Je crois qu'à Paris M. Berton, de l'Institut, a renouvelé cette

querelle[41]. Le fait est qu'on ne remarque nullement ces fautes en

entendant les opéras de Rossini. C'est comme si l'on faisait un crime à

Voltaire de ne pas employer les mêmes coupes de phrase et les mêmes

_tours_ que La Bruyère et Montesquieu. Le second de ces grands écrivains

disait: «Un membre de l'Académie française écrit comme on écrit, un

homme d'esprit écrit comme _il_ écrit.»

Il fallait un prétexte à l'envie d'une cinquantaine de compositeurs

_connus_, qui venaient de se voir anéantis en quelques mois par les

oeuvres d'un étourdi de vingt ans. Ces sortes de reproches, soutenus par

une _classe_, font toujours un certain effet et ils seront reproduits

tant qu'on applaudira Rossini. La discussion des _fautes d'orthographe_

occuperait quarante pages et ennuierait mortellement; je la supprime.

Le seul exposé technique des objections des pédants remplirait dix

feuillets. Le lecteur peut aller à Feydeau un jour où l'on donne

_Montano et Stéphanie_, et le lendemain venir au _Tancrède_. M. Berton

apparemment n'est pas tombé dans ces fautes de composition qu'il

reproche avec tant de hauteur à _M. Rossini_: eh bien! je prie le

lecteur de répondre la main sur la conscience; quelle est la différence

des deux ouvrages?

Il y a dans chaque ville d'Italie vingt croque-notes, qui pour un

sequin, se seraient chargés de corriger toutes les fautes de langue d'un

opéra de Rossini. J'ai ouï faire une autre objection: les pauvres

d'esprit, en lisant ses partitions, se scandalisent de _ce qu'il ne tire

pas un meilleur parti de ses idées_. C'est l'avare qui traite de fou

l'homme riche et heureux qui jette un louis à une petite paysanne en

échange d'un bouquet de roses. Il n'est pas donné à tout le monde de

comprendre les plaisirs de l'étourderie.

A Bologne, le pauvre Rossini eut un embarras plus sérieux que celui des

pédants: sa maîtresse de Milan, abandonnant son palais, son mari, ses

enfants, sa réputation, arriva un beau matin dans sa petite chambre

d'auberge plus que modeste. Le premier moment fut de la plus belle

tendresse; mais bientôt parut aussi la femme la plus célèbre et la plus

jolie de Bologne (la princesse C....). Rossini se moqua de toutes deux,

leur chanta un air bouffe, et les planta là; il n'est pas fort pour

l'amour-passion.

[Illustration]

CHAPITRE VI

L'IMPRESARIO ET SON THÉATRE

De Bologne, qui est le quartier général de la musique en Italie, Rossini

fut engagé pour toutes les villes où se trouve un théâtre. On faisait

partout aux _impresari_ la condition de faire écrire un opéra par

Rossini. On lui donnait en général mille francs par opéra, et il en

faisait quatre ou cinq tous les ans.

Voici le mécanisme des théâtres d'Italie: un entrepreneur (et c'est très

souvent le patricien le plus riche d'une petite ville; ce rôle donne de

la considération et des plaisirs, mais ordinairement il est ruineux), un

riche patricien, dis-je, prend l'entreprise du théâtre de la ville où il

brille; il forme une troupe, toujours composée de la _prima donna_, le

_tenore_[42], le _basso cantante_, le _basso buffo_, une seconde femme

et un troisième bouffe. L'_imprésario_ engage un maestro (compositeur),

qui lui fait un opéra nouveau, en ayant soin de calculer ses airs pour

la voix des sujets qui doivent les chanter. L'imprésario achète le poëme

(libretto); c'est une dépense de 60 ou 80 francs. L'auteur est quelque

malheureux abbé, parasite dans quelque maison riche du pays. Le rôle si

comique du parasite, si bien peint par Térence, est encore dans toute sa

gloire en Lombardie, où la plus petite ville a cinq ou six maisons de

cent mille livres de rente. L'imprésario, qui est le chef d'une de ces

maisons, remet le soin de toutes les affaires financières de son théâtre

à un régisseur, qui est d'ordinaire l'avocat archifripon qui lui sert

d'intendant; et lui, l'imprésario, devient amoureux de la prima donna:

le grand objet de curiosité dans la petite ville est de savoir s'il lui

donnera le bras en public.

La troupe, ainsi organisée, donne enfin sa première représentation,

après un mois d'intrigues burlesques et qui font la nouvelle du pays.

Cette _prima recita_ fait le plus grand événement public pour la petite

ville, et tel que je n'en trouve point à lui comparer à Paris. Huit à

dix mille personnes discutent pendant trois semaines les beautés et les

défauts de l'opéra avec toute la force d'attention qu'ils ont reçue du

ciel, et surtout avec toute la force de leurs poumons. Cette première

représentation, quand elle n'est pas interrompue par une esclandre, est

ordinairement suivie de vingt ou trente autres, après quoi la troupe se

disperse. Cela s'appelle en général une saison (una stagione). La

meilleure saison est celle du carnaval. Les chanteurs qui ne sont pas

engagés (scriturati) se tiennent communément à Bologne ou à Milan; là

ils ont des agents de théâtre qui s'occupent de les placer et de les

voler.

Après cette petite description des moeurs théâtrales, le lecteur se fera

tout de suite une idée de la vie singulière et sans analogue en France

que Rossini mena de 1810 à 1816. Il parcourut successivement toutes les

villes d'Italie, passant deux ou trois mois dans chacune. A son arrivée,

il était reçu, fêté, porté aux nues par les _dilettanti_ du pays; les

quinze ou vingt premiers jours se passaient à recevoir des dîners et à

hausser les épaules de la bêtise du libretto. Rossini, outre qu'il a

dans l'esprit un feu étonnant, a été élevé par sa première maîtresse (la

comtesse P*** de Pesaro), dans la lecture de l'Arioste, des comédies de

Machiavel, des _Fiabe_ de Gozzi, des poëmes de Buratti, et sent fort

bien les sottises d'un libretto. _Tu mi hai dato versi_, _ma non

situazioni_, lui ai-je entendu dire plusieurs fois au poëte crotté qui

se confond en excuses et deux heures après lui apporte un sonnet,

_umiliato alla gloria del più gran maestro d'Italia e del mondo_.

Après quinze ou vingt jours de cette vie dissipée, Rossini commence à

refuser les dîners et les soirées musicales, et il prétend s'occuper

sérieusement à étudier les voix de ses acteurs; il les fait chanter au

piano, et on le voit obligé de mutiler les plus belles idées du monde,

parce que le _tenore_ ne peut pas atteindre à la note dont sa pensée

avait besoin, ou parce que la _prima donna_ chante toujours faux dans le

passage de tel ton à tel autre. Quelquefois, dans toute la troupe, il

n'y a que le _basso_ qui puisse chanter.

Enfin, vingt jours avant la première représentation, Rossini,

connaissant bien les voix de ses chanteurs, se met à écrire. Il se lève

tard, compose au milieu de la conversation de ses nouveaux amis, qui,

quoi qu'il fasse, ne le quittent pas un instant de toute la journée. Il

va dîner avec eux à l'_Osteria_, et souvent souper; il rentre fort tard,

et ses amis le reconduisent jusqu'à sa porte en chantant à tue-tête de

la musique qu'il improvise, quelquefois un _miserere_, au grand scandale

des dévots du quartier. Il rentre enfin, et c'est à cette époque de la

journée, vers les trois heures du matin, que lui sont venues ses idées

les plus brillantes. Il les écrit à la hâte et sans piano, sur de petits

bouts de papier, et le lendemain il les arrange, les _instrumente_, pour

parler son langage, en causant avec ses amis. Figurez-vous un esprit

vif, ardent, que toutes choses frappent, qui tire parti de tout, qui ne

s'embarrasse de rien. Ainsi, dernièrement, composant son _Moïse_,

quelqu'un lui dit: «Vous faites chanter des Hébreux, les ferez-vous

naziller comme à la synagogue?» Cette idée le frappe, et sur-le-champ il

compose un choeur magnifique qui commence en effet par certaines

combinaisons de sons qui rappellent un peu la synagogue juive. Une seule

chose à ma connaissance peut paralyser ce génie brillant, toujours

créateur, toujours en action, c'est la présence d'un pédant qui vient

lui parler gloire et théorie et l'accabler de compliments savants. Alors

il prend de l'humeur et se permet des plaisanteries souvent plus

remarquables par leur énergie grotesque que par la mesure parfaite et

l'atticisme. En Italie, comme il n'y a point eu de cour dédaigneuse

s'amusant à épurer la langue, et que personne ne s'avise de songer à son

rang avant que de rire, le nombre des choses réputées grossières ou

ignobles est infiniment restreint; de là, la couleur particulière de la

poésie de Monti; cela est noble, cela est sublime, et cependant cela ne

rappelle nullement les scrupules et les timidités sottes d'un hôtel de

Rambouillet. C'est le contraire de M. l'abbé Delille; le mot _noble_ n'a

pas le même sens en Italie et en France.

Rossini dit un jour à un pédant, _monsignore_ de son métier, qui l'avait

relancé jusque dans sa petite chambre d'auberge et qui l'empêchait de se

lever: «_Ella mi vanta per mia gloria_, etc.» «Vous voulez bien me

parler de ma gloire: savez-vous, monseigneur, quel est mon véritable

titre à l'immortalité? c'est d'être le plus bel homme de mon siècle.

Canova m'a dit qu'il compte me prendre un jour pour modèle pour une

statue d'Achille.» A ces mots, il saute de son lit et paraît aux yeux du

monsignore (prélat romain) en costume d'Achille, ce qui est un grand

manque de respect en ce pays-là.

«Voyez-vous cette jambe, voyez-vous ce bras? continue-t-il: quand on est

fait de cette façon, je pense qu'on est sûr de l'immortalité...» Je

supprime la suite du discours; une fois lancé dans la mauvaise

plaisanterie, il s'exalte par le son de ses paroles et par le rire fou

que lui donnent ses propres idées; il improvise des sottises à

l'infini, il devient outrageant, et rien ne peut l'arrêter. Le

monsignore pédant en fut bientôt réduit à prendre la fuite.

Composer n'est rien, à ce que dit Rossini; l'ennuyeux, c'est de faire

répéter. C'est dans ce triste moment que le pauvre maestro endure le

supplice d'entendre défigurer, dans tous les tons de la voix humaine,

ses plus belles idées, ses cantilènes les plus brillantes ou les plus

suaves. Il y a de quoi se siffler soi-même, dit Rossini. Il sort triste

des répétitions, il est dégoûté de ce qu'il admirait la veille.

Mais ces séances, si pénibles pour le jeune compositeur, sont à mes yeux

le triomphe de la sensibilité italienne; c'est là que rassemblés autour

d'un mauvais piano écloppé, dans le taudis qu'on appelle le _ridotto_ du

théâtre de quelque petite ville, telle que Reggio ou Velletri, j'ai vu

huit ou dix pauvres diables d'acteurs répéter au bruit de la cuisine et

du tourne-broche du voisin; je les ai vus éprouver et rendre

admirablement les impressions les plus fugitives et les plus

entraînantes que puisse donner la musique; c'est là que l'homme du nord,

étonné, voit des ignorants, incapables de jouer une valse sur le piano,

ou de dire quelle est la différence d'un ton à un autre, chanter et

accompagner _par instinct_, et avec un _brio_ admirable, la musique la

plus singulière et la plus originale, que le maestro recompose et

arrange sous leurs yeux à mesure qu'ils la chantent. Ils font cent

fautes; mais en musique, toutes les fautes qui sont faites par excès de

verve sont bientôt pardonnées, comme en amour toutes les fautes qui

viennent de trop aimer. Au reste, ces séances qui m'ont charmé, moi

ignorant, auraient sans doute scandalisé M. Berton de l'Institut.

L'homme de bonne foi, étranger à l'Italie, reconnaît sur-le-champ que

rien n'est absurde comme de vouloir faire des compositeurs et des

chanteurs loin du Vésuve[43]. Dans ces pays du _beau_, l'enfant à la

mamelle entend chanter, et ce n'est pas précisément des airs comme

_Malbrouk_ ou _C'est l'amour, l'amour_. Sous un climat brûlant, sous une

tyrannie sans pitié, où parler est si dangereux, le désespoir ou le

bonheur s'expriment plus naturellement par un chant plaintif que par une

lettre. On ne parle que de musique; on n'ose avoir une opinion et la

discuter avec feu et franchise que sur la musique; on ne lit et l'on

n'écrit qu'une seule chose, ce sont des sonnets satiriques en dialecte

de pays[44] contre le gouverneur de la ville; et le gouverneur, à la

première occasion, fait coffrer comme carbonari tous les poëtes de

l'endroit. Ceci est à la lettre, sans exagération aucune, et j'écrirais

vingt noms si la prudence le permettait. Réciter le sonnet burlesque

contre le gouverneur ou le souverain, est beaucoup moins dangereux que

discuter un principe politique ou un trait d'histoire. L'abbé ou le Cav.

di M., qui fait le rôle d'espion, étant de la plus drôle d'ignorance,

s'il répète au chef de la police, d'ordinaire homme d'esprit et renégat

libéral, quelque raisonnement qui se tienne debout et qui ait

l'apparence du sens commun, à l'instant la preuve de la police est

faite, et il est clair que l'espion ne calomnie pas. Le préfet de police

vous fait appeler et vous dit gravement: Vous déclarez la guerre au

gouvernement de mon maître, vous vous permettez de parler, _pescano in

quel che dite_[45].

Réciter le sonnet satirique à la mode est au contraire un péché dont

tout le monde se rend coupable, et dont tout le monde peut être accusé

calomnieusement; cela ne passe pas la portée connue de l'espion.

Nous avons laissé Rossini faisant répéter son opéra à un mauvais piano,

dans le ridotto de quelque petit théâtre d'une ville du troisième

ordre, comme Pavie ou Imola. Si cette petite salle obscure est le

sanctuaire du génie musical et de l'enthousiasme des arts sans

forfanterie et sans nulle idée au monde de comédie; en revanche aussi,

toutes les prétentions et les disputes les plus grotesques de

l'amour-propre le plus incroyable et le plus naïf s'étalent à l'envi

autour de ce méchant piano. Quelquefois il y périt; on le brise à coups

de poing, et l'on finit par s'en jeter les morceaux à la tête. Je

conseille à tout voyageur en Italie, sensible aux arts, de se donner ce

spectacle. Cet intérieur de la troupe fait la conversation de toute la

ville, qui attend son plaisir ou son ennui, pendant le mois le plus

brillant de l'année, de la réussite ou de la chute de l'opéra nouveau.

Une petite ville, dans cet état d'ivresse, oublie l'existence du reste

du monde; c'est durant ces incertitudes que l'_imprésario_ joue un rôle

admirable pour son amour-propre, et qu'il est à la lettre le premier

homme du pays. J'ai vu des banquiers avares ne pas regretter d'avoir

acheté ce rôle flatteur par la perte de quinze cents louis. Le poëte

Sografi a fait un acte charmant sur les aventures et les prétentions

d'une troupe d'opéra. Il y a le rôle d'un ténor allemand qui n'entend

pas un mot d'italien, qui est à mourir de rire. Cela est digne de

Regnard ou de Shakspeare. La vérité est si _outrée_, c'est une si drôle

de chose que des chanteurs italiens disputant sur les intérêts de leur

gloire, enivrés qu'ils sont par les accents divins d'une musique

passionnée, que l'embarras du poëte a été de diminuer, d'affaiblir des

trois quarts et de ramener aux limites du vraisemblable, la vérité et la

nature, bien loin de les charger. La vérité la plus vraie eût paru comme

une caricature dépourvue de toute vraisemblance.

Marchesi (fameux soprano de Milan) ne voulait plus chanter, dans les

dernières années de sa carrière théâtrale, à moins qu'au commencement de

l'opéra sa première entrée n'eût lieu à cheval, ou du haut d'une

colline. Dans tous les cas, le bouquet de plumes blanches qui se

balançait sur son casque, devait avoir au moins six pieds de haut.

Crivelli, encore aujourd'hui, refuse de chanter son premier air, s'il

n'y trouve pas la parole _felice ognora_, sur laquelle il lui est

commode de faire des roulades.

Mais revenons à la ville d'Italie que nous avons laissée dans l'anxiété,

et l'on peut dire dans l'agitation qui précède le jour de la première

représentation de son opéra.

Cette soirée décisive arrive enfin. Le _maestro_ se place au piano; la

salle est aussi pleine qu'elle puisse l'être. On est accouru de vingt

milles à la ronde. Les curieux campent dans leurs calèches au milieu des

rues; toutes les auberges sont combles dès la veille; et l'on y est

d'une insolence rare. Toutes les occupations ont cessé. Au moment de la

représentation, la ville a l'air d'un désert. Toutes les passions,

toutes les incertitudes, toute la vie d'une population entière est

concentrée dans la salle.

L'ouverture commence: on entendrait voler une mouche. Elle finit, et là

éclate un vacarme épouvantable. Elle est portée aux nues, ou sifflée ou

plutôt hurlée sans miséricorde. Ce n'est plus, comme à Paris, des

vanités inquiètes, interrogeant de l'oeil la vanité du voisin[46]; ce

sont des énergumènes cherchant, à force de hurlements, de trépignements,

de coups de cannes contre le dossier des banquettes, à faire triompher

leur manière de sentir, et surtout voulant prouver qu'elle est la _seule

bonne_; car il n'y a rien au monde d'intolérant comme l'homme sensible.

Dès que vous voyez dans les arts un homme modéré et raisonnable,

parlez-lui bien vite d'économie politique ou d'histoire, il sera

magistrat distingué, bon médecin, bon mari, excellent académicien, tout

ce que vous voudrez enfin, excepté un homme fait pour sentir la musique

ou la peinture.

A chaque air de l'opéra nouveau, après un silence parfait, recommence le

vacarme épouvantable: le mugissement d'une mer en courroux ne vous en

donnerait qu'une idée peu exacte.

On entend juger distinctement le chanteur et le compositeur. On crie:

_bravo Davide, brava Pisaroni_; ou bien toute la salle retentit des

cris: _bravo maestro!_ Rossini se lève de sa place au piano, sa belle

figure prend l'expression de la gravité, chose rare chez lui; il fait

trois saluts, est couvert d'applaudissements, assourdi de cris

singuliers; on lui crie des phrases entières de louanges: ensuite l'on

passe à un autre morceau.

Rossini paraît au piano durant les trois premières représentations de

son opéra nouveau; après quoi, il reçoit ses soixante-dix sequins (huit

cents francs), prend part à un grand dîner d'adieu qui lui est donné par

ses nouveaux amis, c'est-à-dire par toute la ville, et part en voiturin,

avec un porte-manteau beaucoup plus rempli de papiers de musique que

d'effets, pour aller recommencer le même rôle, à quarante milles de là,

dans une ville voisine. Ordinairement, il écrit à sa mère le soir de la

première représentation, et lui envoie, pour elle et pour son vieux

père, les deux tiers de la petite somme qu'il a reçue. Il part avec huit

ou dix sequins, mais le plus gai des hommes, et, chemin faisant, ne

manque pas de mystifier quelque sot si le hasard lui fait la grâce de

lui en envoyer. Une fois, comme il se rendait en voiturin d'Ancône à

Reggio, il se donna pour un maître de musique ennemi mortel de Rossini,

et passa tout le temps du voyage à faire chanter de la musique

exécrable, qu'il composait à l'instant, sur les paroles connues de ses

airs les plus célèbres, musique qu'il faisait bafouer comme étant celle

des prétendus chefs d'oeuvre de cet animal nommé Rossini, que les gens de

mauvais goût avaient la sottise de porter aux nues. Il n'y a nulle

fatuité à lui de mettre ainsi le discours sur la musique; en Italie

c'est la conversation la plus à la mode; et après un mot sur Napoléon,

c'est toujours le propos auquel on revient.

[Illustration]

CHAPITRE VII

GUERRE DE L'HARMONIE CONTRE LA MÉLODIE

Je demande la permission de placer ici une digression qui abrégera

beaucoup les discussions auxquelles nous allons être conduits par la vie

orageuse que Rossini va mener, et par les succès disputés qui formèrent

son lot aussitôt que les pédants l'eurent honoré de leur haine, et que

tous les compositeurs quelconques, grands et petits, se furent ligués

contre lui.

L'envie une fois réveillée à Bologne contre Rossini, ne lui permit plus

d'obtenir les succès faciles de sa première jeunesse.

Rossini se moque des pédants; mais s'il eut toujours assez de mépris

pour les individus, l'espèce tout entière ne laissa pas que d'avoir

beaucoup d'influence sur ses ouvrages, et une influence fatale.

Pour éclaircir l'idée, assez obscure, que les littérateurs de toutes les

nations se sont faite du mot _goût_, on en est souvent revenu à la

signification simple de ce mot. Les plaisirs du goût, dans le sens

propre, sont ceux que sent un enfant auquel sa mère vient de donner une

belle pêche.

Je m'empare, au profit de l'art musical, de ce joli enfant, si joyeux en

ouvrant sa belle pêche: le goût des sucreries et des saveurs douces

disparaîtra bientôt chez lui; je le vois, à peine arrivé à seize ans,

s'abreuver de bière avec délices, et cependant cette liqueur est d'un

goût assez âpre, et qui offense d'abord, mais elle a beaucoup de

piquant. Les sucreries sembleraient fades à ce jeune écolier que je vois

demander de la bière avec tant d'empressement, en quittant une partie de

barres.

Quelques années plus tard, ce n'est plus seulement la bière qui lui

plaît; l'éloignement qu'il éprouve pour ce qu'il appelle les saveurs

insipides, lui fait demander un mets allemand, le _saur-craut_; ce mot

baroque veut dire _choux aigre_. Il y a loin de là à la pêche, dont le

parfum délicieux faisait son bonheur à trois ans. Pour terminer ma

comparaison par des noms plus nobles, je rappellerai que le grand

Frédéric, l'ami de Voltaire, parvenu à un âge avancé, avait un tel goût

pour la cuisine fortement assaisonnée et les épices, que l'honneur de

dîner à la table du roi était devenu une corvée pour les jeunes

officiers français que la mode faisait courir aux revues de Potsdam.

A mesure que l'homme vieillit, il perd le goût des fruits et des

sucreries, qui charmaient son enfance, et contracte celui des choses

piquantes et fortes. Boire de l'eau-de-vie serait un supplice pour un

marmot de six ans, s'il n'était pas tout fier de faire usage du verre de

papa.

Cette soif toujours croissante pour les aliments d'un goût piquant, cet

éloignement pour ceux qui n'ont qu'une saveur douce et suave, voilà

l'image, peut-être un peu trop vulgaire, mais d'ailleurs fort exacte,

des révolutions de la musique de l'an 1730 à l'année 1823. Je compare la

mélodie simple et charmante pour l'oreille, aux fruits parfumés et doux

qui font tant de plaisir dans l'enfance. L'harmonie, au contraire,

représente les mets piquants, âpres, fortement assaisonnés, dont le goût

blasé éprouve le besoin en avançant dans la vie. C'est vers l'an 1730

que les Leo[47], les Vinci[48], les Pergolèse[49], inventèrent, à

Naples, les chants les plus doux, les mélodies les plus suaves, les

cantilènes les plus voluptueuses dont il ait été donné à l'oreille

humaine d'avoir la jouissance.

Je supprime les détails historiques, qui, en arrêtant l'attention,

diminueraient la clarté du point de vue général que je veux faire

remarquer au lecteur.

De 1730 à 1823, le peuple musical, semblable à un jeune enfant qui

devient un brillant jeune homme, et ensuite un vieillard un peu blasé,

s'est toujours éloigné du genre doux et suave, pour courir au genre

piquant et fort. On pourrait dire qu'il a laissé les pêches et leur

délicieux parfum pour demander du _saur-craut_, des sauces épicées et du

kirsch waser, aux grands compositeurs chargés de ses plaisirs, et qu'il

paie avec de la gloire. Toutes ces comparaisons ne sont pas bien nobles,

je l'avoue, mais elles me semblent claires.

Cette révolution, qui occupe un intervalle de quatre-vingt-dix ans dans

les annales de l'esprit humain, a eu des périodes différentes et

successives. Où s'arrêtera-t-elle? Je l'ignore: tout ce que je sais,

c'est qu'à chaque période (et chacune d'elles a duré douze ou quinze

ans, à peu près le temps qu'un grand compositeur est à la mode) à

chaque période, dis-je, on a cru être arrivé au terme de la révolution.

Moi-même, je suis probablement aussi dupe de mes sensations, qu'aucun de

mes devanciers, en proclamant que la _perfection_ de l'union de la

mélodie antique avec l'harmonie moderne, c'est le style de _Tancrède_.

Je suis la dupe d'un magicien qui a donné les plaisirs les plus vifs à

ma première jeunesse, et, par contre-coup, je suis injuste envers la

_Gazza ladra_ et _Otello_, qui me présentent des sensations moins

douces, moins enchanteresses, mais plus piquantes et peut-être plus

fortes.

Je prie le lecteur d'avoir cette profession de foi sous les yeux, toutes

les fois que je me sers des mots _délicieux_, _sublime_, _parfait_. Dans

les moments de froide philosophie et de respect pour les gens secs, je

sens bien tout le ridicule dont ces mots sont susceptibles, mais je les

emploie pour abréger.

La vie de Rossini, tome I · 第 8 / 17 段