_On ne s'avise jamais de tout_, opéra-comique en un acte.
Cette pièce est de Sedaine, en date de 1775, ou à peu près.--Voilà qui
est bien vieux!--D'accord; mais le _Misanthrope_ est bien plus vieux
encore, et les pièces de théâtre ne sont pas sans doute du nombre de ces
choses que la nature a condamnées à enlaidir en vieillissant.
_On ne s'avise jamais de tout!_ Voilà, pour un opéra-comique, un titre
qui promet. Calculez, si vous l'osez, tous les stratagèmes amoureux,
toutes les ruses de guerre, toutes les perfidies féminines, toutes les
déceptions, toutes les mystifications que peut renfermer un magasin qui
s'annonce par une pareille enseigne. Beaumarchais a intitulé sa comédie:
_Le Barbier de Séville, ou la Précaution inutile_. Pourquoi ne l'a-t-il
pas plutôt intitulée: _Le Barbier de Séville, ou l'on ne s'avise jamais
de tout_? Vraiment, il n'eût pas demandé mieux: mais Sedaine avait pris
les devants, et Beaumarchais, en homme habile qu'il était, a compris que
c'était bien assez de voler à son prédécesseur ses personnages, et qu'il
fallait au moins respecter son titre, qui eut mis le plagiat trop à
découvert.
En effet, il y a, dans le petit opéra de Sedaine, quatre personnages:
1° Un vieux médecin, tuteur d'une jeune fille dont il est amoureux,
qu'il veut épousera tout prix, et qu'il tient hermétiquement enfermée,
afin de lui arracher par force et par surprise un consentement qu'elle
lui refuserait infailliblement si elle connaissait mieux le monde, et si
elle se connaissait mieux elle-même.
2° Cette jeune fille, qui en sait plus long que le docteur ne le pense,
à qui la captivité enseigne la dissimulation, à qui l'oppression donne
de la volonté et du courage, et qui choisit, ouvertement et sans façon
Le jeune amant sans barbe à la barbe du vieux.
3º Une vieille duègne, que le docteur place auprès de Lise, pour la
surveiller pendant qu'il visite ses malades.
4º Un jeune seigneur, épris de Lise, qui lui fait la cour en
perspective, puis se déguise pour arriver jusqu'à elle, et finit par
l'enlever au docteur, malgré _ses précautions inutiles_, ses verrous,
ses grilles et sa duègne.
Ne voilà-t-il pas, trait pour trait, les originaux de Bartholo, de
Marceline, de Rosine et d'Almaviva?
Avec ces éléments et le talent dramatique dont la nature l'avait si
richement pourvu, comment Sedaine n'aurait-il pas fait une comédie
plaisamment intriguée, vive, spirituelle et réjouissante? Il n'y a pas
manqué, vous pouvez le croire, et les habitués de l'Opéra-Comique ont
accueilli comme une bonne fortune cette résurrection de l'esprit sans
apprêt et de la franche gaieté d'autrefois.
«La musique, a dit M. Mocker, chargé de jeter au public le nom des
auteurs, la musique est de M. Lefèvre.» Lefèvre! Aviez-vous jamais vu
figurer ce nom sur la liste des compositeurs du dix-huitième
siècle?--Non.--Et parmi ceux du temps présent?--Pas davantage.--Si nos
souvenirs sont exacts, le musicien collaborateur de Sedaine fut
Monsigny, qui, alors, livra son nom au public, et qui, sans doute, n'est
pas sorti du tombeau tout exprès pour se déguiser sous un nom d'emprunt.
D'ailleurs la musique que nous avons entendue à l'Opéra-Comique n'est
pas celle de Monsigny. Qu'est-ce donc que Lefèvre, dont personne n'a
jamais entendu parler, dont le nom n'a jamais figuré en tête du moindre
morceau de salon, de la plus modeste romance? A la rigueur, nous
pourrions facilement vous le dire. Vous le connaissez, lecteurs de
_l'Illustration_..... Mais, chut! je le vois d'ici qui me reproche mon
indiscrétion, et me fait entendre, que la vengeance des vivante est pour
le moins aussi redoutable que celle des trépassés. Je me tais donc, et
me borne à vous dire que sa musique est comme sa prose, correcte, pure,
facile, naturelle, élégante sans recherche, et spirituelle sans effort
et sans affectation. J'y dois signaler de plus un mérite fort rare, et
qui fait de la nouvelle partition une oeuvre à part. L'auteur,
travaillant sur un _poème_ qui date de plus de soixante années, a senti
que, pour qu'il y eût unité dans l'ouvrage, il devrait se mettre, par la
pensée, à côté de son collaborateur. Ainsi a-t-il fait. Vous trouverez
dans _On ne s'avise jamais de tout_ le caractère et les charmantes
qualités de la musique d'autrefois, la mélodie simple et naïvement
expressive, l'harmonie claire et naturelle, les formes, les modulations,
les cadences finales usitées au temps de Sedaine. Vous croirez entendre
quelque oeuvre inédite de Grétry ou de Dalayrac,--en supposant toutefois
que Grétry ait appris le contre-point, et que Dalayrac ait eu, cette
fois, à sa disposition toutes les conquêtes matérielles de
l'instrumentation moderne.
--Parmi les innombrables concerts de cette année, celui qui a été donné
dernièrement par madame Biarez mérite d'être particulièrement remarqué.
Madame Biarez était naguère une femme du monde, et n'avait, à cultiver
la musique, aucun autre intérêt que le plaisir qu'elle y trouvait. Mais
la musique est une amie qui n'oublie jamais ce qu'on a fait pour elle,
et qui vous reste fidèle après que tous les autres amis vous ont
abandonné. Frappée par les événements, madame Biarez a demandé à la
musique ce que la fortune venait de lui enlever, et maintenant elle est
artiste, et artiste distinguée, comme son concert l'a prouvé. Sa voix
est pure, accentuée et vibre délicieusement. Son exécution est
très-correcte et son chant très-expressif. C'est principalement sous ce
dernier point de vue que madame Biarez mérite de fixer l'attention.
Plusieurs artistes éminents, MM. Haumann, M. Herz, madame Dorus, etc.,
s'étaient joints à elle, et une nouvelle inédite de M. Frédéric Soulié,
fort bien lue par M. Roger, est venue ajouter un vif intérêt littéraire
à toutes les jouissances musicales de cette soirée. De nombreux et
fréquents applaudissements ont prouvé à madame Biarez la satisfaction de
l'assemblée qui s'était réunie pour l'entendre.