_Du jugement à porter sur la mort d'autrui._
=Peu d'hommes témoignent à leur mort d'une réelle fermeté
d'âme.=--Quand nous jugeons de la fermeté dont quelqu'un a fait preuve
au moment de la mort, qui est assurément l'affaire capitale de la
vie humaine, il faut tenir compte que rarement on se croit arrivé à
ce point. Peu de gens meurent convaincus qu'ils sont à leur heure
dernière, et il n'y a rien où l'espérance trompeuse nous illusionne
davantage. Elle ne cesse de nous corner aux oreilles: «D'autres
ont bien été plus malades, sans en mourir;--L'affaire n'est pas si
désespérée qu'on le pense;--Au pis aller, Dieu a fait bien d'autres
miracles.» Il en résulte que nous faisons trop de cas de nous-mêmes; il
semble que tout souffre, de quelque façon, de notre anéantissement et
compatit à notre état, d'autant que notre vue altérée nous fait voir
les choses autrement qu'elles ne sont; il nous semble que ce sont elles
qui se dérobent à nos yeux, quand ce sont eux qui sont en défaut, ainsi
qu'il arrive à ceux qui voyagent sur mer, pour lesquels les montagnes,
la campagne, les villes, le ciel, la terre se meuvent en même temps
qu'eux et avec la même vitesse: «_Nous sortons du port, la terre et la
mer semblent s'éloigner_ (_Virgile_).»--Qui a jamais vu la vieillesse
ne pas louer le temps passé et ne pas critiquer le présent, imputant au
monde et aux mœurs du moment sa misère et son chagrin? «_Secouant sa
tête chauve, le vieux laboureur soupire; il compare le présent avec le
passé, vante le bonheur de son père et parle sans cesse de la piété des
anciens temps_ (_Lucrèce_).»
=Nous sommes portés d'ordinaire à croire la nature entière intéressée
à notre conservation.=--Nous rapportons tout à nous, ce qui fait que
nous faisons de notre mort une chose d'importance, qui ne saurait
passer inaperçue et sans que les astres, solennellement consultés,
ne se prononcent: «_Que de dieux en mouvement pour la vie d'un seul
homme_ (_Sénèque_)!» et nous le pensons d'autant plus, que nous
nous estimons davantage: «Comment tant de science se perdrait, et
le dommage si considérable qui en résulterait ne serait pas l'objet
d'une préoccupation particulière du destin! La disparition d'une âme
aussi rare, aussi exemplaire ne coûte-t-elle donc pas plus que celle
du premier venu qui est sans utilité! Cette vie qui en soutient tant
d'autres, dont tant d'autres dépendent, à laquelle tant de monde a
intérêt, qui occupe tant de charges, est-il possible qu'elle soit
écartée comme une autre qui ne tient pour ainsi dire à rien!»--Nul de
nous ne songe assez qu'il n'est qu'une unité; de là ces paroles de
César, plus gonflées par la vanité que n'était grosse la mer qui le
menaçait, adressées au patron de la barque qui le portait: «_A défaut
du ciel qui te refuse de te conduire aux rivages de l'Italie, vogues-y
sous mes auspices; si tu as peur, c'est que tu ignores qui tu portes;
fort de mon appui, affronte sans crainte la tempête_ (_Lucain_).»
Celles-ci dérivent de cette même idée: «_César juge enfin le péril à
hauteur de son courage: Quoi, dit-il, les dieux ont besoin d'un si
grand effort pour me perdre? ils assaillent de toute la fureur de la
mer le frêle esquif sur lequel je suis assis_ (_Lucain_)!» De même
cette folie d'un peuple voulant que durant une année entière le soleil
porte le deuil de sa mort: «_Lui aussi, à sa mort, prit part au malheur
de Rome et se couvrit d'un voile de deuil_ (_Virgile_)»; et mille
autres semblables dont le monde se laisse si aisément leurrer, croyant
que nos intérêts peuvent faire que le ciel en soit troublé et que lui,
qui est infini, se préoccupe de nos moindres actions: «_L'alliance
entre le ciel et nous n'est pas telle, qu'à notre mort les astres
doivent s'éteindre_ (_Pline_).»
=Pour bien juger du courage de qui s'est donné la mort, il faut
examiner les circonstances dans lesquelles il se trouvait.=--Ce
n'est point être dans le vrai que de juger de la résolution et de la
fermeté de quelqu'un, quand il n'a pas la certitude d'être en danger
de mort, alors même qu'il s'y trouve, il n'y a pas à lui tenir compte
de son attitude, si elle n'était en prévision même de l'événement.
La plupart règlent leur contenance et leurs propos pour se faire une
réputation dont ils ont encore l'espérance de jouir de leur vivant.
Combien en ai-je vu mourir, dont l'attitude n'a pu être préparée
et a été uniquement l'effet du hasard; parmi ceux mêmes qui, dans
l'antiquité, se sont donné la mort, il y a encore à distinguer si elle
a été soudaine, ou si elle est venue pour ainsi dire à pas comptés.--Ce
cruel empereur romain qui disait, en parlant de ses victimes, qu'il
voulait leur faire sentir la mort; et, de l'une d'elles qui s'était
détruite dans sa prison: «Celui-là m'a échappé,» voulait prolonger leur
mort en la leur faisant sentir par les tourments qu'il leur faisait
endurer: «_Nous l'avons vu vivant dans un corps tout meurtri, dont on
prolongeait l'agonie par un raffinement de cruauté_ (_Lucain_).»--En
vérité, ce n'est pas une si grosse affaire que de se résoudre à se
donner la mort, quand on se porte bien et qu'on n'a rien à redouter;
il est bien aisé de faire le fanfaron avant le moment fatal, tellement
qu'Héliogabale, l'homme le plus efféminé qui ait jamais été, avait,
au cours de ses plus molles voluptés, projeté de se donner la mort,
si l'occasion l'y obligeait, dans des conditions particulièrement
fastueuses: pour que cette mort ne démentit pas le reste de sa vie, il
avait fait construire dans ce but, pour se précipiter du sommet, une
tour somptueuse, dont le bas et le devant étaient plaqués de planches
incrustées d'or et de pierreries; il avait aussi fait confectionner
des lacets tissés d'or et de soie cramoisie pour s'étrangler, forger
une épée en or pour se transpercer, et conservait du poison dans des
vases en émeraude et en topaze pour s'empoisonner, suivant que l'envie
lui prendrait d'avoir recours, pour se tuer, à l'un de ces moyens:
«_Courageux par nécessité_ (_Lucain_).» En dépit de ces dispositions,
pour celui-ci en particulier, la mollesse de tels apprêts rend
vraisemblable que mis en demeure de s'exécuter, il eût reculé. Mais,
parmi ceux-là mêmes qui, plus courageux, ont réalisé leur résolution,
il y a à examiner, dis-je, si elle l'a été par un coup tel qu'ils se
sont épargné d'en sentir l'effet, ou s'il est à présumer qu'ils se
soient ménagé la possibilité de sentir la vie les abandonner peu à peu,
cette sensation envahissant à la fois le corps et l'âme, se donnant de
la sorte le temps de revenir sur leur détermination et témoignant, en y
persévérant, de leur fermeté et de leur obstination dans le dessein si
désespéré qu'ils avaient conçu.
=Exemples de faiblesse chez des gens qui avaient résolu de se donner
la mort.=--Pendant les guerres civiles de César, Lucius Domitius
fait prisonnier dans les Abruzzes, s'étant empoisonné, le regretta
ensuite.--Il est arrivé de notre temps que tel, résolu à mourir
et qui, du premier coup, ne s'était pas frappé assez violemment,
s'y est repris et s'est blessé à nouveau très grièvement deux ou
trois fois, sans parvenir, en raison des révoltes de la chair qui
retenaient son bras, à prendre sur lui de se donner un coup pénétrant
assez profondément.--Pendant qu'on instruisait le procès de Plautius
Sylvanus, Urgulania, sa grand'mère, lui fit passer un poignard avec
lequel il ne parvint pas à se tuer, et finalement il se fit ouvrir
les veines par ses serviteurs.--Albucilla, du temps de Tibère,
voulant se donner la mort, s'étant frappée avec trop peu de vigueur,
donna à ses ennemis le temps de l'arrêter et de la faire mourir à
leur guise.--C'est encore ce qui arriva au général Démosthène, après
sa défaite en Sicile.--C. Fimbria, s'étant manqué par son défaut
d'énergie, demanda à son valet de l'achever.--Par contre, Ostorius, ne
pouvant se servir de son bras, dédaigna de demander à son serviteur
autre chose que de maintenir droit et ferme le poignard, sur lequel de
lui-même il se jetait, se transperçant la gorge.
=Une mort prompte et inattendue est la plus désirable.=--C'est à la
vérité un morceau qui est à avaler sans mâcher, pour qui n'a pas le
gosier ferré à glace; c'est pourquoi l'empereur Adrien se fit indiquer
et marquer d'un cercle par son médecin, sur la poitrine, la place
où, pour lui donner le coup mortel, devait frapper celui auquel il
donnerait charge de le tuer. C'est aussi ce qui fit que César, auquel
on demandait quel était, à son avis, la mort la plus désirable,
répondit: «La moins prévue et la plus prompte.» Si César a osé le dire,
ce n'est pas une lâcheté de ma part que de le croire. «Une mort courte,
dit Pline, est le souverain bonheur de la vie humaine»; il déplaît
cependant à certains de le reconnaître.--Nul ne peut se dire résolu à
la mort, qui redoute de l'envisager et ne peut la voir venir les yeux
ouverts. Les condamnés que l'on voit courir au supplice pour hâter
et presser leur exécution, ne le font pas par esprit de résolution,
mais parce qu'ils veulent abréger le temps durant lequel ils sont face
à face avec elle: être mort ne les effraie pas; ce qu'ils redoutent,
c'est le passage de la vie à la mort: «_Je ne veux pas mourir, mais
il m'est indifférent d'être mort_ (_Cicéron_).» C'est là un degré
de fermeté auquel, d'après l'expérience que j'en ai faite, je puis
atteindre à l'exemple de ceux qui, les yeux fermés, se jettent au
milieu des dangers ou dans la mer.
=Noble constance de Socrate dans l'attente de la mort.=--Il n'y a rien,
suivant moi, de plus beau dans la vie de Socrate, que d'être demeuré
pendant trente jours entiers sous le coup du décret qui le condamnait
à mort et de l'avoir, pendant tout ce temps, envisagée tout à loisir,
sans émotion, sans marquer dans sa manière d'être aucune altération,
agissant, causant d'une façon plutôt calme et insensible, qu'affecté et
surexcité par l'effet de cette pensée bien faite pour accabler.
=Exemples de fermeté et de persistance de la part de certains qui se
sont donné volontairement la mort.=--Ce Pomponius Atticus, auquel
Cicéron écrivait les lettres qui nous restent de lui, se trouvant
malade, manda Agrippa son gendre et deux ou trois de ses amis et
leur dit que, n'arrivant à rien en cherchant à se guérir, tous les
traitements qu'il suivait pour prolonger sa vie, prolongeant aussi et
accroissant ses souffrances, il était résolu à mettre fin à l'une et
aux autres et qu'il les priait d'approuver le parti qu'il prenait,
ou tout au moins de ne pas se mettre en peine de l'en détourner. Or,
ayant choisi, pour mettre fin à ses jours, de se laisser mourir de
faim, son abstinence, par l'effet du hasard, coupa court à la maladie:
le remède qu'il employait pour se défaire de la vie le ramena à la
santé. Ses médecins et ses amis, se félicitant de cet heureux résultat,
s'en réjouissent avec lui; mais leur attente est bien trompée, car
ils ne parviennent pas à lui faire modifier sa résolution: «Puisqu'il
lui fallait, leur dit-il, franchir un jour ce pas, il ne voulait pas,
au point où il en était déjà arrivé, avoir la peine de recommencer
une autre fois.» Il avait tout à loisir médité sur la mort, et non
seulement ne renonçait pas à se la donner, mais s'y opiniâtrait et,
satisfait de ce qu'il avait commencé, affectait par courage d'aller
jusqu'au bout. Tâter la mort, la savourer, c'est beaucoup plus que de
ne pas la craindre.
L'histoire du philosophe Cléanthe ressemble fort à la précédente:
Il avait les gencives enflées et gangrenées; les médecins lui
conseillèrent le jeûne le plus absolu. L'ayant observé deux jours
durant, il s'en trouve si bien, qu'ils le déclarent guéri et lui
permettent de reprendre son train de vie habituel. Mais lui, trouvant
déjà une certaine douceur à l'état de faiblesse auquel il était arrivé,
se résout à ne pas revenir en arrière; et, persévérant au contraire
dans la voie où il était déjà si avancé, il achève de se laisser mourir
de faim.
Un jeune Romain, Tullius Marcellinus, voulant devancer l'heure de sa
destinée, pour se défaire d'une maladie qui le faisait souffrir plus
qu'il ne voulait le supporter et dont les médecins lui assuraient
la guérison certaine, mais non immédiate, convoqua ses amis pour en
délibérer. Les uns, rapporte Sénèque, lui donnaient le conseil que,
par lâcheté, ils eussent suivi eux-mêmes; d'autres, par flatterie,
celui qu'ils croyaient devoir lui être le plus agréable; lorsque
l'un d'eux, appartenant à l'école des Stoïciens, lui dit: «Ne t'en
mets pas en peine, Marcellinus, comme s'il s'agissait d'une affaire
d'importance; ce n'est pas grand'chose que de vivre; tes valets et les
bêtes vivent; ce qui importe, c'est de mourir honorablement, sagement
et avec courage. Songe combien il y a de temps que tu fais toujours
la même chose: manger, boire et dormir; boire, dormir et manger; nous
ne cessons de tourner dans ce cercle. Non seulement des accidents
pénibles et insupportables, mais la satiété même de vivre, nous portent
à désirer la mort.» Marcellinus avait besoin de quelqu'un, non pour en
recevoir des conseils, mais pour le soutenir dans l'accomplissement de
son dessein, et il venait de le trouver. Ses serviteurs craignaient de
s'en mêler; notre philosophe leur fit comprendre que les domestiques ne
sont compromis que dans le cas où il y a doute que la mort du maître
soit volontaire, et que ce serait de leur part une aussi mauvaise
action de l'empêcher de se tuer que de le tuer, d'autant que «_sauver
un homme malgré lui, c'est comme si on le tuait_ (_Horace_)». Il avisa
ensuite Marcellinus que, de même qu'après un repas, on en distribue
la desserte à ceux qui l'ont servi, il serait convenable que, sa vie
finie, il laissât quelque chose à ceux qui, dans le cours de son
existence, lui avaient prêté leur concours. Celui ci, libéral autant
que franchement courageux, fit répartir une somme d'argent entre ses
serviteurs et les consola du chagrin qu'ils manifestaient. Pour passer
de vie à trépas, il n'eut recours ni au fer, ni à l'effusion du sang,
résolu qu'il était à se retirer de cette vie et non à s'en évader;
non d'échapper à la mort, mais à se mesurer avec elle. Pour se donner
loisir de la défier, renonçant à toute nourriture, le troisième jour
il se fit mettre dans un bain tiède, et s'affaiblissant de plus en
plus, il passa insensiblement de vie à trépas, non sans éprouver,
disait-il, une sorte de volupté. Ceux qui, par suite de faiblesse,
tombent en syncope, affirment en effet ne ressentir aucune douleur
et même éprouver un certain bien-être, comme lorsqu'ils s'endorment
et s'abandonnent au repos.--Voilà certes des morts préméditées et
patiemment endurées.
=Courage de Caton aidant la mort à accomplir son œuvre.=--Caton semble
avoir été destiné à être, en toutes choses, un modèle de vertu. Sa
bonne fortune permit, lorsqu'il se porta le coup mortel, qu'ayant mal
à la main, il ne fit que se blesser, ce qui lui donna possibilité de
lutter avec la mort pour arriver à l'étreindre; les circonstances, bien
faites pour faire faiblir son courage, ne firent que le grandir. S'il
m'eût appartenu de le représenter dans l'attitude que je considère
comme lui faisant le plus honneur, c'eût été tout ensanglanté,
s'arrachant les entrailles, et non l'épée à la main, comme l'ont fait
les sculpteurs de son temps; ce second acte de sa mort révèle sans
contredit un courage bien plus violent que le premier.