Tous les gens aisés de Como et des environs s'étaient cotisés pour

élever ce théâtre, dans lequel on chantait ce soir-là pour la première

fois, et qui est de l'architecture la plus belle et la plus simple. Un

énorme portique, soutenu par six grandes colonnes corinthiennes à

chapiteaux de bronze, forme un abri commode sous lequel les gens qui

viennent au théâtre peuvent descendre de voiture: ainsi est remplie la

condition d'_utilité_ nécessaire à la _beauté_ en architecture. Ce

portique est situé sur une jolie petite place, derrière la superbe

cathédrale d'ordre gothique mitigé. A la gauche de cette place s'élève

la colline couverte d'arbres qui, au midi, forme la barrière du lac de

Como. Nous trouvâmes que l'intérieur du théâtre répondait, par la

hardiesse et la simplicité de ses lignes, à la mâle beauté de la façade.

Tout cela avait été construit en trois ans par des particuliers, et dans

une ville de dix mille habitants, qui voit croître de l'herbe dans la

plupart de ses rues. Je me rappelai involontairement que depuis vingt

ans que je passe à Dijon, j'y vois toujours le théâtre avec ses murs

élevés à dix pieds au-dessus du sol. Il est vrai que Dijon a donné à la

France vingt hommes d'esprit célèbres par leurs écrits: Buffon, de

Brosses, Bossuet, Piron, Crébillon, etc.; mais puisque nous excellons

par l'esprit, ayons-en assez pour nous contenter de la supériorité dans

les lettres, et laissons le sceptre des arts à la belle Italie.

Un officier fort aimable et très-bel homme, M. M***, aide de camp du

général L., que nous rencontrâmes fort heureusement dans l'_atrio_ du

théâtre, et qui se trouva de la connaissance de ces dames, nous mit au

fait de tous ces petits détails que l'on a grande envie de savoir quand

on arrive dans un théâtre inconnu.

«La troupe que vous allez voir, nous dit-il, se compose d'une seule

famille. Des deux soeurs Mombelli; l'une, toujours habillée en homme au

théâtre, fait les rôles de _musico_, c'est _Marianne_; l'autre,

_Esther_, à une voix plus étendue, quoique peut-être moins parfaitement

suave, et remplit les rôles de _prima donna_. Dans _Demetrio e Polibio_,

que la députation des amateurs de Como a choisi pour l'ouverture de

leur théâtre, le vieux Mombelli, ténor autrefois célèbre, fait le rôle

du roi. Celui du chef des conjurés sera rempli par un bonhomme nommé

Olivieri, attaché depuis longtemps à madame Mombelli la mère, et qui,

pour être utile à la famille, remplit au théâtre les rôles d'_utilités_,

et, à la maison, est le cuisinier et le _maestro di casa_ de la famille.

Sans être jolies, les deux Mombelli ont des figures qui plaisent

généralement; mais elles sont d'une vertu sauvage. On suppose que leur

père, qui est un ambitieux (_un dirittone_), veut les marier.»

Mis ainsi au fait de la petite chronique du théâtre, nous vîmes enfin

commencer _Demetrio e Polibio_. Je n'ai, je crois, jamais senti plus

vivement que Rossini est un grand artiste. Nous étions transportés,

c'est le mot propre. Chaque nouveau morceau nous présentait les chants

les plus purs, les mélodies les plus suaves. Nous nous trouvâmes bientôt

comme perdus dans les détours d'un jardin délicieux, tel que celui de

Windsor, par exemple, et où chaque nouveau site vous semble le plus beau

de tous, jusqu'à ce que, réfléchissant un peu sur votre admiration, vous

vous apercevez que vous avez accordé à vingt choses différentes le titre

de la plus belle.

Quoi de plus suave et de plus tendre, mais de cette tendresse fille du

beau ciel d'Italie, qui ne renferme ni mélancolie ni malheur[64], et

qui est évidemment l'attendrissement d'une âme forte, quoi de plus

touchant que la cavatine du _musico_:

Pien di contento il seno?

La manière dont elle fut chantée par Marianne Mombelli, aujourd'hui

madame Lambertini, nous parut le chef-d'oeuvre du _canto liscio e

spianato_ (simple et pur, sans ornements ambitieux, le style de Virgile

comparé à la manière de madame de Staël, où chaque phrase est chargée, à

en couler à fond, de sensibilité et de philosophie). A cette distance de

temps, je ne puis me rappeler l'intrigue du libretto; ce dont je me

souviens comme d'une chose d'hier, c'est que, quand nous fûmes arrivés

au duetto entre le _soprano_ et le _basso_:

Mio figlio non sei,

Pur figlio ti chiamo,

nous cessâmes de louer la cavatine, et pensâmes que rien au monde ne

pouvait mieux peindre la tendresse passionnée et aimable d'un père pour

son fils. Nous nous disions: Voilà le style de _Tancrède_, mais cela est

supérieur pour l'expression.

Notre admiration, comme celle du public, ne trouva plus de manière

raisonnable de s'exprimer quand nous fûmes arrivés au quartetto:

Donami omai, Siveno.

Je ne crains pas de le dire, après un intervalle de neuf années, pendant

lesquelles, faute de mieux, j'ai entendu bien de la musique, ce

quartetto est un des chefs-d'oeuvre de Rossini. Rien au monde n'est

supérieur à ce morceau: quand Rossini n'aurait fait que ce seul

quartetto, Mozart et Cimarosa reconnaîtraient un égal. Il y a, par

exemple, une légèreté de touche (ce qu'en peinture on appelle _fait avec

rien_) que je n'ai jamais vue chez Mozart.

Je me souviens que l'impression fut telle, que non-seulement on fit

répéter ce morceau, mais que, suivant un antique usage, on allait le

faire recommencer une troisième fois, lorsqu'un ami de la famille

Mombelli vint au parterre dire aux _dilettanti_ que les jeunes Mombelli

n'avaient pas une santé très forte, et que si on voulait avoir encore

une fois le _quartetto_, on s'exposait à leur faire manquer les autres

morceaux de l'opéra. «Mais est-ce qu'il y a d'autres morceaux de cette

force?»--«Certainement, répondit l'ami; il y a le duetto de l'amant et

de sa maîtresse,

Questo cor ti giura amore,

et deux ou trois autres encore.» Cette raison fit son effet sur le

parterre de Como, la curiosité calma les transports de l'enthousiasme le

plus fou. On avait bien raison de nous annoncer le duetto

Questo cor ti giura amore;

il est impossible de peindre l'amour avec plus de grâce et moins de

tristesse.

Ce qui augmentait encore le charme de ces cantilènes sublimes, c'était

la grâce et la _modestie_ des accompagnements, si j'ose ainsi parler.

Ces chants étaient les premières fleurs de l'imagination de Rossini; ils

ont toute la fraîcheur du matin de la vie.

Plus tard, Rossini s'est avancé dans les sombres régions du Nord, où, à

côté d'un beau point de vue, se trouve _l'horreur_ d'un précipice

profond, et triste à contempler; et cette _horreur_ fait partie

intégrante de ce nouveau genre de _beau_[65].

Ce grand maître, en ayant recours aux contrastes pour faire effet, a

conquis l'admiration des coeurs peu sensibles, et des musiciens qui sont

savants à l'allemande. A l'exception de Mozart, tous les musiciens nés

hors de l'Italie, réunis en un congrès, ne parviendraient jamais à faire

un quartetto comme

Donami omai, Siveno.

[Illustration]

CHAPITRE X

IL TURCO IN ITALIA

L'automne de la même année 1814, Rossini fit pour la _Scala_, le _Turco

in Italia_: on demandait un pendant à l'_Italiana in Algeri_. Galli, qui

pendant plusieurs années avait rempli d'une manière admirable le rôle du

bey dans l'_Italiana_, fut chargé de représenter le jeune Turc qui,

poussé par la tempête, débarque en Italie et devient amoureux de la

première jolie femme que le hasard lui fait rencontrer. Malheureusement

cette jolie femme a, non-seulement un mari (don Geronio), mais encore un

amant (don Narciso), qui n'est nullement disposé à céder la place à un

Turc. Donna Fiorilla, la jeune femme, coquette et légère, est ravie de

plaire au bel étranger, et saisit avec empressement l'occasion de

tourmenter un peu son amant et de se moquer de son mari.

La cavatine de don Geronio est d'une gaieté parfaite:

Vado in traccia d'una zingara

Che mi sappia astrologar,

Che mi dica, in confidenza,

Se col tempo e la pazienza,

Il cervello di mia moglie

Potro giungere a sanar[66].

Cette charmante cavatine est tout à fait dans le goût de Cimarosa,

surtout la réponse que le pauvre don Geronio se fait à soi-même:

Ma la zingara ch'io bramo

È impossibile trovar.

Toutefois si les idées de cette cavatine sont de la famille de celles de

Cimarosa, le style dans lequel elles sont présentées est fort différent.

Le rôle de don Geronio est un de ceux qui ont fait la réputation du

célèbre bouffe Paccini. Je me rappelle que presque chaque soir il jouait

cette cavatine d'une manière différente: tantôt nous avions le mari

amoureux de sa femme et désespéré de ses folies; tantôt le mari

philosophe, qui se moque le premier des bizarreries de la moitié que le

ciel lui a donnée. A la quatrième ou cinquième représentation, Paccini

se permit une folie tellement éloignée de nos manières, que je crains

que le seul récit n'en déplaise. Il faut savoir que ce soir-là, la

société était fort occupée d'un pauvre époux qui était loin de prendre

avec philosophie les accidents de son état. On ne parlait, dans la

plupart des loges de la Scala, que des circonstances de son malheur,

qu'il venait d'apercevoir le jour même. Paccini, contrarié de voir que

personne ne faisait attention à l'opéra, se mit, au milieu de sa

cavatine, à imiter les gestes fort connus et le désespoir du mari

malheureux. Cette impertinence répréhensible eut un succès incroyable;

il y eut de la progression dans les plaisirs du public. D'abord,

quelques personnes seulement s'aperçurent qu'il y avait un grand rapport

entre le désespoir de Paccini et celui du duc de ***. Bientôt le public

tout entier reconnut les gestes et le mouchoir du pauvre duc, qu'il

tenait sans cesse à la main lorsqu'il parlait de sa femme, pour essuyer

les larmes du désespoir. Mais comment donner une idée de la joie

universelle, lorsque le duc malheureux lui-même arriva au spectacle, et

vint se placer en évidence dans la loge d'un de ses amis, fort peu

élevée au-dessus du parterre? Le public en masse se retourna pour mieux

jouir de sa présence. Non-seulement ce mari infortuné ne s'aperçut point

du grand effet qu'il produisait, mais encore le public reconnut bientôt

à ses gestes, et surtout aux mouvements piteux de son mouchoir, qu'il

contait son malheur aux personnes de la loge où il venait d'arriver, et

qu'il n'oubliait aucune des circonstances cruelles de la découverte

qu'il avait faite la nuit précédente.

Il faut savoir combien les grandes villes d'Italie sont petites villes,

sous le rapport de la chronique scandaleuse et des aventures d'amour,

pour pouvoir se figurer les accès de rire convulsif qui saisirent un

public vif et malin, à la vue de l'époux malheureux dans la loge, et de

Paccini sur la scène, qui, les yeux fixés sur lui en chantant sa

cavatine, copiait à l'instant ses moindres gestes et les exagérait d'une

manière grotesque. L'orchestre oubliait d'accompagner, la police

oubliait de faire cesser le scandale. Heureusement quelque personne sage

entra dans la loge et parvint non sans peine, à en extraire le duc

éploré.

La superbe voix de Galli se déploya avec beaucoup d'avantage dans le

salut que le Turc, à peine débarqué, adresse à la belle Italie:

Bell'Italia, al fin ti miro,

Vi saluto amiche sponde!

L'auteur du libretto avait ménagé une application pour Galli, chanteur

adoré à Milan, et qui paraissait pour la première fois, de retour de

Barcelone, où il était allé chanter pendant un an.

Les roulements de la voix de Galli, semblables à ceux du tonnerre,

firent retentir l'immense salle de la _Scala_; mais l'on trouva que

Rossini, qui était au piano, ne s'était nullement distingué dans ce

duetto. Le public le lui fit sentir en criant sans cesse _bravo Galli!_

et pas une seule fois _bravo maestro!_ car, aux premières

représentations d'un opéra, les applaudissements accordés au chanteur et

au maestro sont toujours parfaitement distincts. On sent bien qu'il

n'est pas question du poëte. Il faut être littérateur français pour

s'aviser de juger un opéra par le mérite des paroles.

Il me serait impossible de peindre d'une manière qui approche de la

réalité, l'enthousiasme du public, lorsqu'on arriva au charmant

quartetto[67]:

Siete Turco, non vi credo

Cento donne intorno avete,

Le comprate, le vendete

Quando spento è in voi l'ardor[68]

Je n'ai pu résister à la tentation de copier ces quatre vers, parce que

chaque phrase, chaque mot a une grâce nouvelle dans la délicieuse

musique de Rossini. Quand on l'a entendue, on ne se lasse pas de répéter

ces paroles, si jolies dans la bouche d'une jeune femme, à qui elles

servent de prétexte pour ne pas se laisser aimer, et qui brûle de voir

réfuter son prétexte.

La réponse du Turc est jolie comme un madrigal de Voltaire.

Rossini seul au monde pouvait faire cette musique, qui peint la

galanterie expirante et se changeant en amour. Lorsque les paroles de

Fiorilla ne sont encore que de la galanterie, l'accompagnement qui les

suit exprime déjà les premières craintes de l'amour. L'extrême fraîcheur

de cette cantilène sublime n'est altérée que pour esquisser les premiers

traits de la passion naissante.

Comment peindre la nuance délicieuse du reproche _le comprate, le

vendete_, répété plusieurs fois, et toujours avec un sentiment nouveau,

par la voix si fine et si juste de la charmante Luigina C***! Heureuse

Italie! ce n'est que là qu'on connaît l'amour.

Don Geronio, qui ne s'aperçoit que trop de la passion naissante de

Fiorilla, emploie les grands moyens:

Se tu più mormori

Solo una sillaba,

Un cimiterio

Qui si farà[69].

Ces paroles sembleront choquantes à Paris, elles sont en Italie un

modèle du style de libretto. Il y a un sens clair, passionné, comique,

dans l'expression, et surtout sans aucune finesse à la Marivaux. Le

temps que l'esprit mettrait à saisir cette finesse, à l'admirer, à

l'applaudir, serait perdu pour le plaisir musical, et, ce qui est bien

pis encore, en détournerait pour longtemps. Il faut _juger_ pour sentir

l'esprit; il faut oublier de juger pour avoir les illusions de la

musique: ce sont deux plaisirs que l'on doit se désabuser de jamais

goûter ensemble. Il faut être homme de lettres français[70] pour ne pas

revenir de cette erreur, sur la simple remarque que voici: la musique

répète sans cesse les mêmes mots, à chaque répétition elle donne à la

même parole un sens différent. Comment nos littérateurs estimables ne

comprennent-ils pas qu'une seule de ces répétitions tue le vers, la

mesure, le rythme, et qu'un mot spirituel, répété ou seulement

_prononcé lentement_, est souvent une sottise[71]?

Les vers d'un opéra n'existent que dans le libretto, et grâce à la

manière dont l'imprimeur dispose les mots dans la page. Les paroles que

l'oreille entend sont toujours de la prose dans les moments passionnés

où le chant succède au récitatif; et jamais un aveugle ne s'aviserait

d'y reconnaître des vers.

La fin du quartetto dont j'ai cité quelques mots sans esprit français

mais excellents pour la musique, offre une cantilène parfaite de comique

et de vérité dramatique:

Nel volto estatico

Di questo e quello,

paroles que les quatre personnages intéressés, donna Fiorilla, son

amant, son mari et le Turc, chantent ensemble.

A Milan, Paccini faisait le mari, Galli le Turc, Davide l'amant qui

prétend défendre ses droits contre un nouveau venu, et madame Festa

donna Fiorilla: l'ensemble était parfait.

Au second acte, le duetto si piquant,

D'un bel uso di Turchia

Forse avrai novella intesa,

dans lequel le jeune Turc propose tout simplement au mari de lui vendre

sa femme, est digne du charmant duetto du premier acte. Ces paroles

convenaient trop au tour d'esprit de Rossini pour qu'il ne leur donnât

pas un chant parfaitement dramatique. Il est impossible de réunir plus

de légèreté, plus de gaieté et plus de cette grâce brillante que

personne n'a su rendre comme le cygne de Pesaro. Ce duetto peut défier

hardiment tous les airs de Cimarosa et de Mozart: ces grands hommes ont

des choses d'un mérite égal, mais non pas supérieur. Ils n'ont rien fait

qui approche du ton de légèreté de cette cantilène. C'est comme les

arabesques de Raphaël aux loges du Vatican. Pour trouver un rival à

Rossini, il faudrait feuilleter les partitions de Paisiello.

Probablement le lecteur qui a entendu ce duetto à Paris se moque de mon

enthousiasme; je me hâte de lui faire observer qu'il faut que ce morceau

soit parfaitement chanté: il y faut absolument un Galli[72]. La grâce

disparaît tout à fait, pour peu que les chanteurs manquent de facilité

ou de hardiesse.

La scène du bal est un autre chef-d'oeuvre. Je ne sais si les gens graves

qui président à l'opéra bouffon ont osé en gratifier le public de Paris,

lorsqu'ils lui ont donné une édition corrigée du _Turco in Italia_.

Le quintetto

Oh! guardate che accidente,

Non conosco più mia moglie[73],

est peut-être ce que j'ai entendu de plus délicieux dans les opéras

bouffons de Rossini; c'est que la simplicité y lutte avec la force

d'expression. Mais il faut n'être pas tout à fait de sang-froid pour

goûter ce genre de musique, et l'on sait que rien n'est plus offensant

qu'une gaieté que l'on ne se sent pas disposé à partager; le personnage

triste se venge d'ordinaire par l'exclamation: plate bouffonnerie! ou

bien: farce digne des tréteaux!

On pense bien, sans que je le dise, que ce n'est pas parce qu'il était

trop gai que les Milanais firent un accueil froid au nouveau

chef-d'oeuvre de Rossini. L'orgueil national était blessé. Ils

prétendirent que Rossini s'était copié lui-même. On pouvait prendre

cette liberté pour les théâtres des petites villes; mais pour _la

Scala_, le premier théâtre du monde, répétaient avec emphase les bons

Milanais, il fallait se donner la peine de faire du neuf. Quatre ans

plus tard, _le Turco in Italia_ fut redonné à Milan et reçu avec

enthousiasme.

[Illustration]

CHAPITRE XI

ROSSINI VA A NAPLES

Vers 1814, la gloire de Rossini parvint jusqu'à Naples, qui s'étonna

qu'il pût y avoir au monde un grand compositeur qui ne fût pas

Napolitain. Le directeur des théâtres à Naples était un M. Barbaja de

Milan, garçon de café qui à force de jouer, et surtout de tailler au

pharaon, et de donner à jouer, s'est fait une fortune de plusieurs

millions. M. Barbaja, formé aux affaires à Milan, au milieu des

fournisseurs français, faisant et défaisant leur fortune tous les six

mois, à la suite de l'armée, ne manque pas d'un certain coup d'oeil. Il

vit sur-le-champ, à la manière dont la réputation de Rossini prenait

dans le monde, que ce jeune compositeur, bon ou mauvais, à tort ou à

raison, allait être l'homme du jour en musique; il prit la poste, et

vint le chercher à Bologne. Rossini, accoutumé à avoir affaire à de

pauvres diables d'_impresari_, toujours en état de banqueroute

flagrante, fut étonné de voir entrer chez lui un millionnaire qui,

probablement, trouverait au-dessous de sa dignité de lui escamoter vingt

sequins. Ce millionnaire lui offrit un engagement qui fut accepté

sur-le-champ. Plus tard à Naples, Rossini signa une _scrittura_ de

plusieurs années. Il s'engagea à composer, pour M. Barbaja, deux opéras

nouveaux tous les ans; il devait, de plus, arranger la musique de tous

les opéras que le Barbaja jugerait à propos de donner soit au grand

théâtre de _San-Carlo_ à Naples, soit au théâtre secondaire, nommé _del

Fondo_. Pour tout cela, Rossini avait douze mille francs par an, et un

intérêt dans les jeux tenus à ferme par M. Barbaja, intérêt qui a valu

au jeune compositeur quelque trente ou quarante louis chaque année.

La direction musicale de _San-Carlo_ et du théâtre _del Fondo_, dont

Rossini se chargea si légèrement, est une besogne immense, un travail de

manoeuvre, qui l'a obligé à transposer et à rajuster, selon la portée des

voix des cantatrices ou selon le crédit de leurs protecteurs, une

quantité de musique incroyable. Cela seul eût suffi pour flétrir un

talent mélancolique, tendre, tenant à un système nerveux en état

d'exaltation; Mozart en eût été éteint. Le caractère hardi et gai de

Rossini le met au-dessus de tous les obstacles comme de toutes les

critiques. Il ne voit jamais dans un ennemi, qu'une occasion nouvelle de

se moquer et de faire des farces, si l'on me permet pour un instant un

style au niveau de ce que je raconte.

Rossini se chargea de l'immense travail qui lui était dévolu, comme

Figaro, dans son Barbier, se charge des commissions qui lui pleuvent de

tous les côtés. Il s'en acquittait en riant, et surtout en se moquant de

tout le monde; ce qui lui a valu une foule d'ennemis, dont le plus

acharné, en 1823, est M. Barbaja, auquel il a joué le mauvais tour

d'épouser sa maîtresse. Cet engagement signé par Rossini, n'a fini qu'en

1822, et a eu l'influence la plus marquée sur son talent, sur son

bonheur, et sur l'économie de toute sa vie.

Toujours heureux, Rossini débuta à Naples, de la manière la plus

brillante, ce fut par _Elisabetta regina d'Inghilterra_, opera seria

(fin de 1815).

Mais pour comprendre les succès de notre jeune compositeur, et surtout

les inquiétudes dont il fut assiégé à son arrivée dans l'aimable

Parthénope, il faut remonter très haut.

Le personnage influent à Naples est grand chasseur, grand joueur de

ballon, cavalier infatigable, pêcheur intrépide; c'est un homme tout

physique; il n'a peut-être qu'un seul sentiment, qui tient probablement

encore à ses habitudes physiques, c'est l'amour des entreprises hardies.

Du reste, également privé de coeur pour le mal comme pour le bien, c'est

un être absolument sans aucune sensibilité morale d'aucune espèce, ainsi

qu'il convient au vrai chasseur. On l'a dit avare, c'est une

exagération; il abhorre de donner de l'argent de la main à la main, mais

signe tant qu'on veut des bons sur son trésorier.

Le roi Ferdinand avait langui neuf ans en Sicile, comme emprisonné au

milieu de gens qui lui parlaient parlement, finances, balance des

pouvoirs et autre fatras inintelligible et contrariant. Il arrive à

Naples, et voilà que l'une des plus belles choses de sa Naples chérie,

une de celles qui, de loin, lui faisaient le plus regretter son séjour,

le magnifique théâtre de _San-Carlo_, est anéanti en une nuit par le

feu. Ce coup fut, dit-on, plus sensible à ce prince, que la perte d'un

royaume ou celle de dix batailles. Au milieu de son désespoir, il se

présente un homme qui lui dit: «Sire, cet immense théâtre que la flamme

achève de dévorer, je vous le referai en neuf mois, et plus beau qu'il

n'était hier.» M. Barbaja a tenu parole. En entrant dans le nouveau

Saint-Charles (12 janvier 1817), le roi de Naples, pour la première fois

depuis douze ans, se sentit vraiment roi. A partir de ce moment, M.

Barbaja a été le premier homme du royaume. Ce premier homme du royaume,

directeur des théâtres, et entrepreneur des jeux, protégeait

mademoiselle Colbrand, sa première chanteuse, qui se moquait de lui

toute la journée, et par conséquent le menait parfaitement. Mademoiselle

Colbrand, aujourd'hui madame Rossini, a été de 1806 à 1815, une des

premières chanteuses de l'Europe. En 1815, elle a commencé à avoir

souvent la voix fatiguée; c'est ce que chez les chanteurs du second

ordre, on appelle vulgairement _chanter faux_. De 1816 à 1822,

mademoiselle Colbrand a ordinairement chanté au-dessus ou au-dessous du

ton, et a été ce qu'on appelle partout _exécrable_; mais c'est ce qu'il

ne fallait pas dire à Naples. Malgré ce petit inconvénient, mademoiselle

Colbrand n'est pas moins restée première chanteuse du théâtre de

_San-Carlo_, et a été constamment applaudie. Voilà, suivant moi, un des

triomphes les plus flatteurs pour le despotisme. S'il est un goût

dominant chez le peuple napolitain, le plus vif et le plus sensible de

l'univers, c'est sans contredit celui de la musique. Hé bien, durant

cinq petites années, de 1816 à 1821, ce peuple tout de feu a été vexé de

la manière la plus abominable dans le plus cher de ses plaisirs. M.

Barbaja était mené par sa maîtresse, qui protégeait Rossini; il payait,

autour du roi, _qui il fallait payer_ (c'est la phrase napolitaine); il

était aimé de ce prince, il a fallu supporter sa maîtresse.

La vie de Rossini, tome I · 第 10 / 17 段