUSE EST PRODUITE PAR UN HASARD FATAL:--_Zaïre_ de

Voltaire et l’opéra de ce nom par M. de la Nux (1890); partie de

_Lucrèce Borgia_.

3--JALOUSIE ERRONÉE DEVANT UN CAS D’AMOUR DEMEURÉ PUREMENT

PLATONIQUE:--_Le Sacrifice d’amour_ de Ford (où l’épouse est injustement

soupçonnée); _l’Esclave du devoir_ (M. Valnay, 1881; c’est surtout, ici,

l’adorateur respectueux qui est soupçonné à tort).

4--JALOUSIE NÉE A TORT DE RUMEURS MALVEILLANTES:--_Le Père prodigue_ de

M. Dumas, _le Maître de forges_ (M. Ohnet, 1883).

B 1--JALOUSIE SUGGÉRÉE PAR UN TRAITRE QU’A POUSSÉ LA HAINE:--_Othello_

et _Beaucoup de bruit pour rien_ de Shakespeare; la _Sémiramis reconnue_

de Métastase en est le dénouement développé.

2--Même cas, où LE TRAITRE EST POUSSÉ PAR L’INTÉRÊT:--_Cymbeline_ de

Shakespeare.

3--Même cas, où LE TRAITRE EST POUSSÉ PAR L’INTÉRÊT ET LA

JALOUSIE:--_Intrigue et Amour_ de Schiller.

C 1--JALOUSIE RÉCIPROQUE SUGGÉRÉE A DEUX ÉPOUX PAR UNE RIVALE (devenue

rivale par orgueil):--_Le Portrait_ de Massinger.

2--JALOUSIE SUGGÉRÉE AU MARI PAR UN SOUPIRANT ÉCONDUIT:--_Artémire_ de

Voltaire, _le Chevalier Jean_ (M. Joncières, 1885).

3--JALOUSIE SUGGÉRÉE AU MARI PAR UNE FEMME QUI EN EST ÉPRISE:--_Malheur

aux pauvres_ (M. Bouvier, 1881).

4--JALOUSIE SUGGÉRÉE A L’ÉPOUSE PAR UNE RIVALE DÉDAIGNÉE:--_Les

Phtiotides_ de Sophocle.

5--JALOUSIE SUGGÉRÉE A UN AMANT HEUREUX PAR LE MARI TROMPÉ:--_Jalousie_

(M. Vacquerie, 1888).

Le nombre d’éléments dramatiques mis en jeu fait déjà prévoir une

quantité très grande de combinaisons pour cette situation,--dont le

public est toujours disposé, du reste, à accepter les invraisemblances,

fussent-elles énormes. Sans abuser de cette indulgence particulière,

nous remarquons, du premier coup d’œil, que presque tous les drames

ci-dessus traitent de la jalousie chez l’homme et non chez la femme; or

l’expérience nous montre les femmes tout aussi enclines que les hommes à

se laisser égarer par une envieuse, une rivale, ou par quelque soupirant

décidé à tirer, de leur douleur, un plaisir hors de sa portée sans cela.

Traduire au féminin les cas que nous vîmes nous donnera donc une

nombreuse série de données nouvelles.--En dehors de l’orgueil, de

l’intérêt, de l’amour, du dépit et des rivalités, il se présente

beaucoup d’autres mobiles pour le traître ou la traîtresse; les mobiles

énoncés aussi peuvent se peindre sous des nuances non encore

usitées.--Le dénouement (en général un meurtre rapide et direct; dans un

seul cas, un suicide, et, dans un autre, un divorce) prête à être varié,

raffiné, et fortifié de personnages secondaires et instrumentaux. J’en

dirai autant pour les divers nœuds de l’intrigue,--pour ces fausses

preuves, ces suggestions diaboliques d’où jaillira la jalousie.

XXXIIIe SITUATION

Erreur judiciaire

(Celui qui se trompe--Celui qui en est victime--Celui _ou_ ce qui

trompe--le vrai Coupable)

Par erreur judiciaire j’entends toute espèce d’erreur de jugement, ne se

commît-elle que dans la pensée d’une seule personne, au détriment d’une

autre.

Je partagerai les exemples que j’en fournis en quatre classes. Dans la

1re, la prétendue faute est imaginaire, et un simple hasard a produit

l’erreur fatale. Dans la 2e classe, il y a eu faute commise; mais, au

lieu du vrai coupable, c’est un innocent qui est poursuivi; toutefois

personne n’a égaré volontairement sur celui-ci les soupçons. Dans la 3e

classe, au contraire, quelqu’un a dirigé par vengeance ou intérêt cette

injuste accusation sur un ennemi personnel. Enfin, dans la 4e, ce

perfide calomniateur est le criminel lui-même, qui fait ainsi poursuivre

un innocent à sa place.

A 1--FAUX SOUPÇONS OÙ LA FOI ÉTAIT NÉCESSAIRE:--_La Femme serpent_ de

Gozzi, _l’Étudiant pauvre_ (M. Millœcker, 1889). S’y rattache, de loin,

une des faces de l’_Henri VI_ de Shakespeare, laquelle consiste en

l’incompréhension du réel caractère de ce jeune prince par les témoins

de ses désordres. Bizarre résultat de l’homonymie: l’Henri de Navarre,

chez Dumas père, nous est peint méconnu de la même façon par son

entourage.

2--FAUX SOUPÇONS (où la jalousie n’est pour rien) CONTRE SA

MAITRESSE:--une partie de la _Diane_ d’Augier, _Marie Stuart_ d’Alfieri.

3--FAUX SOUPÇONS NÉS D’UNE ATTITUDE INCOMPRISE D’UN ÊTRE AIMÉ:--_Le

Corbeau_ de Gozzi, _Hypsipyle_ de Métastase, _Theodora_ (M. Sardou,

1884); une partie de _la Reine Fiammette_.

B 1--CES FAUX SOUPÇONS SONT ATTIRÉS SUR SOI POUR SAUVER UN AMI:--_Aimer

sans savoir qui_ de Lope, _Maître Ambros_ (M. Widor, 1886).

2--ILS RETOMBENT SUR UN INNOCENT:--_Siroès_ de Métastase, _la grande

Iza_ (M. Bouvier, 1882), _le Fiacre nº 13_ et _Gavroche_ (M. Dornay,

1887 et 1888).--ILS RETOMBENT SUR L’INNOCENT MARI DE LA COUPABLE:--_La

Criminelle_ (M. Delacour, 1882).

3--Même cas, où pourtant l’innocent EUT UNE INTENTION COUPABLE:--_Jean

Cévenol_ (M. Fraisse, 1885);--où l’innocent SE CROIT COUPABLE:--_Le Roi

de l’argent_ (M. Milliet, 1885).

4--UN TÉMOIN DU CRIME DANS L’INTÉRÊT D’UN ÊTRE AIMÉ LAISSE TOMBER

L’ACCUSATION SUR UN INNOCENT:--_Le Secret de la Terreuse_ (M. Busnach,

1889). C’est déjà presque:

C 1--ON LAISSE L’ERREUR S’ABATTRE SUR UN ENNEMI:--_La Pieuvre_ (M.

Morel, 1885).

2--L’ERREUR JUDICIAIRE EST PROVOQUÉE PAR UN ENNEMI:--Les _Palamèdes_ de

Sophocle et d’Euripide, _le Ventre de Paris_ (Zola, 1887). Cette

sous-nuance eut seule, on le voit, le privilège d’attirer les tragiques

grecs qui étaient comme tourmentés de la conception du Iago de plus

tard, et tentaient d’y aboutir par des déformations successives, des

enlaidissements de l’Odysseus primitif; ne semble-t-il pas qu’on

assiste, devant ce travail, à l’enfantement du futur Diable, du Judas

évangélique, de même qu’à celui du type de Jésus dans les Prométhées et

les Dionysos? La donnée C 2 me paraît singulièrement belle: c’est, par

exemple, le cas de la _lettre anonyme_; et l’on m’accordera qu’il est

impossible d’imaginer une gargouille plus admirablement répugnante que

l’individu accroupi plume aux griffes et avec son vil sourire, au bord

d’une telle besogne!

3--L’ERREUR JUDICIAIRE EST DIRIGÉE SUR LA VICTIME PAR LE FRÈRE DE

CELLE-CI. Il y a donc, de plus, «Haine de proches» (XIIIe):--_Les

Brigands_ de Schiller, _don Garzia_ d’Alfieri.

D 1--LES FAUX SOUPÇONS SONT DIRIGÉS PAR LE VRAI COUPABLE SUR UN DE SES

ENNEMIS:--_Clitandre_ de Corneille, et _Sapho_ (Gounod, 1884),

_Catherine la Bâtarde_ (M. Bell, 1881).

2--Ils sont dirigés par le vrai coupable SUR LA SECONDE DES VICTIMES

QU’IL A VISÉES DÈS LE DÉBUT. C’est du machiavélisme pur: obtenir la mort

de la seconde victime en la faisant punir à tort du meurtre de la

première; ajoutez à cela la parenté la plus étroite entre ces deux

victimes et le juge trompé, et vous aurez toutes ces émotions réunies:

apprendre la mort d’un proche,--croire à une haine impie entre deux

proches,--croire même à un second cas de ce crime, aggravé cette fois du

dessein de révolte,--enfin être forcé de frapper un être aimé, cru

coupable. Cette intrigue est donc éminemment savante, puisqu’elle

groupe, sous l’impulsion d’une ambition ou d’une vengeance, quatre

autres Situations. Quant au «machiavélisme» qui a mis tout en branle, il

a consisté pour celui qui l’employa précisément dans la méthode

habituelle à l’écrivain, méthode transportée ici à un personnage;

c’est-à-dire que celui-ci s’abstrait du drame et, comme l’auteur,

inspire aux autres personnages les sentiments nécessaires, déroule

devant leurs pas les circonstances indispensables, pour les faire

mécaniquement aboutir au dénouement voulu. C’est ce qui arrivera dans

_Artaxerce_ de Métastase.--Supprimez, en effet, le traître, et supposez

que l’auteur ait visé le dénouement désiré par ce traître, à savoir la

conséquence la plus rigoureuse entre un «fratricide supposé» et le

«devoir de frapper un fils». L’écrivain ne combinera pas autrement ses

moyens. Le type du Traître (qui a pris successivement tous les costumes,

hier celui du jésuite, aujourd’hui celui du déjà banal banquier juif)

n’est donc pas autre chose _que l’auteur lui-même masqué de noir et

nouant l’une à l’autre deux ou trois situations dramatiques_... Il est,

ce type, de la famille du si poétique Prologue, du _Deus ex machina_

(plus haut et plus admissible), de l’Orateur des parabases, du Valet

moliéresque et du Théoricien (bon docteur, curé, journaliste, ami de la

famille ou «des femmes»). C’est le vieux Narrateur du temps des

monodrames.

Rien de plus naïf, par conséquent, que cette artificielle créature, qui

mainte fois a ramené la chute du théâtre par l’invraisemblance.

3--LES FAUX SOUPÇONS SONT ÉGARÉS SUR UN RIVAL:--_Diana_ (M. Paladilhe,

1885), _l’Ogre_ (M. Marthold, 1890).

4--ILS SONT ÉGARÉS SUR UN INNOCENT PARCE QU’IL REFUSA SA

COMPLICITÉ:--_La Tragédie de Valentinien_ de Beaumont et Fletcher,

_Aétius_ de Métastase.

5--ILS SONT DIRIGÉS PAR UNE FEMME ABANDONNÉE SUR L’AMANT QUI LA QUITTA

AFIN DE NE PAS TROMPER UN MARI:--_Roger-la-Honte_ (M. Mary, 1888).

6--LUTTE POUR SE RÉHABILITER ET SE VENGER D’UNE ERREUR JUDICIAIRE CAUSÉE

A DESSEIN:--_La Dégringolade_ (M. Desnard, 1881), fin du _Fiacre nº

13_,--et à peu près tous les romans-feuilletons depuis soixante ans.

XXXIVe SITUATION

Remords

(Le Coupable--la Victime (_ou_ la faute)--l’Interrogateur)

A 1--REMORDS D’UN CRIME INCONNU:--_Manfred_ et les autres conceptions de

Byron, le dernier des dramaturges anglais; il fut aussi le dernier

adversaire du _Cant_, qui après avoir tué l’art en Espagne sous le nom

d’inquisition, en Angleterre une première fois sous le nom de

puritanisme et en Allemagne sous le nom de piétisme, se présente

aujourd’hui chez nous sous les traits de... Monsieur Bérenger.

2--REMORDS D’UN PARRICIDE:--_Les Euménides_ d’Eschyle, les _Orestes_

d’Euripide, de Voltaire et d’Alfieri.

3--REMORDS D’UN ASSASSINAT:--_Crime et Châtiment_ (Dostoïewsky, 1888),

_le Cœur révélateur_ (d’après Poe, par M. Laumann, 1889).

4--REMORDS DU MEURTRE D’UN ÉPOUX:--_Thérèse Raquin_ de Zola, _Pierrot

assassin de sa femme_ (M. Paul Margueritte, 1888).

B 1--REMORDS D’UNE FAUTE D’AMOUR:--_Madeleine_ (Zola, 1889).

2--REMORDS D’UN ADULTÈRE:--_Le Comte Witold_ (M. Rzewuski, 1889).

A B 1, nous pouvons rattacher tout un côté des œuvres classées en A 1 de

la XXVIIe.

Est-il besoin que je fasse remarquer le petit nombre, mais la terrible

beauté des œuvres ci-dessus? Est-il nécessaire d’indiquer les variétés

infinies du remords, selon: 1º la faute commise (pour ce, énumérer tous

les délits et crimes selon le code,--plus ceux-là qui ne tombent pas

sous le coup d’une loi; la faute, d’ailleurs, sera, à volonté, réelle,

imaginaire, non voulue mais accomplie, voulue mais non accomplie,--ce

qui réserve le «dénouement heureux»,--voulue et accomplie, préméditée ou

non, avec ou sans complicité, impulsions étrangères, raffinement, que

sais-je!); 2º la nature plus ou moins impressionnable et nerveuse du

coupable; 3º le milieu, les circonstances, les mœurs qui préparent

l’apparition du remords (forme plastique, solide et religieuse chez les

Grecs; fantasmagories énervantes de notre moyen-âge; craintes pieuses

pour l’autre vie, dans les siècles récents; déséquilibre logique des

instincts sociaux et par suite de la pensée, selon les indications de

Zola, etc.).

Au Remords tient l’Idée fixe; par sa tentation permanente, elle rappelle

d’autre part la Folie ou la Passion criminelle, et n’est, très souvent,

que le _remords d’un désir_, remords d’autant plus vivace que le désir

renaît sans cesse et l’alimente, s’y mêle et, grandissant comme une

sorte de cancer moral, pompe la vitalité entière d’une âme, peu à peu,

jusqu’au suicide, lequel n’est, presque toujours, que le plus désespéré

des duels. _René_, _Werther_, le maniaque du _Cœur révélateur_ et de

_Bérénice_ (celle d’Edgar Poe, j’entends) et surtout le _Rosmersholm_

d’Ibsen, en sont des portraits significatifs.

XXXVe SITUATION

Retrouver

(Le Retrouvé--Le Retrouvant)

C’est le _Héros et la Nymphe_ de Kalidaça, la seconde partie de sa

_Çakountala_, et la _Suite de l’histoire de Rama_, par Bhavabouti, la

seconde partie aussi du _Conte d’hiver_ et du _Périclès_ de Shakespeare;

c’était _Thyeste à Sicyone_, de Sophocle, et _Alcméon à Corinthe_,

d’Euripide; c’est, encore, le dénouement du _Père Chasselas_ (M. Athis,

1886) et des _Foulards rouges_ (M. Dornay, 1882); et c’est la

_Gardienne_ d’Henri de Régnier; c’est la légendaire intrigue des

«voleuses d’enfants», et «histoires d’enfants trouvés» et

«séquestrations arbitraires», depuis le Masque de fer (sur lequel Victor

Hugo commença un drame, _Les Jumeaux_), depuis _Richard Cœur-de-Lion_,

jusqu’aux histoires récentes de prétendus fous internés comme tels, et

c’est de là qu’est partie tant de fois la double explosion de la scène

capitale et capiteuse: «Ma fille!--Ma mère!»

A et C de la XIe ont aussi pour but de «Retrouver».

D’autres fois il appartiendra à l’enfant, bel aventurier, de découvrir

son père, son parent, et de s’en faire reconnaître: ainsi dans les

«enfances Roland».

J’attribue à la solution invariablement heureuse et épithalamique de nos

drames édifiés sur cette Situation, et aux coïncidences dont elle se

saupoudrait trop généreusement, le dégoût qui finit par en prendre le

public. Car n’est-elle pas, au contraire, plus que la XIXe, restée

naturelle? or, quelle n’a pas été la fécondité de cette XIXe, dont notre

XXXVe conserve cependant tout le charme et la variété séductrice?

XXXVIe SITUATION

Perdre les siens

(Le Proche frappé--Le Proche spectateur--Le Bourreau)

Voici le Deuil. En longues files d’enterrements, vous les voyez passer,

les héros de cette donnée, venus sur terre pour l’y figurer puisqu’ils

sont hommes; ils vont de la maison noire à la formidable église et de là

au cimetière, puis retournent au foyer pleurer... en attendant de

repartir pour un autre d’entre eux. C’est la majesté de ce sublime

tombeau de Philippe Pot, que nous avons au Louvre et qui égale la

statuaire grecque.

A--IMPUISSANT, VOIR TUER SES ENFANTS:--_Niobé_ et _Troïlus_ d’Eschyle,

_Polyxène_ et _Les Captives_ de Sophocle, une partie de son _Laocoon_,

_Les Troyennes_ d’Euripide et de Sénèque. Autant de réductions, sous une

image saisissante, de notre vie: n’assistons-nous pas, liés à un

invisible poteau, à l’assassinat, à la torture des nôtres par le

bourreau qui nous domine?

B--DEVINER LA MORT D’UN PROCHE:--_L’Intruse_, _les Sept Princesses_ de

Maeterlinck, le seul maître moderne de la XXXVIe et, voyez, si puissant.

C--APPRENDRE LA MORT D’UN ALLIÉ:--partie du _Rhésus_ attribué à

Euripide, _Penthésilée_, _la Psychostase_ et _la Mort d’Achille_, par

Eschyle; _les Éthiopiens_ de Sophocle. Ici s’ajoute le difficile rôle du

messager de malheur, celui qui se courbe sous les imprécations de

Cléopâtre, dans Shakespeare.

Mais, incarnez dans une figure de tortionnaire le meurtre, abstrait dans

la plupart de ces exemples. A l’impuissance attaché, regardez alors se

débattre le malheureux rendu spectateur de l’agonie, et implorer, et

appeler, follement, dans le ciel! La Victime, pendant ce temps, réduite

à rien, prie humblement, comme s’il y pouvait, celui qui la voit et qui

se désespère! La haute et ricanante silhouette du Bourreau assiste, et

il affine et exaspère les douleurs, avec dilettantisme...

Le Dante n’a rien su imaginer qui fût plus âpre en les cercles de

l’Enfer!

Les trente-six situations dramatiques · 第 6 / 8 段