[Illustration:]
Tout le monde a entendu parler de la chapelle qui a été élevée à
Bellevue, sous l'invocation de _Notre-Dame-des-Flammes_, à l'endroit
même où a éclaté, l'année dernière, l'horrible catastrophe du chemin de
fer de Paris à Versailles, rive gauche. Nous allons essayer de compléter
par quelques indications l'idée que nos lecteurs pourront se faire de ce
monument funèbre, à l'aide de la gravure que nous mettons sous leurs
yeux.
Comme on le voit, cette chapelle, de style ogival, a la forme d'un
triangle. L'intérieur est d'une extrême simplicité, d'une sévère nudité.
Dans l'angle qui fait face à la porte d'entrée, c'est-à-dire du côté de
l'orient, conformément à l'usage symbolique adopté, dans la construction
de la plupart des églises, se trouve l'autel. Pour tout ornement, il
porte des candélabres en pierre figurant des ossements humains et des
têtes de mort. Au-dessus de l'autel est sculptée une petite image de la
Vierge, les pieds sur un globe à demi enveloppé de flammes, les mains
jointes, les yeux au ciel, dans l'attitude de la prière. Sur la console
qui supporte cette statuette, on lit: _Aux victimes du VIII mai
MDCCCXLII;_ et au-dessous: _O bonne et tendre Marie! défendez-nous
contre les flammes de la terre, mais préservez-nous surtout des flammes
de l'éternité_. Plus haut, tout près de la voûte, un vitrail peint en
forme de médaillon, dont la partie supérieure, représente la Trinité
chrétienne, et la partie inférieure une scène de l'incendie du chemin de
fer. Plusieurs malheureux, à demi plongés dans les flammes, lèvent les
yeux et les mains vers les trois personnes divines, qu'ils semblent
invoquer. Nous avons remarqué, surtout une mère qui serre son enfant dans
ses bras avec une expression d'angoisse suppliante.
La frise intérieure de la chapelle représente des ossements humains qui
brûlent, avec des têtes de mort à chacun des angles. Le pendentif de la
voûte est également orné de têtes de morts entourées de flammes.
Quant à l'extérieur, le monument est couronné par une statue de la
Vierge, en tout semblable, à celle de l'intérieur. A ses pieds on lit:
_N.-D.-des-Flammes_. Plus bas, c'est encore comme à l'intérieur, une
frise d'ossements humains qui brûlent.
Au-dessous du fronton, occupé par un demi-relief qui représente
vraisemblablement un épisode de la triste catastrophe, est écrit: _Paix
aux victimes du VIII mai!_ souhait pieux contre lequel proteste
brutalement, à chaque instant du jour, le fracas des wagons qui passent
comme l'ouragan.
Enfin, sur la porte, peinte en rouge, ces deux mots: _De profundis_,
sollicitent des visiteurs une mélancolique et courte prière, trop
rarement accordée sans doute.
La chapelle Notre-Dame-des-Flammes, toute en pierres de taille, est
assise sur un petite tertre sablonneux d'où l'oeil embrasse un superbe
panorama: de belles prairies, une partie du cours de la Seine, et
là-bas, dans un lointain vaporeux, Paris avec ses magnificences
architecturales à demi voilées. Un treillage de bois, à l'intérieur
duquel règne une guirlande de buis jaune, dessine autour du monument un
pourtour triangulaire; à chaque angle s'élève une modeste croix de bois.
La chapelle est si près des rails, que, de l'intérieur de l'enceinte
qu'elle occupe, on éprouve sensiblement l'impression de l'air chassé par
la violence des convois qui passent.
L'édification de _Notre-Dame-des-Flammes_ est due à l'une des personnes
les plus cruellement éprouvées par la catastrophe du 8 mai. M. Lemarié,
architecte, ayant perdu, dans ce jour néfaste, son fils, sa belle-soeur
et un cousin, a voulu consacrer à leur mémoire ce monument de pieux
regrets, élevé par lui-même, et qui ne fait pas moins honneur à son
talent qu'à son coeur.
La chapelle de Notre-Dame-des-Flammes a été inaugurée, le 16 novembre
1842, par M. l'évêque de Versailles. On a attaché à sa fondation une
institution régulière de quatre messes par an, qui doivent être dites
par M. le curé de Meudon, indépendamment de celles que peuvent demander
les parents des victimes. Le lugubre anniversaire y a été célébré lundi
dernier, à onze heures du matin, par une cérémonie religieuse.
Nous renonçons à décrire la physionomie de tristesse religieuse de cette
petite chapelle blanche qui s'élève, comme une muette prière, à côté de
la voie sur laquelle s'agitent pêle-mêle, avec une précipitation
bruyante, les passions, les affaires et les plaisirs des hommes. Il y a
là un effet de contraste qui jette sur le chemin de fer un reflet de
poésie que nous n'aurions jamais eu, avant, la hardiesse de soupçonner
dans un chemin de fer.
La Vengeance des Trépassés,