ne date que de 1815, et qui, en paraissant sur l'horizon, n'a trouvé de
rivaux que MM. Pavesi, Mosca, Guglielmi, Generali, Portogallo, Nicolini,
et autres derniers imitateurs du style des Cimarosa et des Paisiello.
Ces messieurs jouaient à peu près le rôle que font aujourd'hui en France
les derniers copistes du style épique et magnifique, et des scènes
nobles de Racine. Ils étaient sûrs d'être extrêmement applaudis,
extrêmement loués, et en beau style; mais il restait toujours un peu
d'_ennui_ au fond de l'âme de leurs prôneurs, qui, partant, étaient
toujours prêts à se fâcher. C'étaient des succès comme ceux de _Saül_,
du _Maire du palais_, de _Clytemnestre_, de _Louis IX_; personne dans la
salle n'osait convenir de l'ennui, et chacun, tout en bâillant, prouvait
à son voisin que c'était fort beau.
V
DU STYLE DE MOZART
Aujourd'hui, en 1823, les Italiens, après une belle résistance de dix
ans, ayant cessé d'être hypocrites en parlant de Mozart leur voix mérite
d'être comptée, et leur jugement pris en considération.
Mozart n'aura jamais en Italie le succès dont il jouit en Allemagne et
en Angleterre; c'est tout simple, sa musique n'est pas _calculée pour ce
climat_; elle est destinée surtout à toucher, en présentant à l'âme des
images mélancoliques, et qui font songer aux malheurs de la plus aimable
et de la plus tendre des passions. Or, l'amour n'est pas le même à
Bologne et à Königsberg; il est beaucoup plus vif en Italie, plus
impatient, plus emporté, se nourrissant moins d'imagination. Il ne s'y
empare pas peu à peu, et pour toujours, de toutes les facultés de l'âme;
il l'emporte d'assaut, et l'envahit tout entière et en un instant; c'est
une fureur; or, la fureur ne peut pas être mélancolique, c'est l'excès
de toutes les forces, et la mélancolie en est l'absence. L'amour italien
n'a encore été peint, que je sache, dans aucun roman, et de là vient que
cette nation n'a pas de romans. Mais elle a Cimarosa, qui, dans le
langage du pays, a peint l'amour supérieurement, et dans toutes ses
nuances, depuis la jeune fille tendre, _Ha! tu sai ch'io vivo in pene_,
de _Carolina_, dans le _Matrimonio segreto_, jusqu'au vieillard, fou
d'amour, _Io venia per sposarti_. J'abandonne ces idées sur la
différence de l'amour dans les divers climats, qui nous mèneraient à une
métaphysique infinie. Les âmes faites pour comprendre ces sortes de
pensées, qui sont presque des sentiments, m'entendront de reste, sur le
peu que j'en ai dit; quant aux autres, et c'est l'immense majorité,
elles n'y verront jamais que de la métaphysique ennuyeuse; tout au plus,
si la mode en venait, elles daigneraient apprendre par coeur une
vingtaine de phrases sonores sur cet objet, mais je ne me sens pas
d'humeur à faire des phrases pour ces sortes de gens.
Revenons à Mozart et à ses chants pleins de _violence_, comme disent les
Italiens. Il a paru sur l'horizon avec Rossini, vers l'an 1812; mais
j'ai grand'peur qu'on ne parle encore de lui quand l'astre de Rossini
aura pâli. C'est qu'il a été inventeur de tous points et dans tous les
sens; il ne ressemble à personne, et Rossini ressemble encore un peu à
Cimarosa, à Guglielmi, à Haydn.
La science de l'Harmonie peut faire tous les progrès qu'on voudra
supposer, on verra toujours avec étonnement que Mozart est allé au bout
de toutes les routes. Ainsi, quant à la partie mécanique de son art, il
ne sera jamais vaincu. C'est comme un peintre qui entreprendrait de
faire mieux que le Titien, pour la vérité et la force des couleurs; ou
mieux que Racine, pour la beauté des vers, la délicatesse et la
convenance des sentiments.
Quant à la partie morale, Mozart est toujours sûr d'emporter avec lui,
dans le tourbillon de son génie, les âmes tendres et rêveuses, et de les
forcer à s'occuper d'images touchantes et tristes. Quelquefois la force
de sa musique est telle, que l'image présentée restant fort indistincte,
l'âme se sent tout à coup envahie et comme inondée de mélancolie.
Rossini amuse toujours, Mozart n'amuse jamais; c'est comme une maîtresse
sérieuse et souvent triste, mais qu'on aime davantage, précisément à
cause de sa tristesse; ces femmes-là, ou manquent tout à fait de faire
effet, et passent sous le nom de prudes, ou, si elles touchent une fois,
font une impression profonde et s'emparent de l'âme tout entière et pour
toujours. Mozart est à la mode dans la haute société, qui, quoique
nécessairement sans passions, prétend toujours faire croire qu'elle a
des passions, et qu'elle est éprise des grandes passions. Tant que cette
mode durera, l'on ne pourra pas juger avec sûreté du véritable effet de
sa musique sur le coeur humain.
En Italie, il y a certains amateurs qui, quoique en petit nombre,
parviennent, à la longue, à faire l'opinion dans les beaux-arts. Leur
succès vient: 1º de ce qu'ils sont de bonne foi; 2º de ce que peu à peu
leur voix se fait entendre de tous les esprits faits pour avoir une
opinion, et qui n'ont besoin que de l'entendre énoncer; 3º enfin, de ce
que, pendant que tout change autour d'eux, suivant les caprices de la
mode, eux n'élèvent jamais la voix, mais, quand ils sont interrogés,
répètent toujours et avec modestie le même sentiment.
Ces gens-là ont été amusés par Rossini, ils ont applaudi avec transport
_la Pietra del Paragone_ et _l'Italiana in Algeri_; ils ont été touchés
du quartetto de _Bianca e Faliero_; ils disent que Rossini a porté la
vie dans l'opéra _seria_; mais, au fond, ils le regardent comme un
brillant hérésiarque, comme un Pierre de Cortone (peintre du plus grand
effet, qui éblouit l'Italie pendant un temps, et fit presque tomber
Raphaël, qui semblait froid; Raphaël avait justement plusieurs des
qualités tendres et des perfections modestes qui caractérisent Mozart.
Rien ne fait moins de _fracas_ en peinture que l'air modeste et la
céleste pureté d'une vierge du peintre d'Urbin; ses yeux divins sont
abaissés sur son fils: si ce cadre ne s'appelait pas Raphaël, le
vulgaire passerait sans daigner s'arrêter devant une chose si simple, et
qui, pour les âmes _communes_, est une chose si _commune_).
Il en est de même du duetto:
Là ci darem la mano
Là mi dirai di si.
Si cela ne s'appelait pas Mozart, cette mesure lente paraîtrait le
comble de l'ennui à la plupart de nos _dandys_.
Ils sont au contraire réveillés et électrisés par l'air _Sono docile_ de
Rosine dans le _Barbier de Séville_. Qu'importe que cet air soit un
contre-sens? est-ce qu'ils voient les contre-sens?
La durée de la réputation de Mozart a un bonheur, c'est que sa musique
et celle de Rossini ne s'adressent presque pas aux mêmes personnes;
Mozart peut presque dire à son brillant rival ce que la tante dit à la
nièce, dans la comédie des _Femmes_ de Dumoustier:
Va,
Tu ne plairas jamais à qui j'aurai su plaire.
Ces gens de goût d'Italie, dont je parlais naguère, disent que si
Rossini ne brille pas par la verve comique et la richesse d'idées au
même degré que Cimarosa, il l'emporte sur le Napolitain par la vivacité
et la rapidité de son style. On le voit sans cesse syncoper les phrases
que Cimarosa prend toujours le soin de développer jusque dans leurs
dernières conséquences. Si Rossini n'a jamais fait un air aussi comique
que
Amicone del mio core,
Cimarosa n'a jamais fait de duetto aussi rapide que celui d'Almaviva
avec Figaro,
Oggi arriva un reggimento
È mio amico il colonello,
(1er acte du _Barbier_).
ou un duetto aussi léger que celui de Rosine avec Figaro (1er acte).
Mozart n'a rien de tout cela, ni légèreté, ni comique; il est le
contraire, non-seulement de Rossini, mais presque de Cimarosa. Jamais il
ne lui serait venu de ne pas mettre de mélancolie dans l'air
Quelle pupille tenere,
des _Horaces_.
Il ne comprenait pas qu'on pût ne pas trembler en aimant.
Plus on se laisse ravir, plus on se nourrit de la musique de Rossini et
de Cimarosa, plus on se cultive pour la musique de Mozart; plus on sera
_saturé_ des mesures vives et des petites notes de Rossini, plus on
reviendra avec plaisir aux grosses notes et aux mesures lentes de
l'auteur de _Così fan tutte_.
Mozart n'a, je crois, été gai que deux fois en sa vie; c'est dans _Don
Juan_, lorsque Leporello engage à souper la statue du commandeur, et
dans _Così fan tutte_; c'est justement aussi souvent que Rossini a été
mélancolique. Il n'y a rien de sombre dans _la Gazza ladra_, où un jeune
militaire voit condamner à mort sous ses yeux, et mener au supplice, une
maîtresse adorée. Il n'y a de mélancolique dans _Otello_ que le duetto
des deux femmes, la prière et la romance. Je citerai ensuite le
quartetto de _Bianca e Faliero_, le duetto d'_Armide_, et même le
superbe trait instrumental au moment où Renaud, agité de mille passions,
s'éloigne pour se rapprocher ensuite: ce duetto sublime est précisément
de l'amour italien, et ce n'est pas de la mélancolie qu'il exprime.
C'est de la passion sombre et forte ou bien délirante.
Il n'y a pas une idée de commune entre les véritables chefs-d'oeuvre de
Rossini, _la Pietra del Paragone_, _l'Italiana in Algeri_, _Tancredi_,
_Otello_, et les opéras de Mozart. La ressemblance, mais ressemblance
qui ne pénètre pas plus avant que le physique du style, la ressemblance,
si ressemblance y a, est venue plus tard, quand, dans _la Gazza ladra_
et dans l'introduction de _Moïse_, Rossini a voulu se rapprocher du
style _fort_ des Allemands.
Jamais Rossini n'a fait quelque chose d'aussi touchant que le duetto:
Crudel, perchè finora farmi languir così?
Jamais il n'a fait quelque chose d'aussi comique que:
Mentr'io ero un mascalzone,
ou bien encore le duel des _Nemici generosi_, de Cimarosa, si bien joué
à Paris, il y a quinze ans, par l'inimitable Barilli.
Mais jamais Mozart et Cimarosa n'ont fait quelque chose d'aussi vif et
d'aussi léger que le duetto:
D'un bel uso di Turchia
du _Turco in Italia_. Cela est Français dans tout le beau de
l'expression.
C'est, ce me semble, dans ce sens qu'il faut marcher pour bien se
pénétrer du style de ces trois grands maîtres, qui, suivis chacun de la
tourbe de ses imitateurs, se partagent maintenant en Europe la scène
musicale. Pour qui sait entendre, on les imite même dans les petites
musiques de Feydeau. Mais occupons-nous enfin de Rossini.
FIN DE L'INTRODUCTION
VIE DE ROSSINI
CHAPITRE PREMIER
SES PREMIÈRES ANNÉES
Le 29 février 1792, Joachim Rossini naquit à Pesaro[17], jolie petite
ville de l'État du pape, sur le golfe de Venise. C'est un port assez
fréquenté. Pesaro s'élève au milieu de collines couvertes de bois, et
les bois s'étendent précisément jusqu'au rivage de la mer. Rien de
désolé, rien de stérile, rien de brûlé par le vent de mer. Les rivages
de la Méditerranée, et en particulier ceux du golfe de Venise, n'ont
rien de l'aspect sauvage et sombre que les vagues immenses et les vents
puissants de l'Océan donnent à ses bords. Là, comme sur la frontière
d'un grand empire despotique, tout est pouvoir irrésistible et
désolation; tout est douce volupté et beauté touchante vers les rives
ombragées de la Méditerranée. On reconnaît sans peine le berceau de la
civilisation du monde. C'est là que, il y a quarante siècles, les hommes
s'avisèrent, pour la première fois, qu'il y avait du plaisir à cesser
d'être féroces. La douce volupté les civilisa; ils reconnurent qu'aimer
valait mieux que tuer: c'est encore l'erreur de la pauvre Italie, c'est
pour cela qu'elle fut tant de fois conquise et malheureuse. Ah! si le
bon Dieu en avait fait une île!
Son état politique n'est point à envier; toutefois, c'est de
l'_ensemble_ de sa civilisation que nous avons vu sortir, depuis
quelques siècles, tous les grands hommes qui ont fait les plaisirs du
monde. Depuis Raphaël jusqu'à Canova, depuis Pergolèse jusqu'à Rossini
et Vigano, tous les hommes de génie destinés à charmer l'univers par les
beaux-arts, sont nés au pays où l'on aime.
Les défauts mêmes des gouvernements singuliers sous lesquels gémit
l'Italie, servent aux beaux-arts et à l'amour.
Le gouvernement papal ne demandant pour toute soumission à ses sujets
que de payer l'impôt et d'aller à la messe, laisse beaucoup de _danger_
en circulation dans la société. Chacun est maître de faire et de dire
tout ce qui lui vient à la tête, pour son bonheur particulier, que ce
bonheur consiste à empoisonner son rival ou à adorer sa maîtresse. Le
gouvernement, abhorré et méprisé de temps immémorial, n'est à la tête
d'aucune opinion, d'aucune influence; il est au travers de la société,
mais il n'est point dans la société. (Tout cela est changé depuis vingt
ans.)
Je me figure un monstre terrible, un dragon de la fable, gonflé de
venin, qui sort de la fange de marais immenses; il paraît tout à coup au
milieu des campagnes riantes et couvertes de fleurs; la volupté fait
place à la terreur; c'est un être malfaisant, fort, irrésistible, dont
il n'y a que mal à attendre, qu'on laisse passer, qu'on se range bien
vite pour éviter lorsqu'il se montre, mais que personne ne s'avise de
regarder; c'est un tremblement de terre, c'est la grêle, c'est un mal
nécessaire, personne ne s'en irrite.
Le jour où l'on s'avisera de s'en irriter, les beaux-arts auront cessé
de vivre en Italie, et l'on aura à leur place de belles discussions
politiques comme à Londres ou à Washington.
L'aimable petit gouvernement dont je viens de donner une idée
calomnieuse[18], est bien plus favorable à l'énergie des passions que
les gouvernements plus sages de France et d'Angleterre, qui visent à
l'opinion, et paient des gens de lettres pour prouver qu'ils ont raison.
Or les beaux-arts ne vivent que de passions; c'est une des raisons pour
lesquelles ils ne peuvent prospérer dans le nord, où la haute société
est juge de tout (la haute société, nécessairement sans passions, et
d'ailleurs dévastée par l'ironie et la terreur du ridicule poussée
jusqu'à la poltronnerie la plus amusante).
Il faut avoir senti le feu dévorant des passions pour exceller dans les
beaux-arts. Sans cette condition indispensable, d'avoir encouru des
ridicules effroyables dans sa jeunesse, l'homme d'ailleurs le plus
spirituel et le plus fin n'aperçoit les beaux-arts que comme au travers
d'un voile. Il voit et ne voit pas ce qui en fait le principe. Plein de
finesse et d'une admirable sagacité pour tous les autres objets de
l'attention humaine, dès qu'il arrive aux beaux-arts, il n'aperçoit plus
que le matériel de la chose; il ne voit que la toile dans la peinture,
et que le physique des sons et leurs combinaisons diverses dans la
musique. Tel est Voltaire parlant musique ou peinture. S'agit-il d'un
tableau de Raphaël, l'homme du nord en fera consister la sublimité dans
le talent matériel d'appliquer la couleur sur la toile. Parle-t-on
musique... Voyez ce qu'on disait tous les jours dans le _Miroir_.
Je hasarde ces phrases satiriques, parce que j'ai l'espoir d'être jugé
précisément par ces gens si fins dont je viens de médire; leur
supériorité intellectuelle est telle qu'ils sont les meilleurs juges du
monde, même des descriptions de ces choses qui ne leur sont visibles
qu'à demi. Si j'avais à faire une histoire de la musique ou de la
peinture, je la sentirais en Italie, mais c'est à Paris que je la
publierais.
Dès qu'il s'agit de la vérité d'une pensée ou de la justesse d'une
expression, les gens du nord, formés par deux cents ans d'une discussion
plus ou moins libre, reprennent toute cette supériorité qui les avait
quittés à l'aspect d'une statue, ou à la ritournelle d'un grand air
_agitato_.
En France, le peintre ou le musicien trouve la place de toutes les
passions occupée par la peur de manquer aux mille convenances, ou le
projet de lancer un calembour heureux.
En Angleterre, c'est l'orgueil ou la religion biblique qui se présentent
comme ennemis acharnés des beaux-arts. Toutes les passions sont
comprimées dans les hautes classes par une timidité souffrante qui
n'est encore qu'une des formes de l'orgueil, ou anéanties chez la
plupart des jeunes gens par l'horrible nécessité de consacrer quinze
heures de chaque journée à un dur travail, et ce sous peine de manquer
de pain et de mourir au milieu de la rue.
On voit pourquoi la fertile Italie, patrie du _dolce far niente_, et de
l'amour, est aussi la patrie des beaux-arts, et pourquoi cependant,
grâce à ses petits tyrans soupçonneux, c'est dans le nord seulement que
l'on peut trouver des juges éclairés pour les dissertations sur les
beaux-arts.
La Romagne, qui donna le jour à Rossini, est au nombre des contrées les
plus sauvages et les plus féroces de toute la péninsule. Il y a
longtemps que le gouvernement astucieux des prêtres pèse sur ce pays; il
y a longtemps aussi que toute générosité y est le comble de l'absurde.
Le père de Rossini était un pauvre joueur de cor de troisième ordre, de
ces symphonistes ambulants qui, pour vivre, courent les foires de
Sinigaglia, de Fermo, de Forli et autres petites villes de la Romagne ou
voisines de la Romagne. Ils vont faire partie des petits orchestres
impromptus qu'on réunit pour l'opéra de la foire. Sa mère, qui a été une
beauté, était une _seconda donna_ passable. Ils allaient de ville en
ville et de troupe en troupe, le mari jouant dans l'orchestre, la femme
chantant sur la scène; pauvres par conséquent: et Rossini leur fils,
couvert de gloire, avec un nom qui retentit dans toute l'Europe, fidèle
à la pauvreté paternelle, n'avait pas mis de côté, pour tout capital, il
y a deux ans, lorsqu'il est allé à Vienne, une somme égale à la paie
annuelle d'une des actrices qui le chantent à Paris ou à Lisbonne.
On vit pour rien à Pesaro, et cette famille, quoique subsistant sur une
industrie bien incertaine n'était pas triste, et surtout ne s'inquiétait
guère de l'avenir.
En 1799, les parents de Rossini l'amenèrent de Pesaro à Bologne; mais il
ne commença à étudier la musique qu'à l'âge de douze ans, en 1804; son
maître fut D. Angelo Tesei. Au bout de quelques mois, le jeune
Gioacchino gagnait déjà quelques _paoli_ en allant chanter dans les
églises. Sa belle voix de soprano et la vivacité de ses petites manières
le faisaient bien venir des prêtres directeurs des _Funzioni_. Sous le
professeur Angelo Tesei, Gioacchino apprit fort bien le chant, l'art
d'accompagner et les règles du contrepoint. Dès l'année 1806, il était
en état de chanter, à la première vue, quelque morceau de musique que ce
fût, et l'on commença à concevoir de lui de grandes espérances; sa
jolie figure faisait penser à en faire un ténor.
Le 27 août 1806, il quitta Bologne pour faire une tournée musicale en
Romagne. Il tint le piano comme directeur d'orchestre à Lugo, Ferrare,
Forli, Sinigaglia et autres petites villes. Ce ne fut qu'en 1807 que le
jeune Rossini cessa de chanter dans les églises. Le 20 mars de cette
année, il entra au lycée de Bologne, et prit des leçons de musique du
père Stanislao Mattei.
Un an après (le 11 août 1808), Rossini fut en état de composer une
symphonie et une cantate intitulée: _Il pianto d'Armonia_. C'est son
premier ouvrage de musique vocale. Immédiatement après il fut élu
directeur de l'académie des _Concordi_ (réunion musicale existant alors
dans le sein du lycée de Bologne).
Rossini était si savant à dix-neuf ans, qu'il fut choisi pour diriger,
comme chef d'orchestre, les _Quatre Saisons_ de Haydn, que l'on exécuta
à Bologne; la _Création_, que l'on donna en même temps (mai 1811), fut
dirigée par le célèbre soprano Marchesi. Quand les parents de Rossini
n'avaient point d'engagement, ils revenaient habiter leur pauvre petite
maison à Pesaro. Quelques amateurs riches de cette ville, je crois de la
famille Perticari, prirent le jeune Rossini sous leur protection. Une
femme aimable, et que j'ai encore connue fort jolie, eut l'heureuse idée
de l'envoyer à Venise; il y composa, pour le théâtre _San-Mosè_, un
petit opéra en un acte intitulé _la Cambiale di Matrimonio_ (1810).
Après un joli petit succès, il revint à Bologne, et l'automne de l'année
suivante (1811) il y fit jouer _l'Equivoco stravagante_. Il retourna à
Venise, et donna, pour le carnaval de 1812, _l'Inganno felice_.
Ici le génie éclate de toutes parts. Un oeil exercé reconnaît sans peine,
dans cet opéra en un acte, les idées mères de quinze ou vingt morceaux
capitaux qui, plus tard ont fait la fortune des chefs-d'oeuvre de
Rossini.
Il y a un beau _terzetto_, celui du paysan _Tarabotto_, du seigneur
féodal et de la femme que le seigneur a exilée, qu'il adore et qu'il ne
reconnaît pas.
L'_Inganno felice_ est comme les premiers tableaux de Raphaël sortant de
l'école du Pérugin; on y trouve tous les défauts et toutes les timidités
de la première jeunesse. Rossini, effrayé de ses vingt ans, n'osait pas
encore chercher uniquement à se plaire à soi-même. Un grand artiste se
compose de deux choses: une âme exigeante, tendre, passionnée,
dédaigneuse, et un talent qui s'efforce de plaire à cette âme, et de lui
donner des jouissances en créant des beautés nouvelles. Les protecteurs
de Rossini lui procurèrent un engagement pour Ferrare. Il y donna durant
le saint temps de carême de 1812 un _oratorio_ intitulé: _Ciro in
Babilonia_ (Cyrus à Babylone), ouvrage rempli de grâces, mais inférieur,
ce me semble, pour l'énergie, à l'_Inganno felice_. Rossini fut appelé
de nouveau à Venise; mais l'_imprésario_ de _San-Mosè_, non content
d'avoir pour quelques sequins un compositeur aimable, chéri des dames,
et dont le génie naissant allait procurer la vogue à son théâtre, le
voyant pauvre, se permit de le traiter légèrement. Rossini donna
sur-le-champ une marque de ce caractère original qui l'a toujours mis à
son rang, et que peut-être il n'eût jamais eu s'il fût né dans un pays
moins sauvage.
En sa qualité de compositeur, Rossini était maître absolu de faire
exécuter tout ce qui lui passerait par la tête aux instruments de son
orchestre. Il réunit dans l'opéra nouveau, _la Scala di seta_ (l'Échelle
de soie), qu'il fit pour l'_imprésario_ insolent, toutes les
extravagances et les bizarreries qui, on peut le croire, n'ont jamais
manqué dans cette tête-là. Par exemple, à l'_allegro_ de l'ouverture,
les violons devaient s'interrompre à chaque mesure pour donner un petit
coup avec l'archet sur le réverbère en fer-blanc dans lequel est placée
la chandelle qui les éclaire. Qu'on se figure l'étonnement et la colère
d'un public immense accouru de tous les quartiers de Venise et même de
la Terre-Ferme pour l'opéra du jeune _maestro_. Ce public, qui deux
heures avant l'ouverture, assiégeait les portes, et qui ensuite avait
été forcé d'attendre deux heures dans la salle, se crut personnellement
insulté, et siffla comme un public italien en colère. Rossini, loin
d'être affligé, demanda en riant à l'_imprésario_ ce qu'il avait gagné à
le traiter avec légèreté, et partit pour Milan, où ses amis lui avaient
procuré un engagement. Rossini reparut un mois après à Venise; il donna
successivement deux _farze_ (opéras en un acte) au théâtre _San Mosè_:
_l'Occasione fa il ladro_ (1812) et _il Figlio per azzardo_ (carnaval de
1813). Ce fut dans ce même carnaval de 1813 que Rossini fit _Tancrède_.
On peut juger du succès qu'eut cette oeuvre céleste à Venise, le pays
d'Italie où l'on juge le mieux de la beauté des chants. L'empereur et
roi Napoléon eût honoré Venise de sa présence, que son arrivée n'y eût
pas distrait de Rossini. C'était une folie, une vraie _fureur_, comme
dit cette belle langue italienne créée pour les arts. Depuis le
gondolier jusqu'au plus grand seigneur, tout le monde répétait:
Ti rivedro, mi rivedrai.
Au tribunal où l'on plaide, les juges furent obligés d'imposer silence à
l'auditoire, qui chantait:
Ti rivedro!
ceci est un fait certain dont j'ai trouvé des centaines de témoins dans
les salons de madame Benzoni.
Les _dilettanti_ se disaient en s'abordant: _Notre Cimarosa est revenu
au monde_[19]; C'était bien mieux, c'étaient de nouveaux plaisirs,
c'étaient des effets nouveaux. Avant Rossini, il y avait souvent bien de
la langueur et de la lenteur dans l'_opéra seria_; les morceaux
admirables étaient clair-semés, souvent ils se trouvaient séparés par
quinze ou vingt minutes de récitatif et d'ennui: Rossini venait de
porter dans ce genre de composition le feu, la vivacité, la perfection
de l'opéra buffa.