qui commence avec tant de génie sans être précédé d'aucune ritournelle.

Ce duetto, quand il a le rare bonheur d'être bien chanté, m'a toujours

semblé le chef-d'oeuvre de la pièce. Il rappelle la pureté et la

simplicité de style de l'auteur de _Tancrède_, et il a plus de feu et de

hardiesse dans la cantilène. Je n'ai jamais rencontré ce duetto au

théâtre tel qu'il peut être dit. En revanche, il y a un salon à Paris où

j'ai eu le bonheur de l'entendre chanter cet hiver d'une manière

sublime, et par deux voix françaises: je trouvais la perfection de

madame Barilli réunie à une chaleur de sentiment que cette grande

cantatrice laissait quelquefois désirer.

Il y a encore de bien beaux souvenirs des idées fraîches et jeunes de

_Tancrède_ dans le choeur

Santo imen, te guidi amore!

C'est toute la suavité de la jeunesse du génie unie à une vigueur que le

jeune maestro n'osait pas encore se permettre dans _Tancrède_ et dans

_Demetrio e Polibio_. Ce choeur, bien chanté, est l'un des plus beaux

morceaux que l'on puisse placer dans un concert. C'est encore un exemple

de la perfection de l'union de l'harmonie allemande avec la mélodie de

la belle Parthénope[115].

Le _finale_ qui suit,

Nel cuor d'un padre amante,

passe en général pour un des chefs-d'oeuvre de Rossini. On peut dire avec

vérité qu'aucun des rivaux de ce grand maître n'a pu s'élever à un

morceau semblable. On ne l'a jamais entendu à Paris tel qu'il était à

Naples. Nous avions à _San-Carlo_, Davide pour le rôle de Roderigo, et

Benedetti, une excellente voix de basse, pour le rôle du père de

Desdemona. Ce n'est pas qu'à Paris la voix de M. Levasseur ne soit

magnifique, mais cet acteur est timide.

Davide était au-dessus de tout éloge dans

Confusa è l'alma mia,

et dans toute la suite du _finale_[116]. Quelle que soit la niaiserie

des paroles, Davide était divin dans

Ti parli l'amore,

Non essermi _infida_.

Ce terzetto entre mademoiselle Colbrand, Davide et Benedetti, était ce

que l'amateur le plus difficile peut désirer de plus parfait. Il se

passe quelquefois des années, dans les théâtres les plus célèbres, sans

que l'on rencontre un morceau chanté comme le fut celui-ci. A Paris, par

exemple, où nous avons eu Galli et madame Pasta, ces grands artistes ne

se sont fait entendre ensemble que dans la _Camilla_ de M. Paër.

L'entrée d'_Otello_ est superbe. Voici enfin une de ces situations que

réclame la musique, et il faut convenir que Rossini l'a traitée avec

tout le feu possible. C'est là que les richesses du style et de

l'harmonie à la Mozart sont bien placées. Mais, suivant ma manière

particulière de sentir, ici seulement elles devraient paraître pour la

première fois. Garcia s'acquitte fort bien à Paris du rôle d'Othello; il

le joue avec feu et fureur; c'est le véritable Maure.

La lutte des deux ténors Nozzari et Davide était au-dessus de toute

louange dans ce dialogue:

RODERIGO.--E qual diritto mai,

..........

Per renderlo infedel?

OTELLO.--Virtù, costanza, amore.

Dans la cantilène de ces trois mots, Rossini a été l'égal de Mozart,

c'est-à-dire qu'il a su se placer au niveau de ce grand homme, dans le

genre où Mozart a le plus approché de la perfection. Il est impossible

de rien écrire de plus beau comme musique et en même temps de plus vrai,

de plus fidèle au véritable accent de la passion, et de plus éminemment

dramatique; mais il faut absolument Davide et Nozzari luttant ensemble

de perfection, et animés par l'émulation la plus vive. Quant à la partie

de Desdemona, madame Pasta la chante et surtout la joue vingt fois mieux

que mademoiselle Colbrand. Elle dit d'une manière sublime

È ver: giurai.

Tout le monde connaît

Impia, ti maledico[117].

Voilà l'effet le plus fort que la musique puisse produire. Haydn n'a

rien de mieux. Rossini vola ce passage dans l'_Adelina_ de Generali.

Le choeur qui suit est superbe:

Ah! che giorno d'orror!

Si l'auteur du libretto n'était pas le dernier des hommes comme poëte,

la musique de

Impia, ti maledico

aurait dû exprimer ces paroles d'Othello,

Va, je ne t'aime plus,

qu'Othello hors de lui aurait adressées à Desdemona en lui montrant le

mouchoir fatal qu'elle vient de donner à son rival Roderigo.

Qu'avons-nous à faire, dans un tel sujet, du sénateur _Elmiro_, père de

Desdemona, et de sa colère d'orgueil? Il s'agit d'un spectacle bien

autrement touchant, bien autrement près de tous les coeurs, un amant

passionné qui maudit la femme qu'il adore et qui va lui donner la mort.

Il n'est point d'amour véritable, quel que soit son bonheur actuel, qui

ne puisse redouter cette catastrophe, l'apercevoir en quelque sorte dans

le lointain; et toutes les grandes passions sont craintives et

superstitieuses. Voilà l'aperçu sublime qu'on a sacrifié à la colère

d'orgueil d'un vieux sénateur plus ou moins Cassandre, et qui ne veut

pas de mésalliance dans sa famille. Mes regrets sont si profonds, que

j'espère que quelque âme charitable refera des paroles qui aient le sens

commun pour la musique de Rossini.

Incerta l'anima

exprime, avec un rare bonheur, le premier moment de repos par fatigue,

par impossibilité de continuer à être ému à ce point, qui succède dans

le coeur humain à une impression horrible. C'est ici que le feu du génie

de Rossini le sert admirablement. Mozart est sujet à manquer un peu de

vivacité et de rapidité dans des moments semblables.

Smanio, deliro e tremo,

de _Desdemona_, termine dignement ce magnifique _finale_. Je m'arrête et

cesse de louer, de peur de paraître exagéré. Telle est la beauté de ce

morceau, qu'on ne sait comment en faire l'éloge ou la description. Je

rappelle seulement que, quel que soit le succès de ce finale à Louvois,

nous n'en avons ici que la copie, et une copie décolorée. Il faut un

Davide pour le rôle de Roderigo, et un père qui chante sa partie avec

l'_abandon_ que Galli portait dans le second acte de la _Gazza ladra_,

lorsqu'il paraît devant le tribunal[118].

SECOND ACTE

Le manque d'un grand chanteur pour le rôle de Roderigo, fait que l'on

passe, à Paris, l'air

Che ascolto! ohimè! che dici?

C'est une esquisse brillante de la situation que Corneille a rendue avec

tant de force dans _Polyeucte_, la douleur d'un amant qui, au plus fort

de sa passion, apprend que la femme qu'il aime est mariée à un autre.

Ici Roderigo reçoit cette déclaration fatale de la bouche de Desdemona.

Dans le grand duetto entre Othello et Jago,

Non m'inganno, al mio rivale,

le cruel auteur du libretto a enfin consenti à nous laisser jouir d'une

des situations de ce beau sujet. Voici enfin Jago entraînant dans le

précipice le malheureux Othello. La musique est fort bien. Il y a une

grande expression et beaucoup de vérité dramatique dans ce dialogue:

JAGO. --Nel suo ciglio il cor li vedo.

OTELLO.--_Ti son fida_... Ahimè! che vedo?

JAGO. --Quanta gioja io sento al cor.

A la représentation d'hier (26 juillet 1823), une des plus sublimes que

madame Pasta ait jamais données, ce rôle de _Jago_ a enfin été bien

joué par un débutant digne des encouragements du public[119]; il a fort

bien dit cette cantilène si vraie:

Già la fiera gelosia.

En revanche, où trouver des paroles pour exprimer l'accident fâcheux

arrivé au terzetto

Ah vieni, nel tuo sangue,

si divinement chanté à Naples par Davide et Nozzari? Madame Pasta seule

est au niveau de la musique dans la fin de ce beau terzetto

Tra tante smanie e tante.

La manière dont elle s'évanouit est sublime de simplicité et de naturel.

Elle parvient à rendre intéressant un accident trivial à la scène, un

accident qui peut-être est du nombre de ces effets de la nature qui,

déshonorés par l'ironie moderne, ne sont touchants que dans la réalité,

et doivent être abandonnés par l'imitation dramatique.

Il y a un fort beau passage d'orchestre, _agitato_, dans l'air de

_Desdemona_ au moment de l'arrivée de ses femmes:

Qual nuova a me recate?

On remarque dans cet air un moment de joie qui produit un bel effet,

surtout à cause du contraste avec l'expression sombre et terrible de

tout le second acte:

Salvo del suo periglio?

Altro non chiede il cor.

Rossini s'élève de nouveau à toute la hauteur de la situation, dans le

passage si célèbre à Paris, grâce à madame Pasta,

Se il padre m'abbandona.

C'est un des moments où j'ai senti avec le plus d'évidence la

supériorité de cette grande actrice sur mademoiselle Colbrand.

Si nous n'étions pas accoutumés à l'esprit de l'auteur du libretto, nous

lui dirions encore ici: Qu'avons-nous à faire de la douleur d'un père?

Apprenez que le coeur humain n'est susceptible que d'une grande passion à

la fois, et que c'est à son amant, furieux de jalousie, et non à son

père, que _Desdemona_, abandonnée par sa famille et perdue de

réputation, doit dire:

Se Otello m'abbandona

Da chi sperar pietà?

Le troisième acte est beaucoup mieux en situation que les deux autres.

L'enchaînement des douleurs de la pauvre Desdemona est ménagé avec assez

d'art. Elle paraît dans sa chambre à une heure avancée de la nuit; elle

avoue à son amie les sombres pensées où la plonge la nouvelle de l'exil

d'Othello son époux, que le conseil des Dix vient de bannir des pays

vénitiens: on entend un gondolier qui, en passant sur la lagune, chante

ces beaux vers du Dante:

Nessun maggior dolore

Che ricordarsi del tempo felice

Nella miseria[120].

La pauvre Desdemona, hors d'elle-même, s'approche de la fenêtre en

s'écriant: Qui es-tu, toi qui chantes ainsi? C'est alors que son amie

lui fait cette réponse touchante:

È il gondoliere che cantando inganna

Il cammin sulla placida laguna

Pensando ai figli, mentre il ciel s'inbruna.

Il y a du bonheur dans la manière dont est écrit ce petit morceau de

récitatif obligé. Le chant du gondolier rappelle à la jeune Vénitienne

le sort de l'esclave fidèle qui, achetée en Afrique, éleva son enfance

et mourut loin de sa patrie. Desdemona, en parcourant sa chambre à pas

précipités, se trouve auprès de sa harpe, qui, dans les grands théâtres

d'Italie, reste immobile au côté gauche de la scène. Le lit fatal est au

milieu. Desdemona cède à la tentation de s'arrêter près de sa harpe;

elle chante la romance de l'esclave africaine sa nourrice:

Assisa al piè d'un salice.

Il était difficile de mieux amener ce chant, il faut le dire à la gloire

de l'auteur du libretto (M. le marquis Berio, aussi aimable comme homme

de société qu'il était privé de talents comme poëte). Il y a peu à dire

à la gloire de Rossini. Cette romance est bien écrite, elle est d'un

style sage, et voilà tout. Elle doit son grand effet à la situation, et,

à Paris, à la manière admirable dont madame Pasta la joue.

Au milieu de la romance, la pauvre Desdemona, égarée par sa douleur,

oublie le chant de sa nourrice. A ce moment, un coup de vent violent

vient briser un panneau de vitrage de la croisée gothique de sa

chambre; ce simple accident paraît un présage du plus sinistre augure à

la pauvre affligée[121]. Elle reprend un instant sa romance, mais les

larmes l'empêchent de continuer. Elle se hâte de quitter la harpe et de

congédier son amie. Il est impossible, dans une telle situation, de ne

pas se rappeler Mozart, et ici un souvenir est un regret profond[122].

Desdemona, restée seule au milieu de cette nuit terrible, et pendant que

les éclats du tonnerre continuent à faire trembler le palais qu'elle

habite, adresse au ciel une courte prière, dont le chant n'est pas

encore tout ce qu'il pourrait être, mais qui parut cependant bien

supérieur à la romance.

Elle s'approche de son lit dont les rideaux qui tombent la dérobent aux

spectateurs.

Ici s'exécute, dans les grands théâtres d'Italie, une ritournelle

superbe, que la mesquinerie pitoyable de la décoration de Louvois a

obligé de supprimer à Paris. Pendant cette ritournelle, on aperçoit à

une grande distance, tout à fait au fond de la scène, Othello qui, une

lampe à la main et son _cangiar_ nu sous le bras, pénètre dans

l'appartement de son amie en descendant l'escalier étroit d'une

tourelle. Cet escalier, qui se déploie en tournant, fait que la figure

frappante d'Othello, éclairée par sa lampe, au milieu de cette vaste

obscurité, disparaît plusieurs fois pour reparaître ensuite, suivant les

détours du petit escalier qu'il est obligé de suivre; la lame du

_cangiar_ nu, que l'on voit briller de temps à autre éclairée par la

lampe, apprend tout au spectateur et le glace d'effroi. Othello arrive

enfin sur le devant de la scène, il s'approche du lit, il écarte le

rideau. Toute description est ici superflue. Il faut se rappeler la

figure superbe et la profonde émotion de Nozzari. Othello pose sa lampe;

un coup de vent l'éteint. Il entend Desdemona qui s'écrie dans son

sommeil: _Amato ben!_ Les éclairs se succèdent rapidement désormais,

comme dans un orage des pays du Midi, et portent la lumière dans cette

chambre funeste. Heureusement pour le spectateur qu'il n'entend pas la

cruelle sottise de l'auteur du libretto, qui, dans un tel moment, songe

encore à faire de l'esprit. Othello s'écrie:

Ah! che tra i lampi, il cielo

A me più chiaro il suo delitto addita[123]!

Desdemona se réveille: il y a un duetto assez peu digne de la situation.

Othello saisit son _cangiar_, Desdemona se réfugie vers son lit; comme

elle y arrive, elle reçoit le coup mortel. Les rideaux cachent l'affreux

spectacle qui a lieu tout au fond de la scène. Au même moment on entend

de grands coups à la porte, et le doge paraît... La suite est connue.

Ce fut à une représentation d'_Otello_, à Venise, dans une de ces

soirées de tristesse, ou plutôt de pensive mélancolie, qui, dans les

pays du Midi, se rencontrent au milieu de la vie la plus heureuse, qu'à

propos des malheurs qui poursuivent les amants véritables, madame

Gherardi, de Brescia, nous conta l'histoire d'Hortensia et de Stradella.

Elle produisit sur nous un effet que peut-être elle ne fera pas sur le

lecteur; cette histoire est d'ailleurs fort connue: malgré tant de

désavantages, la voici. Rien n'est ajouté à la vérité; le trait est

historique, et peint les moeurs et même le gouvernement de Venise.

Alessandro Stradella était en 1650 le chanteur le plus célèbre de Venise

et de toute l'Italie. La composition de la musique était fort simple à

cette époque; le maestro n'écrivait presque qu'un canavas; le chanteur

était beaucoup plus créateur qu'il ne l'est aujourd'hui, et c'était son

génie qui devait trouver presque tous les traits qu'il exécutait. C'est

Rossini qui s'est avisé le premier d'écrire exactement tous les

ornements, toutes les _fioriture_ que le chanteur doit exécuter. On

était bien éloigné de ce système en Italie, vers 1650. Il suivait de là

que le charme de la musique était bien plus inhérent à la personne du

chanteur, et l'on trouvait qu'aucun de ceux qui étaient alors à la mode

n'approchait de Stradella: c'était un proverbe qu'il était le maître du

coeur de ses auditeurs. Il vint jouir de sa gloire à Venise, alors la

capitale la plus brillante de l'Italie et la ville la plus renommée pour

les plaisirs dont on y jouissait et la galanterie de ses moeurs.

Stradella fut reçu avec empressement dans les maisons les plus

distinguées, et les dames de la première noblesse se disputèrent

l'avantage de prendre de ses leçons. Il rencontra dans le monde

Hortensia, dame romaine d'une haute naissance, alors veuve, et qui était

publiquement courtisée par un noble vénitien d'une des familles les plus

puissantes de la république. Il s'en fit aimer. Stradella, dont madame

Gherardi nous fit voir le portrait dans le palais d'une de ses amies,

le lendemain du jour où elle nous conta son histoire, portait sur une

superbe figure une empreinte profonde de mélancolie, et de grands yeux

noirs remplis de ce _feu contenu_ qui fait tant d'impression. La

perfection où l'école du Titien et du Giorgione avait porté à Venise

l'art du portrait, permet encore aujourd'hui de juger parfaitement de la

physionomie de Stradella. On n'a pas de peine à croire qu'un tel homme,

distingué d'ailleurs par un grand talent, ait pu être aimé avec passion

et l'emporter sur un grand seigneur, quoique lui-même sans fortune; il

enleva Hortensia au noble vénitien. Les deux amants ne devaient plus

songer qu'à sortir rapidement du territoire de la république. Ils se

retirèrent à Rome, où ils se firent passer pour mariés. Mais, redoutant

la vengeance du Vénitien, ils ne se rendirent point directement dans la

patrie d'Hortensia; ils firent de grands détours, et, une fois arrivés,

prirent un logement dans une partie de Rome fort déserte, et évitèrent

de paraître dans les lieux fréquentés. Les assassins que le noble

vénitien avait lancés à leur poursuite furent longtemps à les découvrir.

Après les avoir inutilement cherchés dans les principales villes

d'Italie, ils arrivèrent à Rome un soir qu'il y avait une grande

_funzione_ accompagnée de musique dans l'église de Saint-Jean-de-Latran;

ils y entrèrent avec la foule, ils virent Stradella. Ravis d'avoir enfin

trouvé leur victime au moment où ils désespéraient presque de la

rencontrer, ils résolurent de ne pas perdre de temps et d'exécuter la

commission pour laquelle ils étaient payés, au sortir même de

Saint-Jean-de-Latran; ils se mirent à parcourir l'église dans tous les

sens, pour voir si Hortensia ne serait pas parmi les spectateurs. Ils

étaient tout occupés de leurs recherches, lorsque, après d'autres

morceaux exécutés par des artistes vulgaires, Stradella commença enfin à

chanter. Ils s'arrêtèrent, ils écoutèrent malgré eux cette voix sublime.

Ces assassins l'avaient à peine entendue quelques instants, qu'ils se

sentirent touchés: il n'y avait au monde qu'un seul artiste de cette

perfection, et ils allaient éteindre pour jamais une voix si touchante!

Ils eurent des remords, ils répandirent des larmes, et enfin le grand

morceau de Stradella n'était pas fini qu'ils ne songeaient plus qu'à

sauver les amants, dont, en recevant leur salaire, ils avaient juré la

mort sur le livre des saints Évangiles. La cérémonie terminée, ils

attendent longtemps Stradella en dehors de l'église; ils le voient enfin

sortir par une petite porte dérobée, avec Hortensia. Ils s'approchent,

le remercient du plaisir qu'il vient de leur donner, et lui avouent que

c'est à l'impression que sa voix a faite sur eux et à l'attendrissement

qu'elle leur a donné qu'il est redevable de la vie; ils lui expliquent

l'affreux motif de leur voyage, et lui conseillent de quitter Rome sans

délai, afin qu'ils puissent faire croire au Vénitien jaloux qu'ils sont

arrivés trop tard.

Stradella et son amie comprennent toute l'importance du conseil qu'on

leur donne, frètent un navire, s'embarquent le même soir sur le Tibre,

vont par mer jusqu'à la _Spezzia_, et de là gagnent Turin par des

chemins détournés. Le noble vénitien, de son côté, reçoit le rapport de

ses _buli_, n'en devient que plus furieux, prend la résolution de se

charger lui-même du soin de sa vengeance, et commence par se rendre à

Rome auprès du père d'Hortensia. Il fait entendre à ce vieillard qu'il

ne peut laver sa honte que dans le sang de sa fille et de son ravisseur.

Les républiques du moyen âge avaient laissé dans les coeurs italiens cet

esprit de vengeance si oublié aujourd'hui: c'était l'honneur de ces

temps féroces, le seul supplément aux lois, la seule défense de la

sûreté personelle[124], dans un pays où le duel eût semblé ridicule. Le

noble vénitien et le vieillard firent exécuter des recherches dans

toutes les villes d'Italie. Quand enfin on eut appris de Turin que

Stradella s'y trouvait, le vieux Romain, père d'Hortensia, prit avec lui

deux assassins connus pour leur adresse, se pourvut de lettres de

recommandation pour M. le marquis de Villars, qui était alors

ambassadeur de France à la cour de Turin, et partit pour le Piémont.

De son côté, Stradella averti par son aventure de Rome, avait fait des

démarches à Turin pour se procurer des appuis. Son talent lui avait valu

la protection de la duchesse de Savoie, alors régente de l'État. Cette

princesse entreprit de soustraire les deux amants à la fureur de leur

ennemi; elle fit entrer Hortensia dans un couvent, et donna à Stradella

le titre de son premier chanteur ainsi qu'un logement dans son palais.

Ces précautions parurent suffisantes, et les amants jouissaient depuis

quelques mois d'une parfaite tranquillité; ils commençaient à croire

qu'après l'aventure de Rome, le noble vénitien s'était lassé de les

poursuivre, quand un soir Stradella, qui prenait l'air sur les remparts

de Turin, fut assailli par trois hommes qui le laissèrent pour mort avec

un coup de poignard dans la poitrine. C'était le vieux Romain, père

d'Hortensia, et ses deux assassins, qui, aussitôt le crime commis,

cherchèrent un asile dans le palais de l'ambassadeur de France. M. de

Villars, ne voulant ni les protéger après un assassinat qui fit la

nouvelle du jour à Turin, ni les livrer à la justice après que son

palais leur avait servi d'asile, prit le parti de les faire évader[125].

Cependant, contre toute apparence, Stradella guérit de sa blessure, qui

le mit hors d'état de chanter, et le Vénitien vit échouer ses projets

pour la seconde fois, mais sans abandonner le soin de sa vengeance.

Seulement, rendu prudent par le manque de succès, il prit un nom obscur,

et vint s'établir à Turin, se contentant, pour le moment, de faire épier

Hortensia et son amant.

On sera peut-être étonné de cet acharnement, mais tel était l'_honneur_

de ces temps; si le noble vénitien eût abandonné sa vengeance, il eût

été méprisé[126].

Un an se passa ainsi; la duchesse de Savoie, de plus en plus touchée du

sort des deux amants, voulut rendre leur union légitime et la consacrer

par le mariage. Après la cérémonie, Hortensia, ennuyée du séjour du

couvent, eut envie de voir la rivière de Gênes; Stradella l'y conduisit,

et le lendemain de leur arrivée à Gênes, ils furent trouvés poignardés

dans leur lit.

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE

TABLE

DU PREMIER VOLUME

PRÉFACE DE L'ÉDITEUR I

PRÉFACE 1

INTRODUCTION. § I. Cimarosa 5

§ II. Différence de la musique allemande

et de la musique d'Italie 8

Anecdote sur Torquato Tasso, en 1816 13

La mémoire paralyse l'imagination 15

Conditions _physiques_ du plaisir musical;

grandeur des salles; position commode

du corps: air pur et souvent renouvelé 20

Le demi-jour nécessaire à l'effet de la

musique 21

§ III. Histoire de l'_interrègne_ après Cimarosa

et avant Rossini, de 1800 à 1812 23

Coup d'oeil sur les OEuvres et le talent de

Mayer 24

Duetti d'_Ariodant_ et de la _Rosa Bianca_,

les chefs-d'oeuvre de Mayer 28

M. Paër et ses principaux ouvrages 34

§ IV. Mozart en Italie 37

Un prince fait un pari sur Mozart, et le

fait connaître en Italie 43

Un mot sur le style de Mozart 47

Différence de styles de Mozart, Cimarosa

et Rossini 54

CHAP. Ier. Ses premières années 57

La civilisation prend naissance sur les

rives de la Méditerranée; encore aujourd'hui

on y aime mieux aimer et jouir

que combattre; de là les malheurs de

l'Italie 58

La France et l'Angleterre par rapport aux

Beaux-Arts 61

Les parents de Rossini sont musiciens 62

CHAP. II. _Tancrède_, premier _opéra séria_ de

Rossini 71

Le premier choeur de _Tancrède_ plus pastoral

que guerrier 74

La Malanote refuse un air que Rossini

avait composé pour l'entrée de Tancrède;

il trouve l'air _di tanti palpiti_ 77

L'harmonie joue en musique le rôle de

la _description_ dans les romans de

Walter Scott 83

Duetto guerrier: _Ah! se de'mali miei_ 88

CHAP. III. _L'Italiana in Algeri_ 98

Manière de se servir du libretto d'un

opéra, à la première représentation 103

Caractères de la musique de _l'Italiana_ 110

Singulière bonté du public de Louvois 117

CHAP. IV. _La Pietra del Paragone_ 121

Air célèbre _Ecco pietosa_, supprimé à

Paris par des gens qui espéraient

dérober Rossini à la France 127

_La Pietra del Paragone_ finit par un grand

air comme _l'Italiana in Algeri_ et _la Cenerentola_ 134

CHAP. V. La conscription et les envieux 136

M. Berton et _le Miroir_ 138

Rossini fait des fautes de syntaxe et

manque de pureté dans le style; ce

qui est inexcusable, dit M. Berton 139

CHAP. VI. L'imprésario et son théâtre 148

Réponse de Rossini au _Monsignore_ pédant 153

Comédie de _Sografi_ sur les prétentions des

chanteurs 157

La _prima sera_ (première représentation) 158

CHAP. VII. Guerre de l'harmonie contre la

mélodie 162

Les aliments d'un goût piquant font

oublier le parfum de la pêche 164

Epoques où ont brillé les principaux

maîtres de l'école italienne 168

CHAP. VIII. Irruption des coeurs secs.--Idéologie

de la musique 174

Négligences de Rossini marquées d'une + 176

En compliquant les accompagnements,

on diminue la liberté du chant 182

Les accompagnements de Rossini pèchent

plutôt par la _quantité_ que par la _qualité_ 183

L'orchestre de Louvois 184

Le piano est regardé comme un signe de

faiblesse 185

La vie de Rossini, tome I · 第 15 / 17 段