Vingt fois je me suis trouvé à _San-Carlo_. Mademoiselle Colbrand

commençait un air; elle chantait tellement faux, qu'il était impossible

d'y tenir. Je voyais mes voisins déserter le parterre, les nerfs agacés,

mais sans mot dire. Qu'on nie après cela que la terreur est le principe

du gouvernement despotique! et que ce principe ne fait pas des miracles!

obtenir du silence de la part de Napolitains en colère! Je suivais mes

voisins, nous allions faire un tour au _Largo di Castello_, et revenions

au bout de vingt minutes voir si nous pourrions accrocher quelque duetto

ou quelque morceau d'ensemble où la fatale protégée de M. Barbaja et du

roi ne fît pas entendre sa superbe voix en décadence. Pendant la durée

éphémère du gouvernement constitutionnel de 1821, mademoiselle Colbrand

n'a osé reparaître sur la scène qu'en se faisant précéder par les plus

humbles excuses; et le public, pour lui faire pièce, s'est amusé à faire

une réputation à mademoiselle Chomel qui, à Naples, s'appelle _Comelli_,

et qu'on savait sa rivale de toute manière.

[Illustration]

CHAPITRE XII

L'ELISABETTA

Lorsque, vers la fin de 1815, Rossini arriva à Naples, et donna son

Élisabeth, les choses n'en étaient pas à ce point; le public était bien

loin d'abhorrer mademoiselle Colbrand; jamais peut-être cette chanteuse

célèbre ne fut si belle. C'était une beauté du genre le plus imposant:

de grands traits, qui, à la scène, sont superbes, une taille magnifique,

un oeil de feu à la circassienne, une forêt de cheveux du plus beau

noir-jais, enfin l'instinct de la tragédie. Cette femme, qui, hors de la

scène, a toute la dignité d'une marchande de modes, dès qu'elle paraît

le front chargé du diadème, frappe d'un respect involontaire, même les

gens qui viennent de la quitter au foyer.

Le château de Kenilworth, roman de sir Walter Scott, n'a paru qu'en

1820; il me dispense toutefois de donner une analyse suivie de

_l'Elisabetta_ jouée à Naples en 1815. Quel lecteur ne se rappellera pas

d'abord le caractère de cette reine illustre, chez qui les faiblesses

d'une jolie femme que la jeunesse quitte, viennent obscurcir de temps en

temps les qualités d'un grand roi? Dans le libretto comme dans le roman,

Leicester, favori d'Élisabeth, est sur le point d'être élevé au trône,

et de recevoir la main de cette princesse; mais, amoureux lui-même d'une

femme moins impérieuse et plus aimable, qu'il a osé épouser en secret,

il espère pouvoir tromper les yeux de l'amour jaloux et armé du

souverain pouvoir. Dans l'opéra, l'épouse de Leicester ne s'appelle pas

Amy Robsart, mais Mathilde. Le libretto fut traduit d'un mélodrame

français, par un M. Smith, Toscan établi à Naples.

Le premier duetto _en mineur_, entre Leicester et sa jeune épouse, est

magnifique et fort original. _Elisabetta_ était la première musique de

Rossini que l'on entendait à Naples; sa grande réputation, acquise dans

le nord de l'Italie, avait disposé le public napolitain à le juger avec

sévérité; on peut dire que ce premier duetto

Incauta! che festi?

décida le succès de l'opéra et du maestro.

Un courtisan nommé _Norfolk_, jaloux du haut degré de faveur où le

sentiment de la reine a placé Leicester, révèle à cette princesse le

secret mariage de l'homme que son orgueil lui reproche d'aimer. Il lui

apprend que son favori, qui revient victorieux de la guerre d'Écosse, et

dont l'arrivée triomphale forme le commencement du premier acte, ramène

avec lui sa nouvelle épouse, parmi les jeunes otages que l'Écosse envoie

à Élisabeth, et que la reine vient d'admettre au nombre de ses pages.

Elle vient ainsi d'attacher à sa cour sa rivale, cachée sous les

vêtements d'un jeune homme. Ce moment de fureur et de malheur profond

est superbe pour la musique. L'orgueil et l'amour, les deux passions qui

déchirent le coeur de la reine, sont aux prises de la manière la plus

cruelle. Le duetto

Con qual fulmine improviso

Mi percosse irato il cielo!

entre la reine et Norfolk, a eu autant de succès à Paris qu'à Naples. Il

y a beaucoup de magnificence et de feu, ce qui est fort bien pour

l'orgueil; mais l'amour n'y paraît que furieux.

La reine, hors d'elle-même, prescrit au grand-maréchal de sa cour de

faire rassembler ses gardes, et de les préparer à la prompte exécution

de ses ordres, quels qu'ils puissent être. Elle lui ordonne en même

temps de faire paraître devant elle tous les otages écossais, et enfin

d'appeler Leicester, qu'elle veut voir à l'instant. Après ces ordres

rapides, donnés en peu de mots, Élisabeth reste seule. Il faut avouer

que mademoiselle Colbrand était superbe en cet instant; elle ne se

permettait aucun geste, elle se promenait, ne pouvant rester sans

mouvement, en attendant la scène qui se prépare et l'homme qui l'a

trahie; mais on voyait dans ses yeux qu'un mot allait envoyer à la mort

cet amant perfide. Voilà les situations que la musique réclame.

Enfin Leicester paraît, mais les otages écossais s'avancent en même

temps que lui. L'oeil furieux d'Élisabeth cherche parmi ces pages l'être

qu'elle doit haïr; elle a bientôt deviné Mathilde à son trouble. La

passion des personnages se trahit par des mots entrecoupés. Enfin le

chant commence, c'est le _finale_ du premier acte. La reine, qui se voit

trahie par tout ce qui l'entoure, parle en secret à un garde, qui

bientôt reparaît avec un coussin recouvert d'un voile. Élisabeth, après

un dernier regard jeté rapidement sur Mathilde et sur Leicester, écarte

ce voile d'un mouvement furieux. La couronne d'Angleterre paraît sur le

coussin; elle l'offre à Leicester en même temps que sa main.

Ce moment est superbe. Ce moyen, déplacé peut-être dans la tragédie,

est magnifique et du plus grand effet dans l'opéra, qui réclame les

choses qui parlent aux yeux.

Élisabeth, qui se complaît dans sa fureur, se dit à elle-même:

Qual colpo inaspettato

Che lor serbava il fato,

Il gelo della morte

Impallidir li fè[74].

Leicester ne reçoit pas comme il le doit l'offre de la reine; celle-ci,

furieuse, saisit le jeune page et l'entraîne sur le devant de la scène;

elle dit à son amant: «Voilà la perfide qui fait de toi un traître.»

Mathilde et son époux se voient découverts; dans leur trouble, ils ne

répondent que par des mots entrecoupés. La reine appelle ses gardes.

Toute la cour suit les gardes, et se trouve assister ainsi à tous les

détails de ce grand événement, et à l'éclatante disgrâce de Leicester,

auquel les gardes demandent son épée.

Il était impossible d'offrir un plus beau _finale_ à la musique; cet art

divin ne peut pas peindre les fureurs de la politique; malgré lui,

lorsqu'il exprime des fureurs, ce sont bientôt celles de l'amour. Ici

la jalousie poussée jusqu'à la rage chez Élisabeth, le désespoir le

plus profond chez Leicester, l'amour tendre et éploré dans sa jeune

épouse, tout sert à souhait la musique. Il serait peu exact de dire que

cette situation contribua beaucoup au succès de Rossini. A la première

représentation, les Napolitains étaient ivres de bonheur. Je me

souviendrai toujours de cette première soirée. C'était un jour de gala à

la cour. Je remarquai que la loge de la princesse de Belmonte, dans

laquelle j'assistais à la première représentation d'_Élisabeth_, était

d'abord fort disposée à la sévérité envers ce maestro, né loin de

Naples, et qui avait acquis ailleurs sa célébrité.

Comme je l'ai dit, le premier duetto en mineur, entre l'ambitieux

Leicester (Nozzari) et sa jeune épouse déguisée en page (mademoiselle

Dardanelli), désarma tous les coeurs. Le charmant style de Rossini acheva

bien vite la séduction. On trouvait les grandes émotions de l'opéra

seria, et elles n'étaient achetées par aucun moment de langueur et

d'ennui.

La circonstance d'un jour de gala servit aussi le maestro. Rien ne

dispose à goûter la splendeur, rien n'éloigne l'idée des chagrins

solitaires et des peines de l'amour, comme les cérémonies brillantes

d'un jour de fête à la cour. Or, il faut avouer que la musique

d'_Élisabeth_ est beaucoup plus _magnifique_ que pathétique; à chaque

instant les voix exécutent des batteries de clarinette, et les plus

beaux morceaux ne sont souvent que de la musique de concert.

Mais que nous étions loin de toutes ces froides critiques à la première

représentation! nous étions ravis: c'est le mot propre.

Arrivé à ce superbe _finale_ du premier acte, je m'aperçois que j'ai

oublié l'ouverture. Elle commença le succès de la pièce. Je me souviens

que M. M***, excellent connaisseur, vint nous dire dans la loge de la

princesse de Belmonte: «Cette ouverture n'est que celle de _l'Aureliano

in Palmira_, renforcée d'harmonie.» Il s'est trouvé dans la suite que

rien n'était plus exact. Lorsqu'un an plus tard, Rossini alla à Rome

pour écrire le _Barbier de Séville_, sa paresse reprit cette même

ouverture pour la troisième fois. Elle se trouve ainsi avoir à exprimer

les combats de l'amour et de l'orgueil dans une des âmes les plus hautes

dont l'histoire ait gardé la mémoire, et les folies du barbier Figaro.

Le plus petit changement _de temps_ suffit souvent pour donner l'accent

de la plus profonde mélancolie à l'air le plus gai. Essayez de chanter

en ralentissant le mouvement, l'air de Mozart: _Non più andrai

farfallone amoroso_.

Les principaux motifs de cette ouverture, si souvent employée par

Rossini, forment la péroraison du premier _finale_ de _l'Elisabetta_.

[Illustration]

CHAPITRE XIII

SUITE DE L'ELISABETH

Le second acte s'ouvre par une scène superbe. La terrible Élisabeth fait

amener devant elle, par ses gardes, la tremblante Mathilde. C'est pour

lui adresser ces paroles fatales:

T'inoltra, in me tu vedi

Il tuo giudice, o donna.

«La politique condamne à une mort ignominieuse une femme ennemie qui a

osé s'introduire dans ma cour sous un déguisement perfide. Un reste de

pitié parle encore dans mon âme. Écris, renonce aux prétendus droits que

tu peux te croire sur le coeur de l'ambitieux Leicester. Reviens de ton

erreur.»

Ce récitatif obligé est magnifique. A la première représentation, il

serra tous les coeurs.

Il faut avoir vu mademoiselle Colbrand dans cette scène, pour comprendre

le succès d'enthousiasme qu'elle eut à Naples, et toutes les folies

qu'elle faisait faire à cette époque.

Un Anglais, l'un des rivaux de Barbaja, avait fait venir d'Angleterre

des dessins fort soignés, au moyen desquels on pût reproduire, avec la

dernière exactitude, le costume de la sévère Élisabeth. Ces habits du

seizième siècle se trouvèrent convenir admirablement à la taille et aux

traits de la belle Colbrand. Tous les spectateurs connaissaient

l'anecdote de la vérité du costume; cette idée consacrant, par le

prestige des souvenirs, l'aspect imposant de mademoiselle Colbrand,

augmentait encore l'effet de son étonnante beauté. Jamais l'imagination

la plus exaltée par le roman de Kenilworth n'a pu se figurer une

Élisabeth plus belle, et surtout plus majestueuse. Dans l'immense salle

San-Carlo, il n'y avait peut-être pas un seul homme qui ne sentît qu'on

devait voler à la mort avec plaisir pour obtenir un regard de cette

belle reine.

Mademoiselle Colbrand, dans Élisabeth, n'avait point de gestes, rien de

théâtral, rien de ce que le vulgaire appelle des _poses_ ou des

_mouvements tragiques_. Son pouvoir immense, les événements importants

qu'un mot de sa bouche pouvait faire naître, tout se peignait dans ses

yeux espagnols si beaux, et dans certains moments si terribles. C'était

le regard d'une reine dont la fureur n'est retenue que par un reste

d'orgueil: c'était la manière d'être d'une femme belle encore, qui dès

longtemps est accoutumée à voir la moindre apparence de volonté suivie

de la plus prompte obéissance[75]. En voyant mademoiselle Colbrand

parler à Mathilde, il était impossible de ne pas sentir que, depuis

vingt ans, cette femme superbe était reine absolue. C'est cette

_ancienneté_ des habitudes que le pouvoir suprême fait contracter,

c'est l'évidence de l'absence de toute espèce de doute sur le dévouement

que ses moindres fantaisies vont rencontrer, qui formait le trait

principal du jeu de cette grande actrice: toutes ces choses se lisaient

dans la tranquillité des mouvements de la reine. Le peu de mouvements

qu'elle faisait lui étaient arrachés par la violence des combats de

passions qui déchiraient son âme, aucun par l'intention de se faire

obéir. Nos plus grands acteurs tragiques, Talma lui-même, ne sont pas

exempts de gestes forts et impérieux, dans les rôles de tyrans.

Peut-être ces gestes impérieux, ces espèces de gasconnades tragiques,

sont-elles une des exigences d'un parterre de mauvais goût, tel que

celui qui décide du sort de nos tragédies; mais ces gestes, pour être

applaudis, n'en sont pas moins absurdes. Un roi absolu est l'homme du

monde qui fait le moins de gestes[76]; ils lui sont inutiles: il est

depuis longtemps accoutumé à voir ses moindres signes suivis, avec la

rapidité de l'éclair, de l'exécution de ses volontés.

La scène superbe dans laquelle mademoiselle Colbrand était si grande

tragédienne, se termine par un duetto entre la reine et Mathilde,

Pensa che sol per poco

Sospendo l'ira mia,

qui se change bientôt en terzetto, par l'arrivée de Leicester.

On nous dit que c'était Rossini qui avait eu l'idée de l'arrivée de

Leicester entre ces deux femmes, l'une ne retenant qu'à peine les éclats

de sa fureur, l'autre élevée jusqu'à la haute énergie par le désespoir

de l'amour sincère dans un coeur de seize ans. On peut dire que dans le

genre du libretto d'opéra, cette idée est de génie.

Après ce terzetto magnifique, nous eûmes deux airs chantés, l'un par

Norfolk (Garcia), l'autre par Leicester (Nozzari): ils sont bien

composés. On peut juger s'ils furent bien chantés par deux ténors rivaux

paraissant dans une occasion solennelle, devant tout ce que Naples avait

de plus grands personnages et de connaisseurs les plus difficiles.

Cependant, pour la composition, ils parurent tomber un peu dans le lieu

commun, et n'être pas à la hauteur du reste de l'opéra.

Leicester est mis en prison et condamné à mort par les cours de justice

du pays. Quelques moments avant l'exécution, Élisabeth ne peut résister

à l'idée de ne plus revoir le seul homme qui ait pu faire pénétrer un

sentiment tendre dans un coeur dévoué à l'ambition et aux sombres

jouissances du pouvoir. Elle paraît dans la prison de Leicester. Le

traître Norfolk y était avant elle, et à son arrivée se cache derrière

un pilier de la prison. Les deux amants ont une explication. Ils

reconnaissent que Norfolk a voulu perdre Leicester. Norfolk, qui se voit

découvert et sans espoir de pardon, se précipite sur Élisabeth, un

poignard à la main. Mathilde, la jeune épouse de Leicester, qui venait

lui dire un dernier adieu, est assez heureuse pour sauver la reine par

un cri qui l'avertit du danger.

Élisabeth, déjà à demi vaincue par sa conversation avec Leicester,

pardonne aux amants, et Rossini prend sa revanche des deux airs,

peut-être un peu faibles, qui précèdent, par l'un des plus magnifiques

_finale_ qu'il ait peut-être jamais écrits.

Le cri de la reine,

Bell'alme generose,

porta jusqu'à la folie l'enthousiasme du public. Nous fûmes plus de

quinze représentations avant de pouvoir porter un oeil critique sur ce

morceau superbe.

Élisabeth pardonne à Leicester et à Mathilde; voici ses paroles:

Bell'alme generose,

A questo sen venite:

Vivete, ormai gioite

Siate felici ognor[77].

Quand enfin nous eûmes assez de sang-froid pour examiner, nous trouvâmes

que ce chant était doux et tranquille comme le calme après la tempête.

Du reste, Rossini a réuni, je crois, tous les défauts de son style dans

ces vingt ou trente mesures. Le chant principal est étouffé sous un

déluge d'ornements déplacés et de roulades qui ont l'air d'être écrites

pour des instruments à vent, et non pour une voix humaine.

Mais il faut être juste, Rossini arrivait à Naples; il voulait réussir,

il dut s'attacher à plaire à la prima donna qui gouvernait entièrement

le directeur Barbaja. Or, mademoiselle Colbrand n'a jamais eu de

pathétique dans son talent; il a été magnifique comme sa personne;

c'était une reine, c'était Élisabeth, mais c'était Élisabeth donnant des

ordres du haut d'un trône, et non pas pardonnant avec générosité.

Quand le génie de Rossini l'eût porté au pathétique, ce que je suis loin

d'accorder, il eût dû s'en abstenir à cause de la voix de la célèbre

cantatrice à laquelle il confiait le rôle d'Élisabeth.

Dans le morceau _bell'alme generose_, Rossini, par un artifice fort

simple rassembla tous les agréments, de quelque espèce qu'ils fussent,

que mademoiselle Colbrand exécutait bien. Nous eûmes comme un inventaire

en nature de tous les moyens quelconques de cette belle voix, et l'on va

juger de ce que peut en musique la perfection de l'exécution. Ces

agréments étaient faits avec une telle supériorité, que, malgré

l'absurdité flagrante, il ne nous fallut pas moins de quinze ou vingt

représentations pour que nous pussions nous apercevoir qu'ils étaient

déplacés.

Rossini, qui ne reste jamais court, répondait à nos critiques:

«Élisabeth est reine même en pardonnant. Dans un coeur si altier, le

pardon le plus généreux en apparence n'est encore qu'un acte de

politique. Quelle est la femme, même sans être reine, qui puisse

pardonner l'injure de se voir préférer une autre femme?»

Alors les vieux dilettanti se fâchaient: «Toute votre musique pèche par

l'absence du pathétique, disaient-ils; elle n'est que magnifique, comme

le talent de votre première chanteuse. Elle devait être profondément

tendre dans le rôle de Mathilde, et vous n'avez que le commencement du

terzetto

Pensa che sol per poco,

qui encore est plutôt simple comme un nocturne, que tendre comme un air

de passion; mais il repose l'âme de la magnificence de tout ce qui

l'entoure, et il doit au contraste les quatre cinquièmes du plaisir

qu'il nous fait. Avouez franchement que vous avez toujours sacrifié

l'expression et la situation dramatique aux broderies de la

Colbrand.»--_J'ai sacrifié au succès_, répondit Rossini avec une sorte

de fierté qui lui allait à merveille. L'aimable archevêque de T... vint

à son secours. A Rome, s'écria-t-il, Scipion, accusé devant le peuple,

dit pour toute réponse à ses ennemis: «Romains, il y a dix ans qu'à

pareil jour je détruisis Carthage; allons au Capitole rendre grâces aux

dieux immortels.»

Il est sûr que l'effet d'_Élisabeth_ fut prodigieux. Quoique fort

inférieur à _Otello_, par exemple, il y a dans cet opéra bien des choses

d'une fraîcheur délicieuse et entraînante.

Aujourd'hui, de sang-froid, j'y blâmerais l'emploi de deux ténors pour

les rôles de Norfolk et de Leicester. Rossini aurait répondu à ce

reproche: «J'avais ces deux ténors, et je n'avais pas de voix de basse

pour le rôle du traître Norfolk.» La vérité est qu'avant Rossini on ne

donnait jamais des rôles importants aux voix de basse dans l'opéra

séria. Ce maestro est le premier qui ait écrit, pour ces sortes de voix,

des parties difficiles dans les opéras de _mezzo carattere_, tels que

_la Cenerentola_, _la Gazza ladra_, _Torvaldo e Dorliska_, etc.; et

l'on peut dire que c'est sa musique qui a fait naître les Lablache, les

Zuchelli, les Galli, les Remorini, les Ambrosi.

[Illustration]

CHAPITRE XIV

OPÉRAS DE ROSSINI A NAPLES

Mademoiselle Colbrand chanta, dans une même année, l'_Élisabeth_ de

Rossini, la _Gabrielle de Vergy_ de Caraffa, _la Cora_ et la _Médée_ de

Mayer, et tout cela d'une manière sublime, et surtout avec une agilité

incroyable dans la voix. San-Carlo présentait alors un des plus beaux

spectacles que puisse désirer l'amateur le plus passionné et le plus

difficile; mademoiselle Colbrand était secondée par Davide le fils, et

par Nozzari, Garcia et Siboni. Mais ce beau moment dura peu; dès l'année

suivante, 1816, la voix de mademoiselle Colbrand faiblit, et ce fut déjà

une bonne fortune dont on se félicitait, que de lui entendre chanter un

air sans fautes. La seule crainte d'être toujours tout près d'une note

fausse empêchait le charme de naître; ainsi, même en musique, pour être

heureux, il ne faut pas en être réduit à examiner: voilà ce que les

Français ne veulent pas comprendre; leur manière de jouir des arts,

c'est de les juger.

On attendait les premières mesures de l'air de mademoiselle Colbrand;

voyait-on qu'elle eût pris son parti de chanter faux, on prenait aussi

le sien, et l'on faisait la conversation, ou l'on allait au café prendre

une glace. Au bout de quelques mois, le public, ennuyé de ces

promenades, avoua tout haut que la pauvre Colbrand avait vieilli, et

attendit qu'on l'en débarrassât. Comme on ne se pressait pas, il

murmura; ce fut alors que la fatale protection dont la Colbrand était

honorée parut dans tout ce qu'elle avait de dur pour un peuple qui se

voyait enlever à la fois son dernier plaisir et l'éternel sujet de ses

vanteries et de son orgueil envers les étrangers. Le public témoigna de

mille manières sa profonde impatience; toujours le pouvoir sans bornes

se fit sentir, et, comme une main de fer, arrêta tout court

l'indignation du peuple le plus bruyant de l'univers. Cet acte de

complaisance du roi pour son M. Barbaja, lui a plus aliéné de coeurs que

tous les actes de despotisme possibles exercés envers un peuple qui sera

peut-être digne de la liberté dans cent ans.

En 1820, pour procurer une vraie joie aux habitants de Naples, ce n'est

pas la constitution d'Espagne qu'il fallait leur donner, c'est

mademoiselle Colbrand qu'il fallait ôter.

Rossini n'avait garde d'entrer dans toutes les intrigues de Barbaja. On

vit bientôt que, par caractère, c'était l'homme le plus étranger à

l'intrigue, et surtout à l'esprit de suite qu'elle exige, mais, appelé

par M. Barbaja à Naples, lié d'amour avec mademoiselle Colbrand, il

était difficile que les Napolitains ne lui fissent pas sentir

quelquefois le contre-coup de leurs ennuis. Ainsi le public de Naples,

toujours séduit par le talent de Rossini, a toujours eu la meilleure

envie de le siffler. Lui, de son côté, ne pouvant plus compter sur la

voix de mademoiselle Colbrand, s'est jeté de plus en plus dans

l'harmonie allemande, et surtout s'est éloigné de plus en plus de la

_véritable expression dramatique_. Mademoiselle Colbrand le persécutait

sans cesse pour qu'il plaçât dans ses airs les agréments dont sa voix

avait l'habitude.

On voit par quel enchaînement de circonstances fatales le pauvre Rossini

a eu quelquefois les apparences de la pédanterie en musique. C'est un

grand poëte, et un poëte comique forcé à être _érudit_, et érudit sur

des choses tristes et sérieuses. Qu'on se figure Voltaire obligé, pour

vivre, à écrire l'histoire des juifs du ton de Bossuet.

Rossini a été quelquefois Allemand, mais c'est un Allemand aimable et

plein de feu[78].

Après l'_Élisabeth_, il courut à Rome, où il donna dans le même carnaval

(1816) _Torvaldo e Dorliska_ et le _Barbier_; il reparut à Naples et fit

jouer _la Gazetta_, petit opéra buffa, demi-succès, et ensuite _Otello_

au théâtre _del Fondo_. Après _Otello_ il alla à Rome pour _la

Cenerentola_, et fit son voyage de Milan pour _la Gazza ladra_. A peine

de retour à Naples, il donna l'_Armide_.

La vie de Rossini, tome I · 第 11 / 17 段