Le «moyen-âge», ou, pour parler plus proprement, les siècles XII, XIII

et XIV, ne furent aucunement fantaisistes et capricieux; c’eût été

l’affaire d’une génération, comme sous Louis-Philippe. Il ne fut pas

davantage mystique, au sens du jour, qui prend pour le monument le

brouillard qui l’enveloppe à nos yeux. Son architecture fut édifiée

pierre par pierre, dessin à dessin, par les raisons les plus pratiques.

Dans sa sculpture, il n’y a jamais eu de naïf--que nous, quand nous la

croyions telle; elle est réaliste bien plus que la nôtre, et, si pour

persister dans l’opinion contraire on se raccroche aux formes étranges

des gargouilles, nous dirons que, nées d’un symbolisme frère de ceux

d’Égypte et de Grèce, elles figurent les analogies également ingénieuses

et profondes, obscurément remémorées plus tard par un Cornélius Agrippa,

et d’où sont sorties nos classifications naturelles,--qui peut-être un

jour y retourneront. Sur ce temps s’élevait le Thomisme, dernièrement

remis en honneur pour combattre le positivisme, et qui réalisa une si

heureuse harmonie entre l’aristotélisme et la foi, entre la science et

l’indispensable théologie; car alors la raison était adorée au-dessus de

tout dans le syllogisme, et la «mysticité» se déduisait plus patiemment

que nos métaphysiques; alors naissaient les sciences naturelles, et,

dans l’oreille des poètes, se choisissaient toutes les lois sur

lesquelles vit notre poésie, ces rythmes que nous en sommes encore à

voir au travers de Ronsard, cette Rime que nous avons donnée à l’Europe

en même temps que ta Voûte à Nervures, ô petite ville de Saint-Denis,

suzeraine oriflamme, barque-pilote de la France! Tout cela naissait et

grandissait au sourire grave et doux de la même sagesse qui s’appela,

sur les bords de la mer Ionienne, Athénè.

Vers un nouvel aspect de cette même logique appareille déjà notre

époque, maintenant que, bue l’antiquité avec les forces de laquelle nous

régnâmes une seconde fois sur l’Europe au XVIIe, et bue avec l’influence

germanique la dernière des grandes influences étrangères, nous nous

retournons sur la réalité, sur l’avenir; ainsi, quand chaque cité

grecque eut absorbé les voisins cultes locaux (ses «influences

étrangères») et les cultes d’Orient (l’antiquité d’alors), se forma la

plus belle des mythologies. C’est, du moins, à un art purement logique,

purement technicien, aux créations d’ailleurs infiniment variées, que me

semblent converger toutes nos tendances littéraires. J’y vois partis

Flaubert et Zola, ces âpres précurseurs, non point par tel de leurs

écrits, mais par l’ensemble, et Ibsen et Strindberg, et tous ces

écrivains volontairement oublieux de leurs bibliothèques comme les

Hellènes le furent des lettres barbares; là, va Maeterlinck, ayant

réduit l’action au développement d’une idée unique; et Verlaine,

délivrant des règles conventionnelles et superstitieusement révérées le

rythme vrai, qui se donne à lui-même ses règles, Verlaine, faisant

chanter à pleine voix les grandes orgues du Vers, renouvelé avec la

justesse d’oreille de ces ménestrels créateurs des précédentes cadences;

là-bas tend aussi Mallarmé, prince de l’ellipse, lorsqu’il aère la

syntaxe, en expulsant la nuée de nos petits mots parasites et nos

loqueteuses formules, imitées des décadences anciennes et exhumées,

dirait-on, des «traités de phraséologie» pour la préparation de la

licence; lorsqu’il forge et incurve l’hyperbole d’un parler nouveau en

proportion avec le poids des idées qu’il doit porter; en cette direction

nous appelle Moréas, à cette source de notre littérature, mais sans se

dégager, malheureusement, de l’italianisme de notre soi-disant

renaissance et sans s’élancer assez haut dans le passé; et devers ce

dernier flottent jusqu’à nos plus récents mystiques, bien qu’incertains,

peut-être, parmi leurs brumes violettes, entre ces deux grèves, de dix

siècles distantes, la fin du monde romain et l’arrêt de notre culture

médiéviste; oui, tous ceux-là, et d’autres non moins glorieux, me

paraissent aller au même but: après la destruction des formes

conventionnelles latines, accomplie en 1830 mais au profit des

passagères prépondérances saxonnes, l’abolition définitive de toute

autorité absolue, même de celle de la nature et de nos sciences, ses

actuelles interprètes; puis l’édification, au-dessus de ces débris, de

la simple logique, d’un art uniquement technicien et capable, par ce

fait, de révéler un système harmonique inconnu, d’un art--artiste en un

mot.

... En littératures, en la dramatique qui particulièrement nous occupe,

l’examen _des Proportions_ que j’ai annoncé plus haut et que je rêve

comme un Vignoles non seulement de tel théâtre, mais de tous comparés

entre eux, cet examen nous fera voir les diverses «façons générales» de

présenter une Situation quelconque: chacune de ces «façons générales»,

contenant ainsi une espèce de _canon_ applicable à toute situation

indifféremment, constituera pour nous un «_ordre_» analogue aux ordres

d’architecture, et qui, de même, prendra place avec d’autres ordres dans

un «_système_» théâtral. Mais les systèmes, à leur tour, se

rapprocheront sous des rubriques plus générales dont les comparaisons

nous fourniront aussi maint sujet à réflexions. Dans ce qu’on pourrait

nommer la _Féerie_ se rencontrent étrangement, par exemple, des systèmes

aussi éloignés d’origine que les drames de l’Inde, certaines des

«comédies» de Shakespeare (_le Songe d’une Nuit d’été_, _la Tempête_),

le genre fiabesque de Gozzi, _Faust_; le Mystère réunit les œuvres de la

Perse, _Job_, Thespis et les pré-eschyliens, _Prométhée_, le théâtre

d’Ézéchiel le Tragique, de Saint-Grégoire de Nazianze, de Hroswitha, de

notre XIIIe siècle, les _autos_; ici, la Tragédie grecque et ses

imitations de psychologues; là, le Drame anglais, allemand, et français

de 1830; plus près, la Pièce, qui du fond de la Chine, par Lope et

Calderon, Diderot et Gœthe, enserre notre scène d’aujourd’hui... On se

rappelle combien, quand nous cataloguions la production dramatique dans

ses 36 données, la recherche assidue, pour tout cas exceptionnel en

l’une, des cas symétriques à établir dans les 35 autres faisait surgir,

sous nos pas, de sujets imprévus. De même, quand nous aurons analysé ces

ordres, systèmes et groupes de systèmes, quand nous aurons mesuré avec

minutie leurs ressemblances et leurs différences, et que nous les aurons

classés en distributions multiples, où, tour à tour, selon les

questions, nous les aurons rapprochés et éloignés,--nous remarquerons

nécessairement que de nombreuses combinaisons ont été oubliées;... parmi

elles, se choisira l’art nouveau.

Puissé-je avoir posé la première, la plus obscure pierre fondamentale de

sa gigantesque citadelle; là, vendangeant sous ses pieds les âmes des

poètes, la Muse s’élèvera devant l’auditoire de nouveau rassemblé des

vieux aèdes, devant ces peuples jadis serrés autour d’Hérodote et de

Pindare, et qu’on dispersa depuis dans les poudreuses bibliothèques ou

dans l’ignorance primitive; elle clamera... cette nouvelle

langue,--mieux faite encore pour eux,--la dramatique, trop haute pour

que la comprenne, isolée, une individualité, fût-elle la plus grande, un

langage énorme en vérité, non de mots, mais de frissons, tels que celui

qu’on parle aux armées,--et qui ne s’adresse qu’à toi, abstrait mais

seul éternel, seul dispensateur de gloire, âme des foules, délire du

monde, ô Bacchos! Ce ne sera pas, sans doute, dans une de nos

salonnières et minuscules réductions en carton-pâte d’un demi-cirque

romain, coupées d’un rideau pourpre, mais sur une manière de montagne,

remplie d’air et de lumière, élevée grâce à l’expérience constructive du

moyen-âge et à notre conquête du fer, offerte à la nation par ceux qui

auront gardé jusque-là la vanité d’être riches, et où tourbillonneraient

ensemble nos vingt-deux entreprises de représentations, quelque chose de

mieux que cette salle de Chicago où se réunissent pourtant dix mille

personnes, de mieux que le théâtre de Dionysos, lequel en contenait

trente mille, de mieux même que celui d’Éphèse où s’asseyaient, joyeux,

cent cinquante mille spectateurs, un immense orifice par où la terre

embrasse le ciel, et qui s’épanouisse comme un cratère!

FIN

TABLE

Pages.

(Exposition) 1

Ire Situation: Implorer 20

IIe Situation: Le Sauveur 23

IIIe Situation: La Vengeance poursuivant le crime 26

IVe Situation: Venger proche sur proche 32

Ve Situation: Traqué 36

VIe Situation: Désastre 40

VIIe Situation: En proie 43

VIIIe Situation: Révolte 45

IXe Situation: Audacieuse tentative 50

Xe Situation: Enlèvement 53

XIe Situation: l’Énigme 56

XIIe Situation: Obtenir 59

XIIIe Situation: Haine de proches 61

XIVe Situation: Rivalité de proches 68

XVe Situation: Adultère meurtrier 72

XVIe Situation: Folie 76

XVIIe Situation: Imprudence fatale 81

XVIIIe Situation: Involontaire crime d’amour 87

XIXe Situation: Tuer un des siens inconnu 92

XXe Situation: Se sacrifier à l’Idéal 98

XXIe Situation: Se sacrifier aux proches 102

XXIIe Situation: Tout sacrifier à la Passion 104

XXIIIe Situation: Devoir sacrifier les siens 106

XXIVe Situation: Rivalité d’inégaux 111

XXVe Situation: Adultère 118

XXVIe Situation: Crimes d’amour 126

XXVIIe Situation: Apprendre le déshonneur d’un être aimé 133

XXVIIIe Situation: Amours empêchées 138

XXIXe Situation: Aimer ennemi 145

XXXe Situation: L’Ambition 149

XXXIe Situation: Lutte contre Dieu 152

XXXIIe Situation: Jalouse erronée 156

XXXIIIe Situation: Erreur judiciaire 160

XXXIVe Situation: Remords 166

XXXVe Situation: Retrouver 169

XXXVIe Situation: Perdre les siens 171

(Conséquences) 173

ACHEVÉ D’IMPRIMER

Le 10 Novembre 1894

POUR LE

MERCVRE DE FRANCE

PAR

C. RENAUDIE

56, RUE DE SEINE, 56

Les trente-six situations dramatiques · 第 8 / 8 段