_Comment notre esprit se crée à lui-même des difficultés._
=Notre choix entre deux choses de même valeur est déterminé par si
peu, qu'on est en droit d'en conclure que tout ici-bas est doute et
incertitude.=--C'est une plaisante idée que de concevoir l'esprit
en suspens entre deux choses dont, exactement et au même degré, il
souhaite la réalisation; il est indubitable que, dans de telles
conditions, il ne se décidera jamais, puisque s'il inclinait vers
l'une d'elles et la choisissait, cela impliquerait une inégalité
dans le prix qu'il y attache. Si, avec un égal besoin de boire et de
manger, nous étions placés entre une bouteille et un jambon, nous
n'aurions vraisemblablement d'autre ressource que de mourir de soif
et de faim.--Pour parer à cette difficulté, quand on leur demande ce
qui, en notre âme, détermine son choix entre deux choses indifférentes
et fait que, dans un gros sac d'écus, nous prenons l'un plutôt que
l'autre, alors * qu'étant tous pareils, nous n'avons pas de raison qui
motive une préférence, les Stoïciens répondent que c'est l'effet d'un
mouvement inconscient de l'âme qui ne peut s'expliquer, produit en
nous par une impulsion étrangère, accidentelle et toute fortuite.--On
pourrait plutôt dire, ce me semble, que rien ne se présente à nous sans
quelque différence, si légère qu'elle soit; et que, soit à la vue,
soit au toucher, il y a toujours quelque chose qui nous tente, nous
attire et détermine notre choix, bien que nous ne nous en rendions
pas compte. Supposons, par exemple, qu'une ficelle soit également
résistante sur toute sa longueur, il devint impossible qu'elle se
rompe; car en lequel de ses points voulez-vous qu'elle cède; et d'autre
part, il n'est pas possible que tous cèdent à la fois?--Si à cela
on joint ces propositions de la géométrie, par lesquelles on arrive
à prouver par d'irréfutables démonstrations que le contenu est plus
grand que le contenant, le centre d'une circonférence aussi grand que
la circonférence elle-même, que deux lignes se rapprochant sans cesse
l'une de l'autre n'arrivent jamais à se joindre, et aussi ces problèmes
de la pierre philosophale, de la quadrature du cercle, toutes questions
où la raison et ce qui est sont en opposition absolue, on y trouvera
peut-être quelque argument à l'appui de cette assertion si hardie de
Pline: «_Il n'y a rien de certain que l'incertitude, ni rien de plus
misérable et de plus fier que l'homme._»