=Sur lui-même, l'homme n'a également que des idées confuses.=--Ce

n'est pas seulement le ciel que la philosophie fournit de cordages,

d'engins et de roues; considérons ce qu'elle dit de nous-mêmes et de

notre contexture; il n'y a pas dans le système planétaire et les autres

corps célestes plus de rétrogradations, de trépidations, d'ascensions,

de reculements et de ravissements que les philosophes n'en ont imaginé

dans ce pauvre petit corps humain. En cela il mérite bien le nom de

petit Monde qu'ils lui ont donné, tant ils emploient, pour le maçonner

et le bâtir, de pièces aux formes les plus variées. Pour expliquer

les mouvements qu'ils relèvent chez l'homme, les diverses fonctions

et facultés qui sont en nous, en combien de fragments n'ont-ils pas

fractionné l'âme? en combien de cases ne l'ont-ils pas répartie?

combien de divisions et de subdivisions n'établissent-ils pas en

ce pauvre être, en dehors de celles que la nature a faites et qui

nous sautent aux yeux? de combien d'emplois et d'occupations ne le

chargent-ils pas? Ils en font une sorte de république imaginaire; c'est

un sujet qu'ils détiennent et dont ils ont le maniement exclusif; on

leur a laissé toute latitude de le démonter, de le classifier, de le

remonter, de le présenter sous tel jour qui leur convient; chacun a

été laissé libre d'en user à sa fantaisie, et cependant ils ne sont

pas encore fixés. Ils n'arrivent pas à établir sur ce point, non

des règles positives, mais même de simples hypothèses, qu'il ne se

rencontre quelque disposition mal prise, quelque son qui sonne faux

et qui échappe, si énorme que soit la machine qu'ils ont construite

et en dépit des mille rapiéçages mal appropriés et fantastiques dont

elle a été l'objet.--Et à cela il n'est pas d'excuse; quand les

peintres peignent le ciel, la terre, les mers, les montagnes, les îles

lointaines, nous tolérons qu'ils ne nous en donnent que de vagues

ébauches; c'est admissible pour des choses que nous ne connaissons

pas et nous nous contentons dans ce cas d'esquisses plus ou moins

fantaisistes; mais s'ils peignent d'après nature, ou que le sujet

qu'ils ont entrepris nous soit connu et familier, alors nous exigeons

d'eux une exacte et parfaite reproduction des lignes et des couleurs;

et s'il n'en est pas ainsi, nous ne faisons pas cas de leur œuvre.

J'approuve cette servante de Milet qui, voyant le philosophe Thalès

continuellement occupé à contempler la voûte céleste et tenir toujours

ses regards en l'air, mit quelque chose sur son chemin pour le faire

trébucher, l'avertissant par là qu'avant de s'amuser à penser à ce qui

pouvait se passer dans les nues, il devait se préoccuper d'abord de ce

qui se passait à ses pieds. C'est avec raison qu'elle lui conseillait

de s'examiner, lui, plutôt que le ciel, car ainsi que Cicéron le fait

dire à Démocrite: «_Nous nous mettons à scruter les cieux, alors que

nous ne voyons pas ce qui est à nos pieds._» Nous sommes ainsi faits,

que la connaissance de ce qui est sous notre main, est aussi loin de

nous se perdant dans les nues, que celle des astres. Ce même reproche

que cette femme adressait à Thalès de ne rien voir de ce qui était

devant lui, Socrate, au dire de Platon, l'adressait à quiconque se

mêlait de philosophie, car tout philosophe ignore ce que fait son

voisin, et même ce que lui-même fait, ne sachant même pas ce qu'ils

sont tous deux, s'ils sont bêtes ou hommes.

Les gens qui actuellement trouvent trop faibles les raisons de Sebond,

ceux qui n'ignorent rien, qui gouvernent le monde, qui savent tout:

«_Ce qui maîtrise la mer, ce qui règle les saisons; si les astres

ont un mouvement propre ou obéissent à une loi étrangère; pourquoi

le disque de la lune croît et décroît régulièrement; enfin comment

l'harmonie de l'univers résulte de la discorde de ses éléments_

(_Horace_)», ont-ils quelquefois, dans leurs livres, prêté attention

aux difficultés que présente la connaissance de notre être? Nous

voyons bien que nos doigts se meuvent, que nos pieds se déplacent, que

certaines parties de notre corps s'ébranlent d'elles-mêmes sans que

nous y mettions du nôtre, tandis que d'autres n'entrent en mouvement

que sur notre volonté; que certaines émotions nous font rougir,

d'autres pâlir; que les idées qui surgissent en nous agissent, les unes

sur la rate seulement, d'autres sur le cerveau; il y en a qui nous

font rire, d'autres nous font pleurer; d'autres nous frappent dans

tous nos sens de peur et d'étonnement et nous immobilisent; si notre

pensée vient à s'arrêter sur tel objet, notre estomac se soulève; sur

tel autre, certaine partie qui se trouve plus en bas de nous-mêmes en

est surexcitée; mais jamais personne n'a su comment ces impressions de

l'esprit peuvent arriver à produire une pareille intensité d'action

sur un corps qui présente une masse solide, ni quelle est la nature

des rapports qui font fonctionner à l'unisson ces admirables ressorts:

«_Toutes ces choses sont impénétrables à la raison humaine et restent

cachées dans la majesté de la nature_», écrit Pline; saint Augustin

dit de son côté: «_Le lien par lequel l'esprit adhère au corps...

est admirable et ne saurait être compris de l'homme; cette union,

c'est l'homme même_»; et, bien que ne se l'expliquant pas, personne

ne le met en doute, parce que les opinions des hommes sur ce point

résultent de ce que croyaient les anciens, croyances qui font autorité,

auxquelles on ajoute foi, comme si elles faisaient partie intégrante

de la religion et des lois. Ce qui peut s'en dire d'ordinaire, on n'y

prête pas plus attention que si on parlait patois; c'est une vérité

acceptée telle que, avec tout ce qui s'y rattache, tous les arguments,

toutes les preuves à l'appui, tel un bloc ferme et solide qu'on

n'ébranle plus, qu'on ne discute plus. Bien au contraire, chacun, à

qui mieux mieux, va replâtrant et consolidant cette croyance reçue de

tout ce que peut sa raison, laquelle est un outil souple, se pliant et

s'accommodant à tout ce qu'on lui demande, et c'est ainsi que le monde

se remplit de niaiseries et de mensonges dans lesquels il se complaît.

=Ce qui fait qu'on ne révoque pas ces théories en doute, c'est qu'on

les accepte toujours sans examen sous l'autorité du nom de celui

qui les a émises.=--Ce qui fait qu'on ne révoque que peu de choses

en doute, c'est qu'on ne soumet jamais à l'épreuve les impressions

communément répandues; on n'en sonde pas le pied qui est le point

faible par où elles pèchent, on ne discute que sur les rameaux qu'il

produit. On ne demande pas si telle chose est vraie, mais si c'est

bien de cette manière ou de telle autre qu'elle a été entendue; on ne

s'enquiert pas si ce que Galien a avancé est juste, mais si c'est ainsi

ou autrement qu'il l'a dit.--Il était vraiment bien naturel que cette

contrainte, qui bride la liberté de nos jugements et tyrannise nos

croyances, s'étendît aux écoles et aux arts. Aristote est le dieu de la

science scolastique; c'est un sacrilège de discuter ses ordonnances,

tout comme c'en était un, à Sparte, de discuter celles de Lycurgue;

nous tenons sa doctrine pour loi fondamentale, et peut-être est-elle

aussi fausse qu'une autre. Je ne sais pourquoi je n'accepterai pas soit

les idées de Platon, soit les atomes d'Épicure, le plein et le vide de

Leucippe et de Démocrite, l'eau de Thalès, la nature avec son infinité

de formes d'Anaximandre, l'air de Diogène, les nombres et la symétrie

de Pythagore, l'infini de Parménide; l'unité de Musée, l'eau et le

feu d'Apollodore, les parties similaires d'Anaxagore, la répulsion et

l'affinité d'Empédocle, le feu d'Héraclite, ou toute autre opinion

d'entre cette infinité d'avis et de sentences qu'a émise notre belle

raison humaine qui fait preuve de tant de certitude et de clairvoyance

en tout ce dont elle se mêle, aussi bien que j'admets l'opinion

d'Aristote sur les principes qui, d'après lui, sont l'origine de tout

dans la nature; principes qui reposent sur trois éléments essentiels:

la matière, la forme et le manque. Qu'y a-t-il de plus dépourvu de sens

que de prétendre que toutes choses dérivent du néant? qu'est-ce que

le manque, sinon un élément négatif, et quelle idée d'en avoir fait

la cause et l'origine de ce qui est? C'est là cependant une assertion

qu'on n'oserait combattre, si ce n'est comme exercice de logique; si on

discute, ce n'est pas pour éclaircir le doute que l'on peut concevoir,

mais pour défendre le chef de l'école contre les contradicteurs

étrangers; en maintenir l'autorité est le but à poursuivre, il n'est

pas permis de pousser ses investigations au delà.

Il est bien aisé de bâtir à sa guise sur des fondations dressées à

cet effet; par cela même que le commencement a eu lieu suivant telle

loi, telle ordonnance, le reste s'ensuit et l'édifice s'élève sans

difficulté, comme de lui-même. Par ce procédé notre raison marche

d'un pas assuré et nous discourons sans plus ample informé; dès avant

la discussion, nos maîtres ont préparé le terrain et gagné dans

notre esprit autant qu'il leur en faut pour pouvoir conclure comme

ils l'entendent, à la façon de ceux qui, enseignant la géométrie,

résolvent des propositions admises à l'avance. Avec le consentement

et l'approbation que nous leur prêtons, ils sont libres de nous

entraîner à droite, à gauche et de nous faire pirouetter à leur

volonté.--Quiconque est cru dans les hypothèses qu'il émet est notre

maître, notre Dieu; il a une base si ample, si commode qu'il peut avec

un pareil point d'appui s'élever jusqu'aux nues, si cela lui convient.

Dans la pratique et la transmission de la science, nous avons accepté

pour argent comptant ce mot de Pythagore: «Tout expert doit être cru en

ce qui touche son art»; ce qui fait que le dialecticien s'en rapporte

au grammairien pour la signification des mots, que le rhétoricien

emprunte au dialecticien ses arguments et l'art de les placer à propos;

le poète, le rythme du musicien; celui qui s'adonne à la géométrie

s'appuie sur les calculs de l'arithméticien; les métaphysiciens

prennent pour base les conjectures de la physique, car chaque science

a ses principes reposant sur ses hypothèses, ce qui, de toutes parts,

lie le jugement de l'homme. Si vous essayez de renverser cette

barrière qui constitue une erreur capitale, on vous objecte aussitôt

cet aphorisme que ces savants ont continuellement à la bouche: «On ne

discute pas avec ceux qui nient les principes.» Or, il ne saurait y

avoir de principes chez les hommes qu'autant que la Divinité les leur

a révélés; en dehors de cette révélation, le commencement de toutes

choses, le milieu, la fin, ne sont que songe et fumée.--A ceux qui,

pour combattre, s'appuient sur des hypothèses, il faut opposer comme

axiome les thèses contraires à celles sur lesquelles porte le débat;

toutes celles que l'homme peut imaginer, se peuvent émettre; elles ont

autant d'autorité les unes que les autres, si la raison n'en fait pas

la différence. Il faut donc les examiner et les comparer; et en premier

lieu, celles que l'on pose en règles générales et qui pèsent le plus

lourdement sur nous. Vouloir en arriver à une certitude absolue est, en

quelque sorte, un témoignage de folie et d'extrême incertitude; il n'y

a pas gens plus fous ni moins philosophes que les Philodoxes de Platon:

Que le feu soit chaud, que la neige soit blanche, qu'il n'y ait rien

qui soit dur ou qui soit mou, nous n'y contredisons pas, disent-ils,

mais encore faut-il qu'on nous le prouve.

=Voulons-nous pour nous décider recourir à l'expérience, les sens nous

trompent, et la raison, sujette elle-même à l'erreur, ne peut davantage

nous guider.=--A un tel langage, on conte que les anciens répondaient:

à qui mettait la chaleur en doute, de se jeter dans le feu; à qui

niait que la glace fût froide, de s'en appliquer sur la poitrine; ces

réponses n'étaient pas dignes de gens qui se disaient philosophes.

S'ils nous avaient laissés en notre état naturel, acceptant en toutes

choses les apparences telles que nos sens les perçoivent, n'ayant

d'autres appétits que ceux peu compliqués, déterminés uniquement par

les conditions de notre existence, ils auraient été fondés à parler

ainsi, mais ce sont eux qui nous ont appris à nous ériger en juges du

monde et qui nous ont mis en tête cette singulière prétention, que «la

raison humaine a droit de contrôle sur tout ce qui est aussi bien sous

la voûte céleste qu'en dehors, qu'elle embrasse tout, peut tout, que

par elle tout se sait et se connaît». Semblables réponses pourraient

être bonnes chez les Cannibales, qui ont le bonheur de jouir d'une vie

longue, tranquille et paisible sans faire application des préceptes

d'Aristote, ni même connaître de nom la physique; et elles seraient

plus concluantes que toutes autres que les adeptes de la philosophie

peuvent imaginer et que leur suggère leur raison; elles sont à la

portée de tous les animaux, autant qu'à la nôtre, comme tout ce qui

découle purement et simplement de la loi de nature; mais eux se les

sont interdites. Pour être conséquents avec eux-mêmes, ils ne peuvent

me dire: «Telle chose est vraie, parce que vous la voyez et la sentez

ainsi»; il faut qu'ils me démontrent que ce que je crois sentir, je le

sens effectivement; et, si je le sens effectivement, pourquoi je le

sens, comment, etc...; qu'ils me disent le nom, l'origine, les tenants

et les aboutissants de la chaleur, du froid; ce qui fait que ceci a

action sur cela et inversement; faute de quoi, ce ne sont pas des

philosophes, les philosophes n'admettant rien, n'approuvant rien que du

fait de la raison, qui est la pierre de touche, à la vérité pleine de

faussetés, d'erreurs, de faiblesse et de défaillance, à laquelle ils

soumettent tout ce qu'ils essaient.

Par quoi pouvons-nous mieux éprouver la raison que par elle-même?

Si nous ne pouvons l'en croire quand elle parle d'elle, elle n'est

guère propre à apprécier ce qui n'est pas elle. Si elle est capable

de connaître quelque chose, ce doit être au moins ce qu'elle est et

où elle loge, puisqu'elle est en notre âme, dont elle fait partie

ou dont elle est un effet. Il n'est pas question ici de la raison

par excellence, la seule vraie, dont nous appliquons le nom si mal à

propos: celle-ci réside dans le sein de Dieu, c'est là son gîte et sa

retraite; c'est de là qu'elle émane, quand il plaît à Dieu de nous en

envoyer quelque rayon, telle Pallas sortant du cerveau de Jupiter,

quand elle se communiqua au monde.

=Que nous apprend-elle par exemple de l'âme? A chaque philosophe, elle

inspire une solution différente; cette divergence et les extravagants

systèmes de quelques-uns démontrent bien la vanité des recherches

philosophiques.=--Voyons donc ce que la raison humaine nous apprend sur

elle-même et sur l'âme; non sur l'âme en général, dont presque tous

les philosophes dotent les corps célestes et ceux d'où dérivent les

autres; ni sur celle que Thalès attribue même aux choses qu'on tient

comme inanimées et auxquelles il a été amené à en attribuer une, en

considérant ce qui se produit dans l'aimant; mais sur celle qui est

en nous et que nous devons mieux connaître: «_On ne connaît pas la

nature de l'âme: naît-elle avec le corps, ou au contraire y est-elle

introduite au moment de la naissance? périt-elle avec lui, va-t-elle

visiter les sombres abîmes, ou passe-t-elle, par l'ordre des dieux,

dans le corps des animaux_ (_Lucrèce_)?»

A Cratès et à Dicéarque, la raison avait appris que l'âme n'existe

absolument pas, et que le corps s'anime par le seul fait de l'action de

la nature; à Platon, que c'est une substance qui porte en elle-même sa

propre mise en mouvement; à Thalès, qu'elle est une nature sans cesse

en travail; à Asclépiade, le résultat du fonctionnement de nos sens; à

Hésiode et à Anaximandre, un composé de terre et d'eau; à Parménide,

de terre et de feu; à Empédocle, de sang: «_Il vomit son âme de sang_

(_Virgile_)»; à Posidonius, Cléanthe et Galien, un foyer ou une sorte

de flamme: «_Les âmes ont la vigueur du feu et une origine céleste_

(_Virgile_)»; à Hippocrate, un esprit répandu dans le corps; à Varron,

de l'air pénétrant par la bouche, s'échauffant dans les poumons, se

purifiant dans le cœur et se répandant par tout le corps; à Zénon, la

quintessence des quatre éléments; à Héraclide du Pont, de la lumière;

à Xénocrate et aux Égyptiens, un coefficient variable; aux Chaldéens,

une propriété sans forme déterminée: «_Une certaine habitude vitale du

corps, que les Grecs appellent Harmonie_ (_Lucrèce_).» N'oublions pas

Aristote d'après lequel l'âme est ce qui fait naturellement mouvoir le

corps, il la nomme Entelechie (Perfection), sans plus s'étendre sur sa

provenance que sur celle de tout autre de nos organes, ne parlant ni

de son essence, ni de son origine, ni de sa nature, mais simplement de

ses effets. Lactance, Sénèque et les principaux philosophes dogmatistes

confessent que c'est chose qu'ils ne comprennent pas. Et maintenant,

après cette énumération d'opinions: «_Quelle est la vraie? Un dieu seul

peut le savoir,_» dit Cicéron. Je reconnais par moi-même, a dit saint

Bernard, combien Dieu échappe à mon entendement, puisque déjà je ne

puis comprendre les parties dont se compose mon être propre. Héraclite,

qui admettait que les êtres sont tout âmes et démons, déclarait

pourtant ne pouvoir aller suffisamment loin dans la connaissance de

l'âme, au point de parvenir à la comprendre, tellement son essence est

impénétrable.

Où loge-t-elle? Cela ne donne pas lieu à de moindres désaccords, ni

à moins de discussions: Hippocrate et Hiérophile la placent dans le

cervelet; Démocrite et Aristote, par tout le corps, «_comme lorsqu'on

dit que la santé appartient au corps, sans que pour cela elle fasse

partie de l'homme en santé_ (_Lucrèce_)»; Épicure dans l'estomac: «_car

c'est là qu'on se sent palpiter de crainte et de terreur, là qu'on

éprouve les douces émotions de la joie_ (_Lucrèce_)»; les Stoïciens,

autour du cœur et à l'intérieur; Erasistrate, joignant l'enveloppe du

crâne; Empédocle, dans le sang, comme Moïse, ce qui a porté ce dernier

à défendre de manger celui des animaux, parce qu'il contient leur âme.

Galien pense que chaque partie du corps a son âme; Straton la loge

entre les deux sourcils. «_Quelle figure a l'âme et où loge-t-elle?

voilà ce qu'il ne faut pas chercher à connaître,_» a dit Cicéron; je

reproduis les termes mêmes qu'il emploie, ne voulant pas altérer le

langage de l'éloquence; d'autant qu'il y a peu à gagner à le frustrer

des idées de sa propre invention, parce qu'elles sont peu nombreuses,

ont peu d'originalité et sont généralement connues.--La raison que

donne Chrysippe et les autres philosophes de son école, pour placer

l'âme autour du cœur, mérite de ne pas être laissée dans l'oubli:

c'est parce que, dit-il, quand nous voulons affirmer quelque chose,

nous mettons la main sur l'estomac; et que, lorsque nous prononçons

le mot _ego_, qui en grec signifie moi, nous abaissons la mâchoire

inférieure vers l'estomac. Cette explication marque peu de sérieux

chez un aussi grand personnage; les autres considérations qu'il émet

sont par elles-mêmes de peu de valeur, mais cette dernière ne saurait

quand même constituer que pour les Grecs une preuve que l'âme est en

cette place; on voit par là qu'il n'est jugement humain, si appliqué

qu'il soit, qui parfois ne sommeille.--Pourquoi craindrions-nous de le

dire? Voilà les Stoïciens qui sont les pères de la prudence humaine;

n'ont-ils pas trouvé que l'âme, chez l'homme qui se débat aux approches

de sa fin prochaine, peine et fatigue longtemps pour en sortir, ne

pouvant, comme une souris prise dans une souricière, arriver à se

dégager de ses entraves. Il en est parmi eux qui pensent que le monde a

été fait pour, par punition, pourvoir de corps les esprits déchus par

leur faute de la pureté qu'ils avaient reçue lorsqu'ils ont été créés,

la première création ayant été exclusivement incorporelle; et que,

suivant qu'ils se sont plus ou moins éloignés de leur spiritualité,

ils ont été incorporés dans des conditions qui leur sont plus ou

moins pénibles ou faciles; d'où tant de variétés parmi les matières

créées. A ce compte, l'esprit qui, pour son châtiment, a été investi du

corps du soleil, devait avoir une dose d'altération bien rare et bien

particulière.

Les conséquences résultant finalement de notre enquête, ont quelque

chose d'inattendu. Il nous arrive ce qui, au dire de Plutarque, se

produit quand on remonte aux origines de l'histoire: on trouve que

les cartes donnent les terres connues, comme confinant à des marais,

à de profondes forêts, à des déserts, à des lieux inhabitables; de

même ceux qui s'occupent de ces hautes questions et veulent y voir

plus avant, victimes de leur curiosité et de leur présomption, sont

exposés aux plus grossières et aux plus puériles rêvasseries. La fin

et le commencement de cette science tiennent également de la bêtise:

voyez Platon s'élevant et prenant son essor dans ses nébuleuses

conceptions poétiques; voyez quel jargon il fait parler aux dieux; à

quoi songeait-il donc quand il définissait l'homme «un animal à deux

pieds, sans plume», fournissant par là une bien plaisante occasion de

se moquer de lui à ceux qui y étaient disposés et qui, ayant plumé un

chapon vivant, le promenaient en disant que c'était là «l'homme de

Platon»?

Et les Épicuriens! Quelle simplicité de leur part d'aller, au début,

imaginer que le monde provenait de leurs atomes, qu'ils présentaient

comme des corps pondérables et soumis à un mouvement de haut en bas

par le seul effet de leur nature; cette hypothèse fit que leurs

adversaires leur objectèrent que, dans de telles conditions, les dits

atomes ne pouvaient se joindre et se grouper entre eux, leur chute

s'effectuant suivant des lignes droites et verticales qui se trouvaient

être constamment parallèles. Cette objection les contraignit à ajouter

à leur description la possibilité, pour ces atomes, d'un mouvement

oblique, tout fortuit, et à les doter de queues courbes et crochues,

leur permettant de s'accrocher et de demeurer attachés les uns aux

autres; ce qui n'empêcha pas leurs contradicteurs de les embarrasser

encore, en leur demandant comment, «si les atomes ont, par le fait

du hasard, produit tant de choses de formes diverses, il ne s'est

jamais rencontré qu'ils aient fait une maison ou un soulier? et, aussi

pourquoi ne pas admettre qu'il a pu se faire que des lettres grecques,

répandues pêle-mêle, en nombre infini, en un point déterminé, soient

arrivées à former la contexture de l'Iliade»?

«Ce qui est capable de raison, dit Zénon, est meilleur que ce qui

n'en est pas capable; or, il n'est rien de meilleur que le monde,

le monde est donc capable de raison.» Cotta, en employant cette

même argumentation, fait le monde mathématicien; il le fait aussi

musicien et joueur d'orgues, en lui faisant application de cet autre

raisonnement, également de Zénon: «Le tout est plus que la partie;

nous sommes capables de sagesse, nous sommes partie du monde, donc

le monde est sage.» On trouve dans les reproches que s'adressent

les uns aux autres les philosophes discutant sur ce qui différencie

leurs opinions et leurs sectes, des exemples en nombre infini de

raisonnements semblables, non seulement faux, mais ineptes, qui ne

peuvent se défendre et accusent chez leurs auteurs moins d'ignorance

que d'imprudence.

Celui qui, avec compétence, se mettrait à compulser toutes ces âneries

émanant de la sagesse humaine, ferait merveille; moi-même, en en

présentant quelques-unes, par certains de leurs côtés, à titre de

spécimen, fais œuvre aussi utile que d'en disserter plus posément.

Nous pouvons juger par là en quelle estime nous devons tenir l'homme,

son bon sens et sa raison, puisque même chez ces grands personnages qui

ont porté si haut l'intelligence humaine, se trouvent des défauts si

apparents et si grossiers.

=Tout cela porte à croire que ce n'est pas sérieusement que tous ces

philosophes ont débité leurs rêveries.=--Pour moi, je préfère croire

que ces philosophes ne se sont occupés de science que par occasion,

comme d'un jouet se prêtant à tout; et que, pour se divertir, ils ont

usé de la raison comme d'un instrument vain et frivole, mettant en

avant toutes sortes d'idées plus ou moins bizarres, émises sous une

forme tantôt sérieuse, tantôt badine. Ce même Platon, qui définit

l'homme comme on ferait d'une poule, dit, après Socrate, dans un autre

endroit de ses œuvres, «qu'à la vérité, il ne sait ce que c'est

que l'homme; qu'il est une des pièces du monde des plus difficiles

à connaître». Ces opinions variables et instables constituent un

aveu tacite, mais évident, de leur volonté à ne pas sortir de leur

indécision. Ils s'appliquent à ce que leur manière de voir n'apparaisse

pas toujours nettement et à visage découvert; ils la cachent, soit sous

les ombrages que leur offrent la fable et la poésie, soit sous quelque

autre masque. C'est encore un effet de notre imperfection que la viande

crue ne convienne pas toujours à notre estomac et qu'il soit besoin de

la laisser se faire, s'altérer, se corrompre; les philosophes agissent

de même: ils obscurcissent parfois leurs opinions et leurs jugements

réels, les falsifient pour les mettre à la portée de tous. Ils ne

veulent pas professer hautement l'ignorance, la faiblesse de la raison

humaine, pour ne pas faire peur aux enfants; mais ils nous la dévoilent

assez sous l'apparence d'une science trouble et inconstante.

Quand j'étais en Italie, je conseillai à quelqu'un qui était embarrassé

pour parler italien, de se borner, s'il ne désirait que se faire

comprendre, sans prétendre à un langage correct, à employer les mots

latins, français, espagnols ou gascons rendant sa pensée, qui les

premiers lui viendraient à la bouche, en y ajoutant simplement la

terminaison italienne; qu'il ne manquerait pas, de la sorte, de se

rencontrer avec l'un quelconque des idiomes du pays, soit toscan, soit

romain, vénitien, piémontais ou napolitain et de se trouver s'exprimer

en l'un ou l'autre de ces nombreux dialectes. J'en dirai de même de la

philosophie: elle a tant de formes, de variétés et a tant parlé, que

tous nos songes, toutes nos rêveries y ont pris place; la fantaisie

humaine ne peut plus rien concevoir, ni en bien, ni en mal, qui n'y

soit: «_On ne peut rien dire de si absurde, qui n'ait déjà été dit

par quelque philosophe_ (_Cicéron_).»--Je n'en suis que plus libre

pour livrer mes caprices au public, d'autant que, bien qu'émanant de

moi seul et que personne ne me les ait suggérés, je sais qu'ils se

trouveront toujours avoir quelque rapport avec d'autres déjà émis et

qu'il ne manquera pas quelqu'un pour dire: «Voilà d'où il les a tirés.»

Mes idées sont ce que la nature les a faites; pour les former, je me

suis attaché à ne suivre aucune règle; et pourtant, quelque faibles

qu'elles soient, quand l'envie m'a pris de les exprimer et que pour

les publier dans des conditions plus favorables, je me suis mis en

devoir de les appuyer de raisonnements et d'exemples, j'ai été moi-même

émerveillé de m'apercevoir combien, d'aventure, elles se trouvent

conformes à de si nombreux exemples et raisonnements philosophiques. A

quelle doctrine se rattachent-elles? je ne l'ai su qu'après les avoir

mises en œuvre et avoir jugé du résultat; j'appartiens à une espèce

nouvelle: je suis un philosophe, devenu tel sans préméditation et par

hasard.

=L'opinion la plus vraisemblable est que l'âme loge dans le

cerveau.=--Pour revenir à notre âme, il est vraisemblable que si Platon

a placé la raison dans le cerveau, la colère dans le cœur, la cupidité

dans le foie, il a plutôt donné là une interprétation des mouvements de

l'âme, qu'il n'a voulu indiquer en elle une division et une distinction

à l'instar de celles qui existent entre les différents membres du

corps. La plus vraisemblable de ces opinions est que l'âme est une;

qu'elle a par elle-même la faculté de raisonner, de se souvenir, de

comprendre, juger, désirer, et que toutes autres opérations, elle les

exerce par l'entremise des différentes parties du corps, comme le

pilote gouverne son navire suivant l'expérience qu'il en a, tantôt en

tendant ou relâchant une corde, tantôt en hissant une vergue ou se

servant de l'aviron, sa seule puissance produisant ces divers effets.

Il est également probable que l'âme loge dans le cerveau; cela résulte

de ce que les blessures et accidents qui affectent cet organe, se

répercutent aussitôt sur les facultés de l'âme; du cerveau, il est

naturel d'admettre qu'elle se répand au travers du reste du corps, de

même que le soleil répand hors du ciel sa lumière et sa fécondité et en

remplit le monde: «_Le soleil, dans sa course, ne s'écarte jamais du

milieu du ciel et cependant il éclaire tout de ses rayons_ (_Horace_).»

«_L'autre partie de l'âme, répandue par tout le corps, est assujettie

et obéit aux ordres supérieurs de l'intelligence_ (_Lucrèce_).»

=Diversité des opinions sur son origine.=--Il en est qui ont avancé

qu'il y a une âme principe de toutes les autres, quelque chose comme

un grand corps dont toutes les âmes particulières sont extraites

et où elles retournent pour se fondre à nouveau dans ce milieu qui

se reconstitue sans cesse: «_Dieu circule au travers des terres,

des mers, des profondeurs des cieux; à leur naissance, il prête à

l'homme, aux animaux domestiques, aux bêtes féroces, le léger souffle

qui les anime; dès lors, aucun n'est destiné à périr, tous doivent

rendre leur être à ce grand tout dont il est issu_ (_Virgile_).»

Parmi eux, certains estiment que tout en y retournant, elles ne font

que s'y rattacher et conservent leur individualité; d'autres croient

qu'elles sont une émanation de la substance divine; d'autres, qu'elles

sont produites par les anges et formées de feu et d'air; les uns,

qu'elles sont de toute éternité; les autres, qu'elles sont créées au

moment du besoin; d'autres, quelles descendent du disque de la lune

et y retournent.--Généralement, les anciens croyaient qu'elles sont

engendrées de père en fils, de la même façon que tout ce que produit la

nature. A l'appui de cette hypothèse, ils invoquaient la ressemblance

des enfants avec leurs pères: «_La vertu de ton père t'a été transmise

avec la vie_»; «_Les forts engendrent les forts_ (_Horace_)»; et aussi

que l'on voit les pères transmettre à leurs enfants, non seulement

certains signes du corps, mais encore quelque chose de leur caractère,

de leur tempérament, de leurs dispositions d'âme: «_Pourquoi le

lion transmet-il sa férocité à sa race? pourquoi la ruse est-elle

héréditaire chez les renards, la fuite et la peur chez les cerfs...?

si ce n'est parce que l'âme a son germe propre et se développe en même

temps que le corps_ (_Lucrèce_).» Ils en donnaient encore comme raison

que c'est là-dessus que se fonde la justice divine pour punir, dans les

enfants, les fautes des pères; les vices de ceux-ci, par le fait de la

contagion, entachant l'âme de ceux-là et les déréglements de la volonté

des uns réagissant sur les autres.

=Est-elle préexistante au corps auquel elle est unie?=--Ils ajoutaient

que si les âmes avaient une origine autre que celle-ci qui est toute

naturelle, si elles avaient été quelque autre chose en dehors du corps

avec lequel elles ont été engendrées, elles auraient souvenance de

leur première condition, vu les facultés de discourir, raisonner et se

souvenir dont elles sont naturellement douées: «_Si l'âme s'insinue

dans le corps à sa naissance, pourquoi ne nous souvenons-nous pas

du passé? pourquoi ne conservons-nous aucune trace de nos actions

antérieures_ (_Lucrèce_)?» Admettre cette hypothèse, c'est supposer

que nos âmes ont toute science acquise quand elles sont encore dans

toute leur simplicité et leur pureté naturelles; mais s'il en est

ainsi, elles se trouvent exemptes d'être emprisonnées dans un corps;

pourquoi alors cette réincarnation, puisque avant d'entrer dans leur

nouveau corps elles seraient telles qu'elles seront, il faut l'espérer,

quand elles en sortiront? Encore faudrait-il qu'elles se souviennent,

pendant leur nouvelle vie, de ce qu'elles étaient arrivées à connaître

lors de leur existence antérieure, «apprendre n'étant, au dire de

Platon, que nous remémorer ce que nous avons su». Or, chacun sait

par expérience que cette assertion est fausse; d'abord, parce que,

précisément, nous ne nous souvenons que de ce qu'on nous apprend et

que, si la mémoire faisait exactement son office, elle nous suggérerait

bien quelque chose de plus que ce que nous savons au début. En second

lieu, la science que l'âme posséderait, puisqu'elle a recouvré sa

pureté initiale, serait la science parfaite, de sorte que, grâce à sa

divine intelligence, elle connaîtrait toutes choses dans leur réalité;

or il arrive que si, sur un point ou sur un autre, on lui enseigne le

mensonge ou le vice, elle les retient, n'ayant aucune réminiscence à y

opposer, parce que cette image et cette conception de la vérité ne sont

de fait encore jamais entrées en elle.

On ne saurait dire que son emprisonnement dans le corps étouffe ses

qualités natives, au point que toutes s'en trouvent éteintes; ce serait

premièrement contraire à cette autre croyance qui lui reconnaît une

puissance si considérable et une action si admirable sur l'homme en

cette vie, qu'on en a fait dans le passé une divinité remontant à toute

éternité et à laquelle l'avenir réserve l'immortalité: «_et cependant

si le changement est si grand, que l'âme ne conserve aucun souvenir de

ce qu'elle a fait, son état, ce me semble, diffère bien peu de la mort_

(_Lucrèce_)».

D'autre part, comme dans le cas qui nous occupe, ce sont les effets

produits en nous, et non ailleurs, par les forces et l'action de

l'âme qui sont à considérer; tout le reste de ses perfections lui est

superflu et inutile, c'est son état présent qui doit lui valoir et lui

procurer l'immortalité, et elle n'est responsable que de la vie de

l'homme avec lequel elle fait corps. C'est pourquoi ce serait injuste,

après lui avoir retiré ses moyens d'action et l'avoir désarmée, de

la juger et de la frapper d'une condamnation d'une durée excessive,

perpétuelle, pour le temps qu'elle est demeurée captive dans sa prison,

faible, malade, constamment sous l'effet de la contrainte qui lui a été

imposée. Statuer sur son sort en raison d'un temps aussi court, qui

n'est parfois que d'une heure ou deux, au pis aller atteint un siècle,

ce qui, dans un cas comme dans l'autre, n'est qu'un instant comparé

à l'éternité, et, pour cet espace d'un moment, ordonner et disposer

d'elle à tout jamais, serait d'une disproportion entre la cause et

l'effet, aussi inique que de lui attribuer une récompense éternelle

en raison des mérites d'une vie aussi courte. Pour parer à cette

difficulté, Platon veut que ce qui nous attend après la mort, ait une

durée de cent ans, en rapport avec celle de la vie humaine; nombre de

nos docteurs ont pareillement assigné des bornes à ce temps d'épreuve.

=Ce qu'il y a de certain c'est qu'elle naît avec le corps, se fortifie

et s'affaiblit avec lui et que, pour la troubler, un léger accident

suffit.=--En somme, la croyance générale était que l'âme naît et vit

dans les mêmes conditions que l'homme lui-même, suivant l'opinion

d'Épicure et de Démocrite, qui était celle la plus communément admise

d'après ces belles apparences: qu'on la voit naître à même le corps

arrivé au degré voulu à cet effet; qu'on voit ses forces se développer

en même temps que les forces physiques de l'individu; qu'on constate sa

faiblesse tant que dure l'enfance, sa vigueur et sa maturité croître

avec le temps, son affaiblissement quand vient la vieillesse, enfin

sa décrépitude: «_Nous sentons qu'elle naît avec le corps, qu'elle

croît et vieillit avec lui_ (_Lucrèce_).»--On constatait qu'elle

est capable d'être en proie à diverses passions et d'éprouver des

mouvements pénibles, lui causant de l'agitation et occasionnant en elle

de la lassitude et de la douleur; d'être susceptible d'altération, de

changement, d'allégresse, d'assoupissement, de langueur; d'avoir ses

maladies et ses infirmités, tout comme le pied ou l'estomac ont les

leurs: «_Nous voyons l'esprit pouvoir être traité par la médecine et

guérir comme un corps malade_ (_Lucrèce_).» On la constatait également

émoustillée, troublée sous l'action du vin; déplacée de son assiette

par les vapeurs d'une fièvre chaude; endormie par l'emploi de certains

médicaments et réveillée par d'autres: «_Il faut bien que l'âme

soit corporelle, puisqu'elle est sensible aux impressions du corps_

(_Lucrèce_).» On voyait toutes ses facultés détraquées, renversées par

le seul effet de la morsure d'un chien malade; et, quelle que soit la

fermeté de sa raison, son intelligence, sa vertu, la résolution dont

l'a dotée la philosophie, l'énergie de sa volonté, rien ne pouvoir

l'exempter de subir les effets de semblables accidents; la salive d'un

mauvais petit roquet sur la main de Socrate, réagir sur sa sagesse,

ses idées si hautes, si pondérées et les anéantir au point qu'il n'en

reste pas trace: «_L'âme est troublée, altérée, bouleversée, brisée par

la force de ce poison_ (_Lucrèce_)»; ce venin ne pas rencontrer plus

de résistance dans l'âme de ce philosophe que dans celle d'un enfant

de quatre ans et être capable de communiquer la rage à la philosophie

tout entière si elle eût été personnifiée, et de la rendre furieuse,

insensée; si bien que Caton, qui triompha de la mort elle-même et de

la mauvaise fortune, n'eût pu supporter la vue d'un miroir ni celle de

l'eau et eût été accablé d'épouvante et d'effroi si, par le fait de la

contagion que peut transmettre un chien enragé, il eût été atteint de

cette maladie que les médecins appellent hydrophobie: «_Le mal, en se

répandant dans les membres, trouble l'âme par sa violence, tout comme

la force du vent soulève la mer en vagues écumantes_ (_Lucrèce_).»

Certainement la philosophie a bien armé l'homme contre la souffrance

pouvant provenir de n'importe quel autre accident, elle l'a pourvu de

patience; et, si son mal excède ses forces, en se dérobant complètement

à la sensation qu'il en éprouve, il a un moyen infaillible d'y

échapper. Mais ce sont là des procédés qui ne sont à l'usage que

d'une âme maîtresse et sûre d'elle-même, capable de raisonnement et

de résolution; ils ne remédient pas au cas où, chez un philosophe,

l'âme s'affole, se trouble, se renverse et se perd, ainsi qu'il arrive

en diverses circonstances, telles qu'une agitation trop véhémente

survenant en elle sous l'influence d'une violente passion, une blessure

en certains endroits de notre être, des exhalaisons de l'estomac nous

causant des vertiges et des tournoiements de tête: «_Souvent dans les

maladies du corps, l'âme s'égare et se répand en discours sans suite;

d'autres fois, une pesante léthargie la plonge comme dans un profond

et éternel sommeil, les yeux se ferment, la tête s'abat_ (_Lucrèce_).»

Les philosophes ne se sont guère, il me semble, appesantis sur ce

point, non plus que sur un autre de même importance: Pour nous

consoler de ce que nous sommes voués à la mort, ils ont toujours ce

dilemme à la bouche: «Ou l'âme est mortelle, ou elle est immortelle;

si elle est mortelle, elle sera indemne de toute souffrance; si elle

est immortelle, elle ira marchant sans cesse dans la voie de la

perfection.» Ils n'envisagent jamais l'autre cas: «Qu'arrivera-t-il si

elle va constamment de mal en pis?» et ils laissent aux poètes à nous

entretenir des peines futures qui nous menacent, se donnant de la sorte

beau jeu. Ce sont là deux omissions que j'ai souvent remarquées dans

leurs entretiens. Je reviens à la première de ces deux propositions,

que l'âme est mortelle.

L'âme perd, en certaines circonstances, l'usage de la constance et de

la fermeté que les Stoïciens tiennent pour le souverain bien; force

alors est à notre belle sagesse de capituler et de rendre les armes.

A cet égard, la vanité, qui est le propre de la raison humaine, avait

porté à ne pas admettre comme supposables le mélange et la coexistence

de deux conditions aussi opposées, de ce qui est mortel avec ce qui est

immortel: «_C'est folie d'unir le mortel à l'immortel, de les croire

d'intelligence, et en communauté de fonctions. Que doit-on en effet

imaginer de plus différent, de plus distinct, de plus contraire que

ces deux substances, l'une périssable, l'autre indestructible, que

vous prétendez réunir pour les exposer ensemble aux plus terribles

désastres_ (_Lucrèce_)?»

On contestait moins le passage de vie à trépas de l'âme et du corps:

«_elle s'affaisse avec lui sous le poids des ans_ (_Lucrèce_)», dont,

selon Zénon, le sommeil, qui «est une défaillance et une chute de

l'âme, aussi bien que du corps», nous donne assez l'image. Si l'on voit

chez quelques-uns l'âme conserver sa force et sa vigueur au déclin

de la vie, cela, disait-on, tient à la diversité des maladies; de

même que l'on voit, sur la fin de leurs jours, des hommes conserver

intacts, qui un sens, qui un autre: l'un, l'ouïe; l'autre, l'odorat;

l'affaiblissement n'est d'ordinaire pas si général, que certaines

parties de l'organisme ne demeurent entières et sans rien perdre de

leur vigueur: «_de la même manière que les pieds peuvent être malades,

sans que la tête ressente aucune douleur_ (_Lucrèce_)».

=Les plus hardis dogmatistes eux-mêmes ne soutiennent que faiblement

le dogme de l'immortalité de l'âme.=--Le regard que notre jugement

porte sur la vérité peut se comparer, comme le dit Aristote, à celui

du chat-huant contemplant la splendeur du soleil. Nous n'avons rien

de mieux que cette grossière cécité pour pénétrer cette si éclatante

lumière; car l'opinion contraire qui préconise l'immortalité de l'âme,

laquelle, au dire de Cicéron, a été introduite pour la première fois,

du moins d'après ce qu'on trouve dans les livres, par Phérécyde

de Syros contemporain de Tullus, que d'autres attribuent à Thalès

et d'autres à d'autres, est le point de la science humaine qui a

été traité avec le plus de réserve et sur lequel plane le plus de

doute. Les dogmatistes les plus intransigeants sont, à cet égard

principalement, obligés de se ranger à l'opinion qui avait cours sous

les ombrages de l'Académie. Nul ne sait ce qu'Aristote admettait à

ce sujet, non plus qu'en général tous les philosophes anciens qui,

là-dessus, n'avaient pas de croyance bien ferme: «_promesse, éminemment

agréable, d'un bien dont ils ne nous prouvent guère la certitude_

(_Sénèque_)»; il dissimule ce qu'il en pense sous un nuage de paroles

dont le sens est obscur et qui sont peu intelligibles, laissant à ses

sectateurs à disputer autant sur le jugement qu'il en porte, que sur la

matière elle-même.

=Bien que certaines considérations portent à le concevoir, ils n'ont

rencontré juste que par hasard, et il nous faut, à ce sujet, nous en

rapporter uniquement à ce que nous enseigne la révélation.=--Deux

choses militaient en faveur de cette opinion: l'une, c'est que sans

l'immortalité de l'âme il n'y aurait plus sur quoi faire reposer les

vaines espérances de gloire, qui sont un stimulant d'une merveilleuse

puissance en ce monde; l'autre, que c'est une très salutaire croyance,

comme le dit Platon, que les vices qui échappent à la vue et à la

connaissance de la justice humaine, ne cessent pas d'être sous le

coup de la justice divine qui les poursuit même après la mort des

coupables. L'homme a un soin extrême de prolonger son être; il y a

pourvu de toutes façons: pour la conservation de son corps, par la

sépulture; pour celle de son nom, par la gloire; préoccupé de ce qu'il

deviendra, il a mis en œuvre tout ce qui lui est venu à l'idée pour

se reconstruire, et s'est ingénié à consolider sa mémoire.--L'âme ne

pouvant, en raison de son trouble et de sa faiblesse, trouver le calme,

va cherchant partout des consolations, des espérances, des appuis; elle

s'attache à des circonstances étrangères et ne s'en départit plus; si

légères, si fantastiques qu'elles soient, elle s'y loge, s'y reposant

plus volontiers et avec plus de confiance qu'en elle-même.--Il est

merveilleux combien les partisans les plus convaincus de cette idée

si juste, si claire de l'immortalité de nos âmes, se sont trouvés

à court et impuissants à l'établir avec les seules forces de leur

raison humaine: «_ce sont là les rêves d'un homme qui désire, mais

qui ne trouve pas_ (_Cicéron_)», disait un ancien. Par là, l'homme

peut reconnaître que c'est à la fortune, au hasard d'une rencontre,

qu'il doit d'avoir pénétré la vérité quand il la découvre de lui même,

puisque alors qu'elle lui tombe dans les mains, il n'est pas encore à

même de la saisir et de la conserver, et que sa raison est hors d'état

d'en tirer avantage. Tout ce que produisent notre raison seule et notre

intelligence, aussi bien ce qui est vrai que ce qui est faux, est sujet

à l'incertitude et à la discussion. C'est pour nous punir de notre

orgueil et nous faire sentir notre misère et notre impuissance que Dieu

a suscité le trouble et la confusion de l'ancienne tour de Babel; tout

ce que nous entreprenons sans son assistance, tout ce que nous voyons

sans que sa grâce nous éclaire, n'est que vanité et folie; il n'est

pas jusqu'à l'essence même de la vérité, qui cependant est uniforme

et constante, que nous ne corrompions et qui ne dégénère par notre

faiblesse quand la fortune nous en donne la possession. De quelque

façon que l'homme s'y prenne, Dieu permet qu'il arrive toujours à cette

même confusion dont il nous a donné une si saisissante image, par le

juste châtiment dont il punit l'outrecuidance de Nemrod, en réduisant

à néant ses folles tentatives pour mener à bien la construction de

sa pyramide: «_Je confondrai la sagesse des sages et réprouverai la

prudence des prudents_ (_S. Paul_).» La diversité dans les idiomes et

les langues que parlaient les ouvriers employés à élever cet édifice

et qui le fit avorter, qu'est-ce, si ce n'est cet infini et perpétuel

conflit et désaccord d'opinions et de raisonnements, inséparables de

la science humaine si vaine, que cette diversité embrouille; ce qui du

reste a son utilité, car qui nous retiendrait si nous possédions un

atome de science. C'est une grande satisfaction pour moi, de voir un

saint s'exprimer ainsi: «_Les ténèbres dans lesquelles s'enveloppe la

vérité, sont un exercice pour l'humilité et un frein pour l'orgueil_

(_S. Augustin_)»; à quel degré de présomption et d'insolence

n'atteignent pas notre aveuglement et notre bêtise!

Poursuivons notre sujet. C'est vraiment bien conforme à la raison que

nous ne tenions que de Dieu, et uniquement par sa grâce, de connaître

la vérité sur cette croyance d'ordre si élevé, puisque c'est de sa

seule libéralité que nous recevons ce que l'immortalité nous procure

d'heureux, la jouissance de la béatitude éternelle. Confessons en toute

simplicité que c'est Dieu seul qui nous l'a dit, et la foi qui nous

l'enseigne; la nature et la raison n'y sont pour rien, et quiconque,

abandonné à ses propres forces, entreprendra de se sonder en dedans et

en dehors de lui-même, sans tenir compte de la révélation divine, et

étudiera l'homme sans le flatter, ne verra en lui rien de sûr, rien

de probable, aboutissant à autre chose, comme fin dernière, qu'à la

mort et à la terre. Plus nous donnons, plus nous devons et plus nous

rendons à Dieu, plus nous nous conduisons en vrais chrétiens. Ce que

ce philosophe stoïcien dit tenir du sentiment fortuit qui s'est formé

dans l'esprit de tous, n'eût-il pas mieux valu qu'il le tînt de Dieu:

«_Lorsque nous traitons de l'immortalité de l'âme, nous cherchons

surtout appui auprès des hommes qui craignent les dieux infernaux ou

qui les honorent; je profite de cette croyance généralement répandue_

(_Sénèque_).»

=Ce qui, suivant différents philosophes, constitue l'immortalité de

l'âme; défectuosité de tous ces systèmes.=--La faiblesse des arguments

humains sur ce point se révèle singulièrement par les circonstances,

empruntées à la fable, qui ont été mises à l'appui de cette opinion

pour déterminer dans quelles conditions nous sommes appelés à jouir

de l'immortalité. Laissons de côté les Stoïciens «_qui disent que

nos âmes vivent comme les corneilles, longtemps, mais pas toujours_

(_Cicéron_)», qui lui donnent une vie au delà de celle-ci, mais

néanmoins limitée. L'idée la plus généralement reçue et qui * en divers

lieux s'est continuée jusqu'à nous, a été celle dont Pythagore serait

l'auteur; non que l'invention soit de lui, mais parce que l'autorité

de son approbation lui a donné un grand poids et l'a mise en crédit;

cette idée est la suivante: «Les âmes, quand elles nous quittent, ne

font que passer d'un corps dans un autre; de celui d'un lion, dans

celui d'un cheval; d'un cheval, chez un roi; promenées sans cesse

d'une demeure dans une autre.» Pythagore disait même, à son propos,

se souvenir avoir été Éthalide; postérieurement, Euphorbe; puis,

Hermotinus; enfin, de Pyrrhus être passé en Pythagore, conservant la

mémoire de ce que, durant deux cent six ans, il était devenu.--Il y en

avait qui ajoutaient que parfois ces mêmes âmes remontaient au ciel

pour, après, en redescendre encore: «_O mon père, est-il vrai que des

âmes retournent d'ici sur terre et revêtent de nouveau une enveloppe

corporelle? Qui peut inspirer à ces malheureuses un aussi cruel désir

de la vie_ (_Virgile_)?»

Origène les fait aller et venir éternellement d'un état heureux à un

mauvais. Varron expose qu'après une évolution d'une durée de quatre

cent quarante ans, elles s'unissent à nouveau à leur premier corps.

Chrysippe, qu'il doit en arriver ainsi après une époque déterminée

dont la durée est inconnue et qu'il n'indique pas. Platon (qui dit

tenir de Pindare et des poètes anciens cette croyance), de ce que l'âme

est soumise à une infinie multitude des migrations, et de ce qu'elle

n'a à attendre en l'autre monde que des peines et des récompenses

temporelles, ainsi que l'est déjà sa vie en celui-ci, conclut qu'elle

acquiert une connaissance particulière des choses du ciel, des enfers

comme de celles de la terre, et aussi des endroits où elle a passé,

repassé et séjourné durant ses nombreuses pérégrinations dont elle

a possibilité de conserver quelque vague souvenir et dont voici la

progression: «Si l'âme a vécu dans le bien, elle rejoint l'astre qui

lui est assigné; celle qui a mal vécu, passe dans un corps de femme;

si, en cet état, elle ne s'amende pas, elle passe dans celui d'un

animal de mœurs en rapport avec les vices dont elle est entachée;

et elle ne voit la fin de ses peines qu'alors qu'elle est revenue à

son état de pureté primitif après s'être, à force de raisonnement,

défaite des qualités grossières, stupides qui chez elle étaient en

germe.»--Je n'aurai garde d'omettre cette plaisante objection faite

par les Épicuriens à cette transmigration d'un corps à un autre:

«Qu'adviendrait-il, demandent-ils, si le nombre des mourants excédait

le nombre de ceux qui naissent? les âmes délogées de leur gîte, en

arriveraient à se fouler les unes les autres, pour se trouver des

premières à prendre place dans ces nouvelles enveloppes»; et aussi:

«A quoi passeraient leur temps, celles obligées d'attendre que leurs

nouveaux logis soient prêts? Et inversement, s'il naissait plus

d'animaux qu'il n'en meurt, en quelle fâcheuse situation, ajoutent-ils,

seraient ceux auxquels il n'aurait pas été infusé d'âme? il s'en

trouverait parmi eux qui mourraient avant d'avoir vécu.» «_Il est

ridicule de supposer que les âmes se trouvent là toutes prêtes au

moment précis de l'accouplement des animaux ou de leur naissance et

que, substances immortelles, elles s'empressent en foule autour d'un

corps mortel, se disputant entre elles à qui y sera introduite la

première_ (_Lucrèce_).»--D'autres s'emparent de l'âme au moment du

trépas, pour en animer les serpents, les vers et autres animalcules qui

se produisent, dit-on, lorsque le corps entre en décomposition et même

lorsqu'il est réduit en cendres; d'autres la composent de deux parties,

l'une mortelle, l'autre immortelle; d'autres la supposent matérielle

et quand même immortelle; quelques-uns admettent son immortalité,

tout en la tenant comme incapable de science et de connaissance.--Il

y en a encore qui sont d'avis que les âmes des condamnés s'incarnent

dans les démons; et parmi les chrétiens, certains en jugent ainsi.

Par analogie, Plutarque pense que les âmes qui ont obtenu leur salut

deviennent dieux; il est peu de sujets sur lesquels cet auteur se

prononce avec autant de netteté que sur celui-ci, alors que sur tous

autres il s'exprime d'une manière dubitative et ambiguë: «Il faut

estimer, dit-il, et croire fermement, en ce qui concerne les âmes des

gens vertueux, qu'ainsi que cela est naturel et conforme à la justice

divine, ces âmes, au sortir de cet état, transmigrent chez des saints;

celles des saints, chez des demi-dieux; et celles des demi-dieux,

après qu'elles se sont complètement dégagées de toute souillure et

purifiées par des sacrifices expiatoires par exemple, n'ayant plus à

payer tribut ni à la souffrance ni à la mort, et sans qu'à cet effet

il soit besoin d'ordonnance civile et cependant bien réellement ainsi

que le raisonnement le rend vraisemblable, deviennent des dieux entiers

et parfaits, ce qui leur constitue une fin très heureuse et très

glorieuse.» Celui qui serait désireux de voir Plutarque, pourtant l'un

des auteurs anciens des plus retenus et des plus modérés, se faire

l'un des plus hardis champions de cette thèse et conter des miracles à

ce propos, peut se reporter à ses écrits sur la lune et sur le démon

de Socrate; il y verra d'une manière aussi évidente que n'importe où,

combien les mystères de la philosophie offrent de bizarreries qui lui

sont communes avec la poésie. L'entendement humain se perd à vouloir

sonder et contrôler tout à fond; c'est absolument ce qui nous arrive:

harassés par le travail accompli dans le cours d'une longue vie, nous

retombons en enfance.--Tels sont les beaux enseignements si empreints

de certitude que la science humaine nous fournit touchant notre âme!

=La manière dont se forme le corps humain est aussi inconnue que la

nature de l'âme; tout est mystère dans la génération.=--En ce qui

se rapporte à la partie matérielle de notre être, la science est

tout aussi téméraire dans ses conjectures. Choisissons-en un ou deux

exemples seulement, parce qu'à tout relever, nous nous perdrions dans

cet océan si vaste et si trouble des erreurs commises par les médecins.

Voyons si, au moins, l'accord règne sur la manière dont les hommes

se reproduisent les uns par les autres, car pour ce qui est de leur

création initiale, le fait remonte si haut dans l'antiquité qu'il n'est

pas étonnant que l'esprit humain ne soit pas fixé sur ce qui en est et

ne puisse se prononcer.--Le physicien Archélaüs, dont Socrate fut le

disciple et le mignon, au dire d'Aristoxène, pensait que les hommes et

les animaux sont engendrés par un limon laiteux, produit sous l'action

du feu intérieur de la terre; Pythagore, que la semence dont nous

provenons est l'écume du meilleur de notre sang; Platon, un écoulement

de la moelle de la colonne vertébrale, et il en donne comme preuve

que c'est là que se ressent, en premier lieu, la fatigue résultant

de ce travail; Alcméon, une partie de la substance dont est formé le

cerveau et que ce qui indique qu'il doit en être ainsi, c'est que la

vue se trouble chez ceux qui se livrent outre mesure à cet exercice;

Démocrite, que c'est une substance extraite de tout ce qui entre dans

la composition du corps pris en masse; Épicure, qu'elle est extraite

de l'âme et du corps; Aristote, que c'est une sécrétion qui provient

du sang, et qu'elle est la dernière à s'épandre dans nos membres;

d'autres la tiennent pour du sang cuit et transformé par la chaleur

des organes générateurs, ainsi qu'on peut en juger par le fait que les

efforts poussés à l'extrême dans l'accomplissement de cet acte, amènent

des gouttes de sang pur, hypothèse qui semble la plus vraisemblable,

si on peut démêler une probabilité dans cette infinité si confuse

d'opinions.--Et combien d'avis divers sur la manière dont cette semence

produit son effet! Aristote et Démocrite estiment que la femme ne

sécrète pas de sperme, mais seulement une sueur résultant de la chaleur

que développent en elle le plaisir et l'action, et qui ne joue aucun

rôle dans la génération. Au contraire, Galien et ses disciples pensent

qu'elle n'a lieu qu'autant que les semences émanant de l'homme et de la

femme se mêlent.--Enfin, quelle est la durée de la gestation? Sur cette

question, les médecins, les philosophes, les jurisconsultes et les

théologiens sont pêle-mêle aux prises avec les femmes; par mon propre

cas, je puis venir en aide à ceux qui maintiennent que le temps de la

grossesse est de onze mois. Ainsi c'est là-dessus que le monde repose,

ce sont là des sujets sur lesquels il n'est si simple femmelette qui ne

puisse dire son avis, et cependant ce sont autant de contestations sur

lesquelles nous ne pouvons être d'accord!

=D'où cette conclusion que l'homme, ne se connaissant pas lui-même, ne

peut par lui-même arriver à la connaissance de quoi que ce soit.=--En

voilà assez pour constater que l'homme n'en sait pas plus sur la

partie corporelle de son être, que sur la partie spirituelle. Nous

l'avons soumis lui-même à son propre examen, et avons fait sa raison

juge d'elle-même, pour voir où cela conduirait; il me semble avoir

suffisamment montré par cette mise en demeure combien elle s'entend peu

sur elle-même; et qui ne s'entend pas sur soi-même, en quoi peut-il

être compétent? «_Comme si celui qui ignore sa propre mesure, pouvait

entreprendre de mesurer quelque chose_ (_Pline_)!» En vérité Protagoras

nous la contait belle, quand il prenait pour mesure de toutes choses

l'homme, qui n'a seulement jamais connu la sienne, et auquel sa dignité

ne permet pas d'admettre qu'à son défaut, une autre créature ait cet

avantage. Puisqu'il est en contradiction permanente avec lui-même, que

sans cesse chez lui une appréciation détruit l'autre, nous proposer,

comme nous l'avons fait, de nous en rapporter à lui, ne pouvait être

qu'une plaisanterie, qui devait nécessairement nous amener à conclure à

l'impuissance du compas et de celui qui le manie. Thalès, en estimant

que la connaissance de l'homme est très difficile pour l'homme, lui

apprend par cela même que la connaissance de toute autre chose lui est

impossible.

=Les arguments qui précèdent ne sont pas eux-mêmes sans danger et

peuvent se retourner contre nous.=--Vous, pour qui j'ai pris la peine

de m'étendre si longuement contre mon habitude, vous ne reculerez

pas à défendre les propositions de Sebond, avec la seule aide des

argumentations qui s'emploient d'ordinaire et qui se retrouvent dans

les instructions qui vous sont faites chaque jour; cela exercera votre

esprit et sera pour vous un sujet d'étude intéressant. Car pour ce

qui est de ce mode de discussion que je viens moi-même d'employer,

il ne faut y avoir recours qu'à la dernière extrémité; c'est un

coup de désespoir où l'on abandonne ses propres armes pour enlever

à l'adversaire les siennes; c'est une botte secrète, dont il ne

faut user que rarement et avec réserve. Se perdre pour en perdre un

autre, est un acte des plus téméraires; il ne faut pas vouloir mourir

pour assurer sa vengeance, comme fit Gobrias qui, aux prises avec

un seigneur de Perse et ne faisant qu'un avec lui, voyant Darius,

survenu l'épée à la main, arrêté par la crainte de l'atteindre, lui

Gobrias, lui cria de frapper hardiment, dût-il les transpercer tous

deux. J'ai vu blâmer, comme iniques, des combats singuliers dans

lesquels les armes dont il était fait usage et les conditions étaient

telles que l'issue devait en être forcément fatale, et la perte des

deux adversaires, celle du provocateur aussi bien que celle de celui

qui lui était opposé, inévitable.--Les Portugais avaient, dans la

mer des Indes, fait prisonniers plusieurs Turcs; ceux-ci, impatients

de leur captivité, résolurent, pour s'en délivrer, de mettre le feu

et de détruire le navire et, avec lui, leurs maîtres et eux-mêmes,

dessein qu'ils accomplirent au moyen de deux clous provenant du navire,

qu'ils frottèrent l'un contre l'autre jusqu'à ce qu'une étincelle se

produisant, vint à tomber dans les barils de poudre qui se trouvaient

dans l'endroit où ils étaient enfermés.--Nous atteignons ici les

confins de la science, ses dernières limites; tout comme la vertu,

elle est en défaut en ses points extrêmes. Tenez-vous dans la voie

commune, il n'est pas bon d'être si subtil et si fin; souvenez-vous à

cet égard du proverbe toscan: «_Qui trop se subtilise, se pulvérise_

(_Pétrarque_).» Je vous conseille la modération et la réserve dans les

opinions que vous émettez, dans les raisonnements que vous tenez aussi

bien que dans vos mœurs et en toutes autres choses; évitez ce qui est

nouveau et étrange; tout ce qui est extravagant, me fâche. Vous qui,

par l'autorité du rang que vous occupez et, ce qui vaut mieux encore,

par les avantages que vous donnent vos qualités personnelles, pouvez

d'un clin d'œil commander à qui vous plaît, vous auriez dû confier

la charge que je remplis à quelqu'un faisant de la littérature son

occupation habituelle; il vous eût, bien autrement que moi, renseigné

et documenté sur ce sujet. Quoi qu'il en soit, en voilà assez, pour ce

que vous avez à en faire.

=Aussi mieux vaut, sur ces questions, s'en tenir aux enseignements de

la foi, éviter toute controverse, et ne recourir à ces arguments que

si, avec certaines gens, on est obligé de discuter.=--Épicure disait

des lois que même les plus mauvaises nous sont si nécessaires que,

sans elles, les hommes se dévoreraient entre eux; et Platon confirme

que sans les lois nous vivrions comme les bêtes. Notre esprit est un

outil vagabond, dangereux et téméraire; il est malaisé d'en user avec

ordre et mesure. Ne voyons-nous pas, à notre époque, ceux qui ont une

supériorité marquante bien au-dessus des autres, une perspicacité

dépassant de beaucoup les mieux doués à cet égard, donner pour ainsi

dire pleine licence à leurs opinions et à leurs actes? c'est miracle

s'il en trouve un qui soit modéré et sociable.--On a raison d'opposer

à l'esprit humain les barrières les plus étroites possible; dans

les études auxquelles il se livre, comme dans le reste, il faut lui

ménager et régler son allure; il faut, avec art, lui délimiter son

terrain de chasse. On le bride, on l'enserre par la religion, les

lois, les coutumes, la science, les préceptes, les peines et les

récompenses mortelles et immortelles; il se soustrait quand même à

tous ces liens par sa facilité à se mouvoir et à se dérober; c'est un

corps sans consistance qu'on n'arrive ni à saisir, ni à retenir, corps

aux formes multiples et mal définies qui échappe au nœud coulant et

n'offre pas prise.--Il y a certainement peu d'âmes si réglées, si

fortes, si bien nées qu'elles soient, auxquelles on puisse se fier de

leur propre conduite et qui, abandonnées à leur seul jugement, soient

susceptibles de voguer, avec modération et sans témérité, en dehors

des idées qui ont communément cours; il est plus sûr de les mettre en

tutelle. L'esprit est un glaive dangereux, même pour celui qui l'a en

sa possession, s'il ne sait s'en servir avec opportunité et discrétion;

et il n'y a pas d'animal auquel il soit mieux justifié de faire porter

des œillères, pour l'obliger à regarder où il marche et l'empêcher

d'extravaguer de ci, de là, en se jetant hors des ornières que l'usage

et les lois ont tracées. Aussi, quoi que ce soit qu'on fasse valoir

d'ordinaire en pareil cas, est-il préférable de nous y tenir plutôt que

de vous lancer dans ces discussions à perte de vue qui entraînent à

cette licence effrénée. Si cependant quelqu'un de ces nouveaux docteurs

entreprenait de faire auprès de vous l'esprit fort aux dépens de son

salut et du vôtre, pour vous défaire de cette dangereuse peste qui se

répand de jour en jour davantage dans les cours, les arguments que je

vous expose pourront, en cas d'extrême nécessité, devenir un palliatif

qui empêcherait que la contagion de ce poison ne vous gagne, vous et

votre entourage.

=Actuellement les sciences sont l'objet d'un enseignement officiel, en

dehors duquel toute innovation est abusivement proscrite.=--La liberté

et la hardiesse dont usaient les anciens dans les œuvres de l'esprit

firent que, naturellement, plusieurs sectes d'opinions différentes

se formèrent dans la philosophie et dans toutes les branches des

sciences humaines, chacun se mettant en état de juger et de choisir

pour pouvoir prendre parti. Mais à présent que tout le monde va du

même train: «_liés à certains dogmes dont ils ne peuvent se départir,

tous se voient forcés d'en défendre les conséquences, lors même qu'ils

ne les approuvent pas_ (_Cicéron_)», que les questions afférentes aux

arts sont réglées par ordonnances rendues par l'autorité civile, au

point que les écoles relèvent toutes d'un même maître et que cette

institution est soumise à une discipline déterminée, on ne regarde

plus ce que les monnaies pèsent et valent, chacun les reçoit, le cas

échéant, au prix auquel on les compte communément et que le cours

leur donne; on ne discute pas si elles sont de bon ou mauvais aloi,

mais seulement si elles sont acceptées. Et il en est ainsi de toutes

choses: l'enseignement de la médecine ne se discute pas plus que celui

de la géométrie; de même des tours de bateleur, des enchantements, des

nouements d'aiguillettes, des évocations des âmes des trépassés, des

pronostics, des pratiques de l'astrologie et même de cette ridicule

recherche de la pierre philosophale, tout s'admet aujourd'hui sans

soulever la moindre contradiction. Il suffit de savoir que Mars a son

siège au centre du triangle formé par les lignes de la main, Vénus

au pouce, Mercure au petit doigt; que lorsque la mensale se prolonge

jusqu'à la protubérance de l'index, c'est signe de cruauté; que

lorsqu'elle s'arrête au médius et que la ligne moyenne naturelle fait

avec la ligne de vie un angle ayant son sommet à même hauteur, c'est

un indice de mort violente; que si, chez la femme, cette ligne moyenne

et la ligne de vie ne se coupent pas, cela dénote un penchant immodéré

pour les plaisirs de la chair; avec une telle science, je vous en

prends vous-même à témoin, un homme ne peut manquer d'acquérir de la

réputation et d'être accueilli avec faveur dans toute société.

=Il n'en est pas moins vrai que l'esprit de l'homme ne peut dépasser

certaines limites dans la connaissance des choses.=--Théophraste disait

que le savoir de l'homme, guidé par les sens, peut, dans une certaine

mesure, faire juger des causes de ce qui est; mais que s'il remonte aux

causes essentielles et premières, il faut qu'il s'arrête, impuissant

qu'il est, soit par sa faiblesse, soit par les difficultés auxquelles

il se heurte. Une opinion intermédiaire et propre à nous flatter,

c'est que notre capacité peut nous faire arriver à la connaissance

de certaines choses, toutefois notre perspicacité a des limites au

delà desquelles il est téméraire de vouloir l'employer; c'est là une

manière de voir plausible, présentée par des gens de bonne composition.

Mais il n'est pas facile d'assigner des bornes à notre esprit; il est

curieux et avide, et estime qu'il n'y a pas lieu pour lui de s'arrêter

à mille pas plutôt qu'à cinquante, l'expérience lui ayant montré que

là où l'un a échoué, un autre a réussi; que ce qui était inconnu à un

siècle a été connu du siècle suivant; que les arts et les sciences

ne se jettent pas tout d'un bloc dans un moule, mais se forment et

prennent figure peu à peu, en les maniant et les polissant, en s'y

reprenant à plusieurs fois, comme fait l'ours qui, pour faire prendre

forme à ses petits, les lèche à loisir. Ce que ma force ne parvient

pas à découvrir, je ne laisse pas de le sonder et de l'essayer;

et, en malaxant et pétrissant cette matière nouvelle, la remuant,

l'échauffant, je donne à celui qui vient après moi, de la facilité pour

en tirer parti plus à son aise, en la lui rendant plus souple et plus

maniable: «_telle la cire de l'Hymette qui s'amollit au soleil et qui,

pétrie sous le pouce, prend mille formes et devient plus maniable par

l'usage_ (_Ovide_)»; le second en fera autant pour le troisième, d'où

il résulte que la difficulté ne doit pas me désespérer non plus que mon

impuissance, qui ne sont telles que pour moi.

=Ignorant des causes premières, incapable de distinguer la vérité

du mensonge, il doit s'arrêter dès les premiers pas.=--L'homme est

capable de tout, comme il n'est capable de rien; et s'il vient, comme

le fait Théophraste, à avouer son ignorance des causes premières

et des principes, il n'a plus qu'à renoncer d'une façon absolue à

toute science; car si la base lui fait défaut, tout son raisonnement

s'effondre. Disputer et s'enquérir n'ont d'autre but que d'être

fixé sur les principes; s'il n'y parvient pas, il est voué à une

irrésolution continue: «_Une chose ne peut être comprise plus ou

moins qu'une autre, parce que la compréhension est une pour toutes

choses_ (_Cicéron_).»--Si l'âme avait connaissance de quelque chose,

il est vraisemblable que ce serait tout d'abord d'elle-même; et si

elle connaissait quelque chose en dehors d'elle, ce serait avant tout

son corps et son enveloppe charnelle; et pourtant on voit que jusqu'à

nos jours, les dieux de la médecine n'ont cessé de discuter sur notre

anatomie: «_Si Vulcain était contre Troie, Troie avait pour elle

Apollon_ (_Ovide_)»; jusqu'à quand faudra-t-il attendre, pour qu'ils

soient d'accord!--Nous sommes plus voisins de nous-mêmes que ne nous

sont voisins la blancheur de la neige ou la pesanteur de la pierre; si

l'homme ne se connaît pas lui-même, comment peut-il connaître sa force

et pourquoi il est sur cette terre? Ce n'est pas que nous n'ayons à

l'aventure quelque notion du vrai; mais c'est par hasard, d'autant que

l'erreur pénètre en notre âme amenée par la même voie et de même façon,

et que nous ne sommes pas à même de distinguer la vérité du mensonge,

pas plus que de choisir entre eux.

=Aussi est-il moins hasardeux de refuser à l'homme la possibilité

d'arriver à la certitude en quoi que ce soit, que d'admettre cette

possibilité dans une certaine mesure.=--Les Académiciens admettaient

quelque tempérament à leur jugement sur notre complète ignorance, ils

trouvaient trop catégorique de dire «qu'il n'est pas plus vraisemblable

que la neige soit blanche plutôt que noire; que nous ne sommes pas plus

certains que nous mettons en mouvement une pierre que nous lançons

de notre propre main, que nous le sommes du mouvement de la huitième

sphère». Pour parer à cette difficulté et à ce qu'elle présente de

bizarre qui font que, vraiment, de telles propositions prennent

malaisément pied dans notre imagination, et bien qu'ils eussent

établi que nous sommes incapables de rien savoir et que la vérité est

ensevelie dans de profonds abîmes où la vue humaine ne peut pénétrer,

ils reconnaissaient cependant que certaines choses peuvent présenter

plus de vraisemblance que d'autres et concédaient à leur jugement

la faculté d'incliner vers une apparence plutôt que vers une autre;

ils lui permettaient de marquer une préférence, mais lui défendaient

toute solution ferme.--Les Pyrrhoniens étaient plus hardis dans leur

opinion, en même temps qu'ils semblent être davantage dans le vrai; car

cette tolérance des Académiciens, cette propension à se ranger à une

proposition plutôt qu'à une autre, qu'est-ce, si ce n'est reconnaître

qu'il y a en apparence plus de vérité dans celle-ci que dans celle-là?

Or si notre esprit était capable de distinguer la forme, les traits,

le port, le visage de la vérité, il la distinguerait aussi bien si

elle lui apparaissait dans son entier, qu'il l'eût fait quand il ne

la voyait qu'à moitié, alors qu'elle ne faisait que naître et était

encore dans un état imparfait. Cette apparence de vraisemblance, qui

vous a fait prendre plutôt à droite qu'à gauche, augmentez-la; cette

once de probabilité, qui déjà fait incliner la balance, multipliez-la

par cent, par mille, il arrivera que la balance trébuchera complètement

et votre choix se fixera, parce que la vérité vous apparaîtra tout

entière.--Mais comment peuvent-ils admettre la vraisemblance, s'ils

ignorent ce qu'est la réalité? Comment savoir que quelque chose

ressemble à quelque chose dont nous ne connaissons pas l'essence?

Ou nous pouvons émettre un jugement précis, ou nous ne le pouvons

absolument pas. Si à nos facultés intellectuelles et susceptibles de

sentir, la base fait défaut; si elles ne reposent sur rien, si elles

ne font que flotter, être le jouet des vents, notre jugement ne peut

nous conduire à rien, quel que soit ce à quoi nous l'appliquions et

quelles qu'en soient les apparences; ce qu'il y a de plus sûr et de

plus heureux pour notre entendement, ce serait de se maintenir posé,

droit, inflexible, sans broncher ni s'agiter: «_Entre les apparences

vraies ou fausses, il n'y a pas de différence dans l'assentiment qu'y

donne l'esprit_ (_Cicéron_).» Que les choses ne prennent pas place en

nous avec leur forme et leur principe essentiel, qu'elles ne s'imposent

pas à nous par elles-mêmes et d'autorité, nous le voyons assez; s'il

en était ainsi, chacune ferait sur chacun de nous la même impression;

le vin aurait le même goût pour un malade que pour un homme bien

portant; celui qui a des crevasses aux doigts ou qui les a engourdis,

trouverait que le bois ou le fer qu'il manie, sont aussi durs qu'ils

le semblent à tout autre. Les choses en dehors de nous, qui viennent

à nous, s'abandonnent donc à notre merci et nous demeurent dans les

conditions où il nous plaît de les recevoir.--D'autre part, si ce

que nous recevons, nous l'acceptions sans l'altérer; si les moyens

d'appréciation dont dispose l'humanité étaient assez puissants et

fermes pour saisir la vérité sans le secours d'éléments étrangers; ces

moyens étant communs à tous les hommes, la vérité se transmettrait de

main en main, des uns aux autres, et il finirait par arriver que d'un

si grand nombre, il se trouverait bien au moins une chose à laquelle,

d'un consentement universel, tous ajouteraient foi. Aussi, ce fait,

qu'on ne voit aucune proposition qui ne soit débattue et controversée

entre nous ou qui ne puisse l'être, montre-t-il bien que, livré à

lui-même, notre jugement ne saisit pas bien clairement ce qu'il saisit,

puisque mon jugement à moi ne peut le faire accepter au jugement de mon

voisin, ce qui marque nettement que je le conçois par un moyen autre

que celui qui résulterait d'une puissance de conception dont la nature

nous aurait tous doués au même degré, moi et tous les hommes.

Laissons de côté cette infinie confusion d'opinions, qui se voit

chez les philosophes eux-mêmes, et cette perpétuelle et universelle

discussion sur la connaissance que nous avons des choses; il est en

effet acquis à l'avance, comme absolument certain, que les hommes,

je veux dire les savants, les plus sincères et les plus capables ne

sont d'accord sur rien, pas même sur ce que le ciel est au-dessus de

nos têtes, car ceux qui doutent de tout, doutent aussi que cela soit;

et ceux qui nient que nous soyons à même de comprendre quoi que ce

soit, disent que nous ne comprenons pas que le ciel soit au-dessus de

nous; et ces deux opinions consistant l'une à douter, l'autre à nier,

s'imposent, sans contredit, plus que toutes autres.

=En dehors de l'infinie diversité d'opinions qui nous divisent,

nous-mêmes nous varions constamment dans les jugements que nous portons

sur un même sujet.=--Outre cette innombrable diversité et division

d'opinions, il est aisé de voir, par le trouble en lequel il nous

jette et l'incertitude que chacun ressent en soi, que notre jugement

est mal assis. Combien jugeons-nous diversement des choses? combien

de fois changeons-nous d'idées? Ce que j'admets aujourd'hui et ce

que je crois, je l'admets et j'y crois autant qu'il m'est possible;

tous nos organes, toutes nos facultés s'emparent de cette opinion et

m'en répondent chacun dans la limite de ce qu'il peut; je ne saurais

embrasser aucune vérité, ni la conserver avec plus de conviction que

je ne fais de celle-ci; je m'y suis donné tout entier, elle me tient

bien réellement; mais ne m'est-il pas arrivé, non pas une fois, mais

cent fois, mais mille fois, et tous les jours, d'avoir embrassé avec

ces mêmes instruments, dans les mêmes conditions, quelque autre chose

que depuis j'ai jugée fausse? Au moins faut-il devenir sage à nos

propres dépens; si j'ai été si souvent trahi par mon jugement, si

cette pierre de touche est d'ordinaire défectueuse, si ma balance mal

réglée n'est pas juste, quelle assurance cela me donne-t-il cette fois

plus que les autres, et n'est-ce pas sottise de me laisser si souvent

tromper par un tel guide? Et cependant, que la fortune nous fasse cinq

cents fois varier d'idée, qu'elle ne fasse que vider et emplir sans

cesse notre croyance, en y versant, comme dans un vase, opinions sur

opinions, toujours la présente, venue la dernière, est celle qui est la

vraie, l'infaillible; pour celle-ci, il nous faut sacrifier nos biens,

l'honneur, la vie, le salut, tout enfin: «_La dernière nous dégoûte de

la première et la discrédite dans notre esprit_ (_Lucrèce_).»--Quoi

qu'on nous prêche, quoi que nous apprenions, il faudrait toujours nous

souvenir que c'est l'homme qui le donne et l'homme qui le reçoit;

c'est la main d'un mortel qui nous présente, et la main d'un mortel

qui accepte. Les choses qui nous viennent du ciel, ont seules le

droit de persuasion et l'autorité nécessaire; seules elles portent

l'empreinte de la vérité, mais nos yeux ne la distinguent pas et nous

ne l'acquérons pas avec nos propres moyens; cette sainte et grande

image ne pourrait élire domicile dans un aussi misérable logis que

nous sommes si Dieu ne l'avait préparé à cet effet, si, par une faveur

particulière et surnaturelle, il ne l'avait transformé et fortifié par

sa grâce. Au moins notre condition si sujette à faillir devrait-elle

nous inspirer plus de modération et de retenue dans nos variations;

nous devrions nous souvenir que quelles que soient les impressions que

notre entendement peut recevoir, ce sont souvent des choses erronées

que nous percevons ainsi, et que nous les percevons avec ces mêmes

outils qui souvent se démentent et se trompent.

=Ces jugements de l'esprit sont essentiellement dépendants des

altérations que le corps éprouve.=--Et il n'est pas étonnant qu'ils se

démentent, étant si faciles à se fausser et se tordre dans les plus

légères occurrences. Il est certain que notre compréhension, notre

jugement et en général les facultés de notre âme, souffrent suivant

ce qu'éprouve le corps et les altérations auxquelles il est en butte

et qui sont continuelles. N'avons-nous pas l'esprit plus éveillé, la

mémoire plus prompte, le raisonnement plus vif, quand nous nous portons

bien, que lorsque nous sommes malades? La joie, la gaîté ne nous

disposent-elles pas à accepter les impressions que nous ressentons,

de tout autre façon que le chagrin et la mélancolie? Pensez-vous que

les vers de Catulle ou de Sapho plaisent à un vieillard avare et

maussade, autant qu'à un jeune homme vigoureux et ardent?--Cléomène,

fils d'Anaxandridas, était malade; ses amis lui reprochaient d'avoir

une manière de voir et des idées nouvelles qui n'étaient pas dans ses

habitudes: «Je le crois bien, leur répliqua-t-il, c'est qu'aussi je ne

suis pas tel que lorsque je me porte bien; étant autre, mes opinions

et mes idées sont autres.»--Les gens de chicane, au palais, disent

couramment en parlant d'un criminel qui a affaire à des juges en

bonne disposition d'esprit, portés à la douceur et à l'indulgence:

«_Qu'il profite de sa bonne chance._» Il est de fait que les arrêts

de la justice sont parfois plus enclins à condamner, plus sévères et

plus rigoureux; tantôt plus faciles, moins durs, admettant davantage

les circonstances atténuantes; il n'y a pas de doute en effet que le

jugement de qui sort de chez lui souffrant de la goutte, en proie à

la jalousie, ou venant d'être volé par son domestique, qui a l'âme

sombre et envahie par la colère, ne se ressente de cette mauvaise

disposition.--L'Aréopage, ce vénérable sénat, jugeait la nuit de

peur que la vue des parties n'influençât sa justice.--Même l'état de

l'atmosphère et la sérénité du ciel font varier notre jugement, ce

que constate ce vers grec, rapporté par Cicéron: «_Les dispositions

mentales des hommes, en deuil, à la joie, varient chaque jour que

leur départ Jupiter._» Ce ne sont pas seulement les fièvres, les

boissons, les accidents graves qui bouleversent notre jugement: les

choses les plus insignifiantes du monde le tournent et le retournent;

et il ne faut pas douter, alors même que nous ne le sentons pas, que

si la fièvre continue peut abattre notre âme, la fièvre intermittente

l'altère aussi dans une certaine mesure, toute proportion gardée;

si l'apoplexie assoupit et éteint complètement la lucidité de notre

intelligence, incontestablement un rhume la trouble; par conséquent à

peine se rencontre-t-il dans la vie une seule heure où notre jugement

est dans son assiette normale, tant notre corps est sujet à de

continuels changements, et machiné avec tant de ressorts que je suis

de l'avis des médecins, qu'il est bien malaisé qu'il n'y en ait pas

toujours un qui aille de travers.

=Cette infirmité de notre jugement est malaisée à découvrir.=--Et

pour comble, à moins qu'elle ne soit tout à fait à son apogée et

sans remède, ce n'est pas aisément que se découvre cette maladie qui

oblitère notre jugement, d'autant que la raison toujours si torse, si

déhanchée, si boiteuse, s'accommode aussi bien du mensonge que de la

vérité; ce qui fait qu'il est difficile de reconnaître qu'elle est

déréglée et que nous ne pouvons compter sur elle. Je conserve ce nom de

raison à cette apparence de jugement que chacun se forme en lui-même

et qui sur un même sujet peut affecter cent appréciations contraires

les unes aux autres, instrument fait de plomb et de cire, qui peut

s'étirer, se ployer, s'accommoder à toutes les circonstances, à tous

les compromis, avec lequel il n'y a plus qu'à posséder l'habileté

nécessaire pour lui faire épouser tous les contours qu'il doit prendre.

En quelque bonne résolution que soit un juge, s'il ne se surveille

de près, ce à quoi peu de gens s'amusent, il peut être sollicité à

la bienveillance s'il s'agit d'un ami, d'un parent, d'une beauté,

comme aussi être hanté par une idée de vengeance. Sans même aller

jusque-là, cette simple tendance instinctive qui, en dehors de toute

préméditation, nous porte à favoriser une chose plutôt qu'une autre et

fait que, sans consulter la raison, nous prononçons entre deux sujets

se présentant dans les mêmes conditions, ou quelque autre impulsion

aussi peu saisissable, peuvent agir à son insu sur son jugement et le

disposer favorablement ou défavorablement dans une cause donnée, et

faire pencher la balance d'un côté plutôt que d'un autre.

Moi, qui m'épie de très près, qui ai sans cesse les yeux sur moi,

comme quelqu'un qui n'a pas fort à faire ailleurs: «_qui ne me soucie

nullement de savoir quel roi fait tout trembler sous l'Ourse glacée,

ou de quoi s'alarme Tiridate_ (_Horace_)», à peine si j'oserais dire

le peu de fond et la faiblesse que je constate en moi; j'ai le pied si

peu sûr et si peu d'aplomb, je le trouve si aisé à faiblir, si prêt à

chanceler et ma vue est si déréglée, qu'à jeun, je me sens tout autre

qu'après avoir mangé; si je suis satisfait de ma santé, que le temps

soit beau, me voilà un homme aimable; si j'ai un cor qui me blesse

l'orteil, je suis maussade, déplaisant, inabordable; un cheval dont

l'allure ne varie pas, me fait l'effet d'être tantôt dur, tantôt doux;

le même chemin qui à cette heure me paraît court, une autre fois me

semblera long; suivant le moment, la forme d'un objet me sera plus ou

moins agréable; maintenant je suis en disposition d'entreprendre quoi

que ce soit, à un autre moment de ne rien faire; ce qui à cette heure

me fait plaisir, me sera quelquefois un sujet de contrariété. Mille

agitations inopportunes et accidentelles se produisent en moi: ou je

suis en proie à la mélancolie, ou c'est la colère qui me tient; de sa

propre autorité c'est, à cette heure, le chagrin qui m'envahit; dans un

instant, l'allégresse l'emportera. Quand je prends des livres, certains

passages que je reconnais excellents me frappent par leur charme;

qu'une autre fois ces mêmes ouvrages me retombent sous la main, j'aurai

beau les tourner, les retourner, les feuilleter, les fouiller, rien de

ce qu'ils renferment ne me revient à l'idée, tout m'y semble informe.

Dans mes propres écrits je ne retrouve pas toujours ma pensée première,

je ne sais plus ce que j'ai voulu exprimer et souvent je m'évertue

à les corriger, à en modifier le sens, parce que la signification

primitive qui valait mieux que celle que j'y substitue, m'échappe. Je

ne fais qu'aller et venir, mon jugement ne va pas toujours droit de

l'avant, il flotte, allant çà et là, «_comme une frêle barque surprise

en pleine mer par un vent furieux_ (_Catulle_)». Maintes fois, ce que

je fais volontiers, me donnant pour tâche, tant pour m'exercer que pour

m'amuser, de soutenir une opinion contraire à la mienne, mon esprit

s'y appliquant, envisage si bien cet autre côté de la question, je m'y

absorbe tellement, que je ne trouve plus les raisons qui me faisaient

être de l'avis que j'avais en premier lieu et que je l'abandonne. Je

m'entraîne, pour ainsi dire, du côté vers lequel je penche, et, quel

qu'il soit, mon poids m'emporte de ce côté.

=Ceux qui parlent en public, par exemple, n'arrivent-ils pas à subir

eux-mêmes l'effet de leur propre parole.=--Chacun pourrait presque

en dire autant de lui-même, s'il s'étudiait comme je le fais; ceux

qui parlent en public, savent fort bien que l'émotion qui leur vient

en parlant les porte à croire que ce qu'ils disent est vrai. Lorsque

nous sommes en colère, nous nous appliquons davantage à défendre

notre idée; nous l'incarnons en nous, nous l'embrassons avec plus de

véhémence et nous la tenons pour meilleure que nous ne le faisons quand

nous sommes calmes et de sang-froid.--Vous exposez simplement une

affaire à un avocat, il vous répond en hésitant et sans conviction;

vous sentez qu'il lui est indifférent de se mettre à soutenir l'un ou

l'autre parti. L'avez-vous bien payé pour se ranger à votre cause et

se passionner pour elle; commence-t-il à s'y intéresser; sa volonté

vient-elle à s'y échauffer? sa raison et sa science s'y échauffent en

même temps, et voilà qu'une vérité apparente, qui ne fait plus doute

pour lui, se présente à son esprit; il voit l'affaire sous un jour tout

différent; il y croit de bonne foi et se persuade que c'est ainsi. Je

ne sais même pas si l'ardeur qui naît du dépit et de l'obstination

que l'on éprouve en face du sentiment et de la violence que témoigne

le magistrat qui poursuit, la surexcitation causée par le danger qui

menace, ou encore le désir d'acquérir de la renommée, n'ont pas été

jusqu'à amener tel homme que je pourrais nommer, à monter sur le bûcher

pour soutenir son opinion, pour laquelle, libre et au milieu de ses

amis, il n'eût pas voulu s'exposer à avoir le bout du doigt échaudé.

=Les passions auxquelles l'âme est en proie n'ont pas une action

moindre.=--Les secousses et les ébranlements que notre âme reçoit

du fait des passions auxquelles le corps est en proie, ont beaucoup

d'action sur elle; elle en éprouve plus encore par ses propres

passions, avec lesquelles elle est si fortement aux prises, qu'on

peut presque avancer que ses mouvements et son allure dépendent

exclusivement des vents qui s'élèvent en elle; et que sans l'agitation

qu'ils y produisent, elle demeurerait inerte, comme un navire en pleine

mer quand le vent ne lui prête pas assistance. Celui qui, à l'exemple

des Péripatéticiens, soutiendrait cette thèse, ne nous causerait pas

grand préjudice, puisqu'il est connu que la plupart des belles actions

de l'âme procèdent de nos passions et ont besoin de leur impulsion; ne

dit-on pas que la vaillance n'éclate jamais mieux que sous l'influence

de la colère: «_Ajax fut toujours brave, mais il fut plus brave encore

dans sa fureur_ (_Cicéron_).» N'est-ce pas quand on est courroucé que

l'on court sus avec le plus de vigueur aux malfaiteurs et à l'ennemi?

il y en a même qui veulent que l'avocat s'applique à mettre les juges

en courroux pour en obtenir justice.

=Les plus grands hommes sont ceux qui éprouvent les passions les plus

fortes.=--Le désir immodéré des grandes choses qui a été le mobile de

Thémistocle, de Démosthène, c'est lui qui a poussé les philosophes à

travailler, à voyager en pays lointains, qui nous conduit à l'honneur,

au savoir, à la santé, à toutes fins utiles. Cette lâcheté de l'âme

qui fait que nous supportons l'ennui et le déplaisir, donne moyen

à notre conscience de faire pénitence et de se repentir, et aussi

d'être résignée aux fléaux que Dieu nous envoie pour notre châtiment

et à ceux résultant d'une politique corrompue. La compassion dispose

à la clémence; la prudence que nous apportons à veiller à notre

conservation et à nous diriger, est éveillée en nous par la crainte;

combien de belles actions sont dues à l'ambition? combien à la haute

opinion que nous avons de nous-mêmes? enfin, il n'est pas de vertu tant

soit peu élevée et provoquant l'admiration, sans quelque agitation

désordonnée de notre âme.--Ne serait-ce pas là l'une des raisons

qui auraient porté les Épicuriens à décharger Dieu de tout soin, de

toute sollicitude pour nos affaires? d'autant que les effets mêmes

de sa bonté ne peuvent s'exercer sur nous, sans troubler le repos de

notre âme par la mise en mouvement de nos passions qui sont comme des

piqûres, des stimulants qui l'incitent aux actions vertueuses; ou bien

ces philosophes ont-ils pensé autrement et considéré les passions comme

des tempêtes qui une fois déchaînées, débauchent honteusement l'âme de

sa quiétude? «_De même que l'on juge de la tranquillité de la mer quand

aucun souffle n'agite sa surface, ainsi on peut s'assurer que l'âme est

tranquille lorsque nulle passion ne peut l'émouvoir_ (_Cicéron_).»

=Quelle confiance, par suite, avoir en notre jugement, qui, plus il

est exalté, plus il semble participer en quelque sorte aux secrets des

dieux.=--Quelles différences de sens et de raison nous présentent nos

passions en leur diversité, et que d'idées dissemblables en résultent?

Quelle assurance nous offre une chose si instable, si mobile, où le

trouble règne en maître, qui ne marche jamais qu'à une allure imposée

et qui n'est pas la sienne? Si notre jugement est dépendant même de

la maladie, des perturbations que notre être éprouve; s'il faut qu'il

soit en proie à la folie, à la témérité pour être impressionné, quelle

sûreté pouvons-nous attendre de lui?

N'est-ce pas bien hardi à la philosophie d'assurer que les hommes ne

produisent leurs plus grands effets, ceux qui les rapprochent le plus

de la divinité, que lorsqu'ils sont hors d'eux, furieux, insensés?

Nous nous améliorons par la perte de notre raison et quand elle est

assoupie; les deux voies naturelles pour pénétrer dans le cabinet

des dieux et y surprendre le cours des destinées sont la fureur et

le sommeil; il est en vérité plaisant de le constater! C'est par

le désarroi que les passions occasionnent à notre raison, que nous

devenons vertueux; c'est par son anéantissement causé par la fureur

ou l'image de la mort que nous devenons prophètes et devins!--Jamais

je n'aurai été davantage porté à le croire: cédant à une inspiration

irrésistible de la vérité sainte, l'esprit philosophique est dans

l'obligation de reconnaître, à l'encontre de ce qu'il soutenait, que la

tranquillité, le calme, la santé qu'il s'applique à faire acquérir à

l'âme, ne constituent pas pour elle son meilleur état; éveillés, nous

sommes plus endormis que si nous dormions; notre sagesse est moins

sage que la folie; nos songes valent mieux que nos raisonnements; la

pire des places que nous pouvons occuper, c'est en nous-mêmes. Mais

d'autre part, la philosophie ne pense-t-elle pas que nous pouvons

nous aviser de remarquer que la voix qui rend l'esprit, quand il est

séparé du corps, si clairvoyant, si grand, si parfait, tandis qu'il est

si terrestre, si ignorant, si plongé dans les ténèbres lorsqu'il est

incarné, n'est pas une voix qui part de l'esprit qui est en l'homme

terrestre, ignorant, privé de lumière, et que par suite nous ne pouvons

ni nous y fier, ni y croire?

=Peut-on notamment disconvenir que sous l'influence de l'amour

nous pensons, nous agissons tout autrement que lorsque nous sommes

au calme; sommes-nous plus dans la vérité dans un cas que dans

l'autre?=--Me trouvant être d'un tempérament mou et lourd, je n'ai pas

grande expérience de ces violentes agitations qui, pour la plupart,

s'emparent subitement de notre âme, sans lui donner le loisir de se

reconnaître; mais cette passion qui, dit-on, se produit, du fait de

l'oisiveté, au cœur des jeunes gens, bien que ne s'y développant

qu'avec le temps et à pas lents, donne bien nettement idée à ceux

qui ont cherché à s'opposer à son progrès, de la force du changement

et de l'altération que notre jugement en éprouve. Je me suis efforcé

autrefois de la contenir et de la combattre en moi, car il s'en faut

que je sois de ceux qui se complaisent dans le vice, je n'y cède que

lorsqu'il m'entraîne. Je sentais cette passion naître, se développer et

s'épanouir en dépit de ma résistance, s'emparer de moi et me posséder,

bien que je la visse me gagnant et que je fusse bien vivant. L'effet

se produisait à la façon dont agit l'ivresse: l'aspect des choses

commençait à devenir autre que de coutume; je voyais bien évidemment

grossir et croître les avantages de ce que j'allais désirant, je les

sentais s'agrandir et s'enfler sous le souffle de mon imagination;

les difficultés de l'entreprise s'aplanir et devenir plus aisées à

surmonter; ma raison et ma conscience céder; puis, ce feu éteint,

aussitôt, avec la soudaineté de la lueur de l'éclair, mon âme avoir

d'autres visées, son état se modifier, mon jugement devenir autre; les

difficultés de revenir en arrière sembler grandir et être invincibles

et les mêmes choses avoir tout autre goût et m'apparaître sous un

jour bien différent de celui sous lequel la chaleur du désir me les

avait tout d'abord présentées. Lequel de ces deux états était le plus

conforme à la vérité? Pyrrhon déclare n'en rien savoir. Nous ne sommes

jamais complètement exempts de maladie; le feu de la fièvre alterne

avec ses frissons; des effets d'une passion ardente nous retombons

dans ceux d'une passion quelque peu froide; autant je m'étais jeté

en avant, autant je me rejetais ensuite en arrière: «_Ainsi la mer,

dans son double mouvement, tantôt se précipite vers la côte, couvre

le rocher d'écume et se répand au loin sur le rivage; tantôt revenant

sur elle-même et entraînant dans son reflux les cailloux qu'elle

avait apportés, elle fuit, et abaissant ses eaux, laisse la plage à

découvert_ (_Virgile_).»

=De tout cela il résulte qu'il ne faut pas nous laisser aller aisément

aux opinions nouvelles.=--Connaissant la mobilité de mon jugement,

j'ai réagi, et, par exception, suis arrivé à une certaine constance

d'opinions, conservant à peu près intactes celles qu'au début je

m'étais naturellement faites; car, quelle que soit l'apparence de

vérité que peuvent prendre les nouveautés, je ne change guère de peur

de perdre au change; incapable de choisir moi-même, je m'en rapporte

au choix d'autrui et m'en tiens aux conditions dans lesquelles Dieu

m'a placé, faute de quoi je ne saurais m'empêcher de rouler sans

cesse. C'est ainsi que par la grâce de Dieu, j'ai conservé entières,

sans agitation ni trouble de conscience, les anciennes croyances de

notre religion, en dépit de tant de sectes et de divisions qui se sont

produites en notre siècle.--Les ouvrages anciens, je parle des bons

ouvrages, qui sont sérieux et ont du fond, m'attirent et agissent sur

moi au plus haut point; celui que j'ai sous les yeux, est toujours

celui qui m'impressionne le plus; je trouve que chacun, à tour de

rôle, est dans le vrai, alors même que les thèses qui s'y trouvent

développées sont opposées. Cette facilité qu'ont les bons auteurs à

rendre vraisemblable tout ce qu'ils présentent, et il n'est rien de

si étrange qu'ils n'entreprennent de peindre sous des couleurs qui

trompent aisément une simplicité égale à la mienne, montre d'une façon

évidente la faiblesse des preuves qu'ils produisent. Le ciel et les

étoiles ont été, pendant trois mille ans, considérés comme se mouvant;

tout le monde y a cru jusqu'à ce que Cléanthe de Samos ou, d'après

Théophraste, Nicétas de Syracuse s'avisa de soutenir que c'était

la terre qui, tournant sur son axe, se mouvait suivant le cercle

oblique du Zodiaque; et, de notre temps, Copernic a si bien établi ce

principe, qu'il s'en sert pour en déduire très régulièrement toutes

les conséquences astronomiques. Qu'en conclure, sinon que nous n'avons

pas à nous préoccuper de savoir lequel de ces deux systèmes est le

vrai? Qui sait si, d'ici mille ans, un troisième ne les renversera pas

tous deux? «_Ainsi le temps change la valeur des choses; l'objet qui

était en faveur, tombe dans le discrédit, tandis que celui qui était

méprisé, est estimé à son tour; on le désire chaque jour davantage,

il est admiré et se place au premier rang dans l'opinion des hommes_

(_Lucrèce_).»

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II · 第 57 / 107 题