Le véritable opéra buffa, celui dont les _libretti_ furent écrits en

napolitain par Tita di Lorenzi, a atteint sa perfection par Paisiello,

Cimarosa et Fioravanti. Il est inutile de chercher au monde un ouvrage

d'art où il y ait plus de feu, plus de génie, plus de vie: on serait

prêt à commencer le dialogue avec lui: c'est l'oeuvre, jusqu'ici, où

l'homme s'est le plus approché de la perfection. Il n'y a donc rien à

faire dans ce genre qu'à mourir de rire ou de plaisir, quand on entend

un bon opéra buffa et qu'on n'est pas né flegmatique[20]. Le succès de

Rossini est d'avoir transporté une partie de ce feu du ciel, fixé dans

l'opéra buffa, de l'avoir transporté, dis-je, dans l'opéra _di mezzo

carattere_, comme _le Barbier de Séville_, et dans l'opéra séria, comme

_Tancrède_; car ne vous figurez pas que _le Barbier de Séville_ tout gai

qu'il vous semble, soit encore l'opéra buffa; il n'est qu'au second

degré de gaieté.

On ne connaît guère l'opéra buffa hors de Naples, à peine, depuis les

progrès de la musique instrumentale, pourrait-on ajouter quelque trait

de hautbois ou de basson aux chefs-d'oeuvre des Fioravanti et des

Paisiello. Rossini s'est bien gardé de toucher à ce genre; c'est comme

qui voudrait faire de la terreur d'assassinat après _Macbeth_. Il a

entrepris la besogne _faisable_ de porter la vie dans l'opéra seria.

[Illustration]

CHAPITRE II

TANCRÈDE.

Ce charmant opéra a fait le tour de l'Europe en quatre ans. A quoi bon

analyser et juger _Tancrède_? Chaque lecteur ne sait-il pas déjà tout ce

qu'il en doit penser, et au lieu de juger _Tancrède_ avec moi, ne

va-t-il pas me juger avec _Tancrède_? Grâce à madame Pasta, Paris ne

voit-il pas _Tancrède_ comme il n'a jamais été donné nulle part?

Quel prodige qu'une jeune femme qui, à peine arrivée à l'âge des

passions, nous présente, avec un chant suave, un talent tragique aussi

remarquable peut-être que Talma, et surtout un talent _différent_, et un

talent plus simple!

Pour faire mon devoir d'historien, et ne pas encourir le reproche d'être

incomplet, je vais essayer une analyse rapide de _Tancrède_.

Les premières mesures de l'ouverture ne manquent ni de charme ni de

noblesse; mais, suivant moi, le génie ne commence qu'à l'_allegro_. Il y

a là un caractère de nouveauté et de hardiesse qui à Venise, le soir de

la première représentation, entraîna tous les coeurs. Rossini n'avait

point osé venir se placer au piano, comme c'est l'usage et comme son

engagement l'y obligeait; il avait peur d'être accueilli par des

sifflets. L'honneur national du public de Venise avait encore sur le

coeur l'accompagnement obligé avec réverbères de fer-blanc de son

précédent opéra. Le compositeur enfant s'était caché sous le théâtre,

dans le passage qui conduit à l'orchestre. Après l'avoir cherché

partout, le premier violon, voyant que l'heure avançait, et que le

public commençait à donner des marques de cette impatience toujours si

ridicule aux yeux des acteurs, excepté les jours de première

représentation, se détermina à commencer l'opéra. Le premier allegro de

l'ouverture plut tellement, que pendant les applaudissements et les

bravos universels Rossini sortit de sa cachette, et osa se glisser à sa

place au piano.

Cet _allegro_ est plein de fierté et d'élégance. C'est bien là ce qui

convient au nom chevaleresque de _Tancrède_; voilà bien l'amant d'une

femme à grand caractère; c'est bien là, enfin, le génie de Rossini dans

sa pureté. Quand il est lui-même, il a de l'élégance comme un jeune

héros français, comme un Gaston de Foix, et non de la force comme Haydn.

Il faut de la force pour le beau idéal antique. Cimarosa trouva cette

force dans les airs des _Horaces et des Curiaces_. Rossini, suivant,

sans s'en douter, les traces de Canova, a substitué de l'_élégance_ à

cette _force_, si utile et si estimée dans la Grèce antique; il a

compris la tendance de son siècle, il s'est écarté du _beau idéal_ de

Cimarosa, précisément comme Canova a osé s'écarter du _beau idéal

antique_[21].

Quand, plus tard, Rossini a voulu avoir de la force comme Cimarosa,

quelquefois il a été _lourd_: c'est qu'il a eu recours à ces _lieux

communs_ d'harmonie, éternelle ressource des Mayer, des Winter, des

Weigl, et autres compositeurs allemands, et qu'il n'a pas eu de la force

dans la mélodie.

Quoi qu'il en soit de mon explication, un peu métaphysique, quand

Rossini est lui-même, il a de l'élégance et de l'esprit, et non de la

force comme Haydn, ou de la fougue à la Michel-Ange, comme Beethoven.

Cette réflexion m'a été suggérée surtout par cet allegro de l'ouverture

de _Tancrède_. Le motif principal renferme des tours neufs, pleins

d'une grâce et d'une finesse tout à fait françaises; mais il n'y a point

de pathétique.

L'ouverture finit, la toile se lève, nous voyons entrer des chevaliers

syracusains. Ils chantent en choeur:

Pace, onore... fede, amore.

Ce choeur est fort agréable, mais est-ce bien là le mot qu'il devrait

nous faire trouver? Ne manque-t-il pas évidemment de cette _force_ dont

je viens de parler, et que l'on remarque presque à chaque pas dans les

oeuvres de Haydn? Ce choeur a un air doucereux assez déplacé partout, et

plus qu'ailleurs parmi les chevaliers du moyen âge.

Cinq chevaliers français conquirent la Sicile,

dit le poëte, et ce sont ces chevaliers farouches, j'ai presque dit

féroces, dont Walter Scott vient de nous donner un portrait, d'après

nature, dans le templier Boisguilbert d'_Ivanhoe_, ce sont ces

chevaliers qui vont bientôt envoyer à une mort cruelle l'aimable fille

de l'un d'entre eux, qui viennent nous dire d'un air doux:

Pace, onore.

Ce choeur serait parfait pour célébrer une paix parmi les bergers de

l'_Astrée_,

Où, jusqu'à je vous hais, tout se dit tendrement.

Mais est-ce là la vigueur caractéristique du moyen âge? Les chevaliers

couverts de fer de ces temps barbares, même quand ils juraient une paix,

devaient avoir l'air farouche du lion qui se repose, ou de la vieille

garde rentrant à Paris après Austerlitz.

L'excuse de Rossini, c'est que dans les premiers tableaux de Raphaël

souvent on cherche de la force, même dans les endroits où elle est le

plus nécessaire.

Cette _introduction_[22] de _Tancrède_ produit toujours peu d'effet,

quoique la mélodie en soit agréable. Si l'idée de corriger, et de

corriger un ouvrage heureux, n'était pas à mille lieues du caractère de

Rossini, il devrait accorder quelques minutes à ce choeur des chevaliers

de Syracuse.

Rossini prend tout à fait sa revanche dans la ritournelle et le morceau

de chant qui annonce l'entrée d'Aménaïde:

Più dolce e placida.

Avant lui la musique n'avait jamais exprimé à ce point l'élégance noble

et simple qui convient à une jeune princesse des siècles de chevalerie.

La cavatine d'Aménaïde, _come dolce all'alma mia_, manque de la

mélancolie que Mozart y eût mise, et l'on y remarque des agréments trop

jolis pour n'être pas déplacés. Une jeune fille d'une âme un peu élevée

qui songe à son amant proscrit et absent, doit être triste: Voltaire a

cherché cette nuance. Rossini était trop jeune pour la sentir, ou, pour

mieux dire, et ne pas prendre sitôt le ton du panégyrique, ce sentiment

n'est peut-être jamais entré dans son âme; toujours il a craint d'être

ennuyeux en faisant de la musique triste. Plus tard, il eût imité un

instant Mozart; à dix-huit ans, il a écrit avec simplicité ce qui lui

était dicté par son génie, et ce génie, s'il a de la tendresse, ne

connaît guère, ce me semble, la tendresse accompagnée de mélancolie.

Nous voici enfin à la célèbre entrée de Tancrède. Il faut un théâtre à

l'italienne pour que le débarquement du chevalier et de sa suite sur une

plage écartée et solitaire ait quelque chose de noble. A Louvois, il

faut l'admirable _portamento_ de madame Pasta pour que le débarquement

de Tancrède, à quarante pas du spectateur, et sortant d'une petite

barque dont on aperçoit les mouvements convulsifs, ne soit pas d'un

effet risible, et surtout le rivage étant formé de décorations ridicules

dans lesquelles les arbres _font ombre_ sur le ciel. A Milan on aperçoit

à demi, dans le lointain, et comme il faut présenter ces choses-là à

l'imagination, le débarquement de Tancrède et de ses écuyers. La

décoration sublime est un chef-d'oeuvre de Sanquirico ou de Perego;

l'admiration qu'elle vous donne vous fait _oublier_ de porter un oeil

critique sur les détails de l'action qui se passe devant vous.

Heureusement le public de Paris n'est pas difficile en décorations, et

les ridicules qu'il ne sent pas n'existent pas pour lui.

A Venise, Rossini avait fait pour l'arrivée de Tancrède un grand air

dont la Malanote ne voulut pas[23]; et comme cette excellente cantatrice

était alors dans la fleur de la beauté, du talent et des caprices, elle

ne lui déclara son antipathie pour cet air que l'avant-veille de la

première représentation.

Qu'on juge du désespoir du _maestro_! Voilà de ces choses qui font

devenir fou à cet âge et dans cette position; âge heureux où l'on

devient fou! «Si après l'équipée de mon dernier opéra, se disait

Rossini, l'on siffle l'entrée de Tancrède, tout l'opéra _va a terra_

(tombe à plat).»

Le pauvre jeune homme rentre pensif à sa petite auberge. Une idée lui

vient; il écrit quelques lignes, c'est le fameux

Tu che accendi,

l'air au monde qui peut-être a jamais été le plus chanté et en plus de

lieux différents. On raconte à Venise que la première idée de cette

cantilène délicieuse, qui dit si bien le bonheur de se revoir après une

longue absence, est prise d'une litanie grecque; Rossini l'avait entendu

chanter quelques jours auparavant à vêpres, dans l'église d'une des

petites îles des lagunes de Venise. Les Grecs ont porté l'air de

_bonheur_ de la Mythologie, même dans la religion terrible des

chrétiens.

A Venise, cet air s'appelle l'_aria dei risi_. J'avoue que c'est un nom

bien vulgaire, et je suis assez embarrassé pour raconter la petite

anecdote plus gastronomique que poétique qui le lui a valu. _Aria dei

risi_, puisqu'il faut l'avouer, veut dire l'_air du riz_. En Lombardie,

tous les dîners, celui du plus grand seigneur comme celui du plus petit

maestro, commencent invariablement par un plat de riz; et comme on aime

le riz fort peu cuit, quatre minutes avant de servir, le cuisinier fait

toujours faire cette question importante: _bisogna mettere i risi_?

Comme Rossini rentrait chez lui désespéré, le cameriere lui fit la

question ordinaire; on mit le riz au feu, et avant qu'il fût prêt

Rossini avait fini l'air.

Di tanti palpiti.

Le nom d'_aria dei risi_ rappelle qu'il a été fait en un instant.

Que dire de cette admirable cantilène? Il me semble qu'il serait

également ridicule d'en parier et à qui la connaît, et à qui ne l'a

jamais entendue; et d'ailleurs qui ne l'a pas entendue en Europe?

Les seules personnes qui ont vu madame Pasta dans le rôle de Tancrède

savent que le récitatif

O patria, ingrata patria!

peut être plus sublime et plus entraînant que l'air lui-même. Madame

Fodor avait fait une contredanse de cet air qu'elle plaçait dans la

leçon de chant du _Barbier de Séville_. On peut chanter supérieurement

un air quelconque avec une belle voix, on peut être une serinette

sublime; il faut de l'âme pour les récitatifs. Dans l'air lui-même le

passage sur les mots _alma gloria_ ne sera jamais chanté par un être né

en deçà des Alpes.

Les mots _mi rivedrai, ti rivedró_, exigent le sentiment ou le souvenir

de l'amour fou des heureuses régions du Midi. Les gens du Nord

mangeraient vingt poétiques comme celle de La Harpe avant de comprendre

pourquoi _mi rivedrai_ est mis avant _ti rivedró_. Si nos gens de goût

entendaient l'italien, ils trouveraient qu'il y a là _manque de

politesse_ de Tancrède a l'égard d'Aménaïde, et peut-être _oubli total

des convenances_.

A l'arrivée de Tancrède on peut voir dans l'orchestre le sublime de

l'_harmonie dramatique_.

Ce n'est pas, comme on le croit en Allemagne, l'art de faire exprimer

les sentiments du personnage qui est en scène par les clarinettes, par

les violoncelles, par les hautbois; c'est l'art bien plus rare de faire

dire par les instruments la partie de ces sentiments que le personnage

lui-même ne pourrait nous confier. Tancrède, en arrivant sur la plage

déserte, peint d'un mot ce qui se passe dans son coeur; il convient

ensuite à l'expression par le geste et par la voix humaine, qu'il

emploie quelques instants de silence à contempler cette patrie ingrate

qu'il revoit avec une émotion si mélangée de plaisir et de peine. S'il

parlait en ce moment, Tancrède choquerait l'intérêt que nous lui

portons, et l'idée que nous aimons à nous former de son émotion profonde

en revoyant les lieux qu'habite Aménaïde. Tancrède doit se taire; mais

pendant qu'il garde un silence qui convient si bien aux passions qui

l'agitent, les soupirs des cors vont nous peindre une autre partie de

son âme, et peut-être des sentiments dont il n'ose pas convenir avec

lui-même, et qu'il n'exprimerait jamais par la voix.

Voilà ce que la musique ne savait pas faire du temps des Pergolèse et

des Sacchini, et voilà ce que les Allemands non plus ne savent pas

faire. Ils font dire tout bonnement par les instruments, non-seulement

ce qu'ils devraient nous apprendre, mais encore ce que le personnage

lui-même devrait nous dire par son chant. Ordinairement ce chant,

dépourvu d'expression ou exagérant l'expression comme l'enluminure

exagère les couleurs d'un tableau de Raphaël, ne se fait entendre que

pour nous reposer des effets d'orchestre. Le héros est comme ces

princes, remplis des meilleures intentions du monde, mais qui, ne

pouvant dire par eux-mêmes que des choses assez communes, vous renvoient

toujours à leurs ministres dès qu'il se présente à faire quelque réponse

importante.

Les instruments ont, comme les voix humaines, des caractères

distinctifs: par exemple, durant l'air et le récitatif de Tancrède,

Rossini a employé la flûte[24]; cet instrument a un talent tout

particulier pour peindre la joie mêlée de tristesse[25], et c'est bien

là le sentiment de Tancrède en revoyant cette patrie ingrate où il ne

peut reparaître que sous un déguisement.

Si l'on veut arriver par un autre chemin à l'idée de l'harmonie dans ses

rapports avec le chant, je puis dire que Rossini a employé avec succès

le grand artifice de Walter Scott, le moyen de l'art peut-être qui a

valu les succès les plus étonnants à l'immortel auteur d'_Old

Mortality_. Comme Rossini prépare et soutient ses chants par l'harmonie,

de même Walter Scott prépare et soutient ses dialogues et ses récits par

des descriptions. Voyez dès la première page d'_Ivanhoe_ cette admirable

description du soleil couchant qui darde des rayons déjà affaiblis et

presque horizontaux au travers des branches les plus basses et les plus

touffues des arbres qui cachent l'habitation de _Cédric_ le Saxon. Ces

rayons déjà pâlissants tombent au milieu d'un éclairci de cette forêt

sur les habits singuliers que portent le fou Wamba et Gurth le gardeur

de porcs. L'homme de génie écossais n'a pas encore achevé de décrire

cette forêt éclairée par les derniers rayons d'un soleil rasant, et les

singuliers vêtements des deux personnages, peu nobles assurément, qu'il

nous présente contre toutes les règles de la dignité, que nous nous

sentons déjà comme touchés par avance de ce que ces deux personnages

vont se dire. Lorsqu'ils parlent enfin, leurs moindres paroles ont un

prix infini. Essayez par la pensée de commencer le chapitre et le roman

par ce dialogue non préparé par la description, il aura perdu presque

tout son effet.

Voilà comment les gens de génie emploient l'harmonie en musique,

exactement comme Walter Scott se sert de la _description_ dans

_Ivanhoe_; les autres, le savant M. Cherubini, par exemple, jettent

l'harmonie comme M. l'abbé Delille entasse les descriptions les unes sur

les autres dans son poëme de _la Pitié_. Vous souvient-il encore combien

les personnages épisodiques de M. l'abbé Delille sont pâles et

décolorés? Vous rappelez-vous combien l'on admirait cela à Paris en

1804? Quels progrès immenses n'avons-nous pas faits depuis cette époque?

Espérons que nous en ferons bientôt de semblables en musique, et que

l'harmonie allemande suivra la poésie à _la Louis XV_. Nos anciens

auteurs, La Bruyère, Pascal, Duclos, Voltaire, n'ont jamais eu l'idée de

décrire la nature, pas plus que Pergolèse et Buranello ne songèrent à

l'harmonie. Nous nous sommes réveillés de ce défaut pour tomber dans

l'excès contraire; c'est encore comme la musique qui se noie dans

l'harmonie. Espérons que nous nous corrigerons de la prose sentimentale

de madame de Staël comme des descriptions du chantre des _Jardins_, et

que nous en viendrons à ne parler des aspects touchants de la nature que

quand notre coeur nous laisse assez de sang-froid pour les remarquer et

en jouir.

A chaque instant Walter Scott interrompt et soutient le dialogue par la

_description_, quelquefois même d'une manière impatientante, comme

lorsque la charmante petite muette Fenella de _Peveril du Pic_, veut

empêcher Julian de sortir du château de Holm-Peel dans l'île de Man. Ici

la description impatiente à peu près comme l'harmonie allemande choque

les coeurs italiens; mais lorsqu'elle est bien placée, elle laisse l'âme

dans un état d'émotion qui la prépare merveilleusement à se laisser

toucher par le plus simple dialogue; et c'est, à l'aide de ses

admirables descriptions que Walter Scott a pu avoir l'audace d'être

simple, abandonner le ton de rhéteur que Jean-Jacques et tant d'autres

avaient mis à la mode dans le roman, et enfin oser risquer des dialogues

aussi vrais que la nature.

Peut-être aurai-je réussi par cette longue digression à donner une idée

un peu nette des diverses positions qu'occupent sur le Parnasse musical,

Pergolèse, Mayer, Mozart et Rossini. Du temps de Pergolèse, on n'avait

pas encore songé à employer dans le roman les descriptions des aspects

sublimes ou gais de la nature; Mozart fut le Walter Scott de la musique.

Il se servit de la description d'une manière ravissante; quelquefois

mais fort rarement, il l'employa d'une façon un peu exagérée. Mayer,

Winter, Weigl, comme M. l'abbé Delille, jettent à pleines mains des

descriptions peu intéressantes et fort _savantes_ (très-fortes en

grammaire et en mécanisme de langue). Rossini les a employées d'une

manière qui plaît au public; sa couleur est vive, sa lumière est

singulièrement pittoresque; il arrête toujours les yeux, mais

quelquefois il les fatigue.

A chaque instant dans la _Gazza ladra_, par exemple, on voudrait faire

taire l'orchestre pour avoir un peu plus de chant. L'effet est dur et

fort, il convient aux gens sensibles; les _dilettanti_ voudraient plus

de charme, plus de suavité, plus de chant simple et doux confié aux voix

humaines.

Rossini était bien loin de ce défaut quand il créa la divine partition

de _Tancrède_; il trouva ce juste milieu de richesses et de luxe qui

pare la beauté sans la cacher, sans lui nuire, sans la surcharger de

vains ornements. Il faudra en revenir au style charmant de _Tancrède_

toutes les fois que l'on sera lassé de trop de bruit, ou ennuyé de trop

de simplicité.

Ce qui excita des transports si vifs à Venise, ce fut la _nouveauté_ de

ce _style_, ce furent des chants délicieux garnis, si j'ose m'exprimer

ainsi, d'accompagnements singuliers, imprévus, nouveaux, qui

réveillaient sans cesse l'oreille, et jetaient du piquant dans les

choses les plus communes en apparence; et cependant les accompagnements

produisaient des effets si séduisants sans jamais nuire à la voix.

_Fanno col canto conversazione rispettosa_[26], dit l'un des amateurs

les plus spirituels de Venise, le célèbre Buratti (l'auteur de l'_Uomo_,

et de l'_Elefanteide_, satires délicieuses).

Il y a des fautes dans le premier _final_ de _Tancrède_, me disait un

soir à Brescia l'aimable Pellico (le premier poëte tragique de l'Italie,

aujourd'hui en prison pour quinze ans dans la forteresse du Spielberg);

il y a des sauts d'un son à l'autre dans ce _final_, qui étonnent

l'oreille.--Mais l'oreille, lui répondais-je, ne doit-elle absolument

jamais être étonnée? Si vous voulez qu'on fasse des découvertes, laissez

un peu courir au hasard vos vaisseaux sur les mers. Si l'on n'avait

jamais voulu permettre d'étonner l'oreille, le fougueux et singulier

Beethoven aurait-il jamais succédé au sage et noble Haydn?

Si, dans le premier acte de _Tancrède_, Rossini ne fait pas encore usage

de tout le luxe de l'harmonie allemande, il a de ces phrases charmantes

d'une mélodie périodique et délicieuse, à la Cimarosa, que nous verrons

plus tard devenir de plus en plus rares dans ses ouvrages successifs.

Remarquez dans le superbe quintette du premier acte la phrase

qu'Aménaïde adresse successivement à son père, à Tancrède, à Orbassan:

Deh! tu almen.

Le quatuor sans accompagnement, dans cet acte, repose l'oreille de la

fatigue de l'harmonie; ces morceaux sont d'un effet sûr. La partie de ce

quatuor, chantée à mi-voix par Orbassan, est délicieuse; il semble que

les sentiments sont conduits comme par la main par cette belle voix de

basse: on ne sait où l'on va, mais l'on se sent marcher avec volupté.

Dès le commencement du second acte, on rencontre une phrase charmante:

No; che il morir non è.

Mais on l'oublie bientôt pour le délicieux duetto

Ah! se de'mali miei,

dont le caractère fier et chevaleresque fait un si beau contraste avec

ce qu'on vient d'entendre.

L'expression marquante de cette délicieuse partition de _Tancrède_ est

l'ardeur belliqueuse et chevaleresque, cette touchante et délicieuse

folie du moyen âge qui, chez les esprits élevés, faisait une chose

d'_âme_ de la guerre et des dangers que nous avons réduits à n'être plus

qu'une _vilenie méthodique et mathématique_[27]. Ici il ne doit plus

être question des moyens _physiques_ de l'art choisis par Rossini, et

par lui employés avec plus ou moins de succès; nous sommes bien

au-dessus de telles considérations. Il faut remarquer qu'il peint une

chose nouvelle. La partie de Tancrède dans le duo _Ah! se de'mali miei_,

qui commence par la profonde mélancolie d'un héros,

Nemico il ciel provai,

Fin da prim'anni ognor.

..................

Ah! son si misero.

finit par l'éclatant triomphe du courage qui sait se raidir contre tous

les malheurs. Après ce petit mouvement de faiblesse et d'amour, si

naturel et si touchant, nous avons de l'_honneur moderne_ dans toute sa

pureté, et voilà ce qu'aucun maestro italien n'aurait eu l'idée de faire

avant _Arcole_ et _Lodi_. Ces mots sont les premiers que Rossini ait

entendu prononcer autour de son berceau; ces noms sublimes sont de 1796.

Rossini avait cinq ans, il put voir passer à Pesaro ces immortelles

demi-brigades de 1796, qui, animées du pur enthousiasme guerrier, sans

croix, sans luxe, sans grands cordons, allaient nous conquérir à

_Tolentino_ ces tableaux, ces statues, ces monuments qui, depuis, quand

les oripeaux monarchiques nous eurent énervés, nous furent enlevés si

facilement. En entendant les accents sublimes que l'honneur inspire à

Tancrède, jurons de nous venger un jour et d'aller les reprendre.

Pendant ce duo guerrier, les trompettes sont employées avec une adresse

infinie et digne d'un maître consommé. Rossini devinait par instinct, à

dix-sept ans, ce que d'autres parviennent à peine à comprendre et à

sentir à la suite d'études longues et pénibles.

Le mouvement de mélodie

Il vivo lampo,

au moment où Tancrède tire son épée, me semble la plus belle chose que

Rossini ait jamais faite. Cela est parfaitement noble, parfaitement

vrai, parfaitement neuf.

Je conseillerais à tous les chanteurs, et même à madame Pasta, d'être

économes de roulades dans les moments si courts de passion extrême, tels

que celui qui fait dire à Tancrède:

Odiarla! o ciel non so.

Ce personnage n'a qu'une faible émotion, ce me semble, qui, dans les

transports d'une passion, songe à être élégant, c'est-à-dire songe qu'il

existe d'autres êtres, et bien plus, songe à ce qu'ils peuvent penser de

lui, et veut être bien à leurs yeux. L'homme passionné ne peut plus

garder que ce degré d'élégance involontaire qui, chez lui, est devenue

habitude. Les roulades, au contraire, sont divinement placées sur les

mots:

Di quella spada.

J'observerai en passant que les gens de lettres qui se figurent

plaisamment qu'à force de lire Boileau on apprend à se connaître en

chants italiens, sont des ennemis mortels des roulades et des agréments.

Ils vantent surtout le style sévère:

Non raggioniam di loro, ma guarda e passa[28].

La vie de Rossini, tome I · 第 5 / 17 段