NOUVELLE.

Suite.--Voyez p. 75, 89, 105, 121 et 157.

§ VII.--Philosophie.--Folie.--Adieux.

Don Christoval avait une de ces âmes fortement trempées qui luttent

contre la douleur et parviennent à la vaincre, au moins dans ses effets

ordinaires, c'est-à-dire que le triomphe est extérieur, et qu'an dedans

les ravages s'exercent plus profonds et plus durables.

Il s'enferma deux jours sans permettre à âme qui vive de pénétrer

jusqu'à lui; ce temps passé, on le vit reparaître pâle, amaigri, mais

non abattu; il reprit ses courses botaniques, mais dom Sulzer ne pouvait

plus l'accompagner. Le soir il revenait couvert de poussière et chargé

de fleurs sauvages dont il jonchait la tombe de sa femme et de son fils;

il restait fort tard à les arranger, puis rentrait, et avant l'aurore il

était reparti pour toute la journée. Voilà sa vie.

Cette fatigue du corps ne suffisant pas à dompter l'activité de sa

pensée, il essaya d'un autre système: c'était de lasser son imagination

en lui donnant pleine carrière. A cet effet, il se jeta dans les idées

philosophiques; c'était un retour vers une science qui l'avait fait

briller dans sa jeunesse à l'université de Salamanque. Il s'y adonna de

nouveau, sans pour cela renoncer à ses excursions lointaines; il

emportait de quoi écrire, et jetait en courant sur le papier les idées

dont il voulait faire les matériaux d'un grand ouvrage: ces idées

roulaient sur le temps, sur la mort, sur la résurrection et l'autre vie.

Tous ceux qui ont voulu approfondir ces terribles questions ont payé

cher leur témérité; don Christoval éprouva le même sort. Voici

quelques-uns de ces fragments décousus; ils feront comprendre

l'exaltation cérébrale de cet infortuné et la catastrophe qui

s'ensuivit.

Elle est morte! Qu'est-ce que la mort? qu'est-ce que la vie? Le temps

existe-t-il pour les morts? L'Écriture se sert à chaque instant de ces

mots _la fin des temps,--la consommation des siècles_. Le temps finira

donc? oui. Le temps une créature de Dieu qui sera détruite comme les

autres; son seul privilège sera d'être détruite la dernière. J'ai

entendu dom Sulzer s'écrier un jour en prêchant: _Sortez du temps!_ et

comment sortir du temps? Le temps est l'enveloppe dans laquelle se meut

l'humanité. Il est bien difficile à la pensée humaine de sortir du

temps; toutefois cela ne paraît pas impossible.

Et qu'est-ce que l'éternité? l'absence du temps et de la durée: un

point; pas même un point, puisque dans un point, si petit qu'on le

conçoive, il y a encore l'idée de dimension; au lieu que dans l'éternité

le centre et les extrémités se confondent.

La résurrection des morts suit donc immédiatement l'instant de leur

trépas; ils sont comme un homme qui tombe et aussitôt se relève; et les

hommes partis de différents points du temps arriveront tous

simultanément à la cessation du temps.

Car le temps est une illusion, l'illusion fondamentale de notre vie,

laquelle n'est elle-même qu'une illusion destinée sans doute à éprouver

les âmes.

Nous rentrons par intervalles dans la réalité au moyen du sommeil. Ce

sommeil éteint la matière et en dégage l'âme: alors le temps cesse pour

nous. La preuve en est claire: c'est que celui qui se réveille est

incapable de dire s'il a dormi dix heures ou dix minutes.

Et souvent en dix minutes il a rêvé des faits dont la réalisation dans

le temps demanderait une année.

Et lorsqu'il rapporte dans le temps ces souvenirs d'une, excursion hors

du temps, il juge, il compare, il mesure et dit: Qu'on est insensé quand

on dort!--C'est probablement, au contraire, le seul moment où l'on soit

sensé.

Si Adam n'avait point goûté du fruit défendu, il ne fût pas mort,

c'est-à-dire que son illusion eut été éternelle; il n'y eut pas eu de

fin des temps ni de consommation des siècles, et ses enfants eussent été

immortels comme lui.

Aurait-il en des enfants exempts du péché originel, et par conséquent de

la mort, ils auraient promptement encombré la terre, et que fut-il

arrivé?

Ou il n'en aurait pas eu; alors la création se fût bornée à deux êtres

humains qui n'auraient pas fini.

L'Éternel avait dit au premier homme: Si tu goûtes de ce fruit, tu

mourras de mort. Le tentateur dit à Eve: Si vous goûtez de ce fruit,

vous deviendrez semblables à Dieu.

Les deux paroles furent accomplies: Adam, par suite de son péché,

mourut; et il devint semblable à Dieu, en ce point qu'il sortit du temps

hors duquel Dieu habite.

Le passage de la vie à la mort, l'instant précis de ce passage, est-il

sensible pour ceux qui le franchissent? Non: mais on s'aperçoit des

approches.

N'est-il pas probable qu'à ce moment solennel, avant la séparation de

l'esprit et de la matière, nos facultés éprouvent par anticipation un

éclair de perfectionnement, que les sens acquièrent subitement une

subtilité surnaturelle; l'intelligence une hauteur, une plénitude, un

pouvoir inaccessibles à l'état de vie normale? J'en suis convaincu; mais

presque toujours quand ce phénomène arrive, le moribond n'en peut rien

témoigner à ceux qui l'entourent.

Ou, s'il leur en témoigne quelque chose, ils disent: Ce sont les

illusions de la mort; la tête n'y est plus!

Léonor a vu l'ombre de soeur Dorothée; le père Dominique, l'ombre de son

pénitent; je n'en doute pas. En y réfléchissant, il n'est pas plus

étrange de voir une âme sortie du temps y rentrer pour quelques minutes,

que de voir le contraire, c'est-à-dire une âme prisonnière dans le temps

s'échapper quelques minutes dans l'éternité. Seulement le second est

plus commun que le premier, c'est pourquoi la raison humaine, la pire de

nos illusions, nous affirme que le premier est impossible, sa coutume

étant de nier tout ce qu'elle ne peut contrôler.

Ce qu'on appelle la raison de l'homme n'est que l'essence de son

orgueil.

Nous cherchons à entrevoir les vérités éternelles avec notre raison, à

travers le temps, c'est-à-dire avec un instrument faux à travers un

milieu qui nous trompe. On soupçonne des erreurs, mais nul moyen de les

calculer, encore moins de les corriger. Les contemplateurs sont les

sages; ils sont en très-petit nombre: les autres suivent leur route sans

songer à rien, sans se douter de rien; ce sont les heureux.

Notre raison est essentiellement terrestre, non qu'elle ne puisse

s'élever, quelquefois même assez haut, mais elle retombe toujours sur la

terre et rapporte, tout à elle-même et aux choses d'ici-bas.

L'inspiration, l'extase, le délire, la folie, tous ces états dans

lesquels l'àme cherche à prendre l'essor loin de la matière, nous

livreraient peut-être le secret de notre vie et de notre avenir, mais la

raison les méprise et nous empêche de les étudier. Et pourtant, sans la

raison, que ferions-nous? notre malheur est de ne pouvoir nous passer

d'elle; c'est le bâton qui nous sert à marcher, mais ce bâton est garni

de plomb qui nous attache à la terre et nous empêche de nous envoler.

Le mystérieux Orient, qui a su tant de secrets concernant notre race, a

toujours regardé les fous comme des êtres sacrés, en communication

directe avec Dieu. Peut-être viendra-t-il un jour où Dieu, dans sa

bonté, enlèvera tout à coup la raison au genre humain pour laisser

régner exclusivement la sagesse.

La raison n'est peut-être nécessaire aux hommes que parce que, dans

l'état actuel des choses, elle est l'apanage du plus grand nombre?

Dans le malheur affreux où je suis plongé, quel voeu puis-je encore

former ici-bas? Un seul, dont l'accomplissement me rendrait le bonheur:

c'est de perdre la raison; alors je pourrais retrouver Léonor, et nous

serions rejoints tout en habitant une vie différente. Oh! si je pouvais

me débarrasser de cette funeste raison!

A force de creuser dans ces étranges idées, le malheureux Christoval

obtint ce qu'il souhaitait.

Une nuit, dom Sulzer, après avoir veillé fort tard dans son cabinet,

venait de mettre en ordre ses cahiers de l'histoire des abbés de

Reichenau, et il se disposait à passer dans sa chambre à coucher,

lorsqu'il lui sembla distinguer dans le profond silence de la nuit des

accents interrompus auxquels se joignaient quelques accords. Il écouta,

et s'assura que quelqu'un chantait à voix basse dans l'enclos situé

derrière le corps de logis de son habitation. Il ouvrit la fenêtre. Le

ciel était pur, mais sans lune: il n'v avait que la clarté douteuse des

étoiles. Le chanteur, invisible à cause de la position du bâtiment,

effleurant à peine les cordes de sa guitare, fit entendre les paroles

suivantes:

Toda mi dicha fundo

Solo in querer te;

Y daria mil vidas,

Solo por ver te.

«Je mets tout mon bonheur à te voir; rien que pour te voir je donnerais

mille fois ma vie. »

Le chanoine n'eut pas de peine à deviner ce qui se passait. Il fit un

signe de croix, ce qui était chez lui la plus grande marque de

compassion, et se disposa à descendre. Sans appeler personne pour

l'aider, il remit sa redingote, sortit appuyé sur sa grande, canne,

traversa d'un pied lent et mal assuré les longues et obscures galeries

du couvent, et par un escalier de pierre depuis longtemps hors de

service, soupirant et trébuchant à chaque degré, il entra dans l'enclos.

L'herbe discrète étouffait sa marche. Il parvint ainsi, sans être

aperçu, à deux pas de don Christoval, et s'arrêta pour le considérer.

L'infortuné, debout devant la pierre moussue qui recouvrait sa femme et

son enfant, avait cessé de chanter. Il méditait dans un sombre silence,

les bras croisés sur la poitrine et enveloppé dans son manteau, pareil à

un génie funèbre. Sa guitare reposait sur la tombe. Quelques minutes

s'écoulèrent sans que Christoval fit aucun mouvement, et sans que le

vieux prêtre osât interrompre la douleur de son jeune ami. A la fin

pourtant le chanoine risqua de l'appeler doucement. A cette voix,

Christoval releva la tête et demanda: «Qui m'appelle? Que voulez-vous?

«C'est moi, votre ami, dom Sulzer.--Ah! dom Sulzer vous venez à propos;

c'est le ciel qui vous envoie. J'aurais été fâché de m'en aller sans

vous avoir dit adieu et serré la main.--Vous en aller? où? que

faites-vous ici?--Ne le voyez-vous pas? Je suis venu faire visite à

Léonor. J'ai mis exprès, pour lui plaire, le costume que je portais la

nuit que je l'enlevai. Je lui ai chanté _Marinero del alma,_ qu'elle

aimait tant. Eh bien, le croiriez-vous? cet air, dont jadis une seule

note l'entraînait vers moi, cet air aujourd'hui la laisse insensible!

Elle ne répond rien? Ah! c'est que ce n'est plus à elle à venir à moi;

c'est au contraire à moi d'aller à elle. Elle a Carlos qui la retient;

je comprends cela. Je vais les rejoindre tous deux. Que faut-il dire à

Léonor de votre part?--Et quel chemin prendrez-vous pour les

rejoindre?--Alors Christoval se penchant à l'oreille du chanoine, comme

s'il lui eût confié un grand secret: «Le chemin du lac, dit-il. Oui, je

vais me jeter dans le lac. Vous le sentez bien, dom Sulzer,

continua-t-il avec une apparente tranquillité, vous le sentez bien, ma

vie est désormais inutile; mon existence n'a plus de but: c'est un effet

sans cause. Où est Léonor, là est ma vie. Il faut que je me noie dans le

lac, cela est de toute nécessité. Si vous avez à me charger de quelque

chose pour elle, dépêchez-vous.--C'est inutile, dit le chanoine

épouvanté de cette folie de sang-froid, mais cachant sa frayeur sous un

ton sec et bref.--Pouquoi inutile?--Parce que vous n'irez pas.--Et qui

m'en empêchera?--Moi. Je vous le défends!»

Christoval, jusqu'alors paisible dans sa tristesse, commença de

s'agiter, et ce trouble, que trahissaient son geste et sa voix, arriva

rapidement à l'exaspération. «Comment, vous me le défendez? C'est

indigne! c'est affreux! Allez! j'ai été la dupe de votre affection

simulée; mais à compter de ce moment je ne le suis plus; je vous

connais. Vous êtes un méchant homme. Laissez-moi! laissez-moi! Non, non,

ma Léonor, n'aie pas peur que je l'écoute, que je me laisse arrêter par

lui! Il veut que je demeure! Et pour qui, mon Dieu? Qui désormais à

besoin de moi?--Moi, mon fils, moi! cria le vieillard en s'accrochant à

lui.» Mais dans le débat son pied heurta la pierre sépulcrale; dom

Sulzer perdit l'équilibre et roula sur la tombe de Léonor en poussant un

douloureux gémissement.

Il n'en fallut pas davantage pour abattre subitement l'exaltation du

pauvre fou. Il prit le vieillard dans ses bras, et d'un ton tout

différent: «Dom Sulzer, s'écria-t-il, je vous ai fait mal? Etes-vous

blessé?

--Non, mon ami, répondit dom Sulzer, se relevant avec peine. Le mal que

vous avez fait à mon corps n'est rien auprès de celui que vous faites à

mon coeur. Le premier est involontaire, je vous le pardonne; mais

l'autre!...--Ah! pardonnez-le-moi aussi,» dit Christoval en embrassant

son vieil ami et fondant en larmes. C'était la fin de la crise. Le bon

chanoine ne put résister à l'entraînement de ce désespoir, et oubliant

ses projets de fermeté, il se mit à pleurer aussi.

Dom Sulzer triompha le premier de son émotion et parvint à la comprimer.

« Mon ami, dit-il, mon cher ami, que faisons-nous? A quelle faiblesse

nous laissons-nous aller! Dieu soit béni de ce que vous ayez enfin

reconnu ma voix. Ecoutez votre vieux père qui vous aime et qui souffre

toutes vos douleurs Vous croyez que votre tâche ici-bas est accomplie

parce que vous n'avez plus à la remplir envers votre femme et votre

fils, non, cher Christoval, elle ne l'est pas. Il vous en reste une

autre plus importante encore, oui, oui, plus importante encore; je vous

la ferai connaître et vous en conviendrez. Vous dites que votre

existence n'a plus de but. Ah! mon fils il vous en reste un à atteindre

que vous ne voyez pas, parce que les pleurs qui remplissent vos yeux

obscurcissent votre vue. Vous voulez savoir ce que c'est? Je ne puis

vous l'expliquer ici: l'heure et le lieu ne s'y prêtent pas. D'ailleurs

je souffre un peu et nous avons l'un et l'autre besoin de repos. Venez

me voir demain matin à huit heures précises, et je vous apprendrai à

quelle fin vous devez consacrer le reste de vos jours, et vous ne

sortirez pas de chez moi sans être consolé.»

Don Christoval promit d'être exact au rendez-vous. Il reconduisit le bon

chanoine jusqu'à la porte de sa chambre, et dom Sulzer ne le renvoya pas

sans l'avoir embrassé et lui avoir donné sa bénédiction.

Dom Sulzer, resté seul, s'agenouilla sur son prie-Dieu et fit une longue

et fervente prière. Lorsqu'il se releva, son visage exprimait le

contentement intérieur d'un homme plein de confiance dans la bonté du

ciel, et certain d'avoir obtenu l'objet de sa demande. Bien qu'il fût

une heure du matin, le chanoine, au lieu de se mettre au lit, chercha

dans sa bibliothèque un volume de médiocre grosseur: l'ayant trouvé, il

se replaça à son bureau et se mit à feuilleter le livre avec attention.

Le lendemain don Christoval fut ponctuel. Huit heures sonnant, il

frappait à la porte du cabinet de son ami. Point de réponse: il ouvre

doucement. Qu'aperçoit-il? Le chanoine, assis devant sa table couverte

de papiers, dans son grand fauteuil de cuir, le corps droit, immobile,

et profondément endormi. Le sommeil l'avait surpris au milieu de

l'étude, car il avait la main droite posée sur un livre ouvert, et son

index allongé semblait montrer un passage. L'affaiblissement et

l'incertitude de sa vue avaient fait prendre au vieillard cette habitude

de suivre, en lisant la ligne, avec le doigt, pour ne pas s'égarer dans

la page. Le soleil levant, s'introduisant de côté dans cette chambre

studieuse, illuminait la tête pâle et vénérable de dom Sulzer. En face

du vieillard et ombrageant le volume, un pot de fleurs, ou s'élevait une

jolie plante le réséda taillée en boule par les soins du chanoine, qui

mettait son plaisir à cultiver et à soigner ce petit arbre dont il

aimait singulièrement le parfum. Une fauvette de vignes chantait sur le

rebord de la fenêtre entr'ouverte par le vent frais du matin.

Don Christoval contemple un instant avec admiration ce tableau plein de

calme et de solennité. Ne voulant pas troubler le repos de son vieil

ami, il s'approcha sur la pointe des pied pour voir quel ouvrage avait

captivé si tard l'application du chanoine. Il lut ces paroles:

«Mon fils, ne vous rebutez point des travaux que vous avez entrepris

pour moi: ne vous laissez point abattre à tout ce qui peut vous arriver

de fâcheux; mais que dans tous les événements de la vie ma promesse vous

encourage et vois console.

«Un jour, qui n'est connu que du Seigneur, vous amènera la paix, et ce

jour ne sera point comme ceux de cette vie, mêlé de l'alternative de la

nuit: la lumière en sera perpétuelle et la charité infinie. La paix dont

vous jouirez sera solide et votre repos assuré.

«Est-il rien de pénible qu'on ne doive supporter pour la vie éternelle?

«Mon fils, ma grâce est précieuse et ne souffre point le mélange des

choses étrangères ni des consolations de la terre.

«Si vous voulez la recevoir, faites-vous un lieu de retraite ne

recherchez l'entretien de personne, mais répandez-vous devant Dieu par

une ardente prière.»

--Don Christoval, plus surpris et plus attendri à mesure qu'il lisait,

arriva enfin au verset sur lequel était placé le doigt de dom Sulzer:

«IL FAUT QUITTER LE MONDE: IL FAUT VOUS SÉPARER DE VOS CONNAISSANCES ET

DE VOS AMIS ET TENIR VOTRE AME DANS LA PRIVATION DE TOUTES LES

CONSOLATIONS HUMAINES!»[1]

Christoval, extrêmement ému, éprouva alors comme une soudaine

révélation: il toucha la main de dom Sulzer, il la trouva froide et

glacée! Il approcha ses lèvres du front du vieillard, et le contact lui

parut celui d'une statue de marbre! Dom Sulzer habitait désormais une

meilleure vie; il avait reçu le prix de ses souffrances et de ses

vertus, il connaissait le jour du Seigneur dont la lumière est

perpétuelle et la clarté infinie: il était mort. Don Christoval comprit

que ce but dont la veille encore lui parlait le saint vieillard, était

d'obtenir une mort pareille à celle-là.

Il se prosterna près du défunt, et son coeur, dans une effusion de

pieuse reconnaissance, prit l'engagement que la bouche du dernier moine

de Reichenau, cette bouche désormais muette, semblait lui dicter par

l'organe du _plus beau livre qui soit sorti de la main des hommes_. [2]

Dom Sulzer fut inhumé vingt-quatre heures après dans le choeur de

l'antique église de l'abbaye. L'humble et dernier représentant du

monastère, le simple moine, reçut un honneur jadis réservé pour ses

puissants abbés. Il arriva parmi eux comme un messager chargé de leur

annoncer l'extinction définitive de leur famille; comme un soldat fidèle

qui se réfugie au milieu de ses chefs pour attendre la chute de

l'édifice dont la ruine les doit tous ensevelir dans un commun tombeau.

[Note 1: _Imitation de J.-C._]

[Note 2: J.-J. Rousseau.]

Le lendemain de ces funérailles auxquelles assistèrent tous les

habitants de l'île, la maisonnette de don Christoval était déserte. Ou

trouva sur une table une lettre qui la donnait, avec tout son mobilier,

à un pauvre laboureur, pere de famille, de qui la grange avait brûlé

quelques mois auparavant. Le bruit public 'fut que don Christoval,

accablé par la triple perte qu'il venait de faire, n'avait pu résister à

son désespoir, et s'était précipité dans le lac. Un batelier racontait

que, l'Espagnol était venu le soir de l'enterrement louer un bateau pour

passer, disait-il, à Radolsszell. Au point du jour, le bateau avait été

retrouvé flottant au hasard sur la rive; on conjecturait que le vent

l'avait repoussé vers Reichenau, après la catastrophe de celui qui le

montait. Cependant, le cadavre de don Christoval ne reparut point sur

les îlots, et les pêcheurs sondèrent en vain le lac.

_(La fin à un numéro prochain.)_

Théâtres.

[Illustration: (Théâtre de l'Odéon.--Lucrèce, par M. Ponsard.--Brute:

Bocage;--Lucrèce: madame Dorval.)]

LA GRÈCE.--BRUTUS.--LA COMÉDIE A CHEVAL.--LES DEUX FAVORITES.--LE MÉTIER

A LA JACQUART--LES CANUTS.--LE VOYAGE EN L'AIR.--J'AI DU BON

TABAC.--MARGUERITE FORTIER.--LES PRÉTENDANTS.

Le second Théâtre-Français est tout émerveillé de la foule qui

l'assiège; il n'est pas accoutumé à ces bonnes fortunes: une recette de

3,500 fr. à l'Odéon, est un de ces prodiges dont la mémoire se perd dans

la nuit des temps. Il faut en rendre grâce à M. Ponsard; c'est à

_Lucrèce_ que l'honneur en revient. _Lucrèce_ ameute la foule sur toute

la place de l'Odéon, comme autrefois au Forum, autour de ses glorieux

restes, pour marcher contre la tyrannie et les Tarquins. Le public est

décidément conquis par Lucrèce et par M. Ponsard. Il prête une oreille

attentive aux vers énergiques ou gracieux du jeune poète; il s'émeut aux

accents de Brute, de Sextus et de Tullie; deux scènes surtout semblent

l'intéresser et le tenir attentif: l'une montre Lucrèce dans une

mutuelle confidence avec Brute; la jeune et chaste Romaine a pénétré les

projets du citoyen. Elle a passé à travers l'enveloppe du fou, pour

arriver jusqu'à l'âme patriotique. Sous le sublime mensonge de cette

folie, Lucrèce entrevoit la mâle pensée qui veille et s'alimente dans

cette âme profonde, comme une lampe mystérieuse dans un lieu solitaire

et caché. Elle déclare à Brute que son vaste dessein est connu d'elle,

Lucrèce, et qu'elle le paie silencieusement de son estime et de son

admiration. Avoir l'estime de Lucrèce, quelle consolation pour Brute!

Comme la plaie des affronts qu'il subit pour son pays est adoucie par

cette secrète amitié de la femme fidèle et chaste! Aussi le glorieux

insensé soulève-t-il un instant, devant cet oeil discret, le voile de sa

pensée; Brute ne se cache plus pour Lucrèce; il n'avoue pas, mais il

permet qu'on devine. Et c'est là un grand éloge, pour la vertu de cette

femme, que Brute, l'homme au génie enveloppé et muet, laisse ainsi

passer jusqu'à elle une lueur du vaste projet que son esprit médite et

dissimule.

[Illustration: (Dernière scène de la tragédie de Lucrèce.)]

Dans l'autre scène, le spectateur contemple avec émotion le corps

inanimé de Lucrèce, qui vient de se donner la mort; c'est le, moment

héroïque du sacrifice si vigoureusement décrit par Tite-Live, et

qu'après Tite-Live, M. Ponsard a revêtu des couleurs d'une, mâle

poésie.--Lucrèce s'est frappée au coeur du couteau qu'elle tenait caché

sous sa robe, et tombant sous le coup, elle a rendu le dernier soupir.

Tandis que Lucrétius son père, et Valère et Collatin s'abandonnent à

leur douleur, Brutus tire de la blessure le fer tout dégouttant de

sang: «Par ce sang si pur, s'écrie-t-il, je jure, et vous, dieux, je

vous prends à témoin de ce serment; je jure de poursuivre par le fer,

par le feu, par tous les moyens qui sont en mon pouvoir, Lucius Tarqnin

le Superbe et son épouse criminelle, et toute sa postérité, et de ne

jamais souffrir que ni eux ni d'autres règnent dans Rome!» La douleur a

fait place à la colère; on suit Brutus à la destruction de la royauté;

le corps de Lucrèce, placé sur un brancard, est porté au Forum, et

Brutus excite le peuple, à prendre les armes. Assurément c'est là un de

ces spectacles qui remuent l'âme et la trempent fortement. Le parterre

de l'Odéon y applaudit avec l'ardeur généreuse des vives et jeunes

émotions.

Le théâtre du Vaudeville a voulu aussi avoir son _Brutus_; mais celui-là

est un Brutus pour rire; d'abord il n'est pas de Rome, mais de Pontoise

ou de Quimper-Corentin; les Tarquins lui sont complètement étrangers; il

n'entend rien au Forum, et au Capitole encore moins. Parlez-lui de

Lucrèce, il vous répondra: «Connais pas!» Nommer Arnal, c'est tout dire;

cela vous donne la mesure de mon Brutus. Il n'est pas fou, tant s'en

faut: Brutus a de la modestie, et se contente d'être niais. Il frotte

les habits et cire les bottes de M. Courtois, son seigneur et maître, et

ne sera jamais consul romain. Quant à la république, Brutus la sert fort

mal; appelé, en sa qualité de soldat du guet, à réprimer une émeute

royaliste, il a jeté là son fusil, comme Horace son bouclier, et il pris

la fuite; mais à cet exploit se borne la ressemblance de Brutus et du

poète favori de Mécènes: Brutus est capable de fuir, mais incapable de

faire l'ode à la nymphe de Blanduse et l'épître aux Pisons.

Un instant, les destins de Brutus prennent une allure magnifique; de

simple valet qu'il est, il risque de devenir marquis. Un anneau trouvé

par Brutus lui donne cette espérance; il a mis l'anneau à son doigt, et

peu s'en faut que de cet anneau il ne résulte, un père pour Brutus.

Cette trouvaille l'accommoderait fort; car, enfin, Brutus ne sait pas de

quelle côte il est sorti. Brid'oison dit bien qu'on est toujours le fils

de quelqu'un, mais de quel père? Telle est la question compliquée que

Brutus se pose tous les jours à lui-même, sans avoir pu jusqu'ici la

résoudre. Il a cependant une consolation, c'est que s'il ne connaît pas

son père, sa mère probablement a dû le connaître.

Donc, Brutus se croit fils d'un marquis; et, pour un Brutus, vous

avouerez que la filiation est un peu embarrassante, d'autant plus que le

marquis est proscrit. Comment échappera-t-il aux agents républicains? La

crédulité de Brutus vient à son aide dans cette périlleuse affaire;

Brutus, le prenant pour son père, a pour lui toutes les tendresses

burlesques qu'on peut attendre d'Arnal; il le suit à la piste, il lui

tend les bras, et veut à tout propos le presser sur son coeur et

l'embrasser tendrement. Le meilleur de ce dévouement filial, c'est que

Brutus procure une carte de sûreté et un passe-port à son prétendu père;

et celui-ci en profite pour s'esquiver. Quant à Brutus, par un de ces

grands mouvements de fortune qui accompagnent les révolutions, il

devient portier. Quelle situation pour le fils d'un marquis! Après tout,

qu'importe? il tirera le cordon au lieu de la porte en sautoir! C'est à

peu près la même chose.--Ce quiproquo, égayé par quelques mots plaisants

et par le jeu naïf d'Arnal, a honnêtement réussi. Les auteurs sont MM.

Varin et Conailhac. On avait sifflé la veille un autre vaudeville

intitulé: _la Comédie à cheval_. Le cheval a fait un faux pas à moitié

chemin, et la comédie désarçonnée, une lourde chute.

Pour Jacquart, c'est autre chose; le Gymnase a pris la revanche du

théâtre du Vaudeville, Bouffé y aidant, et aussi le talent de M.

Fournier, l'auteur du _Métier à la Jacquart._ Tout le monde connaît

Jacquart, le bienfaiteur de la filature lyonnaise, l'inventeur du

merveilleux métier si fécond pour l'industrie, si utile au soulagement

de l'ouvrier. M. Fournier nous montre Jacquart préoccupé de son

ingénieuse invention: il l'entrevoit, mais il ne la tient pas encore;

Jacquart cherche ce rien, ce dernier mot, si difficile à trouver, et qui

arrête souvent les plus magnifiques découvertes; ce pauvre Jacquart en

rêve nuit et jour; vous pensez, comme en rêvant, il néglige les intérêts

de sa maison; aussi la pauvreté en a-t-elle franchi le seuil. Quelques

milliers de francs restaient, dernier espoir de sa femme et de sa fille;

Jacquart les a perdus par sa distraction. C'est peu encore; en voyant

cet homme si insouciant de ses intérêts et si rêveur, on dit de lui: «Il

est fou!» Et chacun de le montrer au doigt. Enfin, notre Jacquart perd

courage; ruiné, honni, s'épuisant vainement à la poursuite de ce dernier

secret qui lui échappe; toujours, il prend une résolution désespérée. Le

malheureux se dirige vers le Rhône pour s'y précipiter: une main

inconnue l'arrête avant l'accomplissement du suicide; et voilà Jacquart

tout étonné de se trouver dans une chaise de poste roulant sur la route

de Paris.

A Paris, on le conduit dans un magnifique palais; des soldats veillent

aux portes; des hommes tout brodés d'or et tout chamarrés de rubans vont

et viennent dans les galeries et dans les antichambres. De Lyon à Paris,

Jacquart a eu le temps de se remettre et de reprendre le sang-froid

plein de franchise, et le naturel sans façon qui le caractérisent. Il ne

se gêne donc guère avec tous ces beaux messieurs-là; et comme Jacquart

n'a qu'une idée en tête, sa fameuse découverte, il en parle à qui veut

l'entendre. Voyez-vous ce grand homme sec qui regarde Jacquart d'un air

railleur? c'est un illustre chambellan à qui Jacquart explique le

mécanisme de sa machine. Le grand seigneur d'en rire. Que voulez-vous?

on est chambellan, et l'on n'est pas obligé pour cela d'avoir de

l'instruction et de l'esprit. Le chambellan n'y voit donc goutte; comme

tous les ignorants et les sots, il se tire d'embarras en ricanant et

traite Jacquart d'insensé.--Une porte s'ouvre; ce n'est plus au valet

brodé, c'est au maître que Jacquart a affaire: et ce maître est

Napoléon, l'empereur et le roi! S'il n'a pu se faire comprendre par le

chambellan, Jacquart est bientôt compris par le grand homme; le génie du

héros fécondera le génie de l'ouvrier, et le métier Jacquart sort

victorieux de cette entrevue. L'industrie lyonnaise a fait sa conquête.

Qui est ravi? Jacquart, et la femme de Jacquart, et la fille de

Jacquart, laquelle, du coup, épouse un très-joli et très-excellent jeune

homme, qui l'aime et qu'elle aime; double amour qui attendait depuis

longtemps, et restait sur le métier. Bouffé est charmant dans ce rôle de

Jacquart.

(Théâtre du Palais-Royal.--Voyage entre Ciel et Terre.)

Le Gymnase ne s'en est point tenu là; Charles II a succédé à Jacquart.

Il s'agit du faible et galant Charles II, roi d'Angleterre. Charles mène

de front deux intrigues amoureuses; véritable bagatelle pour un tel

consommateur. D'une part, le roi a une liaison avec la duchesse de

Cleveland; de l'autre, il cherche à séduire une jeune fille innocente et

pure; c'est un assez vilain métier que S. M. fait là. N'est-ce pas un

peu un métier de roi? D'abord la duchesse est furieuse et jalouse; elle

soupçonne la jeune fille de perfidie et de complicité; puis, bientôt

convaincue de sa candeur, elle se laisse émouvoir et emploie toutes les

ressources de son expérience à sauver l'innocente Jenny des pièges que

l'amour du roi lui tend: pièges cachés sous le sourire, les tendres

regards et les enivrantes promesses. Grâce à cet appui, Jenny, en effet,

échappe au danger. Le roi, battu et très-peu content, revient, l'oeil

morne et la tête baissée, à la duchesse de Cleveland. Ainsi, madame la

duchesse, vous avez fait votre bien en faisant le bien d'autrui: honnête

cumul que la loi ne défend pas et qu'il est même bon d'encourager.

L'auteur, M. Jules de Prémaray, appelle cela _les Deux Favorites_.

Pourquoi pas? Madame Volnys et mademoiselle Rose Chéri sont les deux

brebis que ce loup de Charles II essaie de dévorer de la même dent; nous

avons dit que l'une des deux brebis échappait à cette dent d'ogre, et

c'est mademoiselle Rose Chéri, la plus fraîche, la plus blanchi et la

plus tendre.

[Illustration: Théâtre du Palais-Royal.--Les Canuts.]

Le Jacquart du Gymnase a son pendant au théâtre du Palais-Royal: même

sujet, même homme, mêmes événements; le titre seul est différent: _Les

Canuts_ décorent l'affiche. Quant au fond des choses, rien n'est changé.

Vous retrouvez Jacquart rêvant. Jacquart désespéré. Jacquart méconnu.

Jacquart tout près du suicide, puis enfin Jacquart triomphant et son

métier avec lui. Le Gymnase a l'avantage de la forme. Son Jacquart est

beaucoup plus ingénieux et plus fin que le concurrent; l'un est brutal

et donne dans le gros rire; l'autre vous communique une gaieté de

meilleur goût et d'une saveur plus relevée. Ainsi, le Gymnase et le

Palais-Royal s'entendent pour satisfaire tous les appétits. Les délicats

goûteront de Bouffé les amateurs de grosses épices tâteront de Lemesnil,

le Jacquart du Palais-Royal. Ceux-là applaudiront M. Fournier, ceux-ci

MM. Varnet et Deslandes.

[Illustration: (Théâtre du Gymnase.--Le Métier à la Jacquart.--Bouffé et

Klein.)]

Un honnête aéronaute monte dans son ballon: le voilà dans l'espace,

entreprenant un voyage en l'air. Notre homme se croit seul, en compagnie

avec les nuages, bien entendu, et la voûte azurée. Qui s'aviserait, en

effet, de l'escorter dans une pareille promenade? Nous ne voyageons pas

sur la grande route; nous ne flânons pas sur les boulevards ni aux

Champs-Élysées: ici la pérégrination n'est pas facile: on ne marche pas

dans l'air comme sur l'asphalte, la canne à la main et de plain-pied.

Et cependant un homme a suivi l'aéronaute ci et s'est blotti au fond de

sa nacelle. Où ne se fourrerait-on pas pour fuir un créancier? Tel

débiteur se cache sous terre; celui-ci a pris le: chemin des étoiles.

Tout à coup, il sort de sa tanière et se montre aux yeux du Margat

épouvanté. Ce ne serait rien encore, et à la rigueur le ballon porterait

nos deux hommes; mais tous deux se reconnaissent; ce sont deux rivaux,

deux voisins acharnés qui se disputaient sur terre les mêmes beaux yeux

et la même dot. Se trouvant face à face, l'aéronaute et son rival se

livrent à des attaques furieuses; d'abord ils se lancent des mitrailles

de quolibets, et se bombardent avec des calembours. De la parole on en

vient à l'action; nos gens se prennent au collet et se montrent le

poing; mais ils comptaient sans leur hôte, c'est-à-dire sans leur

ballon: le ballon chavire dans le désordre de la bataille. Gare

là-dessous! les combattants vont choir. Heureusement le danger les rend

sages; ils concluent un armistice, rétablissent l'équilibre et échappent

au danger par un effort commun. Après quoi, ils s'embrassent, et l'un

sacrifie son amour à l'amour de l'autre. Ce vaudeville est plus

philosophe qu'il n'en a l'air. Mais quelle philosophie! une philosophie

en style de tréteaux. M. Duvert en est le Socrate et M. Lauzanne le

Platon.

Vous avez du bon tabac dans votre tabatière, ô théâtre des Variétés!

cela est possible, et votre affiche l'annonce; mais quelques bonnes

pièces dans votre salle vaudraient mieux encore et ne feraient pas mal.

Votre bon tabac lui-même n'a pas grand goût, et ne saurait être reçu

pour du pur Virginie. La scène se passe dans un bureau de tabac; et

c'est là toute la malice: un certain marquis y vient roder pour les

beaux yeux de la dame de céans. Celle-ci a du penchant pour les marquis

et les priserait volontiers; mais le mari est jaloux et surveille; il a

du bon tabac dans sa tabatière, et entend que personne n'y touche.

J'aurais grand'peur pour le mari, malgré ses airs d'Othello en carotte,

si quelqu'un, ou plutôt quelqu'une, ne venait à son aide, préservant

d'une éclipse menaçante son astre conjugal peu à peu pâlissant. M. le

marquis a laissé derrière lui une jeune femme abandonnée; cette Ariane

prend les vêtements d'un aimable cavalier, et fait concurrence dans le

coeur de la tabatière, aux séductions du marquis. Elle le dépiste ainsi,

et le met en déroute, se déclarant après la victoire, et jouissant de la

défaite de son infidèle, qui s'humilie, se repent et tombe à ses pieds.

C'est tout au plus si le public a dit à ce vaudeville de MM. Desnoyers

et Danvin: «Dieu vous bénisse!»

MM. Alboise et Paul Foucher font couler des ruisseaux de larmes au

théâtre de la Gaieté; _Marguerite Fortier_ en est cause; et comment ne

pas s'attendrir aux infortunes de Marguerite et ne pas accompagner de

sanglots son innocence persécutée; Marguerite est la victime d'un

abominable pendard; ce pendard vole, et c'est Marguerite Fortier qu'il

accuse, et l'innocente porte la flétrissure de cette calomnie; pendant

dix ans, on la pourchasse, on l'emprisonne; elle est maudite à droite, à

gauche, de tous les côtés. Enfin! enfin! le jour de la récompense

arrive: le bandit est récompensé par le gendarme et le procureur du roi,

et Marguerite par l'estime de tous les honnêtes gens; on peut dire que

cette estime-là, elle ne l'a pas non plus volée!

Une comédie de M. Lesguillon a essuyé, au second Théâtre-Français, les

bourrasques du parterre; quelques jolis vers n'ont pu la soutenir dans

ce naufrage. _Requiescat!_

L'Illustration, No. 0011, 13 Mai 1843 · 第 14 / 24 题