Leur malheur a été que Rossini soit venu dix ans trop tôt. La vie d'une

musique d'opéra devant, à ce qu'il paraît, se borner à trente ans, ces

maîtres ont à se plaindre au sort de ce qu'il ne les a pas

tranquillement laissés achever leur temps. Si Rossini n'avait paru qu'en

1820 MM. Mayer et Paër figureraient dans les annales de la musique au

rang des Leo, des Durante, des Scarlatti, etc., grands maîtres du

premier ordre, qui ne sont passés de mode qu'après leur mort. _Ginevra

di Scozia_ est de 1803; c'est l'épisode d'_Ariodant_, qui forme l'un des

chants les plus admirables du délicieux _Orlando_, de l'Arioste.

L'Arioste excite tant de transports en Italie, précisément parce qu'il a

écrit comme il faut écrire pour un peuple musicien; à l'autre extrémité

du clavier poétique, je vois le petit abbé Delille.

Ainsi qu'on pouvait s'y attendre de la part d'un Allemand, tous les airs

de passion et de jalousie d'_Ariodant_ et de la belle _Ecossaise_, qu'il

croit infidèle, sont _forts_ presque uniquement en effets d'harmonie et

en accompagnements. Ce n'est pas que les Allemands manquent de

sentiment, à Dieu ne plaise que je sois injuste à ce point envers la

patrie de Mozart; mais en 1823, par exemple, ce _sentiment_ leur fait

voir l'histoire de toute la révolution française et de ses suites, dans

l'_Apocalypse[12]_.

Le sentiment des Allemands, trop dégagé des liens terrestres, et trop

nourri d'imagination, tombe facilement dans ce que nous appelons en

France le genre niais[13]. Les têtes qui éprouvent des passions en

Allemagne, manquant de logique, supposent bientôt l'existence de ce dont

elles ont besoin.

Le sujet d'_Ariodant_ est si beau pour la musique, que Mayer a trouvé

trois ou quatre inspirations; par exemple, le choeur chanté par les pieux

solitaires, au milieu desquels Ariodant, au désespoir, vient chercher un

asile. Ce choeur réclamant des effets d'harmonie, des oppositions de voix

plutôt que de beaux chants, est magnifique. On se souvient encore à

Naples du duetto entre Ariodant, qui a la visière de son casque baissée,

et sa maîtresse, qui ne le reconnaît pas. Ariodant va se battre contre

son propre frère pour essayer de sauver sa maîtresse; il est sur le

point de lui avouer tous ses soupçons, et de lui dire qu'il est

Ariodant, quand la trompette sonne et l'appelle au combat. La situation,

une des plus touchantes, peut-être, que puisse fournir la plus touchante

des passions de l'homme, est tellement belle, qu'il fallait qu'une

musique fût bien dure à l'oreille, fût bien peu musique, pour ne pas

mettre des larmes dans tous les yeux. Celle-ci est un chef-d'oeuvre.

Il est odieux de critiquer ce duetto en Italie, tant les coeurs tendres

l'ont pris sous leur protection. Je ne ferai qu'une réflexion: qu'eût-il

été avec l'énergie de Cimarosa, ou la mélancolie de Mozart? Nous aurions

eu une seconde scène de Sara, dans l'oratorio d'_Abraham._ Cette scène

de Sara avec les pasteurs, auxquels elle demande des nouvelles de son

fils Isaac, qui est parti pour la montagne du sacrifice, est le

chef-d'oeuvre de Cimarosa dans le genre pathétique. Cela est supérieur

aux plus beaux airs de Grétry et de Dalayrac.

Chaque année Mayer donnait deux ou trois opéras nouveaux, et était

applaudi sur les premiers théâtres. Comment ne pas se croire l'égal des

grands maîtres? L'opéra de 1807, _Adelasia ed Aleramo_, parut supérieur

à tout ce que le compositeur bavarois avait encore donné. _La Rosa

bianca e la Rosa rossa_, sujet superbe tiré de l'histoire des guerres

civiles d'Angleterre, eut un grand succès en 1812. Walter Scott n'avait

pas encore révélé quelle quantité de sublime renferme, pour un peuple,

l'histoire de ses guerres civiles de la fin du moyen âge. Le ténor

Bonoldi fit admirer, dans la _Rosa bianca_, une voix charmante.

Le premier _allegro_ de l'ouverture de cet opéra montre dans quel abîme

de trivialité tombe d'ordinaire un compositeur allemand qui prétend

trouver des chants gais.

La reconnaissance d'_Enrico_ et de son ami _Vanoldo_ est remplie d'une

grâce naïve que n'a jamais rencontrée Rossini, parce qu'elle tient à

l'absence de certaines qualités plus sublimes. Ce duo est de Paër.

Le même genre de mérite brille dans le fameux duetto _E de serto il

bosco intorno_. C'est le chef-d'oeuvre de Mayer, et ce serait un des

chefs-d'oeuvre de la musique s'il y avait quelques traits de force vers

la fin. Le poëte a fourni au _maestro_ une manière délicieuse, et

vraiment digne de Métastase, d'excuser la trahison de Vanoldo envers son

ami Enrico. Enrico en apprenant que son ami a cherché à plaire à celle

qu'il aime, s'écrie:

Ah chi puô mirarla in volto

E non ardere d'amor!

Mayer a eu la bonne fortune de trouver une mélodie italienne pour

exprimer cette idée charmante. Toutes les âmes tendres et douces plutôt

qu'énergiques préféreront ce duetto, je n'en fais aucun doute, aux

traits les plus vifs de Rossini et de Cimarosa.

Dans le genre bouffe, Mayer a eu la grosse gaieté d'un bonhomme sans

esprit.

_Gli Originali_ font plaisir lorsqu'on n'a pas entendu depuis longtemps

de vraie musique italienne. C'est _la Mélomanie_. Lorsque cet opéra

parut (1799), il fit cruellement sentir l'absence de Cimarosa, retenu

alors dans les prisons de Naples, et que le bruit public disait pendu.

On se demandait: Quels airs délicieux dans le genre de

Sei morelli e quatro baj,

de

Mentr'io ero un mascalzone,

de

Amicone del mio core,

Cimarosa n'eût-il pas faits sur un tel sujet?

Le Mélomane véritable, ridicule assez rare en France, où d'ordinaire il

n'est qu'une prétention de la vanité, se trouve à chaque pas en Italie.

Lorsque j'étais en garnison à Brescia, l'on me fit faire la connaissance

de l'homme du pays qui était peut-être le plus sensible à la musique. Il

était fort doux et fort poli; mais quand il se trouvait à un concert,

et que la musique lui plaisait à un certain point, il ôtait ses souliers

sans s'en apercevoir. Arrivait-on à un passage sublime, il ne manquait

jamais de lancer ses souliers derrière lui sur les spectateurs.

J'ai vu à Bologne le plus avare des hommes jeter ses écus à terre, et

faire une mine de possédé, quand la musique lui plaisait au plus haut

degré.

Le Mélomane de Mayer ne fait que répéter sur la scène des actions que

l'on voit tous les jours dans la salle. Du reste, la forme seule des

regrets qu'inspirait l'absence de Cimarosa, indiquait que ce grand homme

allait cesser d'être à la mode. S'il eût fait de nouveaux airs, au lieu

de s'en laisser charmer avec naïveté, les amateurs eussent appelé la

_mémoire_ pour troubler l'empire de l'_imagination_, on se fût rappelé

mal à propos le souvenir des chefs-d'oeuvre qui venaient, pendant vingt

ans de suite, de charmer tous les coeurs.

Mayer est le maestro le plus savant de l'interrègne, comme il en est le

plus fécond; tout chez lui est correct. Vous pouvez examiner dans tous

les sens les partitions de _Medea_, de _Cora_, d'_Adelazia_, d'_Eliza_,

vous n'y trouverez pas une faute; c'est la perfection désespérante de

Despréaux: vous ne savez pourquoi vous n'êtes pas plus ému. Passez à un

opéra de Rossini, vous sentez tout à coup l'air pur et frais des hautes

Alpes; vous vous sentez respirer plus à l'aise; on croit renaître; vous

aviez besoin de génie. Le jeune compositeur jette à pleines mains les

idées nouvelles; tantôt il réussit, souvent il manque son objet. Tout

est entassé, tout est pêle-mêle, tout est négligence; c'est la profusion

et l'insouciance de la richesse sans bornes. On redit: Mayer est le

compositeur le plus correct, Rossini est le grand artiste.

Je ne disconviendrai pas que Mayer n'ait huit ou dix morceaux qui,

pendant trois ou quatre soirées, ont un faux air de génie; par exemple,

le _sestetto_ d'_Elena_. Je me souviens que dans un temps aussi je

trouvais que Dalayrac avait de jolies idées, quoique mal arrangées.

Depuis, j'ai étudié un peu sérieusement Cimarosa, où j'ai retrouvé la

plupart des jolies idées de Dalayrac: peut-être, si l'on étudiait

Sacchini, Piccini, Buranello, y trouverait-on une raison suffisante pour

les éclairs de génie du bon Mayer. Seulement, comme l'Allemand a un

grand talent, et qu'il est aussi savant que Dalayrac est écolier, il

aura admirablement déguisé ses emprunts.

Le bon Mayer, voyant un jour Cherubini à Venise, ne déguisait rien, et

dit tout bonnement au copiste du théâtre: «Voilà _la Faniska_ de

Cherubini, vous allez copier depuis telle page jusqu'à telle autre.»

C'était un morceau de vingt-sept pages, où il ne changea pas un bémol.

Mayer fut pour la musique ce que Johnson a été pour la prose anglaise;

il créa un genre emphatique et lourd, qui s'écartait beaucoup du beau

naturel, mais qui cependant n'était pas sans mérite, surtout une fois

qu'on avait pu s'y accoutumer. Cette emphase a été cause que la

réputation de Mayer a été anéantie par Rossini en un clin d'oeil; c'est

le sort qui attend toutes les affectations dans les arts. Le _beau_

naturel paraît un jour, et l'on s'étonne d'avoir pu être dupe si

longtemps. On voit que nos classiques ont bien leurs raisons pour

empêcher qu'on ne joue _Shakspeare_, et pour lancer contre lui la

jeunesse libérale. Le jour où l'on jouera _Macbeth_, que deviendront nos

tragédies modernes?

Je crois qu'après Mayer, M. Paër, musicien né à Parme, malgré son nom

allemand, est celui de tous les compositeurs de l'interrègne qui a eu le

succès le plus européen. Cela tient peut-être à ce que M. Paër, outre un

talent incontestable et très remarquable, est un homme très-fin, de

beaucoup d'esprit, et fort agréable dans le monde. On dit qu'une des

preuves les plus frappantes de cet esprit a été de tenir huit ans de

suite Rossini caché aux Parisiens. Notez que s'il y eut jamais un homme

fait pour plaire à des Français, c'est Rossini, Rossini le Voltaire de

la musique.

Toutes les premières pièces de Rossini jouées à Paris, ont été montées

d'une manière ridicule. Il me souvient encore de la première

représentation de _l'Italiana in Algeri_. Lorsque peu après l'on donna

_la Pietra del Paragone_, on eut l'attention de supprimer les deux

morceaux qui ont fait la fortune de ce chef-d'oeuvre en Italie: l'air

_Eco pietosa_, et le finale _sigillara_. Il n'est pas jusqu'au choeur

délicieux du second acte de _Tancrède_, chanté sur le pont, dans la

forêt, par les chevaliers de Syracuse, qu'on n'ait trouvé prudent de

raccourcir de moitié.

Le jour même où je fais transcrire cette page, je vois que l'on fait

chanter le grand rôle _bouffe_ de _l'Italiana in Algeri_ par

mademoiselle Naldi.

Un des premiers ouvrages de M. Paër est l'_Oro fa Tutto_ (1793). Son

premier chef-d'oeuvre est _la Griselda_ (1797). A quoi bon parler de cet

opéra qui a fait le tour de l'Europe? Tout le monde connaît l'air

délicieux chanté par le ténor. Tout le monde admire _Sargine_ (1803).

Je mettrais volontiers ces deux opéras au-dessus de tout ce qu'a fait

M. Paër. L'_Agnese_ ne me paraît pas du même rang; elle doit son succès

européen à la facilité qu'il y a d'imiter d'une manière effrayante les

fous, que personne ne se soucie d'aller étudier avec trop de détails

dans les retraites affreuses où les place la pitié publique. L'âme

profondément ébranlée par le spectacle horrible d'un père devenu fou

parce que sa fille l'a abandonné, s'ouvre facilement aux impressions de

la musique. Galli, Pelegrini, Ambrogetti, Zuchelli, ont été sublimes

dans le rôle du fou. Ce succès ne m'empêche pas de croire que les

beaux-arts ne doivent jamais s'emparer des sujets horribles. La

charmante piété filiale de Cordelia me console de la folie de _Lear_

(tragédie de Shakspeare); mais rien ne rend supportable pour moi l'état

affreux où se trouve le père de l'_Agnèse_. La musique centuplant ma

sensibilité, me rend cette scène horrible tout à fait insupportable.

_L'Agnese_ fait pour moi souvenir désagréable, et d'autant plus

désagréable que le sujet est plus vrai. C'est comme la mort: on fera

toujours peur aux hommes en leur parlant de la mort; mais leur en parler

sera toujours une sottise ou un calcul de prêtre. Puisque la mort est

inévitable, oublions-la.

La _Camilla_ (1798), quoique devant en partie son succès à la mode de

l'horreur qui, dans ce temps-là, nous valut les romans de madame

Radcliffe, a cependant plus de mérite que _l'Agnese_; le sujet est moins

horrible et plus tragique. Bassi, l'un des premiers bouffes de l'Italie,

était excellent dans le rôle du valet, lorsque, couché entre les jambes

de son maître, et chantant fort pour le réveiller, il lui crie:

_Signor, la vita è corta,_

_Partiam per carità._

A tout moment dans cette pièce on trouve de la déclamation chantée,

comme Gluck. C'est la plus triste chose du monde, cela est dur; or, dès

qu'il n'y a pas _douceur pour l'oreille_, il n'y a pas musique.

Madame Paër, femme du compositeur, et fort bonne cantatrice, s'est

toujours acquittée, en Italie, du rôle de Camille; elle y a eu les plus

grands succès, et ces succès ont duré dix ans; je ne vois guère

aujourd'hui que madame Pasta qui pût jouer Camille avec talent. Ce

talent amènerait-il la vogue? Rossini nous a accoutumés à la

surabondance des idées, Mozart à leur profondeur; il est peut-être bien

tard pour la musique de Gluck.

Après MM. Mayer et Paër, les deux hommes célèbres de l'interrègne qui

s'écoula entre Cimarosa et Rossini, il me reste à nommer quelques

talents inférieurs. Je renvoie ces noms-là à l'appendice[14].

IV

MOZART EN ITALIE

J'oubliais qu'il faut encore parler de Mozart, avant de nous occuper

pour toujours, et exclusivement, de Rossini.

La scène musicale en Italie était occupée depuis dix ans par MM. Mayer,

Paër, Pavesi, Zingarelli, Generali, Fioravanti, Weigl, et par une

trentaine de noms plus ou moins oubliés aujourd'hui, et qui y régnaient

tranquillement. Ces messieurs se croyaient les successeurs des Cimarosa

et des Pergolèse, le public le croyait aussi; Mozart parut tout à coup

comme un colosse au milieu de tous ces petits compositeurs italiens, qui

n'étaient grands que par l'absence des grands hommes.

Mayer, Paër, et leurs imitateurs, cherchaient depuis longtemps à

adapter le genre allemand au goût italien, et, comme tous les

_mezzo-termine_, plaisant aux faibles des deux partis, ils avaient des

succès flatteurs pour qui n'est pas difficile en admiration. Mozart, au

contraire, comme tous les grands artistes, n'ayant jamais cherché qu'à

se plaire à lui-même, et aux gens qui lui ressemblaient, Mozart, tel

qu'un conspirateur espagnol, ne pouvait se flatter de prendre la société

que par les sommités; ce rôle est toujours dangereux.

D'ailleurs, la présence personnelle lui manquait; il n'était pas là pour

flatter les puissants, payer les journaux, et faire mettre son nom dans

la bouche de la multitude: aussi n'a-t-il pénétré en Europe que depuis

sa mort. Ses rivaux étaient présents, écrivaient leur musique pour les

voix des acteurs, composaient de petits duos pour la maîtresse du

prince, se conciliaient des protections; et cependant qu'est-ce

aujourd'hui qu'une musique de Mayer ou de ***, à côté d'un opéra de

Mozart? La position était inverse en Italie vers l'an 1800. Mozart était

un barbare romantique, voulant envahir la terre classique des

beaux-arts. Il ne faut pas croire que cette révolution, qui nous semble

si naturelle aujourd'hui, se soit faite en un jour.

Mozart, encore enfant, avait fait deux opéras pour le théâtre de la

Scala à Milan, _Mitridate_, en 1770, et _Lucio Silla_, en 1773[15]. Ces

opéras ne manquèrent pas de succès, mais il n'est pas probable qu'un

enfant ait osé braver la mode. Quel qu'ait été le mérite de ces

ouvrages, bientôt absorbés dans le torrent, guidé par Sacchini, Piccini,

Paisiello, ces succès n'avaient laissé aucune trace.

Vers 1803, les triomphes de Mozart à Munich et à Vienne vinrent

importuner les dilettanti d'Italie, qui d'abord refusèrent bravement d'y

croire. Un barbare venir moissonner dans le champ des arts! On

connaissait depuis longtemps ses symphonies et ses quatuors, mais Mozart

faire de la musique pour la voix! On dit de lui ce que le parti des

vieilles idées dit en France de Shakspeare: «C'est un sauvage qui ne

manque pas d'énergie; on peut trouver quelques paillettes d'or dans le

fumier d'Ennius; s'il eût eu l'avantage de prendre des leçons de

Zingarelli et de Paisiello, il aurait peut-être fait quelque chose.» Et

il ne fut plus question de Mozart.

En 1807, quelques Italiens de distinction, que Napoléon avait menés à

sa suite, dans ses campagnes de 1805 et de 1806, et qui avaient passé

par Munich, se mirent à reparler de Mozart: on se décida à essayer une

de ses pièces, _l'Enlèvement du Sérail_, je crois. Mais pour exécuter

cet opéra, il fallait être symphoniste parfait; il fallait surtout être

un excellent _tempiste_, ne jamais faire d'infidélités à la _mesure_. Il

ne s'agissait plus de cette musique qui s'apprend d'oreille, en

l'entendant chanter une ou deux fois, comme à Paris la romance: _C'est

l'amour_[16], ou _Di tanti palpiti_, de _Tancrède_. Les symphonistes

italiens se mirent à travailler, mais il ne sortait rien de cet océan de

notes, qui noircissaient la partition de cet étranger. Il fallait

d'abord que tout le monde allât en mesure, et surtout _entrât_ et

_sortît_ juste, au moment prescrit. Les paresseux appelèrent cela de la

barbarie; ce mot fut sur le point de prendre, et l'on faillit renoncer à

Mozart. Cependant, quelques jeunes gens riches, que je pourrais nommer,

et qui avaient plus d'orgueil que de vanité, trouvèrent ridicule, pour

des Italiens, de renoncer à de la musique comme trop difficile; ils

menacèrent de retirer leur protection au théâtre où l'opéra allemand

était en répétition, et l'on donna enfin l'oeuvre de Mozart. Pauvre

Mozart! des personnes qui se trouvaient à cette représentation, et qui,

depuis, ont appris à aimer ce grand homme, m'ont assuré n'avoir jamais

vu de tel charivari. Les morceaux d'ensemble, et surtout les finales,

produisaient une cacophonie épouvantable; on eût dit un sabbat de

diables en colère. Deux ou trois airs, et un duetto, surnagèrent au

milieu de cet océan de cris discordants, et furent assez bien exécutés.

Le même soir il se forma deux partis. Le _patriotisme d'antichambre_,

comme disait M. Turgot à propos du _Siège de Calais_, tragédie

nationale, en 1763; le patriotisme d'antichambre, qui est la grande

maladie morale des Italiens, se réveilla dans toute sa fureur, et

déclara dans tous les cafés que jamais homme né hors de l'Italie ne

parviendrait à faire un bon air. Le chevalier M... dit alors avec cette

mesure parfaite qui le caractérise: _Gli accompagnamenti tedeschi non

sono guardie d'onore pel canto, ma gendarmi_.

L'autre parti, guidé par deux ou trois jeunes militaires, qui avaient

été à Munich, soutenait qu'il y avait dans Mozart, non pas assurément

des morceaux d'ensemble, mais deux ou trois petits airs, ou _duetti_,

écrits avec génie, et, mieux encore, écrits avec nouveauté. Les gens à

_honneur national_ eurent recours à leur grand argument, ils déclarèrent

qu'il fallait être _mauvais Italien_ pour admirer de la musique faite

par un ultramontain. Au milieu de ces cris, les représentations de

l'opéra de Mozart arrivèrent à leur fin, l'orchestre jouant plus mal

chaque soir. Les gens supérieurs (et il y a souvent dans une grande

ville d'Italie, deux ou trois hommes à vues profondes, mais génies à la

Machiavel, défiants, persécutés, sombres, qui se gardent bien de parler

à tout venant, et à plus forte raison d'écrire), ces gens dirent:

«Puisque le nom de Mozart excite tant de haine, puisqu'on met tant

d'acharnement à prouver qu'il est médiocre, puisque nous lui voyons

prodiguer des injures qu'on n'a jamais adressées aux Nicolini et aux

Puccita (les plus faibles des compositeurs de l'époque), il serait bien

possible que cet étranger eût un coin de génie.»

Voilà ce qu'on disait chez la comtesse Bianca et dans d'autres loges de

personnes de la première distinction de la ville, que je ne nomme pas

pour ne point les compromettre. Je passe sous silence les injures

grossières des journaux écrits par les agents de la police. La cause de

Mozart semblait perdue, et scandaleusement perdue.

Un amateur de musique, fort noble et fort riche, mais qui n'avait pas

grand sens, de ces gens qui se font une existence dans le monde en

adoptant, tous les six mois, quelque paradoxe qu'ils répètent partout et

à tue-tête, ayant su, par une lettre qu'une de ses maîtresses lui

écrivait de Vienne, que Mozart était le premier musicien du monde, se

mit à en parler avec mystère. Il fit appeler les six meilleurs

symphonistes de la ville, qu'il éblouissait de son luxe, et étourdissait

du fracas de ses chevaux anglais et de ses calèches fabriquées à

Londres, et il fit essayer en secret à ces musiciens le premier finale

de _Don Juan_. Son palais était immense; il leur abandonna tout un corps

de logis situé sur les jardins. Il menaça de toute sa colère quiconque

oserait parler; et quand un homme riche en vient à ces paroles en

Italie, il est sûr d'être obéi. Celui dont je parle avait à ses ordres

cinq ou six _buli_ de Brescia, capables de toutes les violences.

Il ne fallut pas moins de six mois aux symphonistes du prince pour

parvenir à jouer _in tempo_ (en mesure) le premier finale de _Don Juan_.

Alors pour la première fois, ils virent apparaître Mozart. Le prince

prit six chanteurs et chanteuses, auxquels il ordonna la discrétion. En

deux mois de travail, les chanteurs furent instruits. Le prince fit

exécuter à sa maison de campagne, toujours avec le secret d'une

conspiration, les finales et les principaux morceaux d'ensemble de _Don

Juan_. Il a de l'oreille comme tous les gens de son pays, il les trouva

bien. Assuré de cet effet, il devint un peu moins mystérieux en parlant

de Mozart; il se laissa attaquer, il arriva enfin à engager un pari

considérable pour l'amour-propre, et qui, au milieu de cette

tranquillité profonde d'une ville d'Italie, devint bientôt la grande

nouvelle de toute cette partie de la Lombardie. Il avait parié qu'il

ferait exécuter quelques morceaux de _Don Juan_, et que messieurs tels

et tels, des juges impartiaux, des noms desquels l'on convint

sur-le-champ, diraient que Mozart était un homme à peu près du mérite de

Mayer et de Paër, péchant comme eux par trop d'amour pour le tapage et

le fatras germanique mais en tout presque aussi fort que les auteurs de

_Sargine_ et de _Cora_. On mourait de rire, à ce que l'on m'a conté,

rien qu'à entendre ces assertions. Le prince, dont la vanité goûtait des

plaisirs très vifs, retarda le grand jour sous divers prétextes; il

vint enfin ce jour mémorable. Le concert d'épreuve eut lieu à la maison

de campagne du prince, qui gagna tout d'une voix; et pendant deux ans,

il en a été plus fat de moitié.

Cet événement fit du bruit; on se mit à jouer Mozart en Italie. A Rome,

vers 1811, on estropia _Don Juan_. Mademoiselle Eiser, celle qui a joué

un rôle au congrès de Vienne, et qui fit un instant oublier l'Apocalypse

à de grands personnages, jouait aussi un rôle dans _Don Juan_, et fort

bien. Sa voix était admirable, mais l'orchestre n'allait en mesure que

par hasard, les instruments couraient les uns après les autres; cela

ressemblait toujours à une symphonie de Haydn jouée par des amateurs (ce

dont le ciel veuille nous garder). Enfin, en 1814, on donna _Don Juan_ à

la _Scala_, succès d'étonnement. En 1815, on donna _les Noces de

Figaro_, qui furent mieux comprises. En 1816, _la Flûte enchantée_ tomba

et ruina l'entreprise Petrachi; mais la reprise de _Don Juan_ eut enfin

un succès fou, si l'on peut appeler _fou_ un succès lorsqu'il s'agit de

Mozart.

Aujourd'hui Mozart est à peu près compris en Italie, mais il est loin

d'y être senti. Son principal effet dans l'opinion publique a été de

jeter au second rang Mayer, Weigl, Winter, et toute la faction

allemande.

La vie de Rossini, tome I · 第 3 / 17 段