La musique va se relever en France, par les petites filles de douze ans,

élèves de Mademoiselle Weltz et de M. Massimino, et qui vont passer huit

mois chaque année dans la solitude de la campagne. Il n'y a pas de

vanité à avoir avec ses frères et soeurs, ils connaissent également et la

jolie robe écossaise, et votre _grande fantaisie_ sur le piano. Si le

ciel nous donne un peu de guerre civile, nous redeviendrons les français

énergiques du siècle de Henri IV et de d'Aubigné; nous prendrons les

moeurs passionnées des romans de Walter Scott. Au milieu du fléau de la

guerre, la légèreté française se renfermera dans de justes bornes,

l'_imagination_ renaîtra, et bientôt sera suivie par la musique. Toutes

les fois que l'on trouve _solitude et imagination_ dans un coin du

monde, l'on ne tarde guère à y voir paraître le goût pour la

musique[100], tout comme il serait contradictoire de demander une

passion bien vive pour cet art à un peuple qui passe sa vie en public,

et qui se croit ennuyé et presque ridicule dès qu'il se trouve seul un

instant[101]. Ce n'est donc pas la faute de nos amateurs à ailes de

pigeon s'ils n'aiment dans les grands morceaux de _Tancrède et_

d'_Otello_ que les délicieuses contredanses qu'une aimable industrie

sait en tirer pour les orchestres de Beaujon ou de Tivoli. Comment un

homme s'y prendrait-il pour n'être pas de son siècle? Ce qui me fait

croire le triomphe de la musique inévitable en France, quelles que

soient les manoeuvres de Feydeau et de l'Opéra, c'est que les jeunes

femmes de vingt ans, élevées dans nos moeurs nouvelles, dès que le nom de

Rossini est prononcé, osent se moquer des vénérables admirateurs de

Gluck et de Grétry[102]. Le succès fou du _Barbier_ ne vient pas tant

de la voix délicieuse et légère de madame Fodor que des valses et

contredanses dont il fournit nos orchestres. Après cinq ou six bals, on

finit par comprendre le _Barbier_ et trouver un vrai plaisir à

Louvois[103].

J'aurais à parler de la province, mais j'hésite à attaquer un sujet si

imposant. La solitude produite par la peur de se compromettre en

paraissant dans la rue ou au café, devrait y créer des passions

véritables et y former des imaginations hardies. Il n'en est pas ainsi;

ce que le provincial redoute encore le plus, renfermé seul dans son

cabinet, c'est le _ridicule_; le grand objet de sa profonde et haineuse

jalousie comme de son respect sans bornes, c'est toujours Paris. Les

idées prétentieuses nées du goût singulier des brillants salons de 1770

sont encore dans toute leur gloire en province. Ce qu'il y a de

plaisant, c'est que jamais, et pas même en 1770, ces idées n'y furent

naturelles, et filles des sentiments réels et actuels de l'habitant

d'Issoudun ou de Montbrison[104].

Un musicien savant, M. Castil-Blaze, a eu l'heureuse idée de mettre des

paroles françaises sur la musique des opéras de Rossini. Cette musique

pleine de feu, rapide, légère, peu passionnée, et si éminemment

française, aurait été aussi ennuyeuse qu'elle est piquante, qu'elle eût

trouvé le même succès fou sur les théâtres de province. Pour les hommes,

n'est-ce pas là ce _Barbier_ qui fait _courir tout Paris_? Quant aux

femmes, représentant en France le goût sincère pour la musique, les airs

de Rossini se trouvent sur leurs pianos depuis cinq ans. Je crois que

les provinciaux seront respectables comme citoyens bien des années avant

de l'être comme gens de goût, jugeant bien des arts, et surtout leur

devant des jouissances un peu vives. Chose singulière! des gens si peu

exempts de vanité et, à les voir, si remplis d'assurance, sont, dans le

fait, les hommes qui se méfient le plus de leur propre manière de

sentir, et qui osent le moins se demander avec simplicité si telle chose

leur a fait peine ou plaisir. Uniquement attentif au rôle qu'il joue

dans un salon, ce que le provincial redoute le plus au monde, c'est de

se trouver seul de son avis; et il n'est pas sûr qu'il fasse froid au

mois de janvier ou que le _Renégat_ l'ennuie, s'il n'en voit la nouvelle

dans les _Feuilles_ de Paris[105].

Je ne sais s'il est dans les probabilités que cette pusillanimité en

matière de goût quitte de si tôt les gens de province. Ils seront plutôt

des héros comme Desaix ou Barnave, Drouot ou Carnot, que des gens d'un

goût _simple_, uniquement fondé sur leurs sensations personnelles, et

sur la vue sincère de ce qui leur fait peine ou plaisir.

Dans cet état des esprits relativement à la musique et aux Beaux-Arts,

l'idée lucrative de M. Castil-Blaze déterminera la même révolution

musicale en province que l'enseignement de M. Massimino a opérée à

Paris. Feydeau tombera dans dix ans et le grand Opéra vingt ans plus

tard. Le gouvernement mettra rue Le Peletier l'Opéra italien, et entre

les deux actes nos délicieux ballets dansés par les premiers danseurs de

l'Europe. C'est alors que le grand Opéra de Paris sera un spectacle

unique au monde. Figurez-vous _Otello_ chanté par madame Pasta, Garcia

et Davide; et entre les deux actes, le ballet des _Pages du duc de

Vendôme_, dansé par mademoiselle Bigottini, madame Anatole,

mesdemoiselles Noblet, Legallois et par Paul, Albert et Coulon.

J'ai substitué le chapitre qu'on vient de lire à un autre chapitre dans

lequel j'avais cherché à donner l'histoire exacte de la lutte des deux

_Barbiers de Séville_ à Paris et de la victoire de Rossini, le tout

d'après les journaux du temps et le dire de personnes qui suivirent

toutes les représentations, soit lorsque le rôle de Rosine était joué

par la jolie madame de Begnis, soit lorsque madame Fodor lui succéda, et

y eut un succès si brillant et si mérité. Au lieu de raconter des

détails peut-être ennuyeux, j'ai cherché à remonter aux sources du goût

musical en France, et à indiquer le sens de la révolution qui s'opère

dans cette branche de nos plaisirs[106].

[Illustration]

CHAPITRE XVIII

OTELLO

Rossini comme Walter Scott, ne sait pas faire parler l'amour; et quand

on ne connaît que par les livres l'amour passion (celui de Julie

d'Étanges ou de Werther), il est bien difficile de se tirer de la

peinture de la jalousie. Il faut aimer comme la _Religieuse portugaise_,

et avec cette âme de feu dont elle nous a laissé une si vive empreinte

dans ses lettres immortelles, ou bien l'on est tout à fait incapable

d'éprouver cette sorte de jalousie _qui peut être touchante au théâtre_.

Dans la tragédie de Shakspeare, on sent qu'aussitôt qu'Othello aura tué

Desdemona, il ne pourra plus vivre. En supposant qu'un accident de la

guerre eût fait périr le sombre Jago en même temps que sa victime, et

qu'à tout jamais Othello eût cru Desdemona coupable, la vie n'aurait

plus eu de saveur à ses yeux, si j'ose hasarder ce néologisme italien;

il n'aurait plus valu pour lui la peine de vivre après la mort de

Desdemona.

J'espère que vous conviendrez avec moi, ô mon lecteur, que pour que la

jalousie soit touchante dans les imitations des beaux-arts, il faut

qu'elle prenne naissance dans une âme possédée de l'amour à la Werther,

j'entends de cet amour qui peut être sanctifié par le suicide. L'amour

qui ne s'élève pas au moins jusqu'à ce degré d'énergie, n'est pas digne,

à mes yeux, d'avoir de la jalousie; ce sentiment n'est qu'une insolence

avec un coeur vulgaire.

L'amour-goût ne donne pour les arts que des inspirations de gaieté et de

vivacité. La jalousie qui peut naître de cet amour d'un genre

subalterne, est, à la vérité, _féroce_ comme l'autre jalousie, mais elle

ne saurait être touchante. Ce n'est qu'une jalousie de vanité; elle est

toujours ridicule (comme l'amour des vieillards dans la comédie), à

moins que l'être qui l'éprouve ne soit tout puissant par son rang,

auquel cas la jalousie veut du sang, et en obtient bien vite. Mais rien

de plus abominable au monde et de plus dégoûtant que le sang versé par

vanité; cela nous rappelle sur-le-champ les exploits des Néron, des

Philippe II et de tous les monstres couronnés.

Pour que le malheur d'Othello puisse nous toucher, pour que nous le

trouvions digne de tuer Desdemona, il faut que si le spectateur vient à

y songer, il ne fasse pas le moindre doute que, seul dans la vie après

la mort de son amie, Othello ne tardera pas à se percer du même

poignard. Si je ne trouve pas cette certitude au fond de mon coeur, je ne

puis voir dans Othello qu'un Henri VIII, qui, après avoir fait couper le

cou à l'une de ses femmes par quelque jugement bien juste des cours de

justice de son temps, n'en est que plus allègre: c'est comme le fat de

nos jours qui s'amuse à faire mourir de chagrin une femme qui l'aime.

Cette grande condition morale de l'intérêt, _la vue de la mort certaine

d'Othello dans le lointain_, manque entièrement à l'Otello de Rossini.

Cet Otello n'est point assez tendre pour que je voie bien clairement que

ce n'est pas la vanité qui lui met le poignard à la main. Dès lors ce

sujet, le plus fécond en pensées touchantes de tous ceux que peut donner

l'histoire de l'amour, peut tomber rapidement jusqu'à ce point de

trivialité, de n'être plus qu'un conte de _Barbe-Bleue_.

Je m'imagine que les considérations précédentes auraient semblé bien

ridicules au pauvre homme qui a fait le libretto italien; son office

était de nous donner sept à huit situations extraites de la tragédie de

Shakspeare, et de les expliquer bien clairement au public. De ces huit

situations, deux ou trois seulement devaient être de _fureur_: car la

musique n'a pas le pouvoir d'exprimer longtemps la fureur sans tomber

dans le _genre ennuyeux_. La première scène de l'_Othello_ anglais nous

montre Jago qui, suivi de Roderigo, l'amant méprisé de Desdemona, va

réveiller le sénateur Barbarigo, et l'avertir qu'Othello a enlevé sa

fille. Voilà le sujet d'un choeur.

La seconde situation, c'est Othello qui, pour justifier sa passion aux

yeux de son vieux camarade Jago, va jusqu'à lui en laisser voir toute la

folie. Il lui avoue que sa jeune maîtresse lui a fait oublier la guerre

et la gloire. Voilà un air pour Othello.

La troisième situation nous montre Othello faisant l'histoire de son

amour devant le sénat de Venise assemblé pour le juger, adresse

admirable du poëte d'avoir su rendre _nécessaire_ un récit aussi délicat

et si facilement ridicule. On accuse Othello de magie; son origine

africaine, la couleur sombre de ses traits, les croyances du XVIe

siècle, tout tend à rendre plausible l'accusation portée par le vieux

sénateur Barbarigo, père de Desdemona. Othello raconte, pour se

justifier, la manière simple dont il a su gagner le coeur de sa jeune

épouse; il lui a fait l'histoire de sa vie, remplie d'événements

étranges et de périls extrêmes. Un sénateur s'écrie: «Je ne voudrais

pas que ma fille eût entendu les récits d'Othello.» Desdemona arrive

réclamée par son père; et devant cette auguste assemblée, cette jeune

fille timide, méconnaissant la voix de l'auteur de ses jours, se jette

dans les bras d'Othello, auquel le vieux sénateur irrité crie: «_Maure,

rappellent toi qu'elle a trahi son père, elle pourra bien un jour trahir

son époux._» Voilà, ce me semble, un quintetto admirable, car il y a de

l'amour tendre, de la fureur, de la vengeance, une progression marquée,

un choeur de sénateurs vivement touchés de l'étrange scène qui vient

troubler leurs délibérations au milieu de la nuit; et le spectateur

comprend bien clairement tout cela.

Voilà trois scènes de suite qui nous montrent Othello amoureux à la

folie, et qui de plus nous intéressent à son amour, en nous faisant

connaître en détail comment, malgré la couleur cuivrée de son teint, il

a pu gagner le coeur de Desdemona, chose fort nécessaire; car nous ne

pouvons plus voir de défauts physiques dans un amant préféré. Si jamais

un tel homme tue sa maîtresse, ce ne sera pas par _vanité_, cette idée

affreuse est à jamais écartée. Par quoi le faiseur de libretto italien

a-t-il remplacé cette situation parfaite d'Othello racontant devant

nous l'histoire de ses amours? Par une entrée triomphale d'un général

vainqueur, moyen heureux et neuf, qui depuis cent cinquante ans fait la

fortune du grand Opéra français, et paraît sublime au provincial étonné.

Cette entrée triomphale est suivie d'un récitatif et d'un grand air,

Ah! si per voi gia sento,

qui ne manquent pas de nous montrer d'abord Othello à travers son

orgueil, et ses mépris superbes pour l'ennemi qu'il a vaincu. Or

l'orgueil dans le coeur d'Othello était précisément la chose au monde

dont il fallait le plus écarter toute idée.

Après cette cruelle ineptie d'être allé choisir un lieu commun qui fait

contre-sens, il n'y a plus rien à dire du _libretto_. Il fallait que le

génie de Rossini sauvât l'opéra, non pas malgré la sottise des paroles,

rien de plus commun, mais malgré le _contre-sens des situations_, ce qui

est bien autrement difficile.

Pour opérer un tel miracle, il fallait à Rossini un genre de mérite que

peut-être il n'a pas. J'avoue que je le soupçonne violemment de n'avoir

jamais aimé jusqu'au point d'en être _ridicule_. Depuis que la grande

passion est en faveur dans la haute société[107], tout le monde voulant

être comme la haute société, j'ai le malheur de ne pouvoir croire à

l'amour-passion qu'autant qu'il se trahit par des effets ridicules.

Le pauvre Mozart, par exemple, a été toute sa vie bien près de ce

ridicule; il est vrai que cette vie s'est terminée avant trente-six ans.

Dans le plus gai des sujets, _les Noces de Figaro_, il ne peut

s'empêcher de faire de la jalousie sombre et touchante: rappelez-vous

l'air

Vedro mentr'io sospiro

Felice un servo mio!

et le duetto

Crudel perchè finora?

Le spectateur voit à l'instant que quand cette jalousie-là conduirait à

un crime, il faudrait en accuser le délire d'un coeur torturé par la plus

affreuse douleur dont l'âme humaine soit susceptible, et non par la

_vanité blessée_. Rien de pareil dans tout l'opéra de Rossini; nous

trouverons toujours de la _colère_ au lieu du profond malheur; nous

verrons toujours la vanité blessée d'un être tout puissant sur le sort

de sa victime, au lieu de la douleur horrible et digne de pitié de

l'amour-passion trahi par ce qu'il aime.

Il fallait deux _duetti_ avec Jago: le premier, dans lequelle monstre

donne à Othello les premiers germes de jalousie. Othello aurait répondu

aux perfides insinuations de Jago par des transports d'amour et des

louanges de Desdemona.

La fureur aurait été réservée pour le second duetto au second acte, et

même dans ce duetto il y aurait eu deux ou trois retours de tendresse.

Mais l'auteur du libretto était un littérateur trop instruit pour imiter

un barbare tel que Shakspeare, il a bravement volé la lettre sans

adresse qui fait le dénouement des tragédies de Voltaire; et un moyen

qui chez nous ne tromperait pas un joueur à la rente pour une affaire de

deux cents louis, abuse sans difficulté des hommes tels qu'Orosmane,

Tancrède, Othello. Par je ne sais quel patriotisme d'antichambre, dont

on lui sut fort bon gré à Naples, le poëte voulut en revenir à l'antique

légende italienne[108] qui a fourni à Shakspeare les incidents de sa

tragédie. Il est vrai que ménageant mal les moyens qu'il pille, il ne

met pas même d'incertitude et de retour à l'amour expirant dans le coeur

d'Othello: on peut dire que de toutes les niaiseries du libretto,

celle-ci est la plus plaisante. Le moindre roman copié de la nature eût

appris au littérateur estimable que je prends la liberté de critiquer,

que le coeur humain rend plus d'un combat, est agité par plus d'un doute,

avant de renoncer pour toujours au bonheur suprême et le plus grand qui

existe sur cette terre, de ne voir que des perfections dans l'objet

aimé. Ce qui sauve l'_Otello_ de Rossini, c'est le souvenir de celui de

Shakspeare. Ce grand poëte a fait d'Othello un personnage aussi

historique et aussi réel pour nous que César ou Thémistocle. Le nom

d'Othello est synonyme de jalousie passionnée, comme le nom d'Alexandre

de courage indompté; et l'on ferait fuir Alexandre sur la scène, qu'il

ne nous paraîtrait pas un lâche pour cela; nous dirions: C'est le poëte

qui ne sait pas son métier. Comme la musique d'_Otello_ est admirable

sous tous les rapports _autres que celui de l'expression_, nous nous

faisons une illusion facile sur le mérite qui lui manque; car rien ne

dispose mieux à _imaginer_ un mérite qui n'existe pas, que l'admiration

soudaine; c'est le secret connu des improvisateurs italiens. Nous sommes

si étonnés de voir faire aussi vite que la parole des vers, chose fort

difficile à nos yeux, que presque toujours ces vers nous semblent

admirables le soir, sauf à les trouver fort plats le lendemain, si

quelque indiscret commet la double trahison de les écrire et de nous les

montrer.

Dans _Otello_, électrisés par des chants _magnifiques_, transportés par

la beauté incomparable du sujet, nous faisons nous-mêmes le _libretto_.

Les acteurs d'Italie, entraînés par la magie que Shakspeare a attachée à

ce nom fatal d'Othello, ne peuvent s'empêcher de dire le récitatif avec

une nuance de sensibilité _vraie et simple_ qui manque trop souvent aux

morceaux de musique écrits par Rossini. Les acteurs qui représentent

Othello à Paris ont trop de talent pour que je puisse les citer en

exemple de cet effet, en quelque sorte involontaire, que produit le

grand nom d'Othello; mais je puis assurer que je n'ai jamais vu chanter

d'une manière insignifiante les récitatifs de Desdemona. Tout Paris

connaît l'entrée de madame Pasta, et la manière simple et sombre dont

elle dit:

Mura infelici ogni di m'aggiro!

Avec de tels talents, toute illusion devient facile, et nous parvenons

bien vite à trouver pleine de sensibilité et de cette empreinte fatale

qui fait dire à Virgile que Didon _est pâle de sa mort future_[109], une

partition, d'ailleurs écrite avec beaucoup de feu, et qui est un

chef-d'oeuvre dans le style magnifique[110].

Si l'on veut absolument trouver de l'amour dans les oeuvres de Rossini,

il faut avoir recours à son premier ouvrage, _Demetrio e Polibio_(1809);

dans _Otello_(1816), il n'a deviné les accents du coeur que dans le rôle

de Desdemona, et particulièrement dans le charmant duetto:

Vorrei che il tuo pensiero;

car, dussé-je vous impatienter et tomber tout à fait dans le paradoxe à

vos yeux, la romance est _triste_ et non pas _tendre_. Demandez aux

femmes coquettes combien l'un de ces tons est plus facile à trouver que

l'autre.

M. Caraffa, compositeur qui n est pas au rang de Rossini, a un air

d'_adieu_ (à la fin du premier acte des _Titans de Vigano_[111]) qui

donne sur-le-champ l'idée de l'_extrême tendresse_. Qu'Othello chante un

tel duetto au premier acte, en quittant Desdemona, à la suite d'un

rendez-vous périlleux, il y aura des larmes dans tous les yeux, et cette

tendresse sera d'autant plus touchante que le spectateur sait bien quel

genre de mort est réservé à Desdemona, Je ne vois que de la _colère_

dans les cris d'Othello, et, ce qui est bien pis, de la colère provenant

de vanité offensée.

Le principal motif et le _crescendo_ de l'ouverture sont plus éclatants

que tragiques; l'_allégro_ est fort gai.

J'approuve beaucoup cette idée au commencement d'un drame aussi sombre;

car ce qui m'intéresse, c'est le _changement_ qui a lieu dans l'âme

d'Othello, si heureux au moment où je le vois enlever sa maîtresse, et

digne d'être cité en exemple des misères humaines lorsqu'il la tue au

dernier acte. Mais, je le répète, pour que ce contraste sublime, parce

qu'il est dans la nature des choses, et que tout amant passionné peut

craindre un sort semblable, se retrouve dans l'opéra, il faut qu'il

commence par une peinture vive et fortement colorée du bonheur

d'Othello, et de son amour tendre et dévoué. Dans ce système,

l'expression de la fureur serait réservée pour la fin du second acte; au

troisième, c'est un parti pris, Othello accomplit un sacrifice[112].

[Illustration]

CHAPITRE XIX

SUITE D'OTELLO

Le solo de clarinette, dans l'ouverture, inspire des idées touchantes,

mais non pas touchantes par suite de malheurs vulgaires (effet ordinaire

de nos romances qui ont de l'effet). Il y a une grâce noble.

Je trouve plus de grâce et de légèreté que de majesté et de grandiose

dans le premier choeur:

Viva Otello, viva il prode!

ce choeur est écrit avec infiniment d'esprit.

Le récitatif d'Othello qui s'avance:

Vincemmo, o padri!

est entremêlé de teintes de tristesse dans l'accompagnement. Au moment

où le chant d'Othello triomphe, l'accompagnement dit: _Tu mourras_.

Rossini s'étant une fois résigné à suivre les contre-sens du _libretto_,

il a dû renoncer à peindre le bonheur d'Othello, et placer des teintes

de mélancolie dès son premier air:

Ah! si per voi gia sento.

Nozzari, qui chanta le rôle d'Othello que Rossini avait écrit pour

Garcia, exprimait avec un rare bonheur les nuances de tristesse placées

sur ces paroles:

Deh! amor dirada il nembo

Cagion di tanti affanni!

Sa superbe figure, qui a quelque chose d'imposant et de mélancolique,

l'aidait beaucoup à rendre sensibles au spectateur certains effets

auxquels le faiseur du libretto n'avait probablement pas songé. Je me

souviens que les Napolitains virent avec étonnement la beauté des gestes

et la grâce toute nouvelle que Nozzari trouvait pour le rôle d'Othello;

il n'était pas coutumier du fait. Peut-être tous les rôles qui

présentent les extrêmes des passions sont-ils assez faciles à jouer.

J'ai toujours vu essayer avec succès le rôle du père dans _l'Agnese_

(opéra de M. Paër); nous avons à Paris sept ou huit bons acteurs, MM.

Perlet, Lepeintre, Samson, Monrose, Bernard-Léon, etc., etc. Remarquez

qu'ils brillent tous dans des rôles chargés, tandis que je ne vois pas

au théâtre un seul amoureux passable. Peu de personnes ont vu les

extrêmes des grandes passions ou des ridicules; nous rencontrons tous

les jours des amoureux.

Il y a beaucoup de feu dans le duetto entre le sombre Jago et le jeune

fat Roderigo:

No, non temer: serena il mesto ciglio,

Fidati all'amistà, scorda il periglio.

Je ne doute pas que l'un des grands secrets du _maestro_ qui est destiné

à faire oublier Rossini, ne soit de revenir entièrement, et de bonne

foi, au genre simple. Si l'on met une si grande force et un tel tapage

d'orchestre dans un simple duetto entre deux personnages secondaires, et

qui de plus sont d'accord entre eux, que nous restera-t-il pour les

fureurs d'Othello et pour ses _duetti_ avec Jago?

La grande louange que mérite cette partition de Rossini, son

chef-d'oeuvre dans le style fort et allemand, c'est qu'elle est pleine de

feu: c'est un volcan, disait-on à _San-Carlo_. Mais aussi cette force

est toujours la même; il n'y a point de nuances; nous ne passons jamais

du grave au doux, du plaisant au sévère; nous sommes sans cesse dans les

trombones. Ce qui ajoute encore à cette monotonie de la force, qui est

le sublime aux yeux des gens peu doués pour les arts, c'est l'absence

des récitatifs ordinaires. Les récitatifs d'_Otello_ sont toujours

obligés comme ceux du grand opéra français. Il fallait réserver cette

ressource pour le dernier acte. Vigano montra bien plus de génie dans

son ballet d'_Otello_, qu'il eut la hardiesse de commencer par une

_fourlane_[113].

Dans le second acte, Vigano eut encore le bon esprit de placer une

grande scène dans le genre noble et doux: c'est une fête de nuit

qu'Othello donne dans ses jardins; c'est au milieu de cette fête qu'il

devient jaloux. Aussi, en arrivant au dernier acte du ballet de Vigano,

nous n'éprouvions pas la satiété du _terrible_ et du fort; et bientôt

les larmes étaient dans tous les yeux. J'ai très rarement vu pleurer à

l'_Otello_ de Rossini.

Dans l'_Otello_ tel qu'on l'a arrangé pour Paris, le superbe récitatif

de madame Pasta

Mura infelici ogni di m'aggiro,

compense en partie les inepties du libretto et de la fausse route dans

laquelle il a contribué à entraîner Rossini. Mais le mérite en est

uniquement à madame Pasta; ce récitatif, dit par une grande cantatrice

du Nord, par madame Mainvielle, par exemple, ne serait nullement

remarqué, et ne donnerait plus cette belle teinte de douce mélancolie

dont je sens si cruellement l'absence dans la partition de Rossini.

Madame Pasta y place des agréments que l'on peut dire sublimes; aussi le

public l'applaudit-il encore plus dans le récitatif que dans l'air

O quante lagrime

Finor versai,

qu'on a pris dans la _Donna del Lago_ de Rossini, et qui fut écrit par

ce grand maître pour la superbe voix de contre-alto de mademoiselle

Pisaroni. Je ne puis trouver de louanges assez frappantes pour la

manière dont madame Pasta dit ces mots:

Ogn'altro oggetto

È a me funesto,

Tutto è imperfetto,

Tutto detesto[114].

Heureuse et belle langue italienne, dans laquelle on peut écrire de

telles choses sans paraître exagéré et sans encourir le ridicule! Et

pourtant ces paroles peignent sans nulle exagération, et avec une

naïveté parfaite, une manière de sentir, une époque de sentiment, si

j'ose parler ainsi, qui se rencontre toujours dans l'amour-passion. Cet

air est magnifique, mais je le trouve d'une tristesse trop profonde et

surtout trop sérieuse. L'effet général de l'opéra aurait gagné à ce que

le choix de madame Pasta tombât sur un air d'_amour tendre_, écrit dans

un style doux et touchant. Mais peut-être a-t-on redouté le reproche

d'uniformité, le caractère que je viens d'indiquer étant précisément

celui que Rossini a donné à l'admirable duetto

Vorrei che il tuo pensiero,

La vie de Rossini, tome I · 第 14 / 17 段