Voilà encore de la vraie musique française dans toute sa pureté et dans

tout son brillant. Les partis et les v...... ont beau faire pour nous

rendre sérieux, nous pourrons encore longtemps être accusés

d'_indifférence_ en beaucoup de matières. Il y a peut-être encore un

siècle d'intervalle entre nos jeunes gens et le Claverhouse ou le Henri

Morton d'_Old Mortality_. Grâces au ciel, la France est encore pour

longtemps le pays de la galanterie aimable et légère. Or, tant que cette

galanterie fera le trait principal de notre société et du caractère

national, _le Barbier de Séville_ et le duetto _Sol due righe di

biglietto_ seront les modèles éternels de la musique française.

Remarquez qu'en supposant Rosine une veuve de vingt-huit ans, comme la

Céliante du _Philosophe marié_, ou la Julie du _Dissipateur_, l'on ne

trouve presque plus rien à reprendre dans le ton de son amour.

Rappelons-nous encore que la musique ne peut pas plus rendre un ton

affecté, que la peinture peindre des masques. On voit qu'avec une idée,

quelque agréable qu'elle soit, Rossini a toujours peur d'ennuyer.

Comparez ce duetto, _Sol due righe di biglietto_, avec celui de

Farinelli, dans le _Mariage secret_, entre le Comte et Elisetta

(mademoiselle Cinti et Pellegrini, les mêmes acteurs qui chantent le

duetto du _Barbier_), vous remarquerez à chaque instant, et surtout

vers la fin, des phrases que Rossini eût syncopées dans la crainte de

paraître long.

Il y a du bonheur véritable, mais toujours du bonheur de veuve alerte,

et non pas de jeune fille de dix-huit ans, dans

Fortunati i affetti miei!

Reprenant l'ensemble de ce morceau, il y a peu de duetti tragiques dans

lesquels Rossini se soit élevé à cette hauteur de force et

d'originalité. J'en conclurais volontiers que si Rossini fût né avec

cinquante mille livres de rente, comme son collègue M. Meyerbeer, son

génie se fût déclaré pour l'opéra buffa. Mais il fallait vivre; il

trouva mademoiselle Colbrand qui ne chante que l'opéra séria, toute

puissante à Naples; et dans le reste de l'Italie, cette police, aussi

ridicule dans les détails qu'impuissante pour les grandes choses, a

établi que le billet d'entrée au théâtre se paierait un tiers de plus

pour l'opéra _semi-seria_, comme l'_Agnese_, que pour l'opéra buffa,

comme _le Barbier_; ce qui fait voir que les sots de tous les pays,

littéraires ou non, s'imaginent que le genre comique est le plus facile.

Auraient-ils la conscience du rôle qu'ils jouent dans le monde, et celle

de leur nombre? Ce sont les premières idées de cette même police,

inventée il y a quarante ans par Léopold, grand-duc de Toscane, qui ont

privé l'Italie de ce beau genre de littérature indigène, la _commedia

dell'arte_, celle qu'on jouait à l'impromptu, et que Goldoni crut

remplacer par son plat dialogue. Le peu de vraie comédie qui existe

encore en Italie, se trouve aux marionnettes, admirables à Gênes, à

Rome, à Milan, et dont les pièces non écrites échappent à la censure, et

sont filles de l'inspiration du moment et des intérêts du jour.

Croirait-on qu'un homme d'État tel que le cardinal Consalvi, un homme

qui sait gouverner son maître d'abord, et ensuite l'État pas trop mal,

et qui eut jadis l'esprit d'être l'ami intime de Cimarosa, passe trois

heures à éplucher les paroles d'un misérable libretto d'opéra buffa

(historique, 1821)! Le lecteur est bien loin d'être à même de juger de

tout le ridicule de cette conduite. Le cardinal trouvait que le mot

_cozzar_ (lutter) était répété trop souvent dans le libretto. Il se

donnait tant de soins par tendresse pour les moeurs romaines, et pour les

conserver pures et sans taches.

Ici je ne puis m'expliquer, même à demi-mot; j'en appelle aux voyageurs

qui ont passé un hiver à Rome, ou qui savent, par exemple, les

anecdotes de l'avancement de Pie VI et de Pie VII. Ce sont de telles

gens que l'on craint de corrompre par les paroles d'un libretto d'opéra.

Eh morbleu! levez quatre compagnies de gendarmes de plus, pendez les

vingt juges les plus prévaricateurs tous les ans, et vous aurez fait

mille fois plus pour les moeurs. Mettant à part les vols, la justice

vendue et autres bagatelles de ce genre, songez à ce que peuvent être

les moeurs d'un pays où toute la cour, où tous les employés de l'État

sont célibataires, et sous un tel climat, et avec de telles facilités!

Depuis les plaisanteries de Voltaire, nous ne voyons plus, il est vrai,

arriver au cardinalat que des vieillards prudents et discrets; mais ces

vieillards ont été prêtres dès l'âge de vingt ans, et ils ont eu dans la

maison paternelle l'exemple séduisant du bonheur donné par les passions

fortes. Les pauvres Romains ont été tellement façonnés par quelques

siècles de ce gouvernement que je n'ose décrire[87], qu'ils ont perdu

jusqu'à la faculté de s'étonner de pareilles choses, et que leur seule

vertu est leur férocité. Plusieurs des plus intrépides officiers de

Napoléon sont sortis de Rome; un Jules II y trouverait encore une

excellente armée: mais deux siècles du despotisme de Napoléon ne

réussiraient peut-être pas à y établir les moeurs décentes et pures d'une

petite ville d'Angleterre, de Nottingham ou de Norwich. Mais revenons au

_Barbier_; c'est revenir de loin, dit-on! Pas de si loin qu'on pense;

une source d'eau limpide, et pleine de vertus singulières pour la santé,

jaillit au pied d'une chaîne de hautes montagnes. Savez-vous comment

elle a été formée dans le sein de la montagne? Jusqu'à ce qu'on nous

démontre le _comment_, je prétends que chacune des circonstances de ces

montagnes, la forme des vallons, le gisement des forêts, etc., tout a

influé sur cette source délicieuse et limpide, auprès de laquelle le

chasseur vient se rafraîchir et prendre une vigueur qui tient du

miracle. Tous les gouvernements de l'Europe établissent des

conservatoires; plusieurs princes aiment réellement la musique, et lui

sacrifient tout leur budget; créent-ils pour cela des êtres comme

Rossini ou Davide, des compositeurs ou des chanteurs?

Il y a donc quelque circonstance inconnue et pourtant nécessaire dans

l'ensemble des moeurs de la belle Italie et de l'Allemagne. Il fait moins

froid dans la rue Le Peletier qu'à Dresde ou à Darmstadt. Pourquoi y

est-on plus barbare? Pourquoi l'orchestre de Dresde ou de Reggio

exécute-t-il divinement un _crescendo_ de Rossini, chose impossible à

Paris? Pourquoi surtout ces orchestres savent-ils accompagner[88]?

L'air de Bartholo

A un dottor della mia sorte,

est fort bien. Je voudrais l'entendre chanter par Zuchelli ou Lablache.

Je ne puis que répéter ce que j'ai dit trop souvent peut-être de ces

airs dans le genre de Cimarosa; plus d'esprit, un style plus piquant,

infiniment moins de verve, de passion et d'idées comiques. Je vois dans

le libretto ce vers:

Ferma olà! non mi toccate.

A qui connaît les moeurs de Rome, il y a là dedans toute la méfiance de

la Romagne, et des malheureux pays soumis depuis trois siècles au génie

du christianisme[89]: je parierais bien que l'auteur du libretto

n'habita jamais la douce Lombardie.

L'entrée du comte Almaviva déguisé en soldat, et le commencement du

_finale_ du premier acte, sont un modèle de légèreté et d'esprit. Il y a

un joli contraste entre la lourde vanité du Bartholo qui répète trois

fois, d'une manière si marquée,

Dottor Bartolo!

Dottor Bartolo!

et l'aparté du comte:

Ah! venisse il caro oggetto!

Ce souhait du jeune amant est d'une galanterie délicieuse. Rien de plus

léger et de plus piquant que ce _finale_; il y a dans ce seul morceau

les idées nécessaires pour faire tout un opéra de Feydeau. Peu à peu, et

à mesure qu'on avance vers la catastrophe, ce _finale_ prend une teinte

de sérieux fort marquée; il y en a déjà beaucoup dans l'avertissement de

Figaro au comte:

Signor, giudizio, per carità.

L'effet du choeur

La forza,

Aprite quà,

est pittoresque et frappant. On trouve ici un grand moment de silence et

de repos, dont l'oreille sent vivement le besoin, après le déluge de

jolies petites notes qu'elle vient d'entendre.

Le chant à trois et ensuite à cinq, qui explique la raison du tapage au

commandant de la gendarmerie de Séville, est le seul passage de cet

opéra décidément mal exécuté à Paris. La coupe de ce morceau rappelle un

peu l'explication donnée à Geronimo, à la fin du premier acte du

_Matrimonio segreto_. C'est là la grande critique que l'on peut faire du

_Barbier_ de Rossini; le spectateur un peu instruit n'y trouve pas le

sentiment du nouveau; on croit toujours entendre une nouvelle édition

corrigée et plus piquante, de quelque partition de _Cimarosa_, qu'on a

jadis admirée, et vous savez que rien ne coupe les ailes à l'imagination

comme l'appel à la mémoire.

L'arrestation du comte, suivie de sa prompte mise en liberté, et du

salut que la gendarmerie lui adresse, me rappelle la justice telle

qu'elle s'exerçait à Palerme il y a peu d'années. Un Français, fort joli

homme, point fat, et plus connu encore par son amabilité douce, que par

sa parfaite bravoure, est insulté grossièrement au spectacle par un

homme puissant; il l'en punit. On avertit le jeune Français de prendre

garde à lui à la sortie du théâtre. En effet, le seigneur sicilien

l'attaque. Le Français, fort adroit les armes à la main, le désarme sans

le tuer, et, se croyant à Paris, appelle la garde. Cette garde avait été

témoin de l'attaque, et s'empresse d'arrêter l'assassin; il se nomme

avec hauteur, la garde s'éloigne en lui faisant mille excuses basses;

s'il eût dit un mot de plus, elle arrêtait le Français. Il n'y a donc

aucune invraisemblance à ce que nous voyons se passer dans le _finale_

du _Barbier_; ce qui est invraisemblable, c'est l'immobilité dans

laquelle tombe le tuteur, à la vue de la justice de son pays; il doit y

être accoutumé de reste: les caractères secs et injustes tels que

Bartholo, profitent de la tyrannie de leur pays, loin de la craindre;

ces gens là mangent au budget.

J'ai toujours vu l'immobilité du tuteur, pendant que tout le monde

chante

Freddo e immobile

Come una statua,

produire un mauvais effet. Dès que le spectateur a le temps de

s'apercevoir que le ridicule est outré, il ne rit plus, et partant la

farce est mauvaise. Il faut étourdir le spectateur comme Molière ou

Cimarosa; c'est là une des entraves de la musique bouffe. En sa qualité

de musique, _elle ne peut pas aller vite_, et les évolutions d'une

farce, pour être bonnes, doivent être rapides comme l'éclair. La musique

doit vous donner _directement_ le rire que ferait naître une bonne

comédie jouée avec feu.

SECOND ACTE

Le duetto que le comte, déguisé en abbé, chante avec Bartholo, me semble

languissant. Voilà le désavantage pour un maestro d'être sans passion;

dès qu'il n'est pas piquant, il tombe dans le genre ennuyeux. Le comte

répète trop souvent:

Pace e gioja.

Le spectateur finit par être presque aussi impatienté que le tuteur. En

Italie, on chante, pour la leçon de musique de Rosine, cet air délicieux

qui a le malheur d'être trop connu:

La biondina in gondoletta.

Il y aurait mille choses à dire sur le style de la musique vénitienne;

ce serait un livre dans un livre. C'est comme, en peinture, le style du

Parmigianino opposé au style sage et sévère du Dominiquin ou du

Poussin; cette musique est comme l'écho affaibli du bonheur voluptueux

dont on jouissait à Venise vers l'an 1760. En suivant et vérifiant, par

des exemples, les conséquences de cet aperçu, je ferais un traité de

politique[90]. On a vu à Paris madame Nina Vigano, la personne du monde

qui chante le mieux les airs vénitiens; sa vocalisation était l'opposé

du genre français. Si nous avions du _naturel_ dans les arts, c'est

cependant ainsi que nous devrions chanter, et non pas comme madame

Branchu.

Dans un théâtre bien réglé, Rosine changerait l'air de sa leçon à toutes

les deux ou trois représentations. A Paris, madame Fodor, qui du reste

chantait ce rôle à ravir, et comme probablement il ne l'a jamais été,

nous donnait toujours l'air de _Tancrède_:

Di tanti palpiti,

arrangé en contredanse, ce qui ravissait les têtes à perruque; on voyait

à cet air toutes les têtes poudrées de la salle s'agiter en cadence.

Rossini raconte lui-même qu'il a voulu donner un échantillon de la

musique ancienne, dans l'air du tuteur:

Quando mi sei vicina.

Et parbleu je lui ai rendu plus que justice, ajoute-t-il. Probablement

il est de bonne foi. C'est en effet de la musique de Pergolèse ou de

Logroscino, moins le génie et la passion. Rossini voit ces grands

maîtres comme, du temps de Métastase (1760), on voyait le Dante, dont la

gloire succombait alors sous les efforts des jésuites.

Le grand quintetto de l'arrivée et du renvoi de Basile est un morceau

capital. Le quintetto de Paisiello est un chef-d'oeuvre de grâce et de

simplicité, et Rossini savait bien en quelle vénération il était par

toute l'Italie. A la dernière reprise du _Barbier_ de Paisiello, à la

Scala, en 1814, ce morceau fut encore applaudi avec transport, mais ce

fut le seul. J'engage les amateurs à chanter ces deux morceaux dans la

même soirée; ils liront plus de vérités musicales, dans leur âme, en un

quart d'heure, que je ne puis leur en dire en vingt chapitres. Le

morceau du vieux maître montre, sous un jour comique et nouveau,

l'unanimité du conseil que l'on donne à Basile, _allez vous coucher_, et

c'est ce qui provoque un rire délicieux et inextinguible comme celui

des dieux. Il y a beaucoup de vérité dramatique dans:

Ehì, dottore, una parola,

de Rossini; dans

Siete giallo come un morto;

dans

Questa è febbre scarlatina.

Remarquez que ce n'est jamais ou presque jamais dans les moments de

sentiment que l'on peut faire compliment à Rossini sur la vérité

dramatique; c'est peut-être une des causes de son grand succès. Il est

piquant et nouveau de voir les romans de Walter Scott réussir sans les

scènes d'amour qui, depuis deux cents ans, sont l'unique base du succès

de tous les romans.

Le fameux bouffe Bassi jouait, avec un art si singulier, la fin de cette

scène où Figaro se défend, à coups de serviette, de la fureur du tuteur,

qu'on finissait par avoir pitié de ce pauvre tuteur si malheureux et si

trompé.

Il y a beaucoup d'esprit dans l'air de la vieille gouvernante Berta:

Il vecchiotto cerca moglie.

C'est un des airs que Rossini chante avec le plus de grâce et de

comique. Peut-être y a-t-il un peu de coquetterie dans son fait; il aime

à faire ressortir un bel air que personne ne remarque, et qui ferait la

fortune d'un opéra de Morlachi[91], ou de tel autre de ses rivaux.

Je trouve la tempête du second acte du _Barbier_, fort inférieure à

celle de la _Cenerentola_. Pendant la tempête, le comte Almaviva pénètre

chez Bartholo; on le voit arriver par le balcon. Rosine le croit un

scélérat et avec raison, puisqu'il a remis sa lettre à Bartholo.

Almaviva la détrompe en tombant à ses pieds; et Rossini ne trouve que

des roulades plus insignifiantes encore que de coutume pour exprimer un

tel moment. J'hésitais à dire que le chef-d'oeuvre de la pièce est, à mes

yeux, la fin de ce terzetto, dont la première partie est comme les

scènes d'amour de _Quentin Durward_:

Zitti, zitti, piano, piano.

J'apprends qu'à Vienne, où l'on a eu le bonheur d'entendre à la fois

Davide, madame Fodor et Lablache (1823) on fait toujours répéter ce

petit morceau. J'ai le respect le plus senti pour le goût musical des

Viennois; ils ont eu la gloire de former Haydn et Mozart. Métastase, qui

habita quarante ans parmi eux, porta le grand goût des arts dans la

haute société; enfin les grands seigneurs les plus riches de l'Europe,

et les plus réellement grands seigneurs, ne dédaignent pas d'être

directeurs de l'Opéra.

Le seul défaut de ce petit terzetto, écrit avec génie et défaut bien

futile, c'est qu'il fait perdre un temps infini dans un moment où

l'action force les personnages à courir. Mettons ce terzetto sur

d'autres paroles et ailleurs, et il sera sublime de tous points. Il

exprime admirablement un parti pris dans une affaire de galanterie; il

conviendrait à un libretto extrait d'une des jolies comédies de Lope de

Vega.

J'espère bien que si cette brochure existe encore en 1840, on ne

manquera pas de la jeter au feu. Voyez le cas que l'on fait aujourd'hui

des écrits de théorie politique publiés en 1789. Tout ce que je viens de

dire depuis une heure paraîtra faible et commun dans le salon de

Mérilde, cette jolie petite fille de dix ans qui aime tant Rossini,

mais qui lui préfère Cimarosa. La révolution qui commence en musique

sera l'éclipse totale du bon vieux goût français: quel dommage! les

progrès faits depuis quatre ans par le public de Louvois, sont fort

alarmants; j'en juge par des témoins irrécusables et mathématiques, les

livres de vente de MM. Pacini, Carli, etc. Ce qui paraît obscur et

hasardé dans cette brochure, sera faible et commun dès l'an 1833. Le

parti des vieilleries n'a qu'une ressource, c'est de chasser les

Italiens ou de les recruter avec des Françaises. De belles voix ne

sachant pas chanter, perdraient bientôt la musique.

[Illustration]

CHAPITRE XVII

DU PUBLIC, RELATIVEMENT AUX BEAUX-ARTS

Il y a deux peuples en France pour la musique comme pour tout le reste,

c'est ce qui fait que jamais la faculté du _mépris_ n'y a été en plus

grand exercice. Les gens qui ont plus de quarante ans, qui ont fait leur

fortune dans les affaires, qui portent de la poudre, qui admirent

Cicéron, qui sont abonnés à _la Quotidienne_, etc., etc., auront beau

dire, ils ne me persuaderont jamais qu'ils aiment d'autre musique que

les refrains vulgaires et sautillants d'un pont-neuf. Ces gens, qui me

sont précieux comme les restes vénérables et curieux d'une génération

qui disparaît et de moeurs qui s'éteignent, sont à jamais perdus pour la

musique italienne. Paris, c'est-à-dire le public qui juge souverainement

en France des arts et de la musique, Paris était, avant la révolution,

une vaste réunion d'oisifs. Je supplie qu'on arrête sa pensée pour un

seul instant sur cette considération unique, mais d'une immense

conséquence: le roi, avant 1789, ne nommait à aucune place.

Le droit d'ancienneté le plus rigoureux réglait l'état militaire, et

trente ans de paix avaient fait des oisifs de tous les militaires. On

achetait une charge de judicature ou de conseiller au parlement, et l'on

était classé pour la vie. Après les premiers pas d'un jeune homme

entrant dans le monde, ou plutôt après son installation dans la place

que son père lui avait achetée, tout était terminé pour lui, il n'avait

plus qu'à chercher des plaisirs; sa carrière était réglée, invariable,

immuable; son habit faisait partie de sa personne et décidait tout pour

lui. Si quelque chose pouvait, par impossible, altérer cet arrangement,

c'était _la considération personnelle_ que ce jeune homme parvenait

quelquefois à conquérir; ainsi M. Caron, fils d'un horloger, devint le

fameux M. de Beaumarchais; mais il avait montré la guitare à Mesdames de

France.

Toute la vie se passait en public; on vivait, on mourait en public. Le

Français de 1780 ne savait exister qu'au milieu d'un salon[92]; celui

d'aujourd'hui se cache toujours au fond de son ménage. Chez un peuple

qui passait sa journée à parler ou à écouter, l'esprit devint

naturellement le premier des avantages; un jeune homme en entrant dans

le monde, ne désirait pas d'être maréchal de France, mais d'être

d'Alembert[93].

Le gouvernement, fort doux, se fût bien gardé d'enchaîner M. Magallon au

bras d'un galérien; on eût cru tout perdu. Ce gouvernement étant un amas

de parties incohérentes et de contradictions, restes plus ou moins bien

conservés du moyen âge et des coutumes féodales et militaires, il

s'établit dans les arts un goût factice et faux[94]. Comme la passion ou

l'intérêt vif pour quelque chose ou pour quelqu'un, devenait tous les

jours plus rare, on ne demanda bientôt plus à une phrase de dire vite et

clairement quelque chose, mais bien d'être agréable _par elle-même_ et

d'offrir un tour piquant. Dès qu'il ne se rencontra plus dans la nation

de goût vif pour rien, on put s'apercevoir que l'_attention_ avait perdu

de sa force en France. On donnait des batailles ou des fêtes avec une

égale légèreté[95]. Aussitôt qu'il y avait à faire la moindre

combinaison raisonnable, on échouait de la manière la plus singulière.

Rappelez-vous la bagarre des Champs-Élysées le jour du feu d'artifice à

l'occasion du mariage de Louis XVI (1770). Le lendemain, le prévôt des

marchands, directeur de la fête, n'en alla pas moins étaler son cordon

bleu à l'Opéra. On racontait en riant le mot du maréchal de Richelieu,

qui, la veille, au milieu de la presse et de deux mille personnes qui

périssaient, s'écriait d'un ton piteux: «Messieurs, Messieurs, sauvez un

maréchal de France[96].»

Voulez-vous un exemple plus récent, examinez les précautions prises pour

l'évasion de Louis XVI à Varennes, et la manière dont on s'y comporta.

Il est impossible de douter du zèle, il faut admirer la légèreté du

siècle.

Ce siècle élégant et frivole donnait des éloges à l'énergie des Bossuet

et des Montesquieu; mais les admirateurs les plus exclusifs de ces

grands écrivains auraient reculé devant la familiarité de leurs

expressions, et n'eussent jamais osé s'en servir[97]. La société

n'accordait, en apparence, que le second rang dans son estime aux

Delille, aux La Harpe, aux Dorat, aux Thomas, aux abbé Barthélemy; mais,

dans le fait, c'étaient là les hommes dont les ouvrages lui donnaient le

plus de ce plaisir piquant, le seul dont son goût dédaigneux et froid

fût encore susceptible. Le monstre qui eût paru le plus ridicule au

milieu de cette société brillante et singulière, dont nous n'avons plus

d'idée, c'eût été un coeur simple, susceptible d'une passion sincère et

forte. M. Turgot, qui se trouva pour le bien public une passion de ce

genre, eut besoin d'avoir l'intérêt d'une des femmes les plus

spirituelles de France et du plus haut rang, pour échapper au ridicule;

et encore est-ce un problème, dans le faubourg Saint-Germain, de savoir

s'il put y échapper.

Les coeurs passionnés et sincères étant poursuivis dès l'enfance par les

sarcasmes et l'ironie, je laisse à penser ce que devint chez les

Français la faculté nommée _imagination_.

On se moqua d'elle dès qu'elle fut hardie. Elle dut se réduire à

s'exercer sur de petits détails _jolis_, et surtout, avant de se

passionner, elle dut toujours regarder autour d'elle dans le salon,

pour voir si son enthousiasme ferait un spectacle piquant pour les

voisins.

L'imagination étant tombée à ce point de marasme dans la France de 1770,

on voit aisément ce que pouvait être la musique. Son office principal

était de faire danser au bal et d'étonner à l'Opéra, par de grands cris

et la _propreté_[98] du chant français. Pour la musique, il y eut un

petit événement de détail; une reine jeune et séduisante nous arriva de

Vienne. Les Allemands sont un peuple de _bonne foi_; comme tels, ils ont

de l'imagination, et par conséquent une musique. Marie-Antoinette nous

valut Gluck et Piccini, et les excellentes disputes du coin du Roi et du

coin de la Reine. Ces disputes donnèrent de l'_importance_ à la musique

sans la faire sentir davantage; car encore une fois, il aurait fallu

créer une imagination à ce peuple.

Je reprends la suite de mon raisonnement. Le public de 1780 était une

réunion d'oisifs; aujourd'hui, non-seulement il n'y a pas vingt oisifs

au milieu de toute la société de Paris, mais encore, grâce aux partis

qui se fortifient depuis quatre ans, nous sommes peut-être à la veille

de devenir passionnés: ce changement extrême décide toute la question.

Mon ambition est de détourner un bien petit filet d'eau de cette cascade

immense, que je viens de dérouler sous les yeux du lecteur; je ne vous

prie de jeter un regard que sur les variations qu'un si prodigieux

changement dans la manière d'être du public doit amener dans les arts,

et encore, pas dans tous les arts, dans la musique seulement[99].

La vie de Rossini, tome I · 第 13 / 17 段