=Quelles garanties particulières de stabilité nous présentent-elles

en effet pour l'avenir?=--Nous avons donc, quand s'offre à nous une

doctrine nouvelle, tout lieu de nous en défier et de considérer

qu'avant qu'elle se soit produite, la doctrine contraire prévalait;

et de même que celle-ci a été renversée par celle-là, il en naîtra

peut-être, dans l'avenir, une troisième qui se substituera pareillement

à la seconde. Avant que les principes posés par Aristote aient obtenu

crédit, d'autres existaient qui donnaient satisfaction à la raison

humaine, comme font ceux-ci à l'heure actuelle. Quelles lettres de

recommandation ont ces derniers? quel privilège particulier les

garantit que le cours de nos inventions s'arrêtera à eux, et qu'à tout

jamais, dans l'avenir, notre croyance leur est acquise? ils ne sont

pas plus à l'abri d'être rejetés, que ne l'étaient ceux qui les ont

précédés.--Quand on me presse par un argument nouveau, je me prends

à penser que ce que je ne suis pas parvenu à résoudre, un autre le

résoudra; mais qu'ajouter foi à toutes les apparences dont nous ne

pouvons nous défendre, est une grande simplicité; cela amènerait le

commun des mortels, et nous en sommes tous, à avoir sa foi virant de

tous côtés comme une girouette, parce que l'âme malléable et plastique

recevrait impressions sur impressions, la dernière effaçant toujours

l'empreinte de la précédente. Celui qui se trouve faible en présence

des doctrines nouvelles, doit répondre, comme il est d'usage courant,

qu'il en référera à son conseil, ou s'en rapporter aux plus sages

d'entre ceux qui ont présidé à son éducation.--Combien y a-t-il de

temps que la médecine existe? On dit cependant qu'un novateur, du nom

de Paracelse, en modifie et en renverse toutes les règles anciennes,

et soutient que jusqu'à ce jour elles n'ont servi qu'à tuer les gens.

Je crois qu'il arrivera aisément à prouver son dire; mais lui confier

mon existence pour qu'il la fasse servir à attester la supériorité de

ses méthodes nouvelles, j'estime que ce serait une grande sottise. Il

ne faut pas avoir confiance en chacun, dit une maxime, parce que chacun

est à même de dire n'importe quoi.--Un homme ainsi porté à innover et à

réformer dans ce qui est du domaine des lois physiques, me disait, il

n'y a pas longtemps, que les anciens s'étaient manifestement trompés

sur la nature et les effets des vents, ce qu'il me ferait toucher du

doigt et dont il me démontrerait l'évidence, si je voulais l'écouter.

Après m'être prêté patiemment, pendant quelque temps, à l'entendre me

développer ses arguments qui paraissaient très admissibles: «Comment

donc, lui dis-je, ceux qui naviguaient en appliquant les principes

de Théophraste, parvenaient-ils à aller vers l'Occident, quand le

vent soufflait vers l'Orient? allaient-ils de côté ou à reculons?»

«Affaire de hasard, me répondit-il; ce qu'il y a de certain, c'est

qu'ils étaient dans l'erreur.» «Pour lors, répliquai-je, je préfère

m'en rapporter aux effets plutôt qu'au raisonnement.» Or ce sont là

deux choses qui se contredisent souvent: on m'a dit qu'en géométrie

(science qui, entre toutes, prétend être arrivée au plus haut degré de

certitude, il y a des démonstrations incontestables qui bouleversent

tout ce que l'expérience indique comme vrai. C'est ainsi que Jacques

Peletier me disait, chez moi, avoir découvert deux lignes s'acheminant

lune vers l'autre en se rapprochant sans cesse, qu'il démontrait

ne pouvoir, malgré cela, jamais se joindre alors même qu'elles se

prolongeraient à l'infini. En toutes choses, les Pyrrhoniens emploient

uniquement leurs arguments et leur raisonnement à combattre les

apparences sous lesquelles elles se présentent, et c'est merveille

jusqu'où la souplesse de notre raison se plie à ce parti pris de lutter

contre l'évidence; ils démontrent que nous ne nous mouvons pas, ne

parlons pas, que la pesanteur ou la chaleur n'existent pas; et cela,

avec une telle vigueur d'argumentation qu'ils nous persuadent être

vraies les choses les plus invraisemblables.--Ptolémée, qui a été un

personnage marquant, avait déterminé les limites de notre monde; tous

les philosophes anciens ont pensé ne rien ignorer sur ce point de ce

qui existait, sauf quelques îles lointaines qui pouvaient avoir échappé

à leur connaissance; et, il y a mille ans, c'eût été raisonner à la

manière de Pyrrhon, que de révoquer en doute ce qu'enseignait alors

la cosmographie et les idées que chacun en avait; avouer l'existence

des antipodes était une hérésie. Et voilà qu'en ce siècle, on vient

de découvrir un continent d'une étendue infinie; non une île, non une

contrée d'étendue restreinte, mais une portion de la terre à peu près

égale en superficie à celle que nous connaissions. Les géographes

de notre temps ne manquent pas d'affirmer qu'actuellement tout est

découvert, que tout est connu: «_car on se plaît dans ce qu'on a, et

cela paraît supérieur à tout le reste_ (_Lucrèce_)». Je me demande si,

alors que Ptolémée s'est trompé jadis sur ce qui constituait le point

de départ de ses raisonnements, ce ne serait pas sottise de me fier

aujourd'hui aux idées que ses successeurs émettent, et s'il n'est pas

plus vraisemblable que ce grand corps, que nous appelons le Monde, soit

bien autre que ce que nous en jugeons.

=Tout ne change-t-il pas continuellement en ce monde, et combien

incertaines sont les données que nous avons sur ses origines.=--Platon

dit que la physionomie s'en modifie de toutes façons; que le ciel,

les étoiles, le soleil changent parfois du tout au tout le mouvement

que nous leur voyons accomplir, l'orient devenant l'occident. Les

prêtres d'Égypte ont raconté à Hérodote que, depuis leur premier roi,

il y avait de cela onze mille et tant d'années (et ils lui montraient

les effigies de tous leurs rois, en statues faites de leur vivant),

l'orbite décrite par le soleil avait varié quatre fois; que la mer

et la terre se transforment alternativement de l'une en l'autre; que

la naissance du monde est indéterminée, ce qui est également dit par

Aristote et par Cicéron. C'est aussi l'opinion d'un de nos savants

qui, s'appuyant des témoignages de Salomon et d'Isaïe, présente le

monde comme étant de toute éternité, sujet à la mort, mais renaissant

après transformations; ce qui pare à cette objection que Dieu créateur

a été quelquefois sans créatures, que parfois il est demeuré oisif,

puis sorti de son oisiveté pour remanier son œuvre, et que par

conséquent lui-même est sujet à changer.--Dans la plus fameuse école

de la Grèce, le monde est considéré comme un dieu, créé par un autre

dieu plus puissant. Il est composé d'un corps et d'une âme; celle-ci

en occupe le centre, d'où elle s'épand vers la circonférence d'après

les mêmes règles que celles qui président aux accords musicaux; il

jouit de tous les apanages de la divinité, est très heureux, très

grand, très sage, éternel: en lui sont d'autres dieux: la terre, la

mer, les astres qui s'entretiennent dans une harmonieuse et perpétuelle

agitation, sorte de danse divine, tantôt se rencontrant, tantôt

s'éloignant, se cachant, se montrant, changeant l'ordre dans lequel

ils errent, se trouvant parfois en avant les uns des autres, parfois

en arrière.--Héraclite tenait le monde pour un foyer incandescent,

appelé par l'ordre du destin à s'enflammer et à se consumer un jour,

pour encore renaître un autre jour.--Quant aux hommes,ils sont, dit

Apulée, «_mortels comme individus, immortels comme espèce_».--Alexandre

écrivait à sa mère le récit d'un prêtre égyptien, tiré des monuments

de cette nation, qui témoignait de son antiquité, laquelle se perd

dans l'infini, et relatait l'origine authentique et le développement

des autres pays.--Cicéron et Diodore disent que, de leur temps,

les Chaldéens avaient des chartes remontant à quatre cent mille et

tant d'années.--Aristote, Pline et autres, que Zoroastre vivait six

mille ans avant la venue de Platon.--Ce dernier rapporte que les

habitants de Saïs ont des archives remontant à huit mille ans, et

que la construction d'Athènes est antérieure de mille ans à celle de

Saïs.--Épicure estime que ce que nous constatons exister sur cette

terre se retrouve, en tout pareil et de même façon, dans plusieurs

autres mondes; cette assertion il l'eût émise avec plus d'assurance

encore, s'il eût vu les exemples si étranges de ressemblance et de

conformité que présente le nouveau monde des Indes occidentales avec le

nôtre tel qu'il est actuellement et tel qu'il a été.

=Dans le nouveau monde n'a-t-on pas trouvé, ayant cours, des pratiques

et des traditions qui existent ou ont existé dans le monde ancien!=--En

vérité, en considérant ce que nous savons des diverses pratiques qui

ont cours sur cette terre, j'ai été souvent émerveillé de voir qu'en

des temps et des lieux très éloignés, il se soit rencontré en si

grand nombre des opinions populaires extraordinaires, des mœurs et

des croyances sauvages se ressemblant sans que, par aucun lien, elles

paraissent issues de notre raison à l'état naturel. L'esprit humain

accomplit vraiment de grands miracles, mais cette corrélation a encore

je ne sais quoi de plus bizarre par la similitude de certains noms et

de mille autres choses; car, dans ce nouveau monde, on a trouvé des

nations qui jamais, que nous sachions, n'avaient entendu parler de

nous, et chez lesquelles la circoncision se pratique; il y en avait

où le gouvernement et l'administration étaient entre les mains des

femmes, sans que les hommes y aient part; où nos jeûnes et notre carême

étaient observés, et en plus, l'abstinence de femmes.--On en trouva

où la croix était un symbole dont il était fait usage de diverses

façons: ici, on en honorait les sépultures; là, elle s'employait, et en

particulier la croix de S. André, pour se protéger contre les visions

nocturnes et on les mettait sur les lits des enfants pour les garantir

des enchantements; ailleurs, il en a été rencontré une en bois et

de grande hauteur, adorée comme dieu de la pluie, cette dernière se

trouvait bien avant dans la terre ferme.--On y a relevé des pratiques

pénitentiaires exactement semblables aux nôtres, l'usage des mitres,

le célibat ecclésiastique, l'art de deviner l'avenir par l'examen

des entrailles des animaux offerts en sacrifice; l'abstinence, comme

nourriture de chair et de poisson de toute espèce; l'emploi par les

prêtres, lorsqu'ils officient, d'une langue spéciale à l'exclusion

de la langue vulgaire.--On y a trouvé aussi l'idée d'un premier

dieu chassé par un second, son frère puîné; celle que les hommes

ont été créés jouissant de toutes les commodités imaginables, dont

ils ont depuis été privés pour avoir péché; qu'ils ont été chassés

du territoire qu'ils occupaient et que leur condition première a

empiré.--Qu'autrefois ils ont été submergés par une inondation causée

par les eaux du ciel; seules, quelques familles échappèrent en

gagnant les sommets des montagnes et s'y jetant dans des cavernes,

s'y renfermant avec des animaux de diverses espèces et bouchant les

ouvertures pour empêcher l'eau d'y pénétrer. Quand ils sentirent que

la pluie avait cessé, ils firent sortir de leur abri des chiens,

qui revinrent propres et tout mouillés, d'où ils conclurent que le

niveau de l'eau n'avait pas encore de beaucoup diminué; un peu plus

tard, ils en lâchèrent d'autres qui revinrent couverts de boue: ils

sortirent alors eux-mêmes pour repeupler le monde qu'ils trouvèrent

plein uniquement de serpents.--Chez certains, existait la croyance du

jugement dernier; aussi étaient-ils profondément offensés de ce que

les Espagnols, fouillant les sépultures pour en retirer les richesses

qu'elles contenaient, dispersaient les ossements que ces tombeaux

renfermaient, se disant que ces os, ainsi jetés à tous vents, ne

pourraient que difficilement se joindre pour se reconstituer.--Le

commerce s'y fait par voie d'échange et pas autrement, et il existe des

foires et des marchés à cet effet. Des nains et des personnes difformes

y sont employés pour ajouter chez les princes aux plaisirs de la table.

La fauconnerie y est en usage dans la mesure où s'y prête l'espèce des

oiseaux du pays. Il y existe des impôts abusifs. L'art de cultiver les

jardins d'agrément s'y pratique. De même les danses, les tours de force

et d'adresse des bateleurs, la musique instrumentale, les armoiries,

les jeux de paume, de dés, de hasard auxquels on se livre avec

passion, au point de mettre comme enjeu, et sa liberté et soi-même. La

médecine s'y exerce uniquement au moyen de charmes et d'enchantements.

L'écriture se compose d'hiéroglyphes. On y retrouve la croyance d'un

dieu venu autrefois sur la terre où il a vécu dans une parfaite

virginité, jeûnant, faisant pénitence, prêchant la loi naturelle et

l'observance des cérémonies du culte, et qui a disparu d'ici-bas sans

avoir subi la mort qui nous atteint tous. On croit aux géants. Il

est fait usage de boissons susceptibles de causer l'ivresse et on en

boit jusqu'à en perdre la raison. Il y est fait emploi d'ornements

religieux portant l'image d'ossements et de têtes de mort, de surplis,

d'eau bénite, d'aspersions. Femmes et serviteurs rivalisent à qui

mieux mieux pour être brûlés ou enterrés avec le mari ou le maître

qui vient de trépasser. Le fils aîné hérite de tout ce que possède le

père; les puînés n'ont rien, sauf l'obligation d'obéir. Il est dans les

coutumes que, lorsqu'il est pourvu à certains offices de tout premier

ordre, celui qui y est élevé quitte son nom et en prend un nouveau.

Aux enfants nouveau-nés, on verse de la chaux sur le genou, en leur

disant: «Tu viens de la poussière, tu retourneras en poussière.» L'art

des augures s'y exerce.--Ces vains simulacres de notre religion qui

apparaissent dans certains de ces exemples, témoignent de sa dignité

et de sa divinité. Non seulement elle a pénétré chez les nations

infidèles de notre hémisphère qui l'ont plus ou moins imitée, mais

encore chez ces barbares, comme par une inspiration surnaturelle qui

la fait s'étendre sur le monde entier. On y trouve même la croyance au

purgatoire, mais sous une forme nouvelle: ce que nous livrons au feu,

est livré au froid, et ces peuples s'imaginent que les âmes sont punies

et purifiées en ayant à subir les rigueurs d'un froid excessif. Ceci me

remet en mémoire une autre divergence dans les idées, assez plaisante:

tandis que des peuplades aiment à avoir dégagée l'extrémité du gland

du membre viril, et enlèvent à cet effet la peau qui l'entoure, comme

font les Mahométans et les Juifs; d'autres, au contraire, se font un

si grand cas de conscience d'en agir autrement, qu'à l'aide de tout

petits cordons fixés à cette peau, ils l'étirent avec grand soin, de

manière à ce qu'elle recouvre cette extrémité de peur qu'elle ne voie

l'air.--Une autre divergence existe dans la manière d'honorer les rois

et de se montrer dans les fêtes. En pareille circonstance, nous nous

parons de nos vêtements les plus convenables; dans quelques pays, pour

témoigner au roi de sa supériorité et de leur soumission, ses sujets se

présentent à lui avec les effets les plus minables qu'ils possèdent,

et, pour entrer au palais, ils mettent quelque vieille robe déchirée

par-dessus la bonne dont ils sont revêtus de telle sorte que la

personnalité du maître, brillant de tout son éclat, ressorte davantage

et produise seule de l'effet.--Mais poursuivons.

=Malgré ces ressemblances qu'on relève en des lieux si éloignés les

uns des autres, il est certain que l'esprit des hommes varie suivant

les climats et les siècles.=--Si la nature enserre, comme elle le

fait de toutes autres choses, dans les règles de sa marche ordinaire,

les croyances, les jugements et les opinions des hommes; si leurs

évolutions sont déterminées, s'ils ont leur saison, s'ils naissent,

s'ils meurent comme il en est des choux; si le ciel les agite et

les balaie à sa fantaisie, quelle autorité sérieuse et assurée leur

attribuerons-nous? Si l'expérience nous fait toucher du doigt que

l'organisation de notre être relève de l'air, du climat, du terroir

où nous naissons; que non seulement notre teint, notre taille, notre

complexion, nos moyens physiques en dépendent, mais encore les facultés

de notre âme, «_le climat ne contribue pas seulement à la vigueur du

corps, mais aussi à celle de l'esprit_», dit Végèce, au point que ce

soit intentionnellement que la déesse qui a fondé Athènes ait fait

choix, pour la bâtir, d'un climat tel que les hommes y deviennent

plus particulièrement prudents, comme l'apprirent à Solon les prêtres

d'Égypte: «_L'air d'Athènes est léger, ce qui donne aux Athéniens plus

de finesse; celui de Thèbes est lourd, aussi les Thébains ont-ils plus

de vigueur que d'esprit_ (_Cicéron_)», dès lors, de même que les fruits

présentent en naissant des variétés, les animaux et les hommes naissent

eux aussi plus ou moins belliqueux, justes, tempérants, dociles; ici

ils sont enclins au vin, ailleurs au vol et au libertinage; ici ils

ont de la propension à la superstition, ailleurs à l'incrédulité; ici

pour la liberté, là pour la servitude; ils sont savants ou artistes,

grossiers ou spirituels, obéissants ou rebelles, bons ou mauvais,

suivant que le lieu où ils vivent les y porte; si on les transplante,

leurs penchants se modifient comme il arrive des arbres. C'est pour

ce motif que Cyrus ne voulut pas autoriser les Perses à quitter leur

pays âpre et montagneux pour émigrer dans un autre doux et plat, disant

que les terres grasses et faciles à travailler font des hommes sans

énergie, que celles qui sont fertiles engendrent des esprits qui ne le

sont pas. Quand nous voyons, sous quelque influence céleste, fleurir

tantôt un art, tantôt un autre; une croyance se substituer à une

autre, tel siècle produire tels tempéraments et disposer l'humanité à

prendre tel ou tel pli; l'esprit humain être tantôt vigoureux, tantôt

étiolé comme il advient de nos champs, que deviennent donc ces belles

prérogatives dont nous nous flattons? Puisqu'un sage peut éprouver des

mécomptes, cent hommes, des nations entières peuvent en éprouver; et,

de fait, à mon sens, le genre humain tout entier se trompe depuis des

siècles, soit sur ceci, soit sur cela; quelles assurances avons-nous

que, parfois, il cesse de se tromper et que, dans le siècle actuel, il

ne soit pas dans l'erreur?

=Incapables de discerner ce qui leur conviendrait, souvent les

hommes demandent au ciel des biens qui sont pour eux une source de

malheurs.=--Entre autres témoignages de notre faiblesse d'esprit, il

semble que celui-ci ne mérite pas d'être omis: Même dans ce qu'il

désire, l'homme ne sait pas discerner ce qu'il lui faut. Ce n'est pas

seulement quand nous avons la jouissance des choses, que nous sommes

en désaccord sur ce qui nous est nécessaire pour que nous soyons

satisfaits; c'est aussi quand notre imagination seule est en travail

et que nous n'avons qu'à souhaiter. Laissons notre pensée tailler et

coudre comme il lui plaira, elle n'arrivera seulement pas à désirer ce

qui lui convient, non plus qu'à * se satisfaire: «_La raison sait-elle

ce qu'elle doit craindre ou désirer? Quand jamais a-t-on conçu quoi

que ce soit dont on n'ait pas eu à se repentir plus tard, au cas même

où les faits ont répondu à ce qu'on en attendait_ (_Juvénal_)?» C'est

ce qui faisait que Socrate ne demandait aux dieux de lui donner que ce

qu'ils savaient lui être salutaire; et que la prière des Lacédémoniens,

tant publique que privée, portait simplement de leur octroyer ce qui

était bon et beau, s'en remettant à leur puissance suprême du choix et

des éliminations à faire: «_Nous demandons une épouse et nous voulons

des enfants; mais il n'y a que Dieu qui sache quels seront ces enfants

et quelle sera cette épouse_ (_Juvénal_).» Dans ses supplications le

chrétien dit à Dieu:«Que votre volonté soit faite,» il évite de la

sorte la mésaventure que les poètes prêtent au roi Midas. Midas avait

demandé aux dieux que tout ce qu'il toucherait se convertît en or;

sa prière fut exaucée: son vin devint or, son pain fut or, de même

la plume de son lit et aussi sa chemise et ses vêtements, si bien

qu'il se trouva accablé par la satisfaction donnée à son désir et

que le cadeau qui lui fut fait, devint pour lui d'une insupportable

commodité; il lui fallut prier à nouveau pour obtenir que ses prières

cessassent d'être exaucées: «_Étonné d'un mal si nouveau, riche et

indigent tout à la fois, il eût voulu fuir ses richesses et prenait en

horreur l'objet de ses vœux_ (_Ovide_).»--Moi-même, dans ma jeunesse,

j'ai demandé à la fortune, entre autres faveurs, d'obtenir l'ordre de

Saint-Michel; c'était alors la plus insigne marque d'honneur de la

noblesse française et elle était très rarement concédée. La fortune me

l'a accordée, mais dans des conditions plaisantes: au lieu de faire que

je me distingue et m'élève au-dessus de mon milieu pour y atteindre,

elle m'a bien plus gracieusement traité; elle a ravalé cet ordre et l'a

abaissé jusqu'à moi, et même plus bas.--Cleobis et Biton, Trophonius et

Agamède ayant demandé, les premiers à leur déesse, les seconds à leur

dieu, une récompense digne de leur piété, reçurent la mort en cadeau,

tant ce que pensent les puissances célestes sur ce qui nous convient,

diffère de ce que nous en pensons nous-mêmes! Dieu pourrait nous

octroyer la richesse, les honneurs, la vie et même la santé, et cela

nous être parfois préjudiciable, car tout ce qui nous plaît ne nous

est pas toujours salutaire. Si au lieu de nous guérir, il nous envoie

la mort ou une aggravation de nos maux: «_Ta verge et ton bâton m'ont

consolé_ (_Psalmiste_)», il agit ainsi, parce que c'est ce que, en sa

sagesse, lui dicte sa prévoyance qui sait ce qu'il nous faut, bien plus

exactement que nous ne pouvons le savoir; et nous devons le prendre en

bonne part, comme nous venant d'une main très sage et qui ne veut que

notre bien: «_Si tu veux un bon conseil, abandonne aux dieux le soin de

ce qui te convient et de ce qui t'est utile; l'homme leur est plus cher

qu'il ne l'est à lui-même_ (_Juvénal_).» Leur demander des honneurs,

des charges, c'est leur demander qu'ils vous jettent dans la mêlée

d'une bataille, ou vous fassent prendre part à une partie de dés ou à

toute autre chose dont l'issue vous est inconnue et le succès douteux.

=Dans l'impossibilité où ils sont de discerner ce en quoi consiste le

souverain bien, il semble que le calme absolu de l'esprit ne décidant

sur rien, considéré comme tel par les Pyrrhoniens, est ce qui en

approche le plus.=--Il n'y a pas de sujet donnant lieu à controverses

plus violentes et plus acharnées de la part des philosophes, que celui

portant sur ce en quoi consiste pour l'homme le souverain bien. Varron

compte que deux cent quatre-vingt-huit * sectes ont pris naissance

sur cette question. «_Or, dès que l'on ne s'accorde pas sur ce qu'est

le souverain bien, on diffère d'opinion sur toute la philosophie_

(_Cicéron_)». «_Il me semble voir trois convives de goûts différents;

que leur donner? que ne pas leur donner? Tu prives l'un de ce qu'il

aime et ce que tu offres aux deux autres leur déplaît_ (_Horace_)»;

c'est la réponse que devrait faire la nature à leurs contestations et

à leurs débats. Les uns font consister notre bien-être dans la vertu;

d'autres, dans la volupté; d'autres, à laisser faire la nature; qui,

dans la science; qui, à ne pas souffrir; qui, à ne pas se laisser

aller aux apparences. A cette dernière manière de voir, se rattache

cette autre émise aux temps anciens par Pythagore: «_Ne rien admirer,

Numicius, est presque le seul moyen de faire et d'assurer son bonheur_

(_Horace_)», ce qui est le but auquel tend la secte de Pyrrhon.

Aristote qualifie de magnanimité de n'avoir d'admiration pour rien;

et Archésilas disait que le bien, c'est avoir un jugement droit et

inflexible, joint à tout ce qui contribue à le maintenir tel, et que

le vice et le mal résultent des concessions et des applications que

nous en faisons. Il est vrai qu'en donnant ces propositions comme

axiomes ne faisant pas doute, Archésilas se départait du procédé

habituel des Pyrrhoniens. Quand ceux-ci disent que le souverain

bien, c'est l'ataraxie, c'est-à-dire le calme parfait, l'immobilité

du jugement, ils n'entendent pas l'affirmer d'une façon absolue; le

même état d'esprit qui leur fait éviter un précipice, se préserver de

la fraîcheur du soir, leur fait émettre cette idée du moment et en

repousser une autre; c'est là pour eux une affirmation sans conséquence.

Combien je souhaiterais que, pendant ma vie, quelqu'un, Juste Lipse par

exemple, qui est l'homme le plus savant que nous ayons, dont l'esprit

est si cultivé et si judicieux, cousin germain sous ce rapport de mon

Turnebus, eût la volonté, la santé et assez de loisirs pour colliger

et classer par catégorie, avec toute sincérité et en les recherchant

autant qu'il nous est possible, les opinions des philosophes anciens

ayant trait à notre être et à nos mœurs, les controverses dont elles

ont été l'objet, le crédit dont chacune a joui et tout ce qui s'y

rattache; et aussi, comment leurs auteurs et leurs disciples ont, dans

le cours de leur vie, fait application de leurs préceptes dans les

événements mémorables et pouvant servir d'exemples; quel bel et utile

ouvrage ce serait!

=En prenant la raison pour guide, nos embarras ne diminuent pas, car

tout change autour de nous, les lois plus encore que tout le reste.=--A

quelle confusion n'aboutirons-nous pas, si c'est en nous que nous

cherchons la direction à imprimer à nos mœurs! Ce que nous conseille

sur ce point la raison, avec le plus d'apparence de vérité, c'est

généralement que chacun observe les lois de son pays; c'est l'avis de

Socrate inspiré, dit-il, par la divinité; et que veut-elle dire par

là, sinon que notre devoir n'a d'autre règle que le hasard? La vérité

doit être une et universelle; si l'homme connaissait la droiture et la

justice, en avait des types réels, pouvait se les représenter dans leur

essence, il ne les ferait pas consister dans l'observance de coutumes

de telles ou telles contrées; ce ne serait ni d'après ce que l'on en

conçoit en Perse, ou dans les Indes, que la vertu prendrait forme.

Il n'y a rien, comme les lois, qui soit plus sujet à de continuelles

variations. Depuis que je suis né, j'ai vu trois ou quatre fois changer

celles des Anglais, nos voisins, et non seulement celles se rapportant

à la politique intérieure, que l'on admet n'avoir aucune fixité, mais

celles afférentes au point le plus important qui puisse être, à la

religion; j'en ai honte et dépit, d'autant plus que notre région n'a

pas été autrefois sans avoir des attaches avec cette nation et que,

dans ma famille, il reste encore traces d'ancienne parenté avec elle.

Dans notre province, ici même, j'ai vu tel acte constituant un crime

capital, devenir par la suite légitime; et actuellement, attachés

à un parti, nous sommes exposés, selon les chances de la guerre, à

devenir un jour criminels de lèse-majesté humaine et divine, si, le

parti opposé venant à triompher, au bout de quelques années, les idées

contraires prévalent et que notre justice verse dans l'injustice. Ce

dieu de l'antiquité ne pouvait plus clairement accuser à quel degré

l'homme ignore l'être divin, et lui apprendre que sa religion n'était

qu'un produit de son invention propre à cimenter la société, qu'il

ne le faisait en déclarant, de dessus son trépied, à ceux qui, pour

s'instruire, venaient le consulter, «que le vrai culte de chacun est

celui à l'observation duquel il est tenu par les usages locaux». Dieu!

quelle obligation n'avons-nous pas à la bonté de notre souverain

Créateur de nous avoir éclairés sur la niaiserie de notre foi en ces

dévotions qui nous étaient imposées et que rien ne justifiait, et

d'avoir fait que nos croyances reposent aujourd'hui sur cette base

éternelle de sa parole sacrée.--Sur ce point capital, la philosophie

nous dit de «suivre les lois de notre pays», c'est-à-dire cette

mer flottante que sont les opinions d'un peuple ou d'un prince,

qui peignent la justice sous autant de couleurs et la transforment

aussi souvent que leurs passions changent; mon jugement n'a pas une

flexibilité suffisante pour accepter cette solution. Qu'est-ce que ce

bien que je voyais hier considérer comme tel et qui ne le sera plus

demain et que la traversée d'une rivière suffit pour transformer en

crime? Quelle vérité est-ce que celle qui s'arrête à ces montagnes et

devient mensonge pour qui habite au delà!

=On n'est même pas d'accord sur ce qu'on appelle les lois

naturelles.=--Ils sont plaisants ceux qui, pour donner plus

d'authenticité aux lois, disent qu'il y en a de fermes, perpétuelles,

immuables, auxquelles ils donnent le nom de lois naturelles, qui

seraient innées chez l'homme du fait même de ce à quoi elles

s'appliquent; elles seraient au nombre de trois d'après les uns, de

quatre d'après d'autres; il y en a qui en admettent plus, d'autres

moins, signe qui dénote que le doute est permis là comme ailleurs. Les

infortunés! car je ne puis qualifier autrement que d'infortune ce fait

que, dans le nombre infini des lois, il ne s'en trouve pas au moins

une pour laquelle la fortune et les hasards du sort aient permis que,

du consentement unanime de tous les peuples, elle soit universellement

admise. Ils sont, dis-je, si malheureux que de ces trois ou quatre

lois dont ils ont fait choix, il n'y en a pas une seule qui ne soit

contredite et désavouée, non par une nation mais par plusieurs. Or,

l'acceptation de tous est la caractéristique essentielle qui seule

pourrait être invoquée comme preuve de l'existence de lois naturelles;

car ce que la nature nous aurait réellement ordonné, sans aucun doute

nous l'observerions d'un commun accord, parce que toute nation, tout

homme même, se ressentirait de la contrainte et de la violence que leur

ferait quiconque voudrait les pousser en sens contraire de cette loi;

qu'on m'en montre, s'il se peut, une dans ces conditions.--Protagoras

et Ariston n'assignaient d'autre origine à la justice des lois que

l'autorité et l'opinion du législateur; hors de là, le bien et

l'honnête ne sont plus des qualités, mais de simples dénominations sans

signification appliquées à des choses sans valeur. Thrasymaque, dans

Platon, estime que le droit n'est autre que la commodité du supérieur.

Il n'est chose au monde présentant plus de diversité que les coutumes

et les lois: ici, telle chose est abominable qui, ailleurs, est un

titre de recommandation, comme était à Lacédémone l'adresse au vol;

les mariages entre proches parents sont expressément défendus chez

nous, ailleurs ils sont en honneur: «_On dit qu'il y a des peuples où

la mère s'unit à son fils, le père à sa fille, et où l'amour croît en

raison de cette parenté_ (_Ovide_)»; tuer ses enfants, tuer son père,

se communiquer ses femmes, faire le commerce de choses volées, avoir

licence de se livrer à toutes sortes de volupté, tout, en somme, si

poussé à l'extrême que ce soit, est admis dans les usages de quelque

nation.

=Combien de choses, sur lesquelles l'accord devrait exister,

voyons-nous acceptées par les uns et proscrites par les autres.=--Il

est à croire qu'il existe des lois naturelles, comme cela se constate

chez d'autres créatures; mais chez nous, elles se sont perdues, parce

que notre belle raison humaine s'ingère partout pour maîtriser et

commander, brouillant et confondant la physionomie des choses au gré

de sa vanité et de son inconstance: «_Il ne reste rien de nous; ce que

j'appelle nôtre, n'est qu'une production de l'art._» Les choses se

présentent sous des jours et dans des conditions diverses, c'est là

la principale cause de la diversité des opinions; une nation regarde

une chose sous un de ses aspects qui fixe ses idées, une autre la voit

autrement et se détermine suivant cette autre manière dont elle la voit.

Rien n'est si horrible que la pensée de manger son père. Les peuples

chez lesquels cette coutume existait jadis, l'observaient cependant

comme un témoignage de piété et de bonne affection, se proposant de

donner par là aux auteurs de leurs jours la sépulture la plus digne et

la plus honorable, en logeant en eux-mêmes, pour ainsi dire dans la

moelle de leurs os, les corps de leurs pères et ce qui en demeurait;

les revivifiant en quelque sorte, les régénérant par cette absorption

en leur propre chair, par ce fait qu'ils en faisaient leur nourriture

et de la digestion qui s'ensuivait. Il est aisé de se figurer quelle

cruauté et quelle abomination c'eût été pour ces hommes abreuvés et

imbus de cette superstition, d'enfouir la dépouille de leurs parents

dans la terre, où elle pourrirait et deviendrait la pâture des bêtes et

des vers.

Lycurgue considérait dans le larcin, la vivacité, la diligence, la

hardiesse, l'adresse qu'il y a à surprendre quelque chose appartenant

à son voisin et l'utilité qui en revient au public en faisant que

chacun apporte plus d'attention à veiller sur ce qui lui appartient. A

développer ainsi cette double tendance à assaillir et à se défendre,

il trouvait, au point de vue de la discipline militaire (principale

science et vertu essentielle qu'il voulait inculquer à sa nation),

un avantage qui lui parut, par son importance, l'emporter sur

l'inconvénient résultant du désordre et de l'injustice qu'il y a à

s'emparer du bien d'autrui.

Denys le tyran offrit à Platon une robe comme on les portait en Perse,

longue, lamée d'or et d'argent, et parfumée; Platon la refusa, disant

que, né homme, il ne lui convenait pas de s'habiller en femme. Cette

même robe, Aristippe l'accepta en disant que «nul accoutrement ne peut

porter atteinte à qui est résolu à conserver sa chasteté».--Les amis

de ce dernier blâmaient la lâcheté qu'il avait mise à prendre si peu à

cœur que Denys lui eût craché au visage: «Les pêcheurs, leur dit-il,

se résignent bien, pour prendre un goujon, à être mouillés de la tête

aux pieds par les eaux de la mer.»--Diogène était occupé à laver des

choux, lorsque voyant passer ce même philosophe, il lui cria: «Si pour

vivre tu te contentais de choux, tu ne ferais pas la cour à un tyran.»

A quoi Aristippe répondit: «Si tu savais vivre avec les hommes, tu

ne laverais pas des choux.» Voilà comment la raison donne aux choses

les apparences les plus diverses; c'est un pot à deux anses, que l'on

peut prendre par l'anse droite ou par celle de gauche: «_O terre

hospitalière, tu portes la guerre; tes coursiers sont armés pour le

combat et c'est le combat qu'ils nous présagent; cependant, ces fiers

animaux étaient autrefois attelés à des charrues et avaient l'habitude

de marcher fraternellement sous le joug, tout espoir de paix n'est donc

pas perdu_ (_Virgile_)!»

On reprochait à Solon de répandre, sur la mort de son fils, des larmes

impuissantes et inutiles: «C'est bien pour cela, dit-il, que j'ai sujet

d'en répandre, c'est qu'elles sont inutiles et impuissantes.»--La

femme de Socrate disant: «Oh! quelle injustice commettent ces méchants

juges qui le font mourir,» voyait là un sujet d'aggravation pour sa

douleur. «Préférerais-tu donc, lui répliqua Socrate, que j'aie mérité

la mort?»--Nous portons les oreilles percées, ce que les Grecs tenaient

pour une marque de servitude.--Nous nous cachons pour jouir de nos

femmes, les Indous le font en public.--Les Scythes immolaient les

étrangers dans leurs temples; ailleurs, les temples étaient des lieux

d'asile.--«_Chaque pays hait les divinités des pays voisins, parce que

chacun tient ses dieux pour les seuls véritables; d'où les fureurs

aveugles des foules_ (_Juvénal_).»

=Les plaidoyers des avocats et, en maintes occasions, l'embarras

des juges démontrent l'ambiguïté des lois.=--J'ai entendu raconter

d'un juge que, lorsqu'il rencontrait entre Bartolus et Baldus un

conflit difficile à trancher et quelque sujet présentant de sérieuses

difficultés, il écrivait en marge de son livre: «Question pour l'ami»,

voulant dire que la vérité y était si embrouillée et controversée,

qu'en semblable cause il lui serait loisible de favoriser celle des

parties que bon lui semblerait; avec quelque peu d'esprit et de

science, il eût pu inscrire partout cette même mention; dans toutes

les affaires, avocats et juges de notre temps trouvent assez de moyens

détournés pour y donner telle suite qui leur convient. Dans une

science aussi étendue, qui dépend de tant d'opinions qui font loi,

et où l'arbitraire joue un si grand rôle, une extrême confusion doit

naturellement se produire dans les jugements à rendre, aussi n'est-il

guère de procès, si clairs qu'ils soient, sur lesquels les avis

exprimés ne soient différents; ce qu'une cour a jugé, une autre le juge

en sens contraire; il arrive même que la même cour, jugeant à nouveau,

juge autrement qu'elle ne l'a fait la première fois. Les faits de cette

nature se voient couramment par suite de cet abus, qui porte si fort

atteinte à l'autorité si gourmée et au prestige de notre justice, de ne

pas accepter les arrêts rendus et d'aller de juridiction en juridiction

pour faire prononcer sur une même cause.

Quant à la liberté dont usent les opinions philosophiques vis-à-vis

du vice et de la vertu, c'est un point sur lequel il n'est pas besoin

de s'étendre et qui a donné lieu à des avis que, par égard pour les

esprits faibles, il vaut mieux taire que publier. Arcésilas disait

qu'en fait d'impudicité, le mal n'est pas plus grand quel que soit

celui qui s'en rend coupable et de quelque manière qu'il se commette:

«_Pour ce qui est des plaisirs obscènes, Épicure pense que si la nature

les demande, ce n'est pas tant le sexe, le lieu et le rang qui peuvent

y inciter, que la façon, l'âge et la figure_ (_Cicéron_)... _Des amours

saintement réglées ne sont pas interdites au sage_ (_Cicéron_)...

_Voyons jusqu'à quel âge on doit aimer les jeunes gens_ (_Sénèque_).»

Ces deux dernières propositions émanent des Stoïciens; elles montrent,

comme du reste le reproche adressé à ce propos à Platon lui-même par

* Dicéarque, combien la philosophie la plus éclairée tolérait des

licences excessives qui n'étaient point communément pratiquées.

=Les lois et les mœurs tiennent surtout leur autorité de ce qu'elles

existent; aussi les philosophes qui s'étaient donné pour règle de ne

rien accepter sans examen, ne se faisaient-ils pas scrupule de ne pas

les observer.=--Les lois tiennent leur autorité de ce qu'elles existent

et sont passées dans les mœurs; il est dangereux de les ramener à ce

qu'elles étaient dans l'origine; comme les rivières, en roulant, elles

acquièrent de l'importance et gagnent en considération. Remontez-en

le cours jusqu'à leur source, ce n'est qu'un mince filet d'eau qu'on

distingue à peine et qui va s'enorgueillissant et croissant en prenant

de l'âge. Cherchez les motifs qui, dans le principe, ont donné l'essor

à ce torrent de lois et coutumes, aujourd'hui si considérable, où se

pressent juxtaposés les usages les plus recommandables et d'autres

qui ne sauraient être trop réprouvés, auxquels nous marquons tant de

déférence; vous les trouverez si légers, si délicats, qu'il n'est pas

extraordinaire que ces philosophes qui scrutent tout, soumettant

tout à l'examen de leur raison, n'admettant de confiance rien de ce

qui leur est imposé, aient souvent à cet égard des jugements très

différents de ceux de tout le monde. Ils se modèlent sur ce qui était

au début, quand la nature n'avait pas encore été altérée; il n'est

donc pas étonnant que dans la plupart de leurs opinions, ils dévient

de la voie commune. Peu d'entre eux, par exemple, auraient approuvé

les conditions restrictives de nos mariages; la plupart voulaient que

les femmes fussent en commun, sans qu'il en résultât d'obligations

pour personne, et ils se refusaient à l'observation de ce que nous

imposent les convenances. Chrysippe disait que, même sans culotte, un

philosophe ferait en public une douzaine de culbutes pour une douzaine

d'olives. Il eût à peine cherché à détourner Clisthène de donner la

belle Agariste, sa fille, à Hippoclide, auquel il avait vu faire

l'arbre fourchu sur une table.--Métroclès avait un peu indiscrètement

lâché un pet, alors qu'entouré de ses disciples il dissertait avec eux,

et, pris de honte, se tenait renfermé dans sa maison. Cratès vint le

voir et joignant l'exemple à ses consolations et à ses raisonnements,

se mettant à péter à qui mieux mieux avec lui, il le débarrassa de ses

scrupules, et de plus l'amena à se rallier à la secte des Stoïciens

à laquelle lui-même appartenait, secte plus franche que celle des

Péripatéticiens qui était plus raffinée et que jusque-là Métroclès

avait suivie.--Nous appelons honnêteté, n'oser faire à découvert ce

que nous estimons honnête de faire à couvert; ces philosophes, aux

idées primitives, l'appelaient sottise; et ils estimaient vicieux de

s'ingénier à taire et à désavouer ce que la nature, les coutumes,

nos désirs publient et proclament de nos actions. S'il leur semblait

que c'était folie de célébrer les mystères de Vénus en dehors du

sanctuaire réservé de son temple et de les exposer à la vue de tous,

c'est que se livrer à ces jeux sans être abrité derrière des rideaux

leur fait perdre leur saveur, parce que la honte est un poids lourd

à porter; et que les voiler, y apporter de la réserve et de la

modération, sont autant de conditions qui ajoutent à leur prix. Ils

tenaient que la volupté plaidait pour elle-même en se plaignant, sous

le masque de la vertu, d'être prostituée dans les carrefours, foulée

aux pieds, dépréciée aux yeux de tous, par suite de cette absence de

dignité et de commodité que lui assurent les locaux spéciaux qui lui

sont d'ordinaire affectés; ce qui fait même dire à quelques-uns que

supprimer les lieux de prostitution attitrés, c'est non seulement

faire que les actes de débauche, auxquels ces lieux sont réservés,

se commettront alors partout, c'est encore pousser à ce vice les

vagabonds et les gens oisifs par les entraves qu'on y apporte: «_Jadis

mari d'Aufidie, te voilà, Corvinus, devenu son amant aujourd'hui

qu'elle est la femme de celui qui autrefois était ton rival. Elle

te déplaisait quand elle était à toi, pourquoi te plaît-elle depuis

qu'elle est à un autre? Es-tu donc impuissant dès que tu n'as plus rien

à craindre_ (_Martial_)?» Mille exemples témoignent qu'il en est ainsi,

que les difficultés aiguillonnent nos désirs: «_Il n'est personne ô

Cecilianus, qui ait voulu voir ta femme gratis, quand ses approches

étaient libres; mais maintenant que tu la fais garder, les adorateurs

abondent. Tu es vraiment un habile homme_ (_Martial_).»--On demandait

ce qu'il faisait à un philosophe surpris à même s'unissant à une femme:

«Je plante un homme», répondit-il froidement, ne rougissant pas plus

d'être rencontré se livrant à cet acte, que s'il avait été vu plantant

de l'ail.

Un de nos auteurs religieux, des plus grands, émet en des termes très

dignes et mesurés, auxquels j'adhère, que l'accomplissement de cet

acte nécessite tellement que l'on se cache et que l'on en ait honte,

qu'il est convaincu que lorsqu'on se donne licence de s'abandonner à

ces embrassements tels que l'école des Cyniques les admet, l'œuvre

de chair, dans ces conditions, ne peut se mener à bonne fin; on

peut bien se livrer à des mouvements lascifs, mais c'est tout; et,

si cela suffit pour donner satisfaction à l'impudence dont cette

école fait profession, pour déterminer l'afflux, qu'en pareil cas la

honte contient et arrête, il leur faut encore rechercher n'être pas

vus.--Cet auteur n'a pas été assez avant, dans ce qu'il a relevé de

leurs excentricités: Diogène se masturbant en public, manifestait,

en présence de la foule groupée autour de lui, «son contentement de

pouvoir de la sorte procurer en le frottant des jouissances à son

ventre». A qui lui demandait pourquoi il mangeait en pleine rue et ne

cherchait pas un endroit plus commode, il répondait: «C'est parce que

j'ai faim en pleine rue.» Les femmes adonnées à la philosophie et qui

étaient affiliées à cette secte, se livraient à ces philosophes en

tous lieux et à discrétion; Hipparchia ne fut admise dans la société

de Cratès, qu'à condition de suivre en toutes choses les usages et les

coutumes qui étaient de règle. Ils attachaient le plus haut prix à la

vertu et n'acceptaient, pour se conduire, que la morale; cependant,

dans toutes leurs actions, ils s'en remettaient à l'autorité du sage

qu'ils avaient choisi comme chef de leur école, dont la manière de voir

était souveraine et qu'ils plaçaient au-dessus des lois; et ils ne

reconnaissaient d'autres bornes à leurs voluptés, que la modération à y

apporter et le respect de la liberté d'autrui.

=Des philosophes anciens ont soutenu que dans un même sujet subsistent

les apparences les plus contraires.=--De ce que le vin semble amer aux

malades et est agréable aux gens bien portants, que l'aviron semble

tors quand il plonge dans l'eau et paraît droit à ceux qui le voient

complètement hors de ce milieu, que bien des choses se présentent ainsi

sous des apparences contraires, Héraclite et Protagoras y voyaient une

preuve que chacune porte en elle la cause de ces apparences: que le vin

renferme un principe amer qui le fait paraître tel au goût des malades,

l'aviron un principe courbe en rapport avec la disposition en laquelle

se trouve celui qui le voit dans l'eau, et de même de tout le reste; ce

qui revient à dire que tout est en toutes choses et par conséquent que

rien n'est dans aucune, car il n'y a rien là où il y a tout.

=Ce qu'il y a de certain, c'est que les termes les plus clairs

peuvent toujours être interprétés de diverses façons.=--Cette opinion

me remémore ce qui se passe en nous. Il n'est pas un sens réel ou

apparent, amer ou doux, droit ou courbé, que l'esprit humain ne trouve

aux écrits qu'il entreprend d'examiner de près. De combien de faussetés

et de mensonges une phrase aussi nette, aussi pure, aussi parfaite

qu'il est possible, n'est-elle pas le point de départ? Quelle hérésie

n'y a trouvé des témoignages assez probants pour se produire et se

maintenir? Aussi les auteurs de semblables erreurs ne veulent-ils

jamais renoncer aux preuves, tirées de l'interprétation donnée aux

textes, qui peuvent témoigner à leur avantage. Un haut personnage,

voulant justifier auprès de moi, en l'appuyant de quelque autorité,

la recherche à laquelle il se livrait de la pierre philosophale, me

citait, dernièrement, cinq ou six passages de la Bible, sur lesquels

il s'était, disait-il, basé au début, pour se mettre en paix avec sa

conscience (car il appartient à l'état ecclésiastique); et en vérité,

ce qu'il avait trouvé n'était pas seulement original, mais encore

s'appliquait très bien à la défense de cette belle science.

C'est de la sorte que s'accréditent les fables que nous débitent

les devins; il n'est pas un individu se mêlant de prédire l'avenir,

arrivé à avoir assez de réputation pour qu'on daigne le feuilleter

et rechercher attentivement les diverses significations que l'on

peut tirer de ses paroles, à qui on ne fera dire tout ce qu'on veut,

comme aux Sibylles. Il y a tant de manières d'interpréter, qu'il

est difficile qu'en n'importe quel sujet, en s'y prenant soit d'une

façon, soit d'une autre, un esprit ingénieux ne trouve quelque air

qui ne convienne à ce qu'il veut; c'est pour cela qu'un style obscur

et équivoque est d'un usage si ancien et si fréquent. Qu'un auteur

parvienne à attirer à lui la postérité et faire qu'elle s'occupe de

lui, ce qui peut arriver soit en raison de sa valeur propre, soit aussi

et même plus encore par la faveur dont jouit momentanément le sujet

qu'il traite; qu'en outre, par bêtise ou par finesse, son style soit un

peu confus et enchevêtré: il peut être sans souci; nombre d'esprits, le

secouant et l'épluchant, en tireront quantité d'idées, ou conformes à

la sienne, ou s'en rapprochant, ou absolument contraires et qui toutes

lui feront honneur; et il arrivera ainsi au succès par le fait de ses

disciples, comme les régents de collège s'enrichissent par l'argent du

Landit. C'est ce qui a donné de la valeur à nombre de choses qui n'en

avaient aucune, et a mis en relief certains écrits auxquels on a fait

dire tout ce qu'on a voulu, une même chose pouvant être envisagée,

comme il nous plaît, sous mille et mille formes et considérations

diverses.

=C'est ce qui fait qu'Homère est présenté comme ayant traité en maître

les questions de tous genres, et Platon comme s'étant prononcé toujours

dans le sens de celui qui le cite.=--Est-il admissible qu'Homère ait

voulu dire tout ce qu'on lui fait dire; qu'il se soit volontairement

prêté à de si nombreuses et de si diverses interprétations, que les

théologiens, les législateurs, les guerriers, les philosophes et

les gens de toutes sortes qui s'occupent de sciences, si divers et

si opposés que soient les sujets qu'ils traitent, s'appuient de lui

et s'en réfèrent à lui. Il est pour tous le grand maître en toutes

choses, quels que soient les charges occupées, les professions exercées

ou les arts que l'on cultive; il est le premier conseiller de toute

entreprise; quiconque a eu besoin d'oracles et de prédictions, y a

trouvé ce qui lui importait. Un personnage savant, qui est de mes amis,

en est arrivé à y trouver en faveur de notre religion des indications

réellement admirables, si bien que c'en est merveilleux, et il ne peut

se défaire de l'idée que cela a été intentionnel chez Homère, qui lui

est aussi familier qu'à quelque personne que ce soit de notre siècle;

mais il est probable que ce qu'il y trouve en faveur de notre culte,

plusieurs dans l'antiquité l'y avaient pareillement trouvé en faveur

des leurs.

Voyez comme on fouille et agite Platon; chacun, s'honorant de le

mettre de son côté, l'interprète à sa façon; on le promène par toutes

les opinions auxquelles le monde donne le jour et on lui fait prendre

parti; on va jusqu'à le mettre en contradiction avec lui-même, selon

les idées ayant cours; on lui fait désavouer à son sens les mœurs

admises de son temps, si elles ne sont plus de mise à notre époque,

et cela avec d'autant plus de netteté et d'autorité que l'esprit de

celui qui l'interprète est plus net et plus autoritaire. Des mêmes

faits qui avaient conduit Héraclite à émettre cette maxime: «Que toute

chose a en soi les apparences qu'elle présente», Démocrite tirait une

conclusion tout opposée, savoir: «Que les choses n'ont rien de ce que

nous y trouvons», et de ce que le miel est doux pour l'un, amer pour

l'autre, il concluait qu'il n'est ni doux ni amer. Les Pyrrhoniens

auraient dit qu'ils ne savent s'il est doux ou amer, s'il n'est ni

l'un ni l'autre, ou encore l'un et l'autre à la fois, parce que, eux,

s'efforcent toujours d'arriver à conclure que le point en litige

prête au doute. Les Cyrénaïques tenaient que nous n'éprouvons aucune

perception de l'extérieur; que cela seul est perceptible pour nous, qui

nous cause des sensations intérieures, comme la douleur et la volupté;

ils ne reconnaissent ni son, ni couleur, mais seulement les affections

qu'elles occasionnent en nous et d'où naît uniquement le jugement de

l'homme. Protagoras estimait que «pour chacun, la vérité est ce qui

lui semble être». Les Épicuriens plaçaient le siège du jugement dans

les sens, par lesquels nous acquérons la connaissance des choses et

ressentons les sensations qu'elles causent. Platon voulait que le

jugement qui nous fait distinguer la vérité, et la vérité elle-même,

ressortissent non des sens et d'idées préconçues, mais de l'esprit et

de la réflexion.

=Si erronées que soient les notions qui nous viennent des sens,

ils sont cependant la source de toutes nos connaissances.=--Cette

dissertation m'a amené à considérer le rôle des sens comme constituant

la plus grande cause en même temps que la preuve de notre ignorance.

Tout ce qui se connaît, se connaît par la faculté de connaître que

possède le sujet; cela est incontestable parce que le jugement étant

un acte de celui qui juge, il est naturel qu'il y emploie au mieux ses

moyens et sa volonté, et qu'il ne soit pas contraint de s'en rapporter

à autrui, ainsi qu'il adviendrait si la connaissance de toutes choses

s'imposait à nous par le fait même de leur nature. Or il n'en est

point ainsi; cette connaissance nous arrive par les sens, qui sont nos

maîtres: «_Ce sont les voies par lesquelles l'évidence pénètre dans

le sanctuaire de l'esprit humain_ (_Lucrèce_)»; c'est par eux que la

science commence à nous pénétrer, et par eux qu'elle s'affirme. Après

tout, nous serions aussi ignorants que peut l'être une pierre, si nous

ne connaissions l'existence du son, de l'odeur, de la lumière, de

la saveur, de la mesure, du poids, de la mollesse, de la dureté, de

l'âpreté, de la couleur, du poli, de la largeur, de la profondeur, ce

qui constitue la base et les principes de toute notre science; au point

que pour certains, science n'est autre chose que sensation. Quiconque

est de force à m'obliger à contredire ce que me témoignent mes sens,

me tient à la gorge, il m'accule au point que je ne puis reculer

davantage; les sens sont le commencement et la fin des connaissances

humaines: «_Vous reconnaîtrez que la notion du vrai nous vient par les

sens; leur témoignage est irrécusable, car quel guide mérite plus notre

confiance_ (_Lucrèce_)?» Qu'on leur attribue le moins qu'on pourra,

toujours faudra-t-il leur concéder que tout ce que nous savons nous

vient d'eux et par leur intermédiaire. Cicéron dit que Chrysippe ayant

essayé d'amoindrir la force des sens et leur propriété, rencontra en

lui-même de tels arguments contraires à sa thèse et de si violentes

oppositions qu'il ne put atteindre au but; ce qui fit dire à Carnéade

qui, en cette occasion, disputait contre lui et se vantait de se

servir des armes mêmes et des paroles de Chrysippe pour le combattre:

«Malheureux, ta propre force t'a perdu!» Il n'est rien de si absurde,

selon nous, de si excessif que de soutenir que le feu n'échauffe pas,

que la lumière n'éclaire pas, que le fer n'est ni pesant, ni dur,

toutes choses dont la connaissance nous est venue par les sens; il n'y

a chez l'homme aucune croyance, aucune science qui puissent se comparer

en certitude à ce qu'ils nous enseignent.

=Si nous ne pouvons tout expliquer, peut-être est-ce parce que

certains sens existent dont l'homme est dépourvu, ce qu'il est dans

l'impossibilité de constater.=--La première observation que je ferai

sur les sens est que je mets en doute que l'homme soit pourvu de tous

ceux dont dispose la nature. Je vois des animaux qui passent très bien

toute leur vie, les uns sans y voir, les autres sans entendre; qui sait

si, à nous aussi, il ne manque pas un, deux, trois et même plusieurs

autres sens? S'il nous en manque, notre raison est impuissante à faire

que nous nous en apercevions. C'est le privilège des sens, d'être le

summum de notre perspicacité; il n'y a rien en dehors d'eux qui nous

puisse venir en aide pour les révéler, l'un d'eux ne peut même pas

faire découvrir l'autre: «_L'ouïe peut-elle rectifier la vue, ou le

toucher rectifier l'ouïe? le goût suppléer au tact? et l'odorat ou la

vue réformer leurs erreurs_ (_Lucrèce_)?» Ils constituent absolument

la limite extrême de nos facultés: «_Chacun a sa puissance, chacun

sa force propre_ (_Lucrèce_).» Il est impossible de faire comprendre

à un aveugle-né qu'il ne voit pas; il est impossible de lui faire

désirer d'y voir et regretter le sens qui lui fait défaut; aussi ne

devons-nous tirer aucune assurance qu'aucun sens ne nous manque, de

ce que notre âme est contente et satisfaite de ceux que nous avons,

vu que, si cette imperfection existe, nous ne sommes à même ni de la

sentir ni d'en souffrir. Il est impossible de dire quoi que ce soit

à cet aveugle qui, par raisonnement, preuve ou analogie, l'amène à

ce que son imagination acquière la moindre notion de ce que peuvent

être la lumière, la couleur, la vue; il n'est rien en lui qui puisse

l'amener à avoir idée de ce que peut être ce sens. Quand nous voyons

les aveugles-nés souhaiter d'y voir, ce n'est pas qu'ils comprennent

ce qu'ils demandent; ils savent par nous qu'ils ont quelque chose qui

laisse à désirer, qu'il est en nous quelque chose qui leur manque; ils

le nomment, en indiquent les effets et conséquences, mais cependant ne

savent pas ce que c'est, et ne le conçoivent ni un peu, ni beaucoup.

Je connais un gentilhomme de bonne maison, aveugle de naissance, ou

tout au moins qui l'est devenu à un âge où on ne sait encore ce que

c'est que la vue. Il se rend si peu compte de ce qui lui manque, qu'il

use et emploie comme nous les locutions servant à exprimer ce que l'on

voit, mais en en faisant une application tout à fait particulière et

qui lui est propre. On lui présentait un enfant dont il est le parrain;

l'ayant pris dans les bras: «Mon Dieu, dit-il, le bel enfant! qu'il

est beau à voir! comme son visage respire la gaîté!» Il dira comme

chacun de nous: «Cette salle a une belle vue; le temps est clair; il

fait un beau soleil.» Il y a plus; comme la chasse, le jeu de paume,

le tir à l'arquebuse sont des exercices que nous pratiquons et qu'il

en a entendu parler, il les affectionne, s'y mêle et croit y prendre

la même part que nous; il s'y complaît, s'y passionne, et pourtant ne

les conçoit que par l'oreille. On lui crie lorsqu'on est sur un beau

terrain plat où il peut aller et venir: «Voilà un lièvre»; on lui dit

ensuite: «Le lièvre est pris»; et il est aussi fier de cette capture

qu'il entend dire aux autres qu'ils le sont eux-mêmes. Au jeu de paume,

il prend la balle de la main gauche et la lance avec sa raquette dans

n'importe quelle direction; avec l'arquebuse, il tire au hasard, et

croit ses gens lorsqu'ils lui disent qu'il a tiré trop haut ou à côté.

Sait-on si le genre humain ne commet pas de pareilles sottises, faute

de quelques sens, dont l'absence fait que la plupart des choses ne nous

apparaissent pas sous leur vrai jour? Sait-on si la difficulté que nous

éprouvons à comprendre certaines œuvres de la nature ne vient pas de

là; si certaines choses accomplies par des animaux, qui dépassent ce

que nous-mêmes pouvons faire, ne sont pas produites par des facultés,

conséquence de sens qui nous font défaut, et si, de ce fait, certains

parmi eux ne se trouvent pas avoir une vie plus remplie, plus complète

que la nôtre? La pomme met en jeu la plupart de nos sens: elle est

rouge, lisse au toucher, a de l'odeur, est douce au goût; peut-être

a-t-elle en plus d'autres vertus, comme d'assécher ou de restreindre,

qui ne tombent sous aucun de nos sens. N'est-il pas vraisemblable

qu'aux propriétés que nous appelons occultes, que nous constatons en

plusieurs choses, comme dans l'aimant celle d'attirer le fer, doivent

correspondre des facultés provenant de sens qui, par leur nature même,

permettent de les saisir et de les apprécier, et qui, par leur absence,

nous laissent dans l'ignorance de ce que sont réellement ces choses?

C'est probablement à quelque sens particulier que les coqs doivent de

distinguer l'heure le matin et à minuit et d'être portés à chanter;

les poules, de redouter l'épervier, avant d'être instruites par la

fréquentation et l'expérience, et de ne craindre ni l'oie ni le paon,

qui sont pourtant de plus grande taille; les poulets, d'être avisés de

l'hostilité naturelle que leur porte le chat et de ne pas se défier du

chien: de se mettre en garde en entendant le miaulement du premier,

dont cependant la voix est quelque peu attirante, et non à l'aboiement

du second, dont le ton est dur et semble dénoncer quelqu'un prêt à

chercher querelle; les frelons, les fourmis, les rats, de toujours

choisir la meilleure poire ou le meilleur fromage, avant même d'en

avoir tâté; le cerf, l'éléphant, le serpent, de reconnaître certaines

herbes propres à les guérir.

=C'est par les sens que la science s'acquiert: chacun d'eux y contribue

et aucun ne peut suppléer à un autre.=--Il n'y a pas un sens qui

ne soit de grande importance et les connaissances dont nous sommes

redevables à chacun d'eux sont en nombre infini. Si l'intelligence

des sons, de l'harmonie et de la voix venait à nous manquer, cela

introduirait une confusion inimaginable dans tout le reste de notre

science; car, outre ce qui est du domaine propre de chaque sens,

que d'arguments, de conséquences et de conclusions pour toutes

autres choses ne tirons-nous pas, par comparaison d'un sens avec un

autre. Supposons qu'un homme qui s'y entend, imagine le genre humain

dépourvu, depuis son origine, du sens de la vue et recherche à quel

degré d'ignorance et de trouble conduirait une telle lacune; quelles

ténèbres, quel aveuglement en seraient résultés pour notre âme; et

qu'on juge par là combien importe, pour la connaissance de la vérité,

la privation d'un sens autre que ceux que nous possédons, de deux, de

trois, si ces sens existent et que nous en soyons privés. Nous sommes

arrivés à concevoir la vérité sous une forme à laquelle ont participé

et concouru nos cinq sens; peut-être pour que cette forme soit la vraie

et que nous ayons toute certitude de la saisir dans son intégralité,

aurait-il fallu le concours de huit ou dix sens.

Les sectes philosophiques qui contestent la science humaine, mettent

surtout en avant l'incertitude et la faiblesse de nos sens: toute

connaissance nous parvenant par leur entremise et leur moyen, s'ils

sont en défaut dans les rapports qu'ils nous en font, s'ils corrompent

ou altèrent ce qu'ils nous communiquent du dehors, si la lumière qui

par eux se fait en notre âme est obscurcie au passage, nous n'avons

plus sur quoi nous puissions compter. De cette extrême difficulté,

sont nés ces divers aphorismes: «Chaque chose renferme en elle tout ce

qu'on y trouve;--dans chacune il n'y a rien de ce que nous pensons y

trouver»; et aussi ceux-ci qui émanent des Épicuriens: «Le soleil n'est

pas plus grand que notre vue nous le fait apprécier;--les apparences

qui nous font voir un corps plus grand quand on en est proche, et plus

petit quand on en est éloigné, sont vraies toutes deux»; «_nous ne

convenons pas pour cela que nos yeux nous trompent, ne leur imputons

donc pas les erreurs de l'esprit_ (_Lucrèce_)»;--et, ce qui est plus

hardi: «Nos sens ne se trompent pas, nous sommes sous leur entière

dépendance, et il faut chercher ailleurs les raisons qui peuvent

expliquer les différences et les contradictions que nous constatons;

inventer même (ils en viennent jusque-là) tout autre mensonge ou

rêverie de notre esprit, plutôt qu'accuser les sens.»--Timagoras jurait

qu'il avait beau cligner de l'œil, le presser, jamais il n'avait

aperçu en double la lumière d'une chandelle et que cette illusion

vient d'une erreur d'imagination et non d'un vice de cet organe.--De

toutes les absurdités, la plus absurde, d'après les Épicuriens, est

de désavouer le pouvoir et les effets des sens: «_Les indications

des sens sont vraies en tous temps. Si la raison ne peut expliquer

pourquoi ce qui, carré vu de près, de loin paraît long, il vaut

encore mieux, à défaut de la solution vraie de ce double phénomène,

en donner une fausse plutôt que de laisser échapper de ses mains

l'évidence, plutôt que de mentir à sa foi première et ruiner tous les

fondements de crédibilité sur lesquels reposent notre conservation et

notre vie, car les intérêts de la raison ne sont pas ici les seuls

en jeu; la vie elle-même ne se conserve qu'avec le secours des sens;

c'est sur leur témoignage que nous évitons les précipices et les

autres choses nuisibles_ (_Lucrèce_).» Ce conseil désespéré et si

peu philosophique ne signifie autre chose que la science humaine ne

peut exister qu'autant que nous lui prêtons le secours d'une raison

déraisonnable, folle, obstinée, et que, pour la satisfaction de la

vanité de l'homme, il vaut encore mieux en user ainsi, aussi bien

que de tout autre remède si fantastique qu'il soit, que d'avouer

sa bêtise à laquelle il ne peut se soustraire; c'est là une vérité

bien peu à son avantage. Il ne peut empêcher que les sens ne soient

les souverains maîtres des connaissances qu'il possède; mais en

aucun cas ils n'offrent de certitude et ils sont toujours sujets à

nous induire en erreur; c'est là un point sur lequel il nous faut

insister à outrance; et à défaut de ce qui devrait, avec juste raison,

faire sa force, mais qui n'existe pas, l'homme doit y suppléer par

l'opiniâtreté, la témérité, l'impudence.--Si les Épicuriens sont dans

le vrai, c'est-à-dire «si la science n'existe pas du moment que les

apparences qui nous sont transmises par nos sens sont fausses», et si

ce que disent les Stoïciens est également vrai: «que les apparences que

nous recevons par les sens, sont tellement entachées de faux, qu'elles

ne peuvent produire aucune science», du fait de ces deux grandes sectes

dogmatistes, nous sommes amenés à conclure que la science n'est pas.

=L'expérience révèle les erreurs et les incertitudes des sens qui,

bien souvent, en imposent à la raison.=--Quant à l'erreur et à

l'incertitude des opérations des sens, chacun peut s'en procurer autant

d'exemples qu'il lui plaît, tant les fautes et les tromperies qu'ils

nous font sont ordinaires. Par l'effet de l'écho d'un vallon, le son

d'une trompette semble venir de devant nous, alors qu'il part d'une

lieue par derrière.--«_Des montagnes qui s'élèvent au-dessus de la

mer, nous paraissent de loin une même masse, quoiqu'en réalité elles

soient très distantes l'une de l'autre. Les collines et les champs

que nous côtoyons, semblent fuir vers la poupe du vaisseau sur lequel

nous naviguons à pleines voiles. Si votre cheval s'arrête au milieu

d'un cours d'eau, il paraît remonter obliquement le courant, comme

emporté par une force étrangère_ (_Lucrèce_).»--Faites rouler une

balle d'arquebuse sous le second doigt de la main, celui du milieu

se superposant sur celui-ci: il faut se faire extrêmement violence

pour reconnaître qu'il n'y a qu'une balle, tant les sens nous en

représentent deux.--Que les sens dominent souvent notre raison et

la contraignent à recevoir des impressions qu'elle sait fausses et

apprécie telles, cela se voit constamment. Je laisse de côté le sens

du toucher, qui a des fonctions plus immédiates, plus vives, et se

traduit par des effets plus tangibles; qui, par la douleur qu'il

est susceptible de faire éprouver au corps, renverse si fréquemment

toutes les belles résolutions stoïques et arrache des plaintes à qui

a mal au ventre, lors même que, dans le plus profond de son âme, il

est un adepte fervent de ce principe, que «la colique, comme toute

autre maladie et toute autre souffrance, est chose indifférente, et

qu'elle n'a pas le pouvoir de diminuer en rien le souverain bonheur

et la félicité que la vertu procure au sage». Mais il n'est cœur si

efféminé que le son de nos tambours et de nos trompettes n'échauffe;

il n'y en a pas de si dur que la musique, par sa douceur, n'éveille

et ne chatouille; il n'y a pas âme si revêche qui ne se sente prise

de recueillement, en considérant la sombre immensité de nos églises,

leurs ornements si divers et l'ordre de nos cérémonies; en entendant

le son de nos orgues qui porte tant à la dévotion, et l'harmonie si

bien réglée de nos chants religieux; ceux mêmes qui entrent dans ces

édifices avec une idée de mépris, s'en sentent le cœur impressionné

et éprouvent comme une sorte de crainte superstitieuse qui les met

en défiance de leur opinion.--Quant à moi, je ne m'estime pas assez

fort pour demeurer insensible à la récitation de vers d'Horace ou de

Catulle, dite d'une façon intelligente par une bouche jeune et belle,

à la voix agréable; la voix, dit Zénon avec juste raison, est la fleur

de la beauté. Un jour, on a voulu me persuader qu'un homme, que nous

connaissons tous nous autres Français, m'en avait imposé en me récitant

des vers qu'il avait composés; qu'ils n'étaient pas tels sur le papier

qu'ils en avaient l'air, et que mes yeux en jugeraient autrement que

mes oreilles, tant la diction donne de prix et ajoute aux ouvrages qui

ont à subir l'épreuve de la lecture! Aussi Philoxènes n'avait-il pas

tort quand, entendant un lecteur lire d'une façon incorrecte un de ses

écrits, il se mit à casser et piétiner des briques qui appartenaient à

ce fâcheux, en disant: «Je brise ce qui est à toi, comme tu gâtes ce

qui est à moi.»--Pour quelle raison des gens qui se sont donné la mort

avec résolution, ont-ils détourné la tête, pour ne pas voir le coup

qu'ils se faisaient porter? Et ceux qui, malades, désirent et demandent

qu'on les incise ou qu'on les cautérise, pourquoi ne peuvent-ils

soutenir la vue des apprêts du chirurgien, de ses instruments et de

l'opération; ce n'est cependant pas de la vue, que doit leur venir

la douleur? ces exemples ne prouvent-ils pas l'empire que les sens

exercent sur la raison?--Nous avons beau savoir que les tresses d'un

page ou d'un laquais ont été empruntées, que cette rougeur vient

d'Espagne, que cette blancheur et son brillant sont des produits de

l'Océan, contre toute raison notre vue nous fait quand même paraître

plus aimable et plus agréable l'objet qui s'en pare: «_Nous sommes

séduits par la parure; l'or et les pierreries cachent les défauts; une

jeune fille est la moindre partie de ce qui nous plaît en elle. Souvent

on a peine à trouver ce qu'on aime parmi tant d'ornements; c'est sous

cette égide opulente que l'amour trompe nos yeux_ (_Ovide_).» Combien

les poètes accordent de pouvoir aux sens, lorsqu'ils nous représentent

Narcisse épris de son ombre: «_Il admire tout ce qu'il a d'admirable.

L'insensé! il se désire lui-même, c'est lui-même qu'il approuve,

lui-même qu'il convoite; il brûle de feux qu'il a lui-même allumés_

(_Ovide_);» c'est pour cela aussi qu'ils nous montrent Pygmalion,

l'esprit si troublé par l'impression que lui cause la vue de sa statue

d'ivoire, qu'il l'aime et se fait son serviteur, comme si elle était

animée: «_Il la couvre de baisers et s'imagine qu'elle lui répond; il

la saisit, l'étreint; il croit sentir sous ses doigts le frisson de

la chair, et craint en la pressant, d'y laisser une empreinte livide_

(_Ovide_).»

Qu'on mette un philosophe dans une cage en fil de fer assez mince et à

larges mailles et que cette caisse soit suspendue au haut des tours de

Notre-Dame de Paris, il verra d'une façon évidente qu'il est impossible

qu'il en tombe et, malgré cela, à moins qu'il ne soit familiarisé avec

le métier de couvreur, il ne pourra s'empêcher d'être épouvanté et

transi par la vue de la hauteur à laquelle il se trouve. Nous-mêmes

avons assez de peine à garder notre assurance, quand nous sommes sur

les galeries qui règnent sur nos clochers, pour peu qu'elles soient à

jour, et alors même qu'elles sont en pierre; certaines gens ne peuvent

seulement pas en supporter la pensée. Qu'on jette entre ces deux tours

une poutre assez large pour qu'on puisse se promener dessus, il n'y

a pas de sagesse philosophique, si ferme soit-elle, qui puisse nous

donner le courage d'y marcher, comme nous le ferions si elle reposait

à terre. J'ai souvent éprouvé dans nos montagnes de ce côté-ci des

Pyrénées, bien que je sois de ceux que cela n'effraie que médiocrement,

que je ne pouvais supporter la vue de ces immenses profondeurs sans

ressentir du frisson et un tremblement dans les jarrets et les cuisses,

bien qu'il s'en fallût d'une longueur égale à ma taille que je ne

fusse tout à fait au bord et que je susse parfaitement qu'une chute

n'était possible que si, volontairement, je m'exposais à ce danger.

J'ai remarqué aussi que, quelque hauteur qu'il y ait, si sur la pente

se présente un arbre ou une pointe de rocher qui coupe la vue et sur

lequel elle puisse se poser un peu, cela nous soulage et nous rassure,

comme si, en cas de chute, nous pouvions en attendre du secours;

tandis que nous ne pouvons seulement pas regarder, sans que la tête

nous tourne, les précipices abrupts et unis, «_de telle sorte qu'on ne

peut regarder en bas, sans être pris de vertige_ (_Tite-Live_)», ce

qui est une vivante imposture de la vue.--C'est ce qui conduisit ce

beau philosophe à se crever les yeux pour se mettre l'âme à l'abri des

impressions déréglées qu'elle en recevait et pouvoir philosopher plus

librement; mais, à ce compte, il eût dû aussi se bourrer de coton les

oreilles qui, au dire de Théophraste, sont les plus dangereux de nos

organes, susceptibles, par la violence des impressions qu'elles nous

communiquent, de troubler et d'altérer nos idées; et, en fin de compte

se priver également de tous les autres sens, autant dire de son être

et de la vie, car tous ont ce pouvoir d'exercer de l'empire sur notre

raison et notre âme: «_Il arrive souvent que tel spectacle, telle voix,

tel chant impressionnent vivement nos esprits; souvent aussi la douleur

et la crainte produisent le même effet_ (_Cicéron_).»--Les médecins

prétendent que certains tempéraments s'agitent jusqu'à la fureur, sous

l'effet de certains sons et de certains instruments. J'en ai vu qui ne

pouvaient entendre ronger un os sous leur table, sans perdre patience;

et il n'y a guère de personnes qui ne soient incommodées par le bruit

aigu et pénétrant que fait la lime quand on travaille le fer; de même

entendre près de soi le bruit des mâchoires dans la mastication, ou

parler quelqu'un qui a le gosier ou le nez embarrassé, agace certaines

gens jusqu'à la colère et la haine. Ce joueur de flûte qui, à Rome,

accompagnait Gracchus et atténuait, accentuait ou modifiait les accents

de la voix de son maître haranguant le peuple, à quoi servait-il, si le

rythme et les inflexions de ses sons n'avaient la propriété d'émouvoir

et de modifier l'esprit de ses auditeurs? Il y a vraiment bien de quoi

se féliciter si fort de cette belle faculté qu'a notre jugement de se

laisser ainsi manier et transformer sous l'action et l'imprévu d'un

aussi léger souffle!

=Par contre, les passions de l'âme ont également action sur les

témoignages des sens et concourent à les altérer.=--Si les sens

induisent en erreur notre entendement, à leur tour ils sont tout

autant trompés; notre âme, parfois, prend sur eux sa revanche; elle

et eux mentent et se trompent à qui mieux mieux. Ce que nous voyons

et entendons, quand nous sommes sous l'effet de la colère, ne nous

apparaît pas tel que c'est: «_On voit alors deux soleils et deux

Thèbes_ (_Virgile_)»; ce qui est l'objet de notre affection nous semble

plus beau qu'en réalité, «_souvent nous voyons la difformité et la

laideur faire des caprices et recevoir des hommages_ (_Lucrèce_)»; de

même, celui pour lequel nous éprouvons de l'éloignement nous paraît

plus laid qu'il n'est; la clarté du jour paraît terne et obscurcie à

un homme ennuyé et dans l'affliction.--Nos sens ne sont pas seulement

altérés, souvent ils sont entièrement oblitérés par les passions de

l'âme. Combien de choses voyons-nous que nous n'apercevons pas quand

notre esprit est occupé ailleurs: «_Les choses, même les plus exposées

à la vue, si nous n'y appliquons notre esprit, sont pour lui comme si

elles se perdaient dans la nuit des temps_ (_Lucrèce_)»; il semble que

l'âme se replie au dedans de nous et qu'elle se joue de ce que peuvent

les sens. C'est ainsi que les facultés internes et externes de l'homme

sont des sources continues de faiblesse et de mensonge.

=C'est avec raison que la vie de l'homme a été comparée à un songe;

que nous dormions ou que nous soyons éveillés, notre état d'âme varie

peu.=--Ceux qui ont comparé notre vie à un songe, ont fait plus

judicieusement peut-être qu'ils ne pensaient. Dans nos songes, notre

âme vit, agit, met en œuvre toutes ses facultés, ni plus ni moins

que quand elle veille; admettons que ce soit plus mollement et d'une

façon moins saisissable, la différence n'est certes pas aussi grande

que celle de la nuit à un jour ensoleillé, tout au plus serait-ce

comme de la nuit au crépuscule; si elle dort pendant notre sommeil,

elle sommeille plus ou moins quand nous sommes éveillés; dans l'un et

l'autre cas nous sommes dans les ténèbres, ténèbres profondes comme

celles qui règnent dans les régions Cimmériennes. Nous veillons quand

nous sommes endormis, nous dormons quand nous sommes éveillés. Pendant

le sommeil, nous n'y voyons pas très clair; mais, quand nous sommes

éveillés, la clarté n'est jamais parfaite et sans nuage; le sommeil,

quand il est profond, endort parfois nos songes; éveillés, nous ne

le sommes jamais assez pour être délivrés et complètement dégagés de

toutes nos rêveries qui sont les songes des gens éveillés et pires que

de vrais songes. Notre raison et notre âme recevant les idées et les

sentiments qui naissent en nous pendant que nous dormons, et se prêtant

à ce que nous entrevoyons dans nos songes, comme elles le font pour ce

que nous concevons de jour, pourquoi mettre en doute que, lorsque nous

pensons et agissons, nous ne faisons autre chose que songer, et qu'être

éveillé n'est qu'une forme particulière du sommeil?

=En général, les sens des animaux sont plus parfaits que ceux de

l'homme; des différences sensibles peuvent aisément se constater.=--Si

les sens sont les juges auxquels nous devons nous en rapporter en

premier lieu, ce ne sont pas seulement les nôtres qu'il faut appeler

au conseil. Sur ce point, les animaux ont autant et même plus de droit

que nous; car il est certain qu'il en est qui ont l'ouïe plus fine que

l'homme, d'autres la vue, d'autres l'odorat, d'autres le toucher ou le

goût. Démocrite disait que les facultés par lesquelles nous éprouvons

les sensations de toute nature, sont beaucoup plus parfaites chez les

dieux et les animaux que chez l'homme. Il y a de fait une différence

extrême entre les effets des sens chez ces derniers et chez nous; notre

salive, par exemple, qui nettoie et assèche nos plaies, donne la mort

aux serpents: «_Entre ces effets la différence est si grande, que ce

qui est nourriture pour les uns, est poison mortel pour les autres;

ainsi le serpent, au contact de la salive humaine, dépérit et se dévore

lui-même_ (_Lucrèce_).» Quelle qualification en déduirons-nous pour

la salive: sera-ce celle que nous en concevons, ou celle que peut en

concevoir le serpent? laquelle de ces deux propriétés nous fixera sur

son essence que nous nous proposons de déterminer?--Pline dit qu'il y

a aux Indes certains lièvres marins qui pour nous sont un poison, et

réciproquement; il suffit que nous les touchions pour qu'ils meurent;

lequel de ces effets est, en toute vérité, à classer comme poison:

est-ce l'homme, est-ce le poisson? auquel donner la prééminence:

au poisson sur l'homme, ou à l'homme sur le poisson?--L'homme est

empoisonné dans tel air vicié dont le bœuf n'a souci; dans tel autre,

c'est le bœuf qui souffre, l'homme n'y est pas incommodé; lequel

de ces deux airs est de nature véritablement pestilentielle?--Les

personnes qui ont la jaunisse, voient toutes choses sous un aspect

jaunâtre et plus pâle que nous les voyons: «_Tout paraît jaune à qui

a la jaunisse_ (_Lucrèce_)» celles atteintes de cette maladie que les

médecins nomment Hyposphagma, qui est un épanchement du sang sous la

peau, voient tout en rouge et teinté de sang. Ces dispositions qui

modifient ainsi ce que nous percevons par la vue, savons-nous si elles

produisent ce même effet chez les bêtes et si, chez elles, il en est

toujours ainsi? car il s'en trouve parmi elles qui ont les yeux jaunes

comme ceux d'entre nous malades de la jaunisse, et d'autres qui les

ont rouges comme s'ils étaient injectés de sang, il est vraisemblable

que la couleur des objets leur apparaît autre qu'à nous; des deux

jugements émis par nous et par elles, quel est le vrai? car il n'est

pas dit que l'essence des choses n'importe qu'à l'homme; leur dureté,

leur blancheur, leur profondeur, leur aigreur intéressent les services

qu'en doivent tirer les animaux et la connaissance qu'ils en doivent

avoir, tout comme elles nous touchent; la nature leur en a dévolu

l'usage comme à nous. Quand nous pressons notre œil, les corps que

nous regardons nous apparaissent plus longs et plus étendus; plusieurs

animaux ont l'œil naturellement ainsi pressé; cette longueur que nous

attribuons aux corps dans ce cas particulier, est peut-être bien leur

longueur réelle, et non celle que nos yeux leur attribuent quand nous

les regardons d'ordinaire. Si nous nous comprimons l'œil en appuyant

par-dessous, nous voyons les choses en double: «_Les lampes ont double

lumière, les hommes double corps et double visage_ (_Lucrèce_).»--Si

nous avons les oreilles obstruées d'une façon quelconque, ou le passage

de l'ouïe resserré, nous percevons les sons autrement que d'habitude;

les animaux qui ont les oreilles velues, ou un tout petit trou leur

en tenant lieu, ne doivent par conséquent pas entendre comme nous

entendons, les sons qu'ils perçoivent doivent être autres.--Nous voyons

dans les fêtes, dans les théâtres, des vitres de couleur interposées

devant la lumière des flambeaux, et tout ce qui est dans les lieux

éclairés de la sorte, nous paraître vert, jaune ou violet: «_Ainsi

font ces voiles jaunes, rouges et bruns, tendus dans nos théâtres et

flottant à l'air au-dessous des poutres qui les soutiennent; leur éclat

mobile se réfléchit sur les spectateurs et sur la scène; les sénateurs,

les femmes, les statues des dieux, tout se teint de leur lumière

changeante_ (_Lucrèce_).» Il est probable que les yeux des animaux, que

nous voyons de couleurs diverses, leur font voir les corps sous les

mêmes couleurs que celle de leurs yeux.

=Même chez l'homme, nombreuses sont les circonstances qui modifient

les témoignages des sens, et souvent les indications de l'un sont

contradictoires avec celles fournies par un autre.=--Pour juger des

opérations faites par nos sens, il faudrait donc que nous soyons

d'accord, d'abord avec les bêtes, et secondement entre nous; or cet

accord n'existe pas. Nous disputons sans cesse sur ce que l'un entend,

voit ou ressent et qui, toujours, s'entend, se voit et se ressent

autrement que fait un autre; nous ne sommes pas moins divisés sur la

diversité des images que nos sens nous rapportent. Dans les conditions

ordinaires de la nature, un enfant entend, voit et ressent autrement

qu'un homme de trente ans, et celui-ci autrement qu'un sexagénaire; les

sens chez les uns sont plus éteints et plus émoussés, chez les autres

plus ouverts et plus aigus. Nous percevons les choses différemment,

suivant l'état dans lequel nous sommes et ce que cela nous semble;

et ce qu'il nous semble est si incertain, si discutable, que ce

n'est pas miracle si on vient nous dire que nous sommes en droit de

déclarer que la neige nous apparaît blanche, mais que nous ne pouvons

établir que telle est sa nature; ce qui est certain, c'est que nous ne

saurions en répondre. Avec si peu de certitude à son point de départ,

toute la science du monde est, par le fait, réduite à néant.--Et

maintenant, faut-il démontrer que nos sens vont même se contredisant

l'un l'autre? Une peinture qui ressort en relief quand on la voit,

semble plate quand on la touche. Le musc flatte l'odorat et blesse le

goût; dans ces conditions, est-ce chose agréable ou non? Il y a des

herbes et des onguents qui conviennent à certaines parties du corps

et en blessent d'autres. Le miel plaît au goût et déplaît à la vue.

Ces bagues taillées en forme de plumes, qu'en termes d'armoiries on

appelle «Pennes sans fin», dont l'œil ne peut discerner la largeur, ni

se défendre de cette illusion que d'un côté elles vont s'élargissant

et de l'autre se rétrécissant jusqu'à former pointe, illusion qui

demeure même quand, mises au doigt, on les fait tourner, semblent

cependant au toucher de largeur constante, et dans toutes leurs parties

pareilles à elle-mêmes. Il était jadis des personnes qui, pour ajouter

à leur volupté, se servaient de miroirs propres à grossir et agrandir

les objets qui s'y reflètent, afin que les membres avec lesquels ils

allaient se mettre en contact, leur offrissent plus d'attrait par ce

grossissement apparent; lequel de leurs deux sens leur donnait le plus

de satisfaction: la vue qui leur représentait ces organes gros et

grands à souhait, ou l'attouchement qui les leur présentait petits et

moins affriolants? Sont-ce nos sens qui communiquent aux choses ces

conditions diverses, et nonobstant la condition de chacune est-elle

unique?--Le pain que nous mangeons, n'est que du pain; et cependant,

par l'usage que nous en faisons, il devient os, sang, chair, poils,

ongles: «_Les aliments, s'infiltrant par tout le corps, périssent en

changeant de nature_ (_Lucrèce_).» Les sucs qu'absorbe la racine des

arbres, deviennent tronc, feuilles et fruits; l'air est un, et pourtant

la trompette le rend en mille sons divers; sont-ce, dis-je, nos sens

qui transforment d'une manière analogue les conditions diverses

des choses, ou sont-elles telles? et, en présence de ce doute, que

pouvons-nous juger de leur véritable nature?--Il y a plus, puisque dans

les cas de maladie, de rêverie, de sommeil, les choses nous paraissent

autrement que lorsque nous sommes en bonne santé, en pleine possession

de nous-mêmes ou éveillés, n'est-il pas vraisemblable que notre état

normal, nos humeurs en repos sont aussi de nature à donner aux choses

une physionomie particulière, en rapport avec notre état et s'y

accommodant, comme il arrive lorsque nos humeurs sont en mouvement? En

santé, ne sommes-nous pas, tout autant que lorsque nous sommes malades,

exposés à les envisager d'une manière particulière? Pourquoi celui

qui est modéré, ne les verrait-il pas sous une forme appropriée à son

état, comme il arrive à celui qui ne l'est pas; et tout comme lui, ne

lui imprimerait-il pas son caractère? Celui qui est dégoûté du vin,

lui attribue de la fadeur; celui qui est bien portant, de la saveur;

celui qui est altéré, un goût appétissant. Les choses s'accommodant

à l'état dans lequel nous sommes, se transforment d'après lui; nous

ne savons plus la vérité sur elles, rien ne nous venant que falsifié

et altéré par nos sens. Quand le compas, l'équerre et la règle sont

fausses, toutes les mesures qu'ils donnent, tous les bâtiments à la

construction desquels ils s'emploient, sont aussi, et nécessairement,

défectueux et peu solides; de même l'incertitude de nos sens rend

incertain tout ce qu'ils produisent: «_Si dans la construction d'un

édifice, la règle dont il a été fait usage en premier lieu est déviée,

si l'équerre s'écarte de la perpendiculaire, si le niveau s'éloigne

par quelque endroit de sa juste situation, il faut nécessairement que

tout le bâtiment soit vicieux, penché, affaissé, sans grâce, sans

aplomb, sans proportion, qu'une partie semble prête à s'écrouler

et que tout s'écroule en effet pour avoir été d'abord mal conduit;

de même si l'on ne peut compter sur le rapport des sens, tous les

jugements seront trompeurs et illusoires_ (_Lucrèce_).»--Au surplus,

qui sera apte à juger de ces différences? Nous disons, quand il s'agit

de controverses sur la religion, qu'il faudrait pour les trancher, un

juge qui ne soit ni d'un camp ni d'un autre, exempt de parti pris et

de préférence, ce qui ne saurait se trouver chez les Chrétiens. Le

même fait se reproduit ici: si notre juge est un vieillard, il est

inapte à juger impartialement de ce que ressent la vieillesse, étant

lui-même intéressé dans le débat; si c'est un homme jeune, le cas est

le même; le même aussi, si c'est un homme en bonne santé; de même, s'il

est malade, s'il dort, s'il est éveillé; il faudrait quelqu'un qui ne

se soit jamais trouvé dans aucun de ces cas, de telle sorte qu'il se

prononce sans prévention entre les diverses propositions en présence,

auxquelles il serait indifférent; et, à ce compte, il nous faudrait un

juge qui n'existe pas.

=En somme, on ne peut rien juger définitivement des choses par les

apparences que nous en donnent les sens.=--Pour juger des apparences

que nous recevons des choses, il nous faudrait un instrument

vérificateur; pour contrôler cet instrument, il nous faudrait des

épreuves, et pour vérifier ces épreuves, un instrument; et nous voilà

arrivés au bout de nos inventions.--Puisque les sens ne peuvent

trancher le débat, étant eux-mêmes pleins d'incertitude, il faut que

ce soit la raison; mais aucune raison ne peut être admise, sans qu'une

autre ne démontre sa validité, et nous voilà ramenés en arrière à tout

jamais. Notre imagination ne s'exerce pas directement sur les choses

qui sont en dehors de nous; elle y est initiée par l'entremise des

sens; les sens eux-mêmes ne s'occupent pas de ce qui leur est étranger,

mais seulement de ce qui est l'objet de leurs propres impressions; et

comme l'imagination et l'apparence que nous concevons des choses ne

viennent pas d'elles, mais des jouissances et des souffrances qu'en

éprouvent nos sens et que jouissances et souffrances sont variables,

il en résulte que celui qui juge par les apparences, juge par autre

chose que par l'objet lui-même.--Dira-t-on que les impressions des

sens rapportent à l'âme une image exacte de ce que sont les objets

étrangers? comment l'âme et l'entendement peuvent-ils s'assurer de

l'exactitude de la ressemblance, n'ayant pas été eux-mêmes en rapport

avec les objets? c'est comme qui ne connaît pas Socrate et voit son

portrait, il ne peut dire qu'il lui ressemble.--Celui qui cependant

voudrait juger sur les apparences, ne pourrait le faire d'après toutes;

cela lui est impossible, car elles se neutralisent mutuellement par les

contradictions et les différences qu'elles présentent, ainsi que nous

le montre l'expérience. Ce ne sera donc que d'après quelques-unes dont

il aura fait choix, que son jugement pourra s'exercer; mais quand il en

aura choisi une, il faudra qu'il en choisisse une autre pour vérifier

la première; puis une troisième pour contrôler la seconde et ainsi de

suite, ce qui n'aura jamais de fin. En somme, nous-mêmes et tout ce

qui existe n'avons pas d'état défini; nous, notre jugement et toutes

choses ici-bas, allons, suivant sans cesse le courant qui va nous

ramenant constamment au point de départ; si bien que rien de certain

ne peut s'établir entre nous-mêmes et ce qui est en dehors de nous,

celui qui est juge, comme ce qui est jugé, étant continuellement en

transformation et en mouvement.

=En outre, rien chez l'homme n'est à l'état stable; constamment en

transformation, il est insaisissable.=--Nous ne connaissons davantage

rien de notre être, parce que tout ce qui tient à la nature humaine

est toujours naissant ou mourant, état intermédiaire qui ne donne,

de ce que nous sommes, qu'une apparence mal définie et obscure, une

opinion peu accentuée et incertaine; et que si, par hasard, vous vous

attachez à rechercher ce que nous sommes en réalité, c'est ni plus

ni moins comme si vous vouliez empoigner de l'eau: plus on serre et

presse ce qui est fluide, plus on laisse échapper ce que l'on en tient

et cherche à empoigner. Aussi de ce que toute chose est sujette à

transformation, la raison, en quête de ce qui subsiste réellement,

est déçue, parce qu'elle ne peut rien saisir qui ait corps et fixité,

parce que tout, ou naît à l'existence et n'est pas complètement formé,

ou commence à mourir avant que d'être né.--Platon disait que les corps

n'ont jamais d'existence, qu'ils ne font que naître; il estimait

qu'Homère, en faisant de l'Océan le père des dieux et de Thétis leur

mère, avait voulu nous montrer par là que toute chose est sujette à

des vicissitudes, des transformations et des variations perpétuelles,

opinion qui était, dit-il, celle de tous les philosophes qui l'avaient

précédé, à l'exception de Parménide, qui niait le mouvement des corps,

force dont au contraire Platon faisait grand cas.--Pythagore tenait

que toute matière est mobile et sujette à changer; les Stoïciens,

que le temps présent n'existe pas et que ce que nous qualifions tel,

n'est que le point de jonction et d'assemblage du passé avec le

futur.--Héraclite disait que jamais homme n'a passé deux fois une

même rivière; Épicharme, que celui qui, jadis a emprunté de l'argent,

n'en est pas maintenant le débiteur; et que celui qui, cette nuit, a

été convié à dîner pour ce matin et qui s'y présente, vient sans être

invité, attendu que ce ne sont plus eux, ils sont devenus autres;

«que toute substance mortelle ne se retrouve jamais deux fois dans le

même état, parce que, par des changements brusques et insaisissables,

tantôt elle s'évapore, tantôt elle se condense; elle vient, puis s'en

va; de façon que ce qui commence à naître, n'arrive jamais à devenir

un être parfait; on peut même dire que sa naissance ne s'achève pas

et ne s'arrête jamais comme arrivée à terme; dès sa conception, elle

va toujours se transformant et passant d'un état à un autre. Le germe

humain par exemple devient tout d'abord, dans le ventre de la mère,

un fruit informe, puis un enfant nettement formé; ensuite, lorsqu'il

voit le jour, un enfant à la mamelle, qui après devient garçon,

puis successivement un adolescent, un homme fait, un homme d'âge et

finalement un vieillard décrépit, de telle sorte que l'âge et la

génération qui suit vont toujours défaisant et gâtant la génération

qui précède: «_Le temps change la face entière du monde; à un ordre

de choses en succède nécessairement un autre; rien n'est stable,

tout se transforme et la nature est en continuelle métamorphose_

(_Lucrèce_).»--«Et nous, sots que nous sommes, nous redoutons une

forme particulière de la mort, alors que déjà nous en avons subi et en

subissons tant d'autres; car, ainsi que le fait ressortir Héraclite,

non seulement la mort du feu engendre l'air, la mort de l'air engendre

l'eau, mais comme nous pouvons le voir d'une façon encore plus

manifeste par ce qui se passe en nous, la fleur de l'âge passe et meurt

quand survient la vieillesse, la jeunesse se termine quand l'homme

arrive à la fleur de l'âge, l'enfance quand commence la jeunesse,

et le premier âge quand vient l'enfance. Aujourd'hui marque la mort

d'hier, demain sera celle d'aujourd'hui, rien ne demeure immuable.

Admettons, en effet, que nous le soyons et demeurions toujours tels

que nous sommes: comment se pourrait-il que nous nous réjouissions

tantôt d'une chose à un moment, tantôt d'une autre à un autre instant?

comment expliquer que nous aimions des choses contraires les unes aux

autres ou que nous les haïssions, que nous les louions ou que nous les

blâmions? Si nous éprouvons des sentiments différents pour une même

chose, c'est que notre pensée à son sujet s'est modifiée, car il n'est

pas vraisemblable que sans qu'il se soit opéré de changements en nous,

nos sentiments aient varié; ce que le changement affecte, n'est plus

identiquement le même qu'avant; n'étant plus identiquement le même, il

n'est donc plus. Cessant d'être identique à soi-même, on cesse purement

et simplement d'exister puisqu'on devient un autre; par suite les sens

se trompent et mentent sur la nature des choses, quand ils prennent ce

qui apparaît pour ce qui est faute de bien savoir ce qui est.»

=D'où nous arrivons à conclure qu'il n'y a rien de réel, rien de

certain, rien qui existe que Dieu.=--«Qu'y a-t-il donc qui soit

vraiment tel qu'on le voit? Cela seul qui est éternel, c'est-à-dire qui

jamais n'a eu de commencement et qui jamais n'aura de fin; qui jamais

ne change sous l'effet du temps, car le temps est chose mobile qui

nous apparaît comme une ombre, entraînant avec lui la matière qui va

coulant comme un fluide, jamais stable, toujours en transformation; à

lui s'appliquent bien ces mots: «Devant et après», «a été ou sera», qui

par leur assemblage même montrent jusqu'à l'évidence qu'il ne s'agit

pas d'une chose qui est, car ce serait une grande sottise et une erreur

indéniable de dire que cela est, d'une chose qui n'est pas encore ou

qui a déjà cessé d'être. L'idée que nous nous faisons du temps se

traduit par ces mots: «Présent, Instant, Maintenant», qui semblent

en être la base; mais que la raison s'y arrête, et sur-le-champ cet

assemblage s'écroule; dès le premier instant elle le rompt, le répartit

en passé et futur et, en dehors de ces deux subdivisions, se refuse à

admettre toute autre répartition. Il en est de même de la nature qui

se mesure, comme le temps lui-même qui lui sert de mesure: il n'y a

non plus en elle rien qui demeure, ni qui subsiste; tout ce dont elle

se compose ou a été, ou est en train de naître, ou est mourant. C'est

pourquoi ce serait péché de dire de Dieu que «seul il est, a été, ou

sera», parce que ce sont là des termes qui impliquent des changements,

des transformations, des vicissitudes qui sont le propre de ce qui

ne peut durer et dont l'existence n'est pas continue; d'où il faut

conclure que «Dieu seul est», non suivant une mesure quelconque du

temps, mais selon l'éternité immuable et fixe, qui n'est pas fonction

du temps et n'est sujette à aucune variation; rien ne l'a précédé, rien

ne le suivra et rien n'est ni plus nouveau, ni plus récent; il est

réellement, maintenant et toujours qui pour lui ne font constamment

qu'un; rien, si ce n'est lui, lui seul, n'existe véritablement,

sans qu'on en puisse dire: «Il a été ou il sera», n'ayant pas eu de

commencement et ne devant pas avoir de fin.»

=L'homme n'est rien, ne peut rien par lui-même; seule la foi chrétienne

lui permet de s'élever au-dessus de sa misérable condition.=--A cette

conclusion si religieuse d'un homme qui était païen, je n'ajouterai,

pour clore ce long et ennuyeux entretien dont le sujet est inépuisable,

que ce mot d'un autre philosophe païen lui aussi, et qui est dans les

mêmes idées: «Oh, dit-il, quelle vile et abjecte chose que l'homme,

s'il ne s'élève au-dessus de l'humanité!» C'est là une réflexion

inspirée par un bon sentiment et le désir d'être utile, autant qu'une

idée absurde. Il est en effet impossible et contre nature, de faire une

poignée plus grande que le poing, une brassée plus grande que le bras,

une enjambée plus considérable que la longueur de nos jambes; il ne

peut davantage se faire que l'homme s'élève au-dessus de lui-même et de

l'humanité, car il ne peut voir qu'avec ses yeux et saisir qu'avec les

moyens qui lui sont propres. Il s'élèvera si Dieu, par extraordinaire,

y prête la main; il s'élèvera sous condition qu'il abandonne ses

propres moyens d'action, qu'il y renonce et se laisse hausser et

soulever exclusivement par les moyens qui lui viennent du ciel. C'est

notre foi chrétienne, et non la vertu stoïque des philosophes, qui peut

prétendre opérer cette divine et miraculeuse métamorphose.

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II · 第 58 / 107 题