La scène de la prestation du serment est peut-être encore supérieure; on

l'a supprimée à Paris, et pourquoi? Est-ce envie? est-ce pour cette

autre bonne raison qu'un des chefs de Louvois disait naguère à quelques

dilettanti:

«Enfin, Messieurs, notre théâtre n'est pas un théâtre du boulevard pour

y faire des bouffonneries.»

J'abandonne la discussion de ce mystère qui est de peu d'importance;

tant pis pour les bonnes gens qui ne savent pas se faire donner du

plaisir pour leur argent. Ils n'en font pas moins chaque soir des

phrases admirables sur l'excellence et la supériorité du théâtre qui a

l'honneur de leur ouvrir ses portes. _Il n'y a rien de comparable à ceci

dans toute l'Italie_, se disent-ils entre eux. Pourquoi troubler leur

joie? elle est si innocente! Je me trouvai une fois dans ma vie

vis-à-vis de quelques grappes d'un petit raisin vert et assez aigrelet

qu'on nous apportait au dessert dans un château près d'Edimbourg. A quoi

bon en médire? N'aurait-il pas été méchant d'attrister le riche amateur

qui faisait venir ce raisin, à grands frais, dans des serres chaudes

immenses? Ce brave homme n'avait jamais vu de chasselas de

Fontainebleau, et il aurait eu bien plus d'esprit qu'il n'appartient à

un millionnaire possesseur de serres chaudes, s'il eût pu comprendre

qu'absolument parlant, dans le pays où le raisin croît en plein air, il

peut être supérieur à celui qu'il cultive à si grands frais. Si j'eusse

pris la parole, j'aurais joué le rôle ridicule d'un jardinier qui

apporte de bien loin une nouvelle méthode de culture; il propose sa

méthode, et il n'y a que lui pour jurer de son excellence.

La bonhomie du public de Louvois, qui n'a pas le courage de se faire

donner complètes les pièces de Rossini, est d'autant plus exemplaire

qu'il doit y avoir quelque part un article de règlement qui défend de

rien supprimer dans les ouvrages représentés sur les théâtres royaux.

Peut-être aussi que, tout règlement à part, un homme tel que Rossini, à

qui l'on daigne accorder quelque talent, aurait droit à ce qu'on voulût

bien ne pas mutiler ses oeuvres, et les entendre au moins une fois telles

qu'il les a faites. Mais que deviendrait la place d'arrangeur et ses

privilèges? Laissons ce bon public se féliciter de sa politesse, et se

faire un sujet de vanité du droit de siffler, dont il s'est tout

doucement laissé priver; en revanche, il n'use pas mal de celui

d'applaudir. J'ai vu hier (juin 1823) quatre actrices françaises chanter

à la fois dans l'opéra italien des _Nozze di Figaro_. Quel triomphe

flatteur pour l'_honneur national_! Il a beaucoup applaudi; il avait

entre autres plaisirs celui de la variété: chacune de ces demoiselles

chantait aigre à sa manière; mais voilà ce que les journaux libéraux

n'oseront pas dire, de peur de hasarder leur popularité.

Le génie, dans _l'Italiana in Algeri_, finit avec le magnifique terzetto

qu'on a trouvé trop gai pour Paris. L'air de la fin est à la fois un

tour de force en faveur de madame Marcolini; où trouver une _prima

donna_ d'une poitrine assez robuste pour chanter un grand air à roulades

à la fin d'une pièce aussi fatigante? Voilà de ces choses qui

embarrassent en Italie, et empêchent quelquefois de donner _l'Italiana_;

à Louvois, jamais de difficultés semblables; mademoiselle Naldi a chanté

cet air-là comme tous les autres.

Cet air est en même temps un monument historique. Quoi! un monument

historique dans le final d'un opéra buffa?--Hélas! oui, Messieurs, cela

est peut-être contre les règles, mais cela n'en a pas moins l'audace

d'être.

Pensa alla patria, e intrepido

Il tuo dover adempi;

Vedi per tutta Italia

Rinascere gli esempi

Di ardire e di valor[33].

Napoléon venait de recréer le patriotisme, banni d'Italie, sous peine de

vingt ans de cachot, depuis la prise de Florence par les Médicis en

1530. Rossini sut lire dans l'âme de ses auditeurs, et donner à leur

imagination un plaisir dont elle sentait le besoin. Mais, attentif à ne

pas leur demander longtemps le même genre de rêveries, à peine leur

a-t-il inspiré les sentiments les plus nobles par la belle mélodie

Intrepido

Il tuo dover adempi,

qu'il songe à les délasser par

Sciocco tu ridi ancora.

Ici la bassesse d'un certain parti qui protestait contre la renaissance

des sentiments généreux et profonds en Italie, fut flétrie par le chant.

Vanne mi fai dispetto,

toujours couvert d'applaudissements aux premières représentations.

Rivedrem le patrie arene

est doux et tendre. L'amour de la patrie prend ici les accents de

l'autre amour.

Ce sont là les derniers accents de ce charmant opéra. Partout ailleurs

qu'à Paris, où je crois qu'il y a eu _haute trahison_, ce chef-d'oeuvre

n'a jamais ennuyé. Figurez-vous _Andromaque_ donnée aux _Français_, et

l'aimable Monrose remplissant le rôle d'Oreste; c'est à peu près

l'équivalent de mademoiselle Naldi jouant la folle Isabelle. Cette jolie

personne doit se réserver pour les rôles d'Aménaïde ou de Juliette, dans

lesquels elle peut être assurée de plaire à nos oreilles autant qu'à nos

yeux.

Voilà, me direz-vous, des raisonnements bien longs et surtout bien

sérieux sur un jeu d'enfant, sur un opéra buffa.--Je conviens de tout,

et de la futilité du sujet, et de la longueur de la dissertation.

Croyez-vous que si des enfants voulaient vous expliquer l'art de faire

des châteaux de cartes qui puissent s'élever jusqu'au second étage sans

qu'un souffle les renverse, il ne leur faudrait pas un certain temps

pour vous exposer leurs idées, et que surtout ils ne mettraient pas un

grand sérieux à une chose si intéressante pour eux? Voyez en moi l'un de

ces enfants. Certainement vous n'acquerrez pas des idées bien nettes ou

bien utiles en parlant musique; mais si le ciel vous a donné un coeur,

vous acquerrez des plaisirs.

[Illustration]

CHAPITRE IV

LA PIETRA DEL PARAGONE

Il me semble que c'est madame Marcolini qui fit engager

(_scritturare_)[34] Rossini à Milan pour l'automne de 1812. Il fit, pour

_la Scala_, la _Pietra del Paragone_. Il avait vingt et un ans. Il eut

le bonheur d'être chanté par la Marcolini, et par Galli, Bonoldi, et

Parlamagni, à la fleur de leur talent, et qui tous eurent un succès fou.

La bonté du public s'étendit jusqu'au pauvre _Vasoli_, ancien grenadier

de l'armée d'Égypte, presque aveugle, et chanteur du troisième ordre,

qui se fit une réputation dans l'air du _Missipipi_.

La _Pietra del Paragone_ est, suivant moi, le chef-d'oeuvre de Rossini

dans le genre bouffe. Je prie le lecteur de ne pas s'effrayer à cette

phrase admirative; je me garderai bien de hasarder une analyse comme

celle de l'_Italiana in Algeri_: la _Pietra del Paragone_ n'est pas

connue à Paris; des gens d'esprit ont eu de bonnes raisons pour ne la

faire paraître que mutilée; elle a manqué son effet, et pour toujours.

Le _libretto_ est fort bien; ce sont encore des situations fortes qui se

succèdent avec une rapidité charmante, elles sont expliquées fort

clairement, en peu de mots, et très souvent ces mots sont comiques. Ces

situations, quoique vives et faisant un appel direct et puissant aux

passions et aux goûts habituels de chaque personnage, ne s'écartent

point de la vie réelle et des habitudes sociales de cette heureuse

Italie, si fortunée par son coeur, si malheureuse par ses petits tyrans.

Le chef-d'oeuvre du talent, en un tel pays, c'est que ces situations

_fortes_, bien loin de montrer la vie sous un point de vue triste et qui

n'a qu'un vernis de gaieté, comme l'_Intérieur d'un bureau_ ou le

_Solliciteur_[35], dont les héros me font pitié à la seconde fois que je

les vois, ne réveillent pas même une seule idée sombre; mais c'est en

vain que l'on chercherait dans un _libretto_ italien, ces mots

spirituels qui étincellent dans les pièces du Gymnase, et font tant de

plaisir à la première représentation et même à la seconde.

Cet opéra s'appelle _la Pierre de touche_, parce qu'il s'agit d'un jeune

homme, le comte Asdrubal, qui vient d'hériter d'une fortune

considérable, et qui tente une épreuve, qui _essaie_ comme avec une

_pierre de touche_ le coeur des amis et même des maîtresses qui lui sont

arrivés en même temps que la fortune. Un homme vulgaire serait heureux

du concert de flatteries et d'égards qui environne le comte Asdrubal;

tout lui rit excepté son propre coeur: il aime la marquise Clarice, jeune

veuve qui, avec une trentaine d'autres amis, est venue passer le temps

de la _villegiatura_ dans son palais, situé au milieu de la forêt de

Viterbe, dans le voisinage de Rome; mais peut-être Clarice n'aime en lui

que sa brillante fortune et son grand état de maison.

Tous les voyageurs se rappelleront la forêt de Viterbe et ses aspects

délicieux. C'est de là que Claude Lorrain et Guaspre Poussin ont tiré

tant de beaux paysages. Ces sites charmants sont tout à fait d'accord

avec les passions qui agitent les habitants du château. Le comte

Asdrubal a un ami intime, jeune poëte sans vanité académique, sans

affectation, mais non pas sans amour. Joconde, c'est le nom du jeune

enthousiaste, aime aussi la marquise Clarice. Il soupçonne qu'on lui

préfère Asdrubal. Clarice, de son côté, pense que si elle laisse

paraître sa passion pour Asdrubal, il pourra croire, même en acceptant

sa main, qu'elle a été bien aise de partager une grande fortune et une

belle existence dans le monde.

Parmi la foule de parasites et de flatteurs de toutes les espèces qui

abondent au château du comte, le poëte a placé sur le premier plan _don

Marforio_, le journaliste du pays. En France, ce sont les premiers

hommes de la nation[36] qui se chargent du soin de nous parler tous les

matins; c'est tout le contraire en Italie. Ce _don Marforio_, intrigant,

poltron, _vantard_, méchant, mais non pas sot, se charge du soin de nous

faire rire, de concert avec un _don Pacuvio_, nouvelliste acharné, qui a

toujours un secret d'importance à confier à tout le monde. Ce ridicule

presque impossible en France à cause de la demi-liberté de la presse

dont nous jouissons, se trouve à chaque pas en Italie, où les gazettes

sont archicensurées et où les gouvernements ne se font pas faute faire

jeter en prison douze ou quinze indiscrets qui ont redit une nouvelle

dans un café, et ne les lâchent que lorsque chacun a confessé de qui il

tient la nouvelle fatale, et qui souvent est un conte à dormir debout.

Don Pacuvio et don Marforio, le nouvelliste et le journaliste de Rome,

ont pour faire la conversation avec eux dans le château d'Asdrubal, deux

jeunes parentes du comte, qui ne seraient pas fâchées de l'épouser.

Elles emploient pour y parvenir tous les petits moyens d'usage en

pareille occurrence, et don Marforio est leur conseiller intime.

Au lever de la toile, tous ces caractères sont mis en jeu d'une manière

aussi vive que pittoresque par un choeur superbe; _don Pacuvio_, le

nouvelliste assommant, veut absolument communiquer une nouvelle de la

dernière importance aux amis du comte, et même aux deux jeunes femmes

qui prétendent à sa main. Le nouvelliste est fort mal reçu et finit par

mettre tout le monde en fuite; il poursuit ses victimes.

Joconde, le jeune poète passionné, et don Marforio, le journaliste,

paraissent et chantent ensemble un duo littéraire, et qui, comme on le

pense bien, n'en est pas moins vif pour cela. «J'anéantis mille poëtes

par un seul coup de mon journal», dit le folliculaire:

Mille vati al suolo io stendo

Con un colpo di giornale.

«Faites-moi la cour et vous aurez de la gloire.--Je la mépriserais à ce

prix! s'écrie le jeune poëte. Que peut-il y avoir de commun entre un

journal et moi?» Ce _duetto_ est extrêmement piquant, et il fallait

Rossini pour le faire. On y admire de la légèreté, du feu, de l'esprit

et une absence totale de passion. Le malin journaliste, trouvant Joconde

inattaquable par la vanité, le quitte en lui lançant un mot piquant sur

son amour malheureux pour Clarice: «Il y a bien de la grandeur d'âme,

lui dit-il, mais il y a rarement du succès à lutter contre des millions,

avec un coeur bien épris pour tout avantage.» Cette triste vérité navre

le jeune poëte; ils sortent tous les deux, et cette aimable Clarice,

dont on a tant parlé, paraît enfin; elle chante la cavatine

Eco pietosa tu sei la sola,

aussi célèbre en Italie que l'air de _Tancrède_, mais que les prudents

directeurs de notre Opéra-Buffa ont eu l'esprit de supprimer.

On sent combien il est dans les moyens de la musique de peindre un

amour sans espoir, et avec lequel les scènes précédentes nous ont fait

faire une connaissance intime. Il s'agit d'un amour non plus contrarié

par l'obstacle vulgaire d'un père ou d'un tuteur, mais par la crainte,

bien autrement cruelle, de paraître aux yeux de ce qu'on aime n'avoir

qu'une âme vile et commune. Les connaisseurs trouvent que cette

différence est immense.

Eco pietosa (dit Clarice) tu sei la sola

Che mi consola nel mio dolor[37].

En effet, où trouver une confidente dans la situation de Clarice? il

n'en est plus pour les âmes un peu élevées. Toutes les amies possibles

auraient dit à Clarice: Épousez, épousez bien vite, n'importe par quel

moyen, et vous serez aimée ensuite si vous pouvez.

Pendant que Clarice chante, le comte, qui se trouve dans un bosquet

voisin, s'avise de faire l'écho; c'est une idée folle et hors de son

système à laquelle il n'a pas la force de résister. Quand Clarice dit:

Quel dirmi, o dio, non t'amo,

le comte répond _amo_. Voilà une nuance que Rossini n'avait pas dans

l'air de _Tancrède_; qu'on juge de l'effet qu'une situation aussi bien

faite pour l'opéra et les douces illusions de la musique aurait produit

à Paris! C'est bien là ce qu'ont senti nos _directeurs_ prudents.

Clarice a un instant de bonheur, mais l'aveu de la tendresse du comte

n'a été que passager; elle le rencontre un moment après, il est aussi

gai, aussi aimable, mais aussi froidement poli que jamais. Il médite sa

grande épreuve; on le voit donner les dernières instructions à

l'intendant qui doit le seconder. Il s'est aperçu de l'amour malheureux

de Joconde pour Clarice, et il est bien aise de voir par lui-même

comment ira en son absence le malheur de son ami. Le comte disparaît

enfin pour revenir bientôt après déguisé en Turc. Le Turc a fait

présenter par huissier à l'intendant une lettre de change en très-bonne

forme, signée par le père du comte Asdrubal, et dont le montant, deux

millions, absorbera la plus grande partie de la fortune du comte.

L'intendant ne manque pas de reconnaître véritable et valable la

signature du père de son maître, et tout le monde croit celui-ci ruiné.

Il paraît enfui sous son costume de Turc et vient commencer le plus beau

_finale_ bouffe que Rossini ait jamais écrit.

_Sigillara_ est le mot barbare et à moitié italien avec lequel Galli,

déguisé en Turc, répond à toutes les objections qu'on peut lui faire. Il

veut mettre les scellés partout. Ce mot baroque, sans cesse répété par

le Turc, et dans tous les tons, puisqu'il fait sa réponse à tout ce

qu'on peut lui dire, fit une telle impression a Milan, sur ce peuple né

pour le _beau_, qu'il fit changer le nom de la pièce. Si vous parlez de

la _Pietra del paragone_ en Lombardie, personne ne vous entend; il faut

dire _il Sigillara_.

C'est ce _finale_ qu'on a supprimé à Paris.

La réplique du Turc au journaliste, qui veut s'opposer à ce que les

huissiers mettent les scellés sur sa chambre et ses papiers, est célèbre

en Italie par le rire inextinguible qu'elle fit naître dans le temps.

D. Marforio.--Mi far critica giornale

Che aver fama in ogni loco.

Il Turco.--Ti lasciar al men per poco

Il bon senso a respirar[38].

L'effet du final _Sigillara_ fut délicieux pour le public; cet opéra

créa à _la Scala_ une époque d'enthousiasme et de joie; on accourait en

foule à Milan de Parme, de Plaisance, de Bergame, de Brescia et de

toutes les villes à vingt lieues à la ronde. Rossini fut le premier

personnage du pays; on s'empressait pour le voir. L'amour se chargea de

le récompenser. A la vue de tant de gloire, la plus jolie peut-être des

jolies femmes de la Lombardie, jusque-là fidèle à tous ses devoirs, et

qu'on citait en exemple aux jeunes femmes, oublia ce qu'elle devait à sa

gloire, à son palais, à son mari, et enleva publiquement Rossini à la

Marcolini. Rossini fit de sa jeune maîtresse la première musicienne

peut-être de l'Italie; c'est à côté d'elle, sur son piano, et à sa

maison de campagne de B***, qu'il a composé la plupart des airs et des

_cantilènes_ qui, plus tard, ont fait le succès de ses trente

chefs-d'oeuvre.

Tout respirait alors le bonheur en Lombardie, Milan, capitale brillante

d'un nouveau royaume, où le _taux_ de la sottise exigée par le roi était

moins élevé que dans tous les États voisins, réunissait tous les genres

d'activité, tous les moyens de faire fortune et d'avoir des plaisirs;

or, pour un pays comme pour un individu, ce n'est pas tant d'être riche

qui fait le bonheur, c'est de le devenir. Les moeurs nouvelles de Milan

avaient une vigueur inconnue depuis le moyen âge[39], et cependant nulle

affectation, nulle pruderie, nul enthousiasme aveugle pour Napoléon; on

ne lui donnait de la flatterie basse qu'autant qu'il la payait bien et

argent comptant.

Ce bonheur de la Lombardie, en 1813, était d'autant plus touchant qu'il

allait finir. Je ne sais quel vague pressentiment faisait déjà prêter

l'oreille aux coups du canon qu'on entendait dans le nord. Pendant le

succès fou de la _Pietra del paragone_ nos armées fuyaient sur le

_Borysthène_ et le d..... _u....._ s'avançait à grands pas.

Quelle que soit l'indifférence habituelle et peut-être un peu jouée de

Rossini, il ne peut s'empêcher quelquefois de parler avec l'accent de

l'enthousiasme, si rare chez lui, de cette belle époque de sa jeunesse

où il fut heureux en même temps que tout un peuple qui, après trois

cents ans d'éteignoir, s'élançait au bonheur.

Le second acte de la _Pietra del paragone_ s'ouvre par un _quartetto_

unique dans les oeuvres de Rossini; il exprime parfaitement le ton et le

charme d'une conversation aimable entre gens qui ont des sentiments

vifs, mais qui cependant ne se livrent pas actuellement au bonheur d'en

parler.

Vient ensuite un duel comique entre _don Marforio_, le journaliste, qui

a eu l'insolence de parler d'amour à Clarice, et _Joconde_, le jeune

poëte, qui l'adore sans en être aimé et qui prétend la venger.

Le journaliste poussé à bout, s'écrie:

Dirò ben di voi nel mio giornale.

--Potentissimi dei! sarebbe questa

Una ragion più forte

Per ammazzarti subito[40].

Ce duel se complique par l'arrivée du comte, qui prétend aussi se faire

rendre raison d'un article insolent que le journaliste a fait sur ses

malheurs. Le grand _terzetto_ qui résulte de cette situation peut

soutenir la comparaison avec le célèbre duel des _Nemici generosi_ de

Cimarosa; la différence entre les deux _maestri_ est toujours celle de

la passion à l'esprit.

La plaisanterie forcée du journaliste poltron qui voudrait bien terminer

l'affaire à l'amiable:

Con quel che resta ucciso

Io poi mi battero,

est délicieuse en musique.

Le chant

Ecco i soliti saluti,

pendant que les deux amis, qui ont pris les épées apportées sur des

plats d'argent par deux laquais en grande livrée, font les saluts

d'usage dans les salles d'armes, est parfait. Les idées qu'il réveille

ont juste le degré de sérieux nécessaire pour tromper un homme d'esprit

rendu bête par la peur.

Ce _terzetto_, délicieux partout, eut un succès fou en Italie, où,

presque dans chaque ville, il faisait plaisanterie _ad hominem_ contre

le journaliste officiel qui, malgré ses hautes protections, voit

toujours fondre sur lui de temps à autre quelques-uns de ces orages de

coups de bâton dont Scapin se moque. A Milan, où tout le monde se

connaît, le succès fut plus fou qu'ailleurs: l'acteur qui jouait don

Marforio s'était procuré un habit complet que toute la ville avait vu

porter par le journaliste protégé de la police.

La _Pietra del paragone_ finit par un grand air comme l'_Italiana in

Algeri_. La Marcolini voulut paraître sous des habits d'homme, et

Rossini fit arranger par le poëte que Clarice se déguiserait en

capitaine de hussards, toujours pour arracher au comte l'aveu de son

amour.

Personne à Milan, pas même le journaliste plaisanté, ne s'avisa de

trouver absurde qu'une jeune dame romaine, de la première distinction,

s'amusât à prendre l'uniforme de capitaine de hussards et eût l'idée de

venir saluer le public le sabre à la main, à la tête de sa troupe. Si la

Marcolini l'avait exigé, Rossini l'eût fait chanter à cheval. L'air est

fort beau; mais ce n'est qu'un grand air de bravoure; et au moment où

l'intérêt devrait être le plus vif, la passion manque, l'imagination ne

sait plus où se prendre pour être électrisée, et l'on finit pauvrement

par applaudir des roulades comme dans un concert.

A Milan, Rossini vola l'idée de ses _crescendo_, depuis si célèbres, à

un compositeur nommé Joseph Mosca, qui se mit dans une grande colère.

[Illustration]

CHAPITRE V

LA CONSCRIPTION ET L'ENVIE.

Après tant de succès, Rossini alla revoir Pesaro et sa famille à

laquelle il est passionnément attaché. Il n'a écrit de sa vie qu'à une

seule personne, c'est sa mère, et il adresse sans façon ses lettres:

_All'ornatissima signora Rossini, madre

del celebre maestro._

in Bologna.

Tel est le caractère de l'homme; moitié au sérieux, moitié en se

moquant, il avoue la gloire qui l'entoure et ne songe guère à la petite

modestie d'académie; c'est ce qui me fait croire qu'à Paris il n'aurait

pas de succès personnel. Heureux par son génie au milieu du peuple le

plus sensible de l'univers, enivré d'hommages au sortir de l'enfance, il

croit en sa propre gloire, et ne voit pas pourquoi un homme tel que

Rossini ne serait pas naturellement et sans concession au même rang

qu'un général de division ou qu'un ministre. Ils ont gagné un gros lot

à la loterie de l'ambition; lui, il a gagné un gros lot à la loterie de

la nature. Cette phrase est de Rossini, je la lui ai entendu dire à

Rome, en 1819, un soir qu'il faisait attendre la société du prince

Chigi.

Vers le temps de son voyage à Pesaro, il eut un nouveau succès alors

bien rare; les terribles lois de la conscription s'abaissèrent devant

son génie naissant. Le ministre de l'intérieur du royaume d'Italie osa

proposer une exception en sa faveur au prince Eugène; et le prince,

malgré la peur affreuse que lui faisaient les lettres de Paris, céda à

la voix publique. Rossini, dégagé du métier de soldat, alla à Bologne;

il y était attendu par des aventures du même genre que celles de Milan,

l'enthousiasme du public et l'amour des plus belles.

Les rigoristes de Bologne, célèbres en Italie, et qui jouent en musique

à peu près le même rôle que les membres de l'Académie française pour les

trois unités, lui reprochèrent avec raison de faire quelquefois des

fautes contre les règles de la composition. Il en convint. «Je n'aurais

pas tant de fautes à me reprocher, dit-il aux pauvres rigoristes, si je

lisais deux fois mon manuscrit; mais vous savez que j'ai à peine six

semaines pour composer un opéra; je m'amuse pendant le premier mois. Et

quand voulez-vous que je m'amuse, si ce n'est à mon âge et avec mes

succès? Voulez-vous que j'attende d'être vieux et envieux? Enfin

arrivent les quinze derniers jours; j'écris tous les matins un _duetto_

ou un air, que l'on répète le soir. Comment voulez-vous que je

m'aperçoive d'une faute de grammaire dans les accompagnements

(_l'instrumentazione_)?»

On fit grand bruit dans les cercles de Bologne de ces fautes de

grammaire. Des pédants prétendirent jadis que Voltaire ne savait pas

l'orthographe.--Tant pis pour l'orthographe, dit Rivarol.

A Bologne, M. Gherardi répondait aux déclamations des pédants, qui

reprochaient amèrement à Rossini des infractions nombreuses aux règles

de la composition: «Qui a fait ces règles? sont-ce des gens supérieurs

en génie à l'auteur de _Tancrède_? Une sottise, parce qu'elle est

antique et que tous les maîtres d'école l'enseignent, cesse-t-elle

d'être une sottise?

«Examinons ces prétendues règles: et d'abord qu'est-ce que des règles

que l'on peut enfreindre sans que le public s'en aperçoive et sans que

ses plaisirs en soient le moins du monde diminués?»

La vie de Rossini, tome I · 第 7 / 17 段