raison pour adopter plutôt l'une que l'autre.=--En concluant ainsi au
doute, qui lui-même est sans consistance, les Pyrrhoniens se donnent
la possibilité d'être de plusieurs opinions et de se diviser sur les
questions qu'ils traitent, sur celles en particulier où ils ont déjà
établi de plusieurs façons qu'il y a doute et ignorance. Pourquoi
ne leur serait-il pas permis de douter, disent-ils, alors qu'il est
admis chez les philosophes dogmatistes que l'un peut dire vert et
l'autre jaune? Y a-t-il quelque chose qu'on puisse vous proposer de
reconnaître ou de réprouver et qu'il ne soit pas loisible de considérer
comme présentant de l'ambiguïté? Et tandis que, soit par suite des
coutumes de leur pays, soit par suite de leur éducation de famille,
soit par hasard, les autres peuvent, comme emportés par la tempête,
sans y avoir réfléchi et sans avoir eu à choisir, souvent même avant
d'avoir l'âge de raison, se trouver portés vers telle ou telle opinion,
vers la secte des Stoïciens ou celle des Épicuriens, et y sont dès
lors inféodés, asservis pour ainsi dire, comme dans un étau d'où ils
ne peuvent se dégager: «_attachés à n'importe quelle doctrine, comme
à un rocher sur lequel la tempête les aurait jetés_ (_Cicéron_)»,
pourquoi ne leur concéderait-on pas, à eux aussi, de conserver leur
liberté d'appréciation et la possibilité de considérer toutes choses
sans qu'il leur soit imposé d'obligation qui les entrave dans le
jugement qu'ils en portent: «_d'autant plus libres et indépendants
qu'ils ont une pleine puissance de juger_ (_Cicéron_)»? N'y a-t-il pas
avantage à être dégagé des nécessités qui contiennent les autres? Ne
vaut-il pas mieux demeurer en suspens, que de s'embarrasser en tant
d'erreurs, produit de l'imagination humaine! N'est-il pas préférable de
réserver sa conviction, que de se mêler à ces discussions séditieuses
et querelleuses! Qu'irai-je choisir? «Ce qu'il vous plaira, pourvu
que vous fassiez un choix.» C'est là une bien sotte réponse, c'est
pourtant celle à laquelle aboutit le dogmatisme, qui ne nous permet pas
d'ignorer ce que nous ignorons.--Adoptez le parti incontestablement
le meilleur, il ne sera jamais si sûr, qu'il ne vous faille, pour
le défendre, attaquer et combattre cent et cent partis contraires;
ne vaut-il pas mieux se tenir hors de la mêlée? Il vous est permis
d'épouser la croyance d'Aristote sur l'éternité de l'âme, de la faire
vôtre au même degré que votre honneur et votre vie; vous pouvez
discuter Platon et le contredire sur ce point, et il leur serait
interdit d'en douter! Il est loisible à Panétius de suspendre son
jugement en ce qui touche la connaissance de l'avenir tirée de l'examen
de victimes immolées par le sacrificateur, de l'interprétation des
songes, des oracles et de toutes les autres pratiques semblables
auxquelles croient les Stoïciens; pourquoi un sage ne pourrait-il en
toutes choses oser ce que Panétius ose sur ces points admis par ses
maîtres, qui ont reçu l'assentiment général de l'école à laquelle
il appartient et où il enseigne? Quand c'est un enfant qui porte un
jugement, il parle de ce qu'il ne sait pas; quand c'est un savant, il
obéit à ses préoccupations.
Ces philosophes qui doutent de tout se sont ménagé un merveilleux
avantage pour les luttes dans lesquelles ils peuvent se trouver
engagés, en renonçant à parer les coups que leur portent leurs
adversaires; peu leur importent ceux qu'ils reçoivent, pourvu qu'ils
frappent. Tout leur est bon: s'ils ont le dessus, vos arguments sont
sans valeur; si c'est vous qui l'emportez, ce sont les leurs qui sont
en défaut;--s'ils font erreur, cela démontre que l'ignorance existe;
si c'est vous qui vous trompez, c'est vous qui fournissez la preuve
de son existence;--s'ils arrivent à prouver que rien n'est sûr: c'est
bien, ils satisfont à la thèse qu'ils défendent; s'ils n'y parviennent
pas: c'est encore bien, de ce fait même, elle n'en reçoit pas moins
confirmation; «_de la sorte, trouvant sur un même sujet des raisons
égales pour et contre, il leur est facile dans un sens ou dans l'autre
de suspendre leur jugement_ (_Cicéron_)». Ils estiment qu'il est
beaucoup plus aisé d'établir les raisons qui font qu'une chose est
fausse, que celles prouvant qu'elle est vraie; ce qui n'est pas, que ce
qui est; ce qu'ils ne croient pas, que ce qu'ils croient. Leurs tours
de phrase habituels sont: «Je ne prétends pas avoir établi que»;--«Il
n'y a pas de raison pour qu'il en soit plutôt ainsi qu'autrement», ou
«pour éliminer l'un plutôt que l'autre»;--«Je ne saisis pas»;--«Les
apparences sont égales de part et d'autre»;--«Il n'y a pas lieu de
parler plutôt pour que contre»;--«Rien ne semble vrai, qui ne puisse
paraître faux». Leur mot sacramentel est: «J'hésite», c'est-à-dire
«J'argumente, mais m'en tiens là et ne me prononce pas»; ces phrases
de parti pris et autres analogues, sont leur continuel refrain. Cela
a pour effet qu'éludant nettement et de la façon la plus absolue,
l'obligation de se prononcer, de propos délibéré, ils ajournent tout
jugement; ils ne font usage de leur raison que pour rechercher des
points de discussion et discuter, jamais pour opter et prendre une
décision. Qu'on se figure un continuel aveu d'ignorance, un jugement
toujours indécis et sans idées propres sur quelque sujet que ce soit,
telle est l'école de Pyrrhon. Si je cherche à peindre de mon mieux cet
état d'esprit, c'est que beaucoup ne s'en rendent que difficilement
compte, et que ceux mêmes qui ont écrit sur ce sujet, l'ont exposé un
peu obscurément et de façons diverses.
=Dans la vie ordinaire ils agissent comme tout le monde, se soumettant
aux lois et aux usages établis.=--Dans le courant ordinaire de la vie,
ces philosophes agissent comme tout le monde; ils se prêtent à la
satisfaction des penchants naturels, à l'impulsion et à la contrainte
qu'exercent les passions, aux obligations imposées par les lois et
les coutumes, aux traditions d'après lesquelles les arts s'exercent:
«_car Dieu n'a pas voulu que nous pénétrions le sens des choses; il
nous en permet seulement l'usage_ (_Cicéron_)». Ils y subordonnent
leurs actions dans la vie commune, sans marquer à cet égard leurs
préférences, ni émettre de jugement, ce qui ne cadre guère avec ce
qu'on dit de Pyrrhon, quand on le représente stupide et ne tenant
compte de rien, immobile, farouche et insociable dans ses relations,
allant droit devant lui au risque de se heurter aux charrettes ou de
donner dans les précipices, refusant de se soumettre aux lois établies.
Le dépeindre tel, c'est exagérer sa règle de conduite: il n'a voulu
être ni une pierre, ni une souche; il a voulu être un homme vivant,
discourant, raisonnant, jouissant de tous les plaisirs et commodités
que la nature met à notre disposition, usant de toutes ses facultés
physiques et intellectuelles, honnêtement et dans la mesure où cela
est licite. Ce à quoi il a de bonne foi renoncé et qu'il a abandonné,
c'est le droit fantastique, imaginaire et faux que l'homme s'est
arrogé d'établir, d'ordonner et de régenter * la vérité.--Du reste, il
n'y a pas de secte qui ne soit contrainte de permettre au sage, afin
de pouvoir vivre, de subir nombre de choses qu'il ne comprend pas,
qu'il ne saisit pas, qui échappent à sa volonté. Si, par exemple, il
entreprend un voyage par mer, il mettra son dessein à exécution, sans
être certain de l'utilité qu'il en retirera; il s'efforcera de faire
que le vaisseau soit bon, le pilote expérimenté, la saison favorable,
mais ce ne sont là que des garanties de probabilité, et il devra s'y
abandonner, se confiant à des apparences, à moins qu'elles ne soient
absolument contraires. Il a un corps, il a une âme, les sens le
poussent, l'esprit l'agite. Bien qu'il ne se sente pas cette compétence
spéciale qui permet de porter un jugement, et qu'il reconnaisse qu'il
ne saurait se prononcer en toute assurance, parce qu'en chaque chose
il peut y avoir du faux autant qu'il lui semble y avoir du vrai, il
ne laisse pas néanmoins de conduire sa vie dans les conditions les
plus larges et les plus commodes.--Combien d'arts reposent sur des
conjectures plus que sur la science; combien où la question du vrai et
du faux importe peu et où ce qui semble être est la seule règle! Le
vrai et le faux existent, disent-ils, et nous avons en nous les moyens
de nous livrer à leur recherche, mais ne sommes pas à même de vérifier
la valeur de ce que nous trouvons. Il vaut beaucoup mieux pour nous, ne
pas nous livrer à de vaines recherches et nous en remettre simplement à
l'ordre établi en ce monde. Une âme exempte de préjugés est un avantage
précieux pour notre tranquillité. Les gens qui jugent et contrôlent
leurs juges, ne se soumettent jamais avec une entière conviction.
=Les esprits simples et peu curieux sont plus faciles à gouverner que
tous autres.=--Combien plus dociles aux lois de la religion comme à
celles de la politique et plus faciles à conduire sont les esprits
simples et qui ne sont pas curieux, comparés à ceux qui scrutent et
dogmatisent les choses divines et humaines! Rien de ce qui touche
l'homme ne présente une plus incontestable utilité, que cette
simplicité. En cette disposition, il apparaît nu et vide, conscient de
sa faiblesse naturelle, mais susceptible cependant de recevoir d'en
haut, dans une certaine mesure, la force qui lui fait défaut; étranger
à toutes connaissances humaines, il est par là d'autant plus préparé à
ce que la science divine élise domicile en lui; il fait abstraction de
son propre jugement, pour faire plus large place à la foi; il croit et
n'introduit aucun dogme contraire aux lois et à ce qui est d'observance
générale; humble, obéissant, discipliné, studieux, ennemi juré de
l'hérésie, il est par suite exempt de ces vaines opinions contraires
à la religion, introduites par les sectes dissidentes; c'est une page
blanche, prête à recevoir tout ce qu'il plaira à Dieu d'y tracer. Nous
valons d'autant plus que nous nous reportons davantage vers Dieu et
que, renonçant à nous-mêmes, nous nous remettons plus complètement à
lui: «Accepte de bonne grâce, dit l'Ecclésiaste, les choses avec la
forme et le goût sous lesquels, au jour le jour, elles se présentent
à toi; le reste est en dehors de ce que tu peux arriver à connaître:
_Dieu sait que les pensées des hommes ne sont que vanité._»
=Les dogmatistes prétendent avoir trouvé la vérité; leur assurance
ne fait guère que masquer leur doute et leur ignorance.=--Donc, sur
trois catégories embrassant la généralité des sectes philosophiques,
deux font profession expresse de doute et d'ignorance; quant à la
troisième, celle des dogmatistes, il est aisé de reconnaître que la
plupart ne semblent affirmer que pour se donner meilleure contenance;
ils n'ont pas tant en vue de nous amener à quelque certitude, qu'à
nous montrer à quel degré ils en sont arrivés, dans cette chasse à la
poursuite de la vérité que «_les savants supposent, plutôt qu'ils ne
la connaissent_».--Pour initier Socrate à ce qu'il sait des dieux,
du monde et des hommes, Timée lui propose de s'en entretenir d'homme
à homme, et de tenir comme suffisantes les raisons qu'il donnera,
si elles ont ce même caractère de probabilité qu'on admet pour des
questions autres; car pour ce qui est de raisons indiscutables dans
toute la force du terme, il n'en peut produire, ni lui, ni tout
autre mortel quel qu'il soit. C'est ce qu'un philosophe de cette
école exprime ainsi dans un discours de compréhension facile et fort
connu sur le mépris de la mort: «_Je m'expliquerai comme je pourrai;
mais n'allez pas prendre mes paroles pour des oracles, comme si
elles sortaient de la bouche d'Apollon pythien; faible mortel, je ne
poursuis que le probable_ (_Cicéron_).» Ailleurs, ce même philosophe
traduit le texte même de Platon: «_Si, discourant sur la nature des
dieux et l'origine du monde, je m'explique imparfaitement, n'en
soyez pas étonnés; rappelez-vous que moi qui vous parle et vous qui
m'écoutez, nous sommes des hommes et que vous n'avez rien à me demander
de plus que des probabilités_ (_Cicéron_).»--Aristote, lui, nous
présente d'ordinaire une foule d'opinions et de croyances qu'il met
en parallèle avec les siennes, pour nous montrer combien celles-ci
outrepassent les autres et combien il approche de plus près de la
vraisemblance; mais ce n'est pas sur l'autorité et le témoignage
d'autrui que la vérité s'établit. Quant à Épicure, il est à observer
que, dans ses écrits, il évite religieusement d'en citer aucun.
=Souvent les philosophes affectent d'être obscurs pour ne pas révéler
l'inanité de leur science.=--Aristote est le prince des dogmatistes
et cependant nous apprenons de lui que beaucoup de savoir nous porte
à douter plus encore. Souvent on le voit s'entourer de parti pris
d'une obscurité épaisse et inextricable, au point qu'on ne peut
démêler son avis; c'est là, en fait, du pyrrhonisme sous une forme
qui le dissimule. Écoutez la déclaration de Cicéron nous exposant
l'idée essentielle de cette école, en nous la donnant comme sienne:
«_Ceux qui voudraient savoir ce que nous pensons de chaque chose, sont
trop curieux... Ce principe, en philosophe, de disputer de tout sans
décider sur rien, établi par Socrate, repris par Arcésilas, affirmé par
Carnéade, a fleuri jusqu'à nos jours... Nous sommes de l'école qui dit
que le faux est partout mêlé au vrai et lui ressemble si fort qu'il est
impossible de les discerner d'une manière certaine._»--Pourquoi non
seulement Aristote, mais la plupart des philosophes ont-ils affecté de
présenter toutes les questions sous une forme obscure, si ce n'est pour
faire ressortir combien elles sont oiseuses, et amuser la curiosité
de notre esprit en les lui donnant en pâture, os creux et décharné
qu'on lui livre à ronger. Clitomaque affirmait n'être jamais parvenu à
savoir, par les écrits de Carnéade, de quelle opinion il était. C'est
pour ce motif qu'Épicure a évité dans les siens d'être clair, et que
ceux d'Héraclite lui ont valu d'être surnommé «_le Ténébreux_». Être
difficile à comprendre est une monnaie dont usent les savants, comme
les prestidigitateurs qui font des tours de passe-passe pour empêcher
qu'on aperçoive l'inanité de leur art, ce dont la bêtise humaine se
paie aisément: «_C'est par l'obscurité de son langage qu'Héraclite
s'est attiré la vénération des ignorants; les sots en effet n'estiment
et n'admirent que ce qui leur est présenté en termes énigmatiques_
(_Lucrèce_).»
=Certains ont dédaigné les arts libéraux, même les sciences, prétendant
que ces études détournent des devoirs de la vie.=--Cicéron reproche
à certains de ses amis de consacrer à l'astronomie, au droit, à la
dialectique et à la géométrie, plus de temps que ces sciences ne
méritent, et, que cela les détourne des devoirs de la vie qui sont et
plus honnêtes et plus utiles. Les philosophes cyrénaïques méprisent
au même degré la physique et la dialectique. Zénon, au début de
ses écrits sur la République, déclare inutiles toutes les branches
d'éducation libérale. Chrysippe dit que ce que Platon et Aristote ont
écrit sur la logique, ne l'a été de leur part qu'à titre d'exercice et
pour se jouer, ne pouvant croire qu'ils se soient appliqués à parler
sérieusement d'un sujet aussi creux. Plutarque en dit autant de la
métaphysique. Épicure y eût ajouté la rhétorique, la grammaire, la
poésie, les mathématiques et toutes les autres sciences en général,
la physique excepté, Socrate * lui aussi, les dédaignait toutes, hors
celles traitant des mœurs et de la conduite dans la vie. On pouvait
s'enquérir de quoi que ce fût auprès de lui, il arrivait toujours à
amener son interlocuteur à un retour sur sa vie présente et sa vie
passée qu'il examinait et jugeait, estimant tout autre enseignement
subordonné à celui-ci et ne venant qu'en surnombre: «_J'aime peu les
lettres qui n'ont pas servi à rendre vertueux ceux qui les pratiquent_
(_Salluste_).» La plupart des sciences ont donc été tenues en peu de
considération par ces grands penseurs qui, toutefois, n'ont pas jugé
hors de propos d'y exercer leur esprit, alors même qu'ils n'avaient pas
à en retirer un profit sérieux.
=On ne sait si Platon était dogmatiste ou sceptique; ses opinions
ont donné naissance à dix sectes différentes.=--Au surplus, les uns
tiennent Platon pour un dogmatiste; les autres comme ayant le doute
comme principe; il en est qui le qualifient d'une façon dans certains
cas, de l'autre dans d'autres. Le personnage qui toujours a la haute
main dans ses dialogues, Socrate, pose constamment des questions,
pousse à la discussion, mais jamais n'y met fin et ne conclut;
sa science, de son propre aveu, est uniquement de présenter des
objections. Homère, leur précurseur, a été le point de départ de toutes
les sectes philosophiques sans distinction, montrant ainsi combien
la manière de voir de chacun lui importait peu. On dit que Platon a
donné naissance à dix écoles différentes; à dire vrai, comparée à la
sienne, il n'est pas, à mon sens, de doctrine plus indécise et moins
affirmative.
Socrate disait que les sages-femmes, en prenant le métier d'aider
les autres à engendrer, renoncent pour elles-mêmes à procréer, et
qu'il en était de même de lui. Les dieux lui ayant déféré la qualité
de sage-homme, il s'était lui aussi, par amour pour l'humanité et la
pensée, défait de la faculté d'engendrer, se contentant d'assister ceux
qui satisfont à cette loi de nature, et de leur prêter son secours,
aidant aux évolutions de l'accouchement, lubrifiant les organes,
facilitant la sortie de l'enfant, jugeant de sa conformation, le
baptisant, l'élevant, le fortifiant, l'emmaillotant, le circoncisant;
mettant ses propres moyens à la disposition d'autrui, en usant pour le
préserver du mal et aider à son bien.
=On peut en dire autant de la plupart des philosophes anciens de
quelque renom.=--Il en est ainsi de la plupart des auteurs de cette
troisième catégorie, et les anciens en avaient déjà fait la remarque en
ce qui touche les écrits d'Anaxagore, Démocrite, Parménide, Xénophane
et autres qui, enquérant plus qu'ils ne se prononcent, donnent de parti
pris à leur style la forme dubitative, alors même qu'ils l'entremêlent
de formes affirmatives. Cela ne se voit-il pas également dans Sénèque
et Plutarque qui, en y regardant de près, parlent d'une même chose,
tantôt dans un sens, tantôt dans un autre? ceux qui se donnent la
tâche de mettre les jurisconsultes en concordance, doivent tout d'abord
mettre chacun d'eux d'accord avec lui-même. La préférence que, dans
ses ouvrages philosophiques, Platon donne, à bon escient, à la forme
dialoguée, me paraît provenir de ce que par le dialogue, mettant
ses idées dans la bouche de plusieurs, il peut plus commodément les
exposer dans toute leur diversité et avec toutes les variantes qu'elles
comportent. Traiter les questions en envisageant leurs divers aspects
est une manière de les traiter tout aussi bien et même mieux qu'en les
présentant sous le jour qui leur est favorable; on peut de la sorte
en disserter plus longuement et avec plus d'utilité. Prenons-nous
nous-mêmes comme exemple: les arrêts de la justice revêtent au plus
haut degré un langage affirmatif et décisif; ceux notamment que nos
parlements rendent en public, sont éminemment de nature à entretenir
chez le peuple le respect qu'il doit à cette magistrature en raison de
la capacité de ceux qui la composent. Or, la beauté de ces actes ne
résulte pas tant de la décision qu'ils renferment (des décisions, il
s'en prend chaque jour, c'est le propre de tout juge), que des débats
et de l'examen des arguments contradictoires que la science du droit
permet de faire valoir. De même le plus large champ est ouvert aux
critiques que portent les philosophes sur leurs opinions réciproques,
opinions les plus diverses et les plus contradictoires, dans lesquelles
chacun s'empêtre, soit à dessein, pour démontrer combien, sur tout
sujet, l'esprit humain est vacillant, soit parce qu'il y est contraint
par ignorance lorsque, par sa subtilité, la question échappe à son
entendement, ce qu'exprime cette phrase qui revient si souvent: «Sur
tout sujet glissant et scabreux, réservons notre jugement.» Euripide
dit de même: «La compréhension des œuvres de Dieu, en leurs façons
diverses, nous est une cause de nombreux tracas.» C'est la même idée
qu'Empédocle, comme en proie à une fureur inspirée par les dieux et
forcé de se rendre à la vérité, reproduit souvent dans ses ouvrages:
«Non, non; nous ne sentons rien, nous ne voyons rien; tout nous est
caché; il n'est pas une chose dont nous puissions établir ce qu'elle
est»; ce qui se retrouve aussi dans ce passage de nos textes sacrés:
«_Les pensées des mortels sont timides, leur prévoyance et leurs
inventions sont incertaines_ (_Livre de la Sagesse_).»
=Le charme que cause la recherche de la vérité explique que tant de
gens s'y adonnent.=--Il ne faut pas trouver étrange si ces gens, tout
en désespérant d'atteindre au but, n'ont pas renoncé au plaisir de
poursuivre: l'étude est par elle-même chose agréable; si agréable que,
parmi les voluptés qu'interdisent les Stoïciens, figure celle provenant
des exercices de l'esprit; ils la veulent modérée, et trop savoir est
à leurs yeux de l'intempérance.--Démocrite ayant mangé à sa table des
figues qui sentaient le miel, se mit aussitôt à chercher en son esprit
d'où leur venait cette douceur inusitée. Afin de s'en rendre compte, il
se levait pour aller voir la place où ces fruits avaient été cueillis,
lorsque sa servante, qui avait saisi le motif de ce dérangement, lui
dit en riant de ne pas s'en mettre davantage en peine, que c'était elle
qui les avait placés dans un récipient où il y avait eu du miel. Il
s'irrita de ce qu'elle lui enlevait ainsi l'occasion de cette recherche
et ôtait matière à sa curiosité: «C'est un déplaisir que tu me causes,
lui dit-il; mais, va, je n'en rechercherai pas moins comment cela a eu
lieu, comme si c'était un effet de la nature.» Et certainement il n'eût
pas manqué de découvrir une raison présentant les apparences de la
vérité, pour expliquer une chose qui n'était pas et n'existait que dans
son esprit. Cette aventure survenue à un fameux et grand philosophe,
nous peint bien le goût de l'étude arrivé à l'état de passion, au
point que nous sommes désespérés d'arriver à connaître les choses dont
nous nous amusons à poursuivre la connaissance.--Plutarque cite un
pareil exemple de quelqu'un qui se refusait à être renseigné sur ce
qui le laissait indécis, afin de n'être pas privé de la satisfaction
de chercher par lui-même; comme cet autre qui ne voulait pas que son
médecin lui fit passer l'altération que lui causait la fièvre, pour
ne pas perdre le plaisir de boire pour assouvir sa soif. «_Mieux vaut
apprendre des choses inutiles, que de ne rien apprendre_ (_Sénèque_).»
Ici, aussi bien qu'en fait de nourriture, le plaisir que nous prenons
est souvent tout ce qui en résulte; ce que nous mangeons qui nous est
agréable, n'est pas toujours nutritif ou sain, de même ce que notre
esprit tire de la science ne laisse pas d'être voluptueux, alors même
que ce n'est ni profitable, ni salutaire.
=L'étude de la nature est également une occupation où se complaît
notre esprit.=--Voici comment ces philosophes s'expriment à cet égard:
«La contemplation de la nature nourrit l'esprit; elle nous élève et
nous grandit; elle fait que par comparaison avec les choses d'ordre
supérieur et célestes, nous nous détachons de ce qui est bas et tient à
la terre; la recherche des choses grandioses qui nous sont cachées, est
très attachante par elle-même, même pour celui qui n'en retire d'autre
fruit que des motifs de plus pour les respecter et craindre d'en
porter jugement»; ce sont là les termes mêmes qu'ils emploient.--Le
peu de sérieux qui est au fond de cette curiosité passée à l'état de
maladie, apparaît encore mieux dans cet exemple qu'ils citent souvent
comme leur faisant honneur: Eudoxe souhaitait qu'il lui fût donné,
ne fût-ce qu'une seule fois, de voir le soleil de près, d'en saisir
la constitution, la grandeur, la beauté; il priait les dieux de lui
accorder cette faveur, dût-il, du même coup, en être brûlé; au prix de
sa vie, il demandait à acquérir cette science, dont au même moment il
devait perdre l'usage et la possession, et, pour cette connaissance
d'un instant et éphémère, il renonçait à toutes autres qu'il possédait
déjà et pouvait encore acquérir.
=A quelle fin ont été mis en avant les Atomes d'Épicure, les Idées de
Platon, les Nombres de Pythagore.=--Je ne me persuade pas aisément
qu'Épicure, Platon et Pythagore nous aient donné, en y ajoutant
foi eux-mêmes, leurs théories des Atomes, des Idées et des Nombres;
ils étaient trop sages pour croire à des choses si peu établies
et si discutables. Mais, sur cette question si obscure du système
du monde que nous ignorons complètement, chacun de ces grands
esprits s'efforçant d'apporter sa part de lumière, s'est appliqué
à imaginer des conceptions d'apparence acceptables et ingénieuses,
dont la fausseté leur importait peu, pourvu qu'elles pussent faire
échec aux théories contraires: «_Ces systèmes sont les fictions du
génie de chaque philosophe et non le résultat de leurs découvertes_
(_Sénèque_).» Un ancien, auquel on reprochait de se targuer de
philosophie, alors qu'il n'en tenait pas grand compte dans les
jugements qu'il portait, répondait que «c'était précisément en cela
qu'elle consistait».
=Quelle est la vraie philosophie; sa conduite à l'égard de la
religion et des lois.=--Les philosophes ont voulu tout examiner,
tout comparer, et ont trouvé là une occupation propre à alimenter la
curiosité naturelle qui est en nous. Ils ont traité certaines questions
afférentes aux besoins de la société, telles que celles relatives à la
religion; et, par raison, ils se sont alors gardés de scruter à fond
les opinions généralement admises, afin de ne pas apporter de trouble
dans l'observation des lois et des coutumes de leur pays.
Platon agit à cet égard assez à découvert. Quand il écrit d'après
lui-même, il n'émet aucune opinion ferme. Quand il parle en
législateur, son style devient affirmatif et impérieux; il y consigne
alors hardiment les idées les plus extraordinaires, qu'il juge utile
d'inculquer à la foule et auxquelles il serait ridicule qu'il crût
lui-même; il sait combien nous sommes disposés à recevoir toutes les
impressions, et par-dessus toutes, celles qui sont les plus saugrenues
et les plus inadmissibles. C'est pourquoi, dans ses Lois, il a grand
soin de recommander qu'on ne chante en public que des poésies dont les
données, empruntées à la fable, aient une portée utile, parce qu'il est
si aisé de faire éclore dans l'esprit humain des fantômes de toutes
sortes, qu'il est plus judicieux de lui donner en pâture des mensonges
qui lui soient profitables, que d'autres qui lui seraient inutiles ou
dommageables; ce qu'il exprime ouvertement dans sa République: «Pour
être utile aux hommes, il est souvent nécessaire de les tromper.»
Certaines sectes, ainsi qu'il est aisé de s'en rendre compte, se sont
surtout attachées à la vérité, d'autres à l'utilité; ces dernières ont
trouvé davantage crédit. C'est une des misères de notre condition,
que souvent ce qui se présente à nous comme le plus vrai, n'est pas
ce qui nous apparaît comme le plus utile dans la vie; c'est le cas
des sectes les plus hardies, telles celles d'Épicure, de Pyrrhon, de
l'Académie après les modifications qu'elle a subies; encore ont-elles
été contraintes, en fin de compte, de se plier à la loi civile.
Les philosophes se sont occupés encore d'autres questions, qu'ils
ont traitées, les uns dans un sens, les autres en sens contraire;
chacun, qui s'y est adonné, les résolvant à sa façon, bien ou mal.
Comme il n'est rien de si caché, dont ils n'aient entrepris de parler,
ils se sont souvent trouvés obligés de former des conjectures sans
consistance, parfois extravagantes, qu'eux-mêmes ne considéraient pas
comme ayant de la valeur ou pouvant servir à établir quelque vérité,
propres seulement comme exercice d'étude: «_On dirait qu'ils ont écrit
moins par conviction, que pour exercer leur esprit par la difficulté
du sujet._» Si on n'admettait pas qu'il en a été ainsi, comment
expliquerait-on cette si grande variété d'opinions, souvent frivoles,
se modifiant sans cesse, que nous voyons émises par ces esprits
éminents et admirables?
=Malgré notre impuissance à déterminer ce que c'est que Dieu, la
question a été fort agitée par les anciens; opinion la mieux fondée sur
ce point.=--Qu'y a-t-il par exemple de plus vain que de vouloir deviner
ce que peut être Dieu, par analogie avec ce que nous sommes nous-mêmes;
de le juger, lui et le monde avec lui, d'après ce dont nous sommes
capables et d'après nos propres lois; de faire servir au détriment de
la Divinité, l'atome de lucidité qu'il lui a plu de nous concéder; et,
notre vue ne pouvant s'étendre jusqu'où elle siège dans la plénitude
de sa gloire, l'en avoir fait descendre et l'avoir associée à notre
corruption et à nos misères!
De toutes les opinions humaines formulées par les anciens sur la
religion, celle-là me paraît avoir eu le plus de vraisemblance et
avoir été la plus judicieuse, qui faisait de Dieu une puissance que
nous ne pouvons comprendre, origine et conservatrice de toutes choses,
essentiellement bonne, absolument parfaite, recevant et prenant en
bonne part l'hommage et le respect que lui rendent les humains, sous
quelque forme, de quelque nom et de quelque manière que ce soit:
«_Tout-puissant Jupiter, père et mère du monde, des dieux et des rois_
(_Valérius Seranus_).» Ces hommages ont toujours été vus d'un bon œil
par le Ciel: tous les gouvernements ont tiré profit de leur dévotion;
et partout les événements ont été ce qu'en pouvaient attendre les
hommes, quand leurs actes étaient empreints d'impiété. Les histoires
païennes constatent, en ces religions qui reposaient sur des fables,
de la dignité, de l'ordre, de la justice, des prodiges accomplis,
des oracles rendus à l'avantage et pour l'instruction de l'humanité;
Dieu, dans sa miséricorde, ayant daigné encourager quand même, par ces
bénéfices temporels, les bonnes dispositions que marquait une aussi
imparfaite connaissance de lui-même, à laquelle les hommes étaient
arrivés par la seule raison, au travers des fausses images sous
lesquelles ils se le représentaient, images non seulement fausses mais
encore impies et injurieuses. Parmi tous les cultes que saint Paul vit
pratiquer à Athènes, il en était un consacré à une «Divinité cachée et
inconnue»; c'est celui d'entre tous qui lui parut le plus excusable.
De tous les philosophes, Pythagore fut celui qui eut le plus le
sentiment de la vérité, en estimant que cette cause première de toutes
choses, cet Être principe de tout ce qui est, ne peut s'exprimer et
échappe à toute règle, à toute définition; que ce ne peut être que ce
que notre imagination, dans son plus puissant effort, conçoit comme la
perfection; chacun en ayant une idée plus ou moins grande, suivant ce
qu'il en peut concevoir.
=Il faut au peuple une religion palpable.=--Si Numa a réellement
entrepris de diriger dans ce même sens les idées religieuses de son
peuple, de l'attacher à une religion purement spirituelle, sans objet
déterminé, étrangère à tout ce qui est matériel, un tel projet n'était
pas pratique; l'esprit humain ne peut se contenter du vague que
présente cet infini de pensées abstraites; il lui faut les adapter à
quelque chose de précis, conforme à l'idée qu'il s'en est faite.--La
majesté divine s'est, pour nous, laissé en quelque sorte circonscrire
sous des formes précises qui lui donnent corps; ses sacrements
surnaturels et célestes se manifestent dans des conditions qui les
mettent à notre portée; notre adoration s'exprime par des cérémonies et
des paroles compréhensibles pour l'homme, parce que c'est lui qui croit
et qui prie. Je laisse de côté tous les autres arguments que l'on peut
émettre en faveur de cette thèse, mais on me fera difficilement croire
que la vue de nos crucifix, la reproduction de ce supplice qui excite
à un si haut degré la pitié, que les ornements et la pompe du culte
dans nos églises, ces voix qui traduisent si exactement la dévotion qui
nous anime, cette émotion des sens que nous éprouvons, n'échauffent pas
l'âme des foules d'une passion religieuse du plus heureux effet.
=Le culte du soleil est celui qui s'explique le plus.=--A choisir entre
ces divinités auxquelles, en ces temps d'aveuglement universel, la
nécessité a amené à donner corps, il me semble que c'eût été à ceux qui
adoraient le soleil, que je me serais le plus volontiers rallié. «_Le
soleil éclaire le monde entier, il en est l'œil. Si Dieu a des yeux,
les rayons du soleil en émanent. C'est à eux que tout doit de naître,
de se développer et de vivre; ils sont les témoins de tout ce que
l'homme accomplit. Le soleil, si beau, si grand, nous donne les saisons
suivant qu'il entre dans l'une ou l'autre des douze constellations
du zodiaque qui constituent sa demeure, ou qu'il en sort; il emplit
l'univers de ses bienfaits que nul ne conteste; un seul de ses regards
dissipe les nuages. Il est l'esprit, l'âme du monde; il échauffe et
flamboie, dans sa course journalière, il parcourt le ciel dans toute
son étendue; astre immense, sphérique, toujours errant, sans jamais
dévier de sa route, il tient sous sa dépendance l'immensité sans
limite, au travers de laquelle il se meut; toujours au repos sans
jamais demeurer oisif, sans cesser d'agir, il est le fils aîné de la
nature et le père du jour_ (_Ronsard_).» En outre de sa grandeur et
sa beauté, c'est parmi les pièces qui entrent dans la composition du
monde, celle que nous apercevons la plus éloignée de nous, par suite
elle nous est peu connue; aussi ses adorateurs étaient-ils pardonnables
de l'avoir en admiration et en respect.
=Opinions diverses des philosophes sur la nature de Dieu.=--Thalès qui,
le premier, étudia ce sujet, estimait que Dieu est un esprit qui de
l'eau a fait naître toutes choses.--Anaximandre, que les dieux meurent
et naissent à certaines époques et qu'ils constituent des mondes dont
le nombre est infini.--Anaximène, que c'est l'air qui est dieu, qu'il
existe en quantité infinie et est toujours en mouvement.--Anaxagore
émit le premier que la manière d'après laquelle chaque chose existe
et se conduit, est l'effet de la force et de la raison d'un esprit
que nous ne pouvons concevoir.--Alcméon range parmi les divinités:
le soleil, la lune, les astres et l'âme;--Pythagore attribue cette
qualité à un esprit existant naturellement en chaque chose et d'où nos
âmes sont sorties.--Parménide considère comme tel, un cercle entourant
le ciel et maintenant le monde par l'intensité de la lumière qu'il
répand.--Empédocle place au rang des dieux les quatre éléments: l'air,
l'eau, le feu et la terre, dont toutes choses sont faites.--Protagoras
déclare n'être pas à même de dire s'ils sont ou ne sont pas, ni qui
ils sont.--Démocrite classe comme dieux, tantôt les images mêmes sous
lesquelles on les représente, tantôt les dons de la nature qu'elles
symbolisent, et aussi notre science et notre intelligence.--Platon
a sur ce point diverses manières de voir: dans Timée, il est d'avis
que l'on ne peut dire qui a créé le monde; dans les Lois, qu'il ne
sert de rien de rechercher ce qu'est Dieu; ailleurs, dans ces mêmes
ouvrages, il divinise le monde, le ciel, les astres, la terre et les
âmes; il reconnaît en outre comme dieux, tous ceux que les institutions
anciennes ont, dans chaque état, admis comme tels.--Par Xénophon,
nous constatons un trouble semblable dans la doctrine de Socrate:
tantôt il ne faut pas s'enquérir de ce que Dieu peut être, tantôt il
lui fait dire que le soleil est dieu, que l'âme est dieu: qu'il est
unique et aussi qu'il y en a plusieurs.--D'après Speusippe, neveu de
Platon, Dieu est une force qui gouverne toutes choses et cette force
est animée.--Aristote, à un moment, déifie l'esprit; à un autre, le
monde; plus tard, à ce monde il donne un maître; dans un passage de
ses œuvres autre que les précédents, il divinise la chaleur qui vient
du ciel.--Xénocrate compte huit dieux: les cinq planètes connues à son
époque sont les cinq premiers; le sixième est constitué par l'ensemble
des étoiles fixes dont chacune est une fraction de cette divinité; le
soleil et la lune sont les septième et huitième.--Héraclide du Pont
est hésitant entre ces diverses opinions, il en arrive à tenir Dieu
pour un être privé de sentiments et passant d'une forme à une autre;
finalement, il fait dieux le ciel et la terre.--Chez Théophraste, les
idées à ce sujet reflètent les mêmes indécisions: tantôt, selon lui,
c'est le bon sens qui dirige le monde; tantôt, c'est le ciel; tantôt,
les étoiles.--Straton pense que c'est la nature qui a le pouvoir
d'engendrer, de faire croître, d'anéantir, et qu'elle-même n'a ni
forme définie, ni la faculté de sentir.--Zénon, que le monde relève
d'une loi naturelle qui ordonne le bien, défend le mal et à laquelle
il reconnaît aussi le pouvoir de donner le mouvement et la vie; et il
renverse de leurs piédestaux les dieux qu'on était accoutumé à y voir:
Jupiter, Junon, Vesta.--Pour Diogène Apolloniate, c'est l'air qui est
le souverain créateur de toutes choses.--Xénophane se représente Dieu
sous la forme d'une boule, voyant, entendant, ne respirant pas, n'ayant
rien de commun avec la nature humaine.--Ariston est d'avis que Dieu
échappe à notre intelligence; il se le représente dépourvu de sens, ne
sait s'il a le pouvoir de créer, et ignore tout de lui.--Cléanthe le
suppose tantôt la raison, tantôt le monde lui-même; tantôt l'âme de la
nature, tantôt cette chaleur vivifiante au suprême degré qui entoure
et enveloppe tout.--Persée, qui avait suivi les leçons de Zénon,
expose qu'on a appelé dieux les hommes qui se sont particulièrement
rendus utiles à l'humanité, et aussi les choses elles-mêmes qui
lui ont été profitables.--Chrysippe collige en un ensemble confus
toutes les opinions précédentes, et obtient ainsi un millier de dieux
de tous genres, parmi lesquels il comprend les hommes qui se sont
immortalisés.--Diagoras et Théodore nient d'une façon absolue qu'il y
ait des dieux.--Épicure les représente resplendissants, translucides,
perméables à l'air, habitant entre les deux mondes, le ciel et la
terre, où, inaccessibles, ils sont à l'abri des coups; ils auraient
même visage que nous, mêmes membres, mais n'en feraient pas usage:
«_Quant à moi, j'ai toujours pensé qu'il existait une race de dieux;
j'entends une race céleste, indifférente aux actions des hommes_
(_Ennius_).»
=Ces diversités témoignent de notre impuissance; mais d'hommes faire
des dieux, est le comble de l'extravagance.=--Après cela, fiez-vous
donc à la philosophie; vantez-vous d'avoir trouvé la fève dans le
gâteau, d'avoir découvert la vérité dans ce conflit hasardeux de tant
de conceptions philosophiques! La confusion qui règne dans la manière
dont, en ce monde, chacun pense à cet égard, a pour moi cet avantage,
que les mœurs et les idées différentes des miennes me déplaisent moins
qu'elles ne m'instruisent, ne m'enorgueillissent pas tant qu'elles ne
m'humilient, quand je les compare, et toute solution autre que celle
qui nous vient de la main même de Dieu n'a, selon moi, que bien peu de
supériorité sur les autres. Les institutions de ce monde ne sont, pas
moins que les écoles, en opposition entre elles sur ce sujet; d'où nous
pouvons conclure que le hasard n'est ni plus divers, ni plus variable
que notre raison, ni plus aveugle et inconsidéré.--Les choses que
nous ignorons le plus, sont les plus propres à être déifiées; aussi,
faire de nous-mêmes des dieux, comme cela est arrivé dans l'antiquité,
dépasse-t-il ce que peut excuser la faiblesse, si grande qu'elle soit,
de notre jugement. Je me serais, sur ce point, plutôt rangé du côté
de ceux qui adoraient le serpent, le chien, le bœuf, parce que la
nature et l'être de ces animaux nous sont moins connus que les nôtres
et que, par suite, nous sommes plus autorisés à penser ce qui nous
plaît de ces bêtes et à leur accorder des facultés extraordinaires.
Mais avoir fait des dieux de notre condition, dont nous connaissons
les imperfections; leur avoir attribué nos désirs, nos colères, nos
vengeances; les faire se marier, avoir des enfants, une famille;
connaître l'amour, la jalousie; être comme nous de chair et d'os, avec
même organisation physique; les assujettir à la fièvre, au plaisir, à
la mort; leur donner la sépulture comme à nous-mêmes, «_toutes choses
qui sont indignes des dieux et n'ont rien de commun avec leur nature_
(_Lucrèce_)»; «_on donne le signalement de ces dieux; on dit leur âge,
les ornements dont ils sont revêtus, leurs généalogies, leurs mariages,
leurs alliances; on les apparie à notre bêtise humaine; on les fait
sujets aux mêmes passions, amoureux, chagrins, colères_ (_Cicéron_)»,
c'est là le fait d'une incroyable divagation de l'esprit humain, tout
comme d'avoir divinisé non seulement la foi, la vertu, l'honneur, la
concorde, la liberté, la victoire, la piété, mais encore la volupté,
la fraude, la mort, l'envie, la vieillesse, la misère, la peur, la
fièvre, la mauvaise fortune et autres infirmités de notre vie frêle et
caduque: «_A quoi sert d'introduire dans nos temples la corruption de
nos mœurs, ô âmes attachées à la terre et vides de pensées célestes_
(_Cicéron_)!»
Les Égyptiens, par une prudence non exempte d'impudence, défendaient
à quiconque, sous peine d'être pendu, de dire que leurs dieux Sérapis
et Isis avaient jadis été hommes, ce que nul n'ignorait. Les images de
ces dieux les représentaient un doigt sur les lèvres, ce qui, au dire
de Varron, rappelait à leurs prêtres cette mystérieuse ordonnance qui
prescrivait de taire leur origine mortelle, comme mesure nécessaire
pour ne pas porter atteinte à la vénération dont ils étaient
l'objet.--Puisque l'homme désirait tant se faire semblable à Dieu, il
eût mieux fait, dit Cicéron, d'attirer à lui placé au bas de l'échelle
les vertus divines et de se les assimiler, que d'envoyer en haut sa
corruption et sa misère; cependant, à bien considérer ce qui a eu lieu,
toujours sous l'empire de ce même sentiment de vanité, il a, dans
plusieurs cas, fait l'un et l'autre.
=Est-ce sérieusement que les philosophes ont traité de la hiérarchie
de leurs dieux, comme aussi de la condition des hommes dans une
autre vie?=--Quand les philosophes discutent le rang que leurs dieux
occupent entre eux, et s'évertuent à faire ressortir leurs alliances,
leurs fonctions, leur puissance, je ne puis croire qu'ils parlent
sérieusement. Quand Platon nous dépeint en détail le verger de Pluton,
les avantages et les peines corporelles qui nous attendent encore
après la ruine et l'anéantissement de nos corps, et le rapport qui
existe entre ce qui nous est réservé dans l'autre monde et la vie que
nous avons tenue sur cette terre: «_Là, au fond d'un bois de myrtes où
conduisent des sentiers perdus, se cachent les victimes de l'amour; la
mort même ne les a pas délivrées de leurs soucis_ (_Virgile_)»; quand
Mahomet promet aux siens un paradis couvert de tapis, aux lambris dorés
et scintillant de pierreries, peuplé de courtisanes de la plus exquise
beauté, des vins et des mets délicieux, je vois bien que ce sont des
gens qui se moquent; ils se plient à notre bêtise pour nous emmieller
et nous captiver par ces idées et ces espérances appropriées à nos
appétits, pauvres mortels que nous sommes! Quelques-uns d'entre nous,
chrétiens, sont tombés en pareille erreur, se promettant, après la
résurrection, une nouvelle vie terrestre et temporelle, accompagnée de
tous les plaisirs, de toutes les commodités de ce monde. Pouvons-nous
croire que Platon, dont les conceptions ont été si élevées, qui a
approché si près de la divinité que le surnom lui en est resté, ait pu
penser que l'homme, cette chétive créature, ait en lui quelque chose de
cette puissance que nous ne pouvons comprendre; et qu'il ait cru, étant
donné le peu dont nous sommes capables et la faiblesse qui est en nous,
que nous puissions être admis à participer à la béatitude éternelle ou
être frappés de peines qui n'auront pas de fin?
=Si, dans une autre vie, nous n'existons plus tels que nous étions
sur la terre, ce n'est pas nous qui sentirons, qui jouirons.=--Il
y aurait lieu de lui répondre, au nom de la raison humaine: Si les
plaisirs que tu nous promets en l'autre vie, sont de ceux que nous
avons goûtés ici-bas, ils n'ont rien de commun avec l'infini; alors
que les cinq sens que nous tenons de la nature recevraient complète
satisfaction, que notre âme éprouverait tout le contentement qu'elle
peut désirer et espérer, et nous savons ce dont elle est capable à cet
égard, tout cela ne serait encore rien. S'il demeure quelque chose
de nous, il n'y a rien de divin. Si ce n'est autre que ce qui est le
propre de notre condition présente, il n'y a pas à en tenir compte.
Tout ce qui nous était sujet de contentement avant notre mort, est
mortel comme nous; si dans l'autre monde, retrouvant nos parents, nos
enfants, nos amis, cela peut nous toucher et nous être agréable, si
alors nous y attachons encore du prix, c'est que nous n'avons cessé
d'être sensibles aux satisfactions terrestres qui n'ont qu'une durée
limitée. Nous ne pouvons concevoir dignement la grandeur des hautes
et divines promesses qui nous ont été faites, à nous chrétiens,
si nous en avons une conception quelconque; pour les imaginer ce
qu'elles sont, il faut nous les imaginer inimaginables, inexprimables,
incompréhensibles et essentiellement autres que celles dont nous avons
fait la misérable expérience. L'œil ne peut concevoir, dit saint Paul,
le cœur de l'homme ne peut comprendre le bonheur que Dieu réserve à
ses élus. Si, pour nous en rendre dignes, nous amendons et transformons
notre être, comme tu supposes, Platon, que cela est possible par
les purifications que tu imagines, le changement opéré doit être si
radical, si universel, qu'au point de vue physique nous aurons cessé
d'être nous-mêmes: «_Hector était bien Hector, alors qu'il vivait et
combattait: mais son cadavre traîné par les chevaux d'Achille, ce
n'était plus Hector_ (_Ovide_)»; et ce sera quelque autre chose que
nous qui recevra ces récompenses: «_Ce qui change est dissous et par
suite périt; de fait, les parties une fois désagrégées, il n'y a plus
de corps_ (_Lucrèce_).»
Pensons-nous, d'après la métempsycose de Pythagore, que dans ce
passage de l'âme d'un corps dans un autre qu'il imaginait, le lion en
lequel est passée l'âme de César, éprouve les passions qui animaient
César et que ce soit lui? Si c'était encore lui, ceux-là seraient
dans le vrai, qui, combattant l'opinion de Platon sur ce point, lui
objectent qu'il pourrait alors arriver qu'un fils chevauchât sur sa
mère passée dans le corps d'une mule et autres semblables absurdités.
Pouvons-nous admettre, lors même que ces passages s'effectueraient
de corps d'animaux d'une espèce en d'autres de même espèce, que ces
derniers ne soient pas autres que leurs prédécesseurs? Des cendres
d'un phénix naît, dit-on, un ver, et ce ver se transforme en un autre
phénix; qui peut imaginer que ce second phénix ne soit pas autre que
le premier? Les vers qui produisent la soie que nous employons, on
les voit mourir et se dessécher, et, de ce corps, naître un papillon
lequel produit un autre ver, qu'il serait ridicule de considérer comme
étant le même que le précédent; ce qui une fois a cessé d'être, n'est
plus. «_Alors même que le temps rassemblerait la matière de notre
corps après qu'il a été dissous, et que, reconstituant ce corps tel
qu'il est aujourd'hui, il lui rendrait la vie, cela ne s'appliquerait
plus à nous du moment qu'il y a eu interruption dans le cours de
notre existence_ (_Lucrèce_).»--Quand ailleurs tu dis, Platon, que ce
sera à la partie spirituelle de l'homme qu'il écherra de jouir des
récompenses de l'autre vie, c'est là encore une assertion tout aussi
peu vraisemblable: «_De même l'œil arraché de son orbite et séparé
du corps, ne peut plus voir aucun objet_ (_Lucrèce_)»; parce qu'alors
ce ne sera plus l'homme, ce ne sera plus nous par conséquent qui en
aurons la jouissance, puisque nous sommes constitués de deux pièces
principales, essentielles, dont la séparation est la mort et la ruine
de notre être: «_Dès qu'en effet la vie est interrompue, nos sens
aussitôt perdent toute action_ (_Lucrèce_).» Quand les vers rongent ses
membres qui pourvoyaient à son existence et que la terre les consume,
est-ce que nous disons que l'homme souffre? «_Cela ne nous touche pas,
parce que nous sommes un tout formé de l'union de l'âme et du corps_
(_Lucrèce_).»
=Et puis, pourquoi les Dieux récompenseraient-ils ou puniraient-ils
l'homme après sa mort; n'est-ce pas par leur volonté qu'il a été tel
qu'il a été?=--Bien plus, sur quoi peuvent se baser les dieux pour, en
bonne justice, reconnaître et récompenser chez l'homme, après sa mort,
ses actions bonnes et vertueuses, puisque ce sont eux-mêmes qui les ont
préparées et produites en lui; et pourquoi s'offensent-ils de celles
qui sont vicieuses et les punissent-ils, puisque ce sont eux qui l'ont
ainsi créé sujet à les commettre, alors que d'un clin d'œil, s'ils en
ont la volonté, ils peuvent l'empêcher de faillir? Cette objection,
Épicure ne l'opposerait-il pas à Platon, avec grande apparence de
raison humaine, si déjà lui-même ne s'était dégagé du débat, en posant
«qu'il est impossible d'établir quelque chose de certain sur la nature
immortelle, en prenant pour point de départ la nature mortelle»; mais,
en tout, notre raison ne fait que se fourvoyer, surtout lorsqu'elle se
mêle de deviser des choses divines. Pour qui cela est-il plus évident
que pour nous chrétiens, bien que nous lui ayons donné pour se conduire
des principes certains et infaillibles? Quoique nous éclairions ses
pas avec le flambeau sacré de la vérité qu'il a plu à Dieu de nous
communiquer, ne voyons-nous pas journellement, pour peu qu'elle dévie
du sentier ordinaire, qu'elle se détourne ou s'écarte de la voie tracée
et battue par l'Église, que tout aussitôt, sans direction et sans but,
elle se perd, s'embarrasse, s'entrave, tournoyant et flottant sur cette
vaste mer troublée et ondoyante des opinions humaines? Dès qu'elle
quitte ce grand chemin suivi par tous, elle va se divisant et se
dissipant par mille routes diverses.
=Il est ridicule de prétendre connaître Dieu en prenant l'homme pour
terme de comparaison.=--L'homme ne peut être que ce qu'il est, et son
imagination ne peut s'exercer que dans les limites de sa portée. C'est
une plus grande présomption, dit Plutarque, de la part de ceux qui ne
sont que des hommes, d'entreprendre de parler et de raisonner sur les
dieux et les demi-dieux, que de la part de quelqu'un qui, ignorant la
musique, veut juger ceux qui chantent; ou de qui n'ayant jamais été
dans les camps, veut discuter sur les armes et la guerre, se croyant,
parce qu'il en a quelques légères notions, apte à comprendre les effets
d'un art qu'il ne connaît pas.
=C'est en partant de là qu'on a cru l'apaiser par des prières, des
fêtes, des présents et même par des sacrifices humains.=--L'antiquité
crut, je pense, faire quelque chose propre à donner de l'importance
à la grandeur divine, en l'appariant à l'homme; en la dotant de ses
facultés, la parant de ses belles humeurs et de ses plus honteuses
nécessités; lui offrant nos viandes à manger; nos danses, nos momeries
et nos farces pour la distraire; nos vêtements pour se couvrir; nos
maisons pour y loger; la caressant par l'odeur de l'encens et les
sons de la musique, lui tressant des guirlandes, lui composant des
bouquets; et pour satisfaire, comme nous le faisons nous-mêmes, nos
vicieuses passions que nous lui prêtons, flattant sa justice par
d'inhumaines vengeances; la réjouissant par la ruine et la dissipation
de choses qu'elle a créées et qui lui doivent leur conservation, comme
firent Tibérius Sempronius livrant au feu, en sacrifice à Vulcain,
les riches dépouilles et armes qu'il avait enlevées à l'ennemi, en
Sardaigne; Paul-Émile sacrifiant celles de Macédoine à Mars et à
Minerve; Alexandre le Grand qui, arrivé à l'Océan Indien, jeta à la mer
plusieurs vases d'or de grandes dimensions, en l'honneur de Thétis,
immolant en outre sur ses autels, non seulement quantité d'animaux
innocents, mais aussi d'hommes, véritable boucherie, comme il était
dans les coutumes courantes de certaines nations, de la nôtre entre
autres; peut-être même n'en est-il pas une qui soit exempte de s'être
livrée à cette pratique: «_Énée saisit quatre jeunes guerriers, fils de
Sulmone, et quatre autres nourris sur les bords de l'Ufens, pour les
immoler aux mânes de Pallas_ (_Virgile_).»--Les Gètes se considéraient
comme immortels et, pour eux, mourir était simplement s'acheminer
vers leur dieu Zamolxis. Tous les cinq ans, ils dépêchaient vers lui
l'un d'entre eux, pour lui demander les choses nécessaires à la vie.
Ce député était tiré au sort et sa mise en route s'effectuait ainsi
qu'il suit: Après que ceux auxquels ce soin était dévolu, lui avaient
fait connaître verbalement ce dont il avait commission, trois d'entre
eux tenaient dressées la pointe en avant, autant de javelines, sur
lesquelles les autres, le saisissant, le précipitaient avec force.
S'il venait à s'enferrer de telle sorte qu'atteint mortellement, il
mourût sur-le-champ, c'était un signe certain que leur dieu était
favorablement disposé; s'il en échappait, c'était que le messager
était mauvais, exécrable; et ils en dépêchaient un autre en procédant
de la même façon.--Amestris, mère de Xerxès, devenue vieille, fit, en
une seule fois, ensevelir vivants quatorze jeunes gens des meilleures
familles de Perse, suivant les coutumes religieuses du pays, pour se
concilier quelque dieu habitant au sein de la terre.--Aujourd'hui
encore les idoles de Themixtitan se construisent en cimentant avec le
sang de jeunes enfants les matières qui entrent dans leur composition,
et elles n'agréent de sacrifice que ceux où ces petits êtres sans tache
servent de victimes; quelle justice altérée du sang de l'innocence!
«_Combien la superstition a pu conseiller de crimes_ (_Lucrèce_)!»--Les
Carthaginois immolaient leurs propres enfants à Saturne; ceux qui
n'en avaient pas, en achetaient, et le père et la mère étaient
tenus d'assister à cet holocauste et d'y avoir une contenance gaie,
témoignant du contentement.
C'était une idée étrange que de vouloir reconnaître les bonnes grâces
des cieux en nous infligeant des souffrances, comme faisaient les
Lacédémoniens qui, pour être agréables à leur Diane, martyrisaient
de jeunes garçons en les faisant fouetter en son honneur, parfois
jusqu'à la mort. C'était un sentiment barbare que de chercher à
complaire à l'architecte en détruisant son œuvre; comme aussi, pour
épargner aux coupables la peine qu'ils méritaient, de frapper des
innocents, ainsi qu'il arriva dans le port d'Aulis à cette infortunée
Iphigénie, immolée pour racheter par sa mort les offenses que l'armée
des Grecs avait commises envers les dieux: «_Chaste et malheureuse
victime qui, au moment même de son hymen, fut sacrifiée par la main
criminelle d'un père_ (_Lucrèce_)!»--Et les deux Décius, père et fils,
à l'âme si belle, si généreuse, allant, pour attirer la faveur divine
sur les intérêts de Rome, se jeter à corps perdu au plus épais des
ennemis: «_Combien grande cette iniquité des dieux, de ne consentir à
être favorables au peuple romain qu'au prix du sang de tels hommes_
(_Cicéron_)!»
=Prétendre satisfaire à la justice divine en choisissant soi-même
son expiation, est une dérision; ce n'est pas au criminel à fixer le
châtiment qu'il doit subir.=--Ajoutons que ce n'est point au criminel à
se faire fouetter, quand et dans la mesure où cela lui convient; c'est
au juge d'en ordonner, en ne tenant compte dans le châtiment que de la
peine que lui-même a prescrite et ne considérant pas comme telle, celle
que le coupable s'est imposée de son plein gré. La vengeance divine,
dans sa justice et pour notre punition, consiste dans le souverain
déplaisir qu'à tous égards elle prévoit devoir nous causer.--Combien
ridicule cette singulière idée qu'eut Polycrate, tyran de Samos, qui,
pour rompre et compenser son bonheur persistant, jeta à la mer le plus
précieux de ses joyaux, celui auquel il tenait le plus, estimant par
ce malheur librement consenti, satisfaire aux vicissitudes et déjouer
les alternatives de la fortune; pour se moquer de lui, le destin
voulut que ce même joyau, trouvé dans le ventre d'un poisson, revînt
entre ses mains.--De quelle utilité pouvait être aux Corybantes et aux
Ménades de se déchirer le corps et de se mettre en pièces? Et, de notre
temps, à quoi sert à certains Mahométans de se balafrer le visage,
l'estomac, les membres, pensant rendre ainsi hommage à leur prophète?
L'offense réside dans la volonté et non dans la poitrine, les yeux,
les parties génitales, notre embonpoint, nos épaules ou notre gosier
auxquels on s'en prend: «_Tel est le trouble de leur esprit que, mis
hors d'eux par le délire, ils pensent apaiser les dieux en surpassant
toutes les cruautés des hommes_ (_S. Augustin_).»--L'état physique que
nous tenons de la nature, importe par l'usage que nous en faisons, non
seulement à nous, mais aussi au service de Dieu et à celui de notre
prochain. Nous n'avons pas le droit de le compromettre sciemment,
comme par exemple de nous tuer sous quelque prétexte que ce soit. Ce
semble une grande lâcheté et une trahison que de profaner et dégrader
les fonctions du corps, par elles-mêmes inconscientes et dépendantes
de l'âme, pour épargner à celle-ci de les diriger avec toute la
sollicitude que comporte la raison: «_De quoi pensent-ils que les dieux
s'irritent, ceux qui pensent les apaiser ainsi?... Des hommes ont été
châtrés pour servir aux plaisirs des rois, mais jamais esclave ne s'est
mutilé lui-même, lorsque son maître lui commandait de ne plus être
homme_ (_S. Augustin, d'après Sénèque_).» C'est ainsi que les anciens
avaient introduit dans leur religion plusieurs pratiques condamnables:
«_Autrefois, c'était la religion qui, le plus souvent, inspirait le
crime et l'impiété_ (_Lucrèce_).»
=Il n'est pas moins ridicule de juger, d'après nous, de la puissance et
des perfections de Dieu, et de croire que c'est à notre intention qu'il
a fait les lois qui régissent le monde.=--Rien de ce qui est en nous,
ne peut être assimilé ou attribué, de quelque façon que ce soit, à la
nature divine sans la tacher et la marquer d'autant d'imperfection.
Comment cette beauté, cette puissance, cette bonté infinies
peuvent-elles, sans en éprouver un préjudice extrême, sans déchoir
de leur divine grandeur, souffrir une relation, une ressemblance
quelconque avec la chose si abjecte que nous sommes? «_Dieu faible, est
plus fort que l'homme dans toute sa force; sa folie est plus sage que
notre sagesse_ (_S. Paul_).» Stilpon le philosophe, auquel on demandait
si les dieux se réjouissaient des honneurs que nous leur rendons et
des sacrifices que nous leur faisons, répondait: «Vous êtes indiscrets;
mettons-nous à l'écart, si nous voulons traiter ce sujet.» Et cependant
nous lui assignons des limites à cette nature divine, nous restreignons
sa puissance en lui prêtant notre manière de raisonner (j'entends
par là nos rêveries et nos songes, comme le comprend la philosophie
lorsqu'elle dit: «le fou lui-même, le méchant ont leur raison quand
ils sont hors de sens, mais c'est une raison de forme particulière»);
nous voulons la soumettre à ce que conçoit notre esprit si frivole et
si faible elle qui nous a créés, nous et ce que nous savons.--Parce que
rien ne se fait de rien, Dieu n'aurait pu créer le monde avec rien! Eh
quoi, a-t-il donc mis en nos mains les clefs et les derniers ressorts
de sa puissance, et s'est-il engagé à ne pas dépasser les bornes de
notre science? Admettons, ô homme, que tu aies pu saisir ici-bas
quelques traces de ce qu'il a fait; penses-tu qu'il y ait mis tout ce
dont il est capable, employé toutes les formes qu'il est susceptible
de lui donner, épuisé toutes les idées qu'il en peut avoir? Tu ne vois
que l'ordre et la règle qui règnent en ce petit caveau où tu es logé,
si encore tu les vois; mais sa divinité a une juridiction qui s'étend
bien au delà, à l'infini; et, auprès de cet infini, l'espace que tu
embrasses n'est rien: «_Le ciel, la terre, la mer pris ensemble, ne
sont rien à côté de l'universalité du grand tout_ (_Lucrèce_).» La loi
que tu invoques, est une loi qui n'a trait qu'à la sphère où tu vis;
tu ne connais pas la loi qui est de règle universelle.--Occupe-toi
de ce qui te concerne et non de lui; il n'est ni ton confrère, ni
ton concitoyen, ni ton compagnon. S'il s'est quelque peu communiqué
à toi, ce n'est pas pour se ravaler à ta petitesse, ni pour que tu
contrôles son pouvoir; le corps humain ne peut voler dans les nues,
cette communication qui t'est faite ne s'étend pas au delà de ce que
tu es à même de comprendre. Le soleil accomplit sans arrêt sa tâche
ordinaire; les bornes de la mer et de la terre ne peuvent se confondre;
l'eau est mobile et n'offre pas de résistance; un mur ne peut, sans
effraction, être pénétré par un corps solide; l'homme ne peut conserver
la vie dans les flammes; il ne peut, en corps, être à la fois au ciel,
sur la terre et en mille lieux divers; mais ces règles, c'est pour
toi que Dieu les a faites, c'est toi seul qu'elles * lient. Lui-même
a fourni aux Chrétiens la preuve qu'aucune ne l'a arrêté quand il lui
a plu de la franchir. Et, en vérité, pourquoi, tout-puissant comme il
l'est, aurait-il assigné une limite à sa force; en faveur de qui eût-il
renoncé à ce privilège?
=Non seulement ces règles s'appliquent à notre monde mais à d'autres
encore qui, vraisemblablement, existent en nombre infini et
probablement bien différents de celui-ci.=--Ta raison ne semble, sur
aucun point, être plus dans le vrai, être plus fondée à penser ainsi
qu'elle le fait, que lorsqu'elle te laisse entrevoir la pluralité
des mondes: «_La terre, le soleil, la lune, la mer et tout ce qui
est, ne sont point uniques en leur genre: ils sont en nombre infini_
(_Lucrèce_).» Les plus fameux esprits des temps passés l'ont cru et
quelques-uns même parmi nous, cédant en cela aux apparences selon
la raison humaine; d'autant que, dans cet édifice que nous avons
sous les yeux, il n'y a rien d'isolé et qui soit seul de son espèce:
«_Il n'y a pas, dans la nature, d'être qui n'ait son semblable, qui
naisse et qui croisse isolé_ (_Lucrèce_).» Toutes les espèces sont en
nombre plus ou moins varié, ce qui rend invraisemblable que ce monde
soit le seul ouvrage que Dieu ait fait sans lui donner de compagnon
et que la matière qui a servi à le faire, ait été épuisée en cet
unique exemplaire. «_On est donc forcé de convenir qu'il s'est fait
encore ailleurs des agglomérations de matières, semblables à celles
que l'éther embrasse dans son vaste contour_ (_Lucrèce_)», surtout
si cet ouvrage porte en lui la vie comme ses mouvements le feraient
croire, au point que Platon l'affirme et que plusieurs des nôtres
ou le confirment ou n'osent soutenir le contraire. Ne paraît pas
davantage invraisemblable cette opinion des temps anciens que le ciel,
les étoiles et les autres parties de l'univers sont composés d'un
corps et d'une âme, mortels quant aux éléments qui entrent dans leur
composition, mais immortels par la volonté du Créateur.--Or, s'il y
a plusieurs mondes, comme le pensaient Démocrite, Épicure et presque
tous les philosophes, savons-nous si les principes et les règles qui
président au nôtre sont les mêmes dans les autres? peut-être leur
physionomie et leur constitution sont-elles autres; Épicure les admet
semblables, aussi bien que dissemblables. En celui-ci, nous voyons une
infinité de variétés des plus diverses, par le seul fait de la distance
qui sépare les lieux où elles se rencontrent: dans le nouveau coin
de terre que nos pères viennent de découvrir, on ne trouve ni blé,
ni vin, ni aucun de nos animaux, tout y est autre; voyez, aux temps
passés, dans combien de parties du monde on ne connaissait ni Bacchus,
ni Cérès.--A en croire Pline et Hérodote, il existe en certains
endroits des hommes qui nous ressemblent fort peu; dans d'autres, leur
conformation bâtarde et mal définie participe de l'être humain et de
la bête. Il y aurait des contrées où les hommes naissent sans tête,
ayant les yeux et la bouche à la poitrine; d'autres où chacun réunit en
lui les deux sexes; d'autres où ils marchent à quatre pattes; d'autres
où ils n'ont qu'un œil au milieu du front et la tête ressemblant
plus à celle du chien qu'à la nôtre; d'autres où la partie inférieure
de leur corps tient de celle d'un poisson et qui vivent dans l'eau;
d'autres où ils ont la tête si dure, la peau du front si résistante que
le fer ne peut y mordre et s'émousse dessus; d'autres où les femmes
accouchent à cinq ans et meurent à huit; d'autres où les hommes n'ont
pas de barbe; dans d'autres, l'usage du feu est inconnu; il en est
où le sperme est de couleur noire; dans d'autres encore, l'homme se
transforme naturellement en loup, en jument, puis redevient homme. Si
ces assertions sont exactes et si, comme le dit Plutarque, en quelques
endroits des Indes, il y a des hommes qui n'aient pas de bouche et
se nourrissent en respirant certaines odeurs, combien d'erreurs
existeraient dans nos descriptions de l'espèce humaine? Si ce ne sont
pas là des plaisanteries, ces hommes ne doivent probablement ni être
doués de raison, ni capables de vivre en société; en tout cas, les
règles de notre organisation intérieure, les causes qui y ont amené, ne
sauraient pour la plupart leur être applicables.
=Les règles que nous avons cru déduire de la nature, sont sans cesse
démenties par les faits; tout est obscurité et doute. Diversité des
opinions sur le monde et sur la nature.=--Combien, en outre, y a-t-il
de choses que nous connaissons qui vont à l'encontre de ces belles
règles que nous-mêmes avons tracées et que nous prêtons à la nature?
Et nous voudrions y soumettre Dieu lui-même! Combien de choses sont
dites miraculeuses et contre nature, et cela par chaque homme, par
chaque nation d'après son degré d'ignorance? Combien auxquelles nous
découvrons des propriétés mystérieuses et au-dessus de tout ce que
nous supposons pouvoir être! car «aller suivant la nature» n'est autre
qu'«aller suivant notre intelligence», dans la limite où elle peut
comprendre et où nous y voyons clair; ce qui dépasse, nous le tenons
pour monstrueux et contraire à l'ordre normal. A ce compte, tout serait
donc monstrueux pour les plus avisés et les plus habiles; car ce sont
eux auxquels la raison humaine a donné la conviction qu'elle-même
n'a ni base, ni fondements quels qu'ils soient, non seulement pour
assurer que la neige est blanche, alors qu'Anaxagoras la disait noire,
mais pour affirmer si quelque chose existe ou si rien n'existe;
si la science est, ou si tout est ignorance, ce que Metrodorus de
Chio refusait à l'homme de pouvoir trancher; si même nous vivons,
impuissante qu'elle est à nous tirer de ce doute qu'exprime Euripide,
non sans apparence de raison: «La vie que nous vivons est-elle la vie,
ou est-ce ce que nous appelons la mort qui est la vie?» Pourquoi en
effet prétendons-nous être, quand cela ne dure qu'un instant qui n'est
qu'un éclair dans le cours infini d'une nuit éternelle, interruption
bien courte de notre condition naturelle et perpétuelle, la mort
occupant tout ce qui précède, tout ce qui suit ce moment et même une
bonne partie de cet instant?--D'autres affirment que le mouvement
n'existe pas, que tout est immobile, comme le prétendent ceux qui
sont de l'école de Mélissus: s'il n'y a qu'un monde, disent-ils,
ni le mouvement de rotation, ni le mouvement de translation que
nous lui supposons, ne sauraient avoir d'utilité, comme le prouve
Platon.--D'autres pensent qu'il n'y a ni génération, ni corruption
dans la nature.--Au dire de Protagoras, le doute seul y subsiste; sur
tout, on est également fondé à discuter, même sur cette assertion que
tout est également discutable.--Nausiphane * dit que les choses qui
paraissent être, ne sont pas, pas plus qu'elles ne sont; que rien n'est
certain que l'incertitude;--Parménide, qu'il semble que d'une façon
générale, rien n'existe, sauf un Être unique;--Zénon, qu'un Être unique
n'existe même pas et qu'il n'y a rien. Si un Être unique existait,
dit-il, il serait en un autre ou en lui-même; s'il était en un autre,
ils seraient deux; s'il était en lui-même, ils seraient encore deux:
le contenant et le contenu.--La conclusion de tous ces dogmes est que
toute chose dans la nature n'est qu'une ombre ou fausse ou vaine.
=La puissance divine ne peut être définie par aucun langage humain,
dont l'imperfection est la cause de toutes les erreurs et de toutes les
contestations qui se produisent.=--Il m'a toujours semblé que, de la
part d'un chrétien, dire: «Dieu ne peut mourir; Dieu ne peut se dédire;
Dieu ne peut faire ceci ou cela», est une façon de parler absolument
indiscrète et irrévérencieuse. Je trouve mauvais d'enclore ainsi la
puissance divine par les termes que nous employons; et ce que nous
voulons rendre, quand nous parlons ainsi, il le faudrait exprimer plus
respectueusement et plus religieusement.
Notre langage a ses faiblesses et ses défauts, comme toutes choses: la
plupart des troubles de ce monde ont pour origine des subtilités de
grammairiens; nos procès ne naissent que des discussions engendrées
par l'interprétation des lois; la plupart des guerres, de notre
impuissance à avoir su exprimer clairement les conventions et les
traités conclus par les princes entre eux. Combien de querelles, et
querelles importantes, sont résultées dans le monde entier, du doute
auquel prête le sens de cette seule syllabe «_Hoc_»!--Prenons une
tournure de phrase que la logique même indique comme de la plus grande
clarté; si vous dites: «Il fait beau temps», et que vous disiez la
vérité, c'est que le temps est beau. C'est là une forme de langage
précise; elle est cependant encore sujette à nous induire en erreur;
si, en effet, poursuivant notre démonstration, vous dites: «Je mens»,
et que vous disiez vrai, vous mentez. Dans l'une et l'autre de ces deux
phrases, la construction, la raison, la force de la conclusion sont les
mêmes, et pourtant vous voilà empêtrés parce qu'elles présentent deux
déductions contraires. Cela met les philosophes de l'école de Pyrrhon
dans l'impossibilité d'employer notre manière de parler pour exprimer
le doute qui, en toutes choses, est leur règle. Il leur faudrait
une autre langue; la nôtre, entièrement composée de propositions
affirmatives, est tout à fait opposée à leur doctrine, si bien que
lorsqu'ils disent: «Je doute», on les prend aussitôt à la gorge, pour
leur faire avouer qu'au moins ils savent et assurent une chose, c'est
qu'ils doutent. Si bien que, pour se dégager de cette objection, on les
a contraints, empruntant à la médecine cette comparaison sans laquelle
ils ne pourraient expliquer leur situation d'esprit, à convenir que
lorsqu'ils disent: «J'ignore», ou: «Je doute», cette assertion est liée
au reste de la proposition et disparaît avec elle, absolument comme la
rhubarbe qui chasse du corps les mauvaises humeurs et est emportée avec
et en même temps qu'elles. Cette même idée est plus exactement rendue
par cette phrase interrogative: «_Que sais-je?_» qu'accompagnée d'une
balance, j'ai prise comme devise.
=C'est par suite de cette même imperfection que nous disons qu'il y a
des choses impossibles à Dieu.=--Voyez combien dans les discussions
actuelles sur notre religion, on se prévaut de cette manière de
parler pleine d'irrévérence que je condamne. Si vous pressez trop vos
adversaires, ils vous diront sans hésitation qu'«il n'est pas en la
puissance de Dieu de faire que son corps soit à la fois au paradis,
sur la terre et en divers lieux»! Comme en a fait son profit cet
auteur de l'antiquité qui aime tant à railler: «Aussi, dit-il, quelle
consolation pour l'homme de voir que Dieu ne peut pas tout; car, lors
même qu'il le voudrait, il ne peut se tuer, ce qui est le plus grand
privilège que nous ayons dans notre condition; il ne peut faire que les
mortels soient immortels, ni que les morts ne soient pas morts; non
plus que celui qui a vécu, n'ait pas vécu; que quiconque a reçu des
honneurs, ne les ait point reçus; il n'a d'autre action sur le passé,
que l'oubli»; et, affirmant ce rapprochement de l'homme et de Dieu par
des exemples plutôt plaisants, «il ne peut faire, ajoute-t-il, que deux
fois dix ne fassent pas vingt». Ainsi parle cet auteur qu'un chrétien
devrait éviter d'imiter, tandis qu'au contraire il semble que, dans son
orgueil, l'homme recherche ce langage aussi prétentieux qu'insensé pour
ramener Dieu à sa propre mesure: «_Que demain le Père des dieux couvre
le ciel de nuages ou fasse resplendir le soleil dans un air pur, il ne
peut faire que ce qui a été n'ait point été ni détruire ce que l'heure
qui fuit a emporté sur son aile_ (_Horace_).» Quand nous disons que
l'infinité des siècles, tant passés qu'à venir, ne représente pour Dieu
qu'un instant; que sa bonté, sa sagesse, sa puissance sont dans son
essence même, c'est notre bouche qui parle, mais notre intelligence ne
comprend ce qu'elle dit.
=Notre outrecuidance ne nous a-t-elle pas portés à le faire à
notre image, alors que toute conception à son sujet nous est
impossible.=--Dans notre outrecuidance, nous voulons soumettre la
divinité à notre examen; de là, toutes ces rêveries, toutes ces
erreurs répandues dans le monde, qui met dans sa balance et pèse des
choses pour lesquelles les poids dont il dispose sont si insuffisants:
«_Il est étonnant de voir jusqu'où va l'arrogance du cœur humain
après le plus petit succès_ (_Pline_).» Avec quelle rudesse et quel
mépris les Stoïciens critiquent Épicure de ce qu'il avance que Dieu
seul est l'Être véritablement bon et heureux, et que le Sage n'a de
ces attributs que l'ombre et l'apparence! Avec quelle témérité ils
soumettent Dieu au destin! Puisse, parmi ceux qui se disent chrétiens,
ne pas s'en trouver qui fassent de même! De leur côté, Thalès, Platon
et Pythagore l'asservissent à la nécessité.--Cette prétention de
vouloir nous rendre compte de ce que c'est que Dieu, a conduit un de
nos grands docteurs à lui attribuer un corps; ce qui est cause qu'il
nous arrive de faire, tous les jours, remonter à lui les événements
importants d'un ordre particulier. Quand ils sont pour nous d'une
certaine gravité, il semble qu'il doit en être de même pour lui, et
qu'il doit y regarder davantage et avec plus d'attention que lorsqu'ils
nous touchent moins ou ne sont que de peu de conséquence: «_Les dieux
s'occupent des grandes choses et négligent les petites_ (_Cicéron_)».
Poursuivez et vous verrez où vous conduit ce raisonnement: «_Les rois
eux-mêmes ne descendent pas dans les détails infimes du gouvernement_
(_Cicéron_)», comme si, à ce roi, il en coûtait davantage de remuer un
empire que la feuille d'un arbre; comme si sa providence s'exerçait
d'une façon autre, qu'elle règle la conduite d'une bataille ou le
saut d'une puce. Son mode de gouvernement se prête à tout, s'exerce
sur tout de la même manière, avec la même force, le même ordre; notre
intérêt n'y est pour rien, nos mouvements, nos dispositions n'y font
rien: «_Dieu, si parfait ouvrier dans les grandes choses, ne l'est pas
moins dans les petites_ (_S. Augustin_).»--Notre arrogance nous ramène
toujours à cette assimilation qui est un blasphème. Parce que nos
occupations nous sont une charge, Straton en affranchit les dieux d'une
façon absolue, tout comme il en est ici-bas de leurs prêtres. Suivant
lui, c'est la nature qui produit tout et en assure la conservation; les
divers éléments dont le monde est composé, se maintiennent en vertu de
leur propre mouvement, et l'homme n'a plus à craindre de jugement divin
«_parce qu'un être heureux et éternel n'a point de peine et n'en fait
à personne_ (_Cicéron_)». Du fait qu'il est dans l'ordre de la nature
qu'entre toutes choses subsiste un rapport constant, le nombre infini
des mortels comporte un pareil nombre d'immortels, l'infinité des
choses qui tuent et ruinent en présuppose autant qui conservent et sont
de profit. Enfin, il estime que les âmes des dieux, sans avoir besoin
de langue, d'yeux, d'oreilles, sentent chacune ce que l'une d'elles
ressent et jugent nos pensées ainsi qu'il arrive aux âmes des humains
qui, lorsqu'elles sont libres et émancipées de toute solidarité avec le
corps soit par le sommeil, soit parce qu'elles sont tombées en extase,
devinent, pronostiquent et voient des choses qui leur demeurent cachées
tant qu'elles sont liées aux corps.--Devenus fous, dit saint Paul, en
croyant être sages, nous avons transformé la gloire de Dieu qui est
incorruptible, en limage de l'homme qui n'est que corruption.
=Incapables de créer quoi que ce soit, nous sommes arrivés à faire des
dieux à la douzaine.=--Voyez quelle charlatanerie déployée dans ces
déifications de l'antiquité: Après les pompes d'un grand et superbe
service funèbre, au moment où le feu, gagnant le haut de la pyramide,
atteignait le lit sur lequel était placé le trépassé, on laissait
échapper un aigle qui s'élevait dans les airs, symbolisant l'âme du
défunt montant en paradis. Nous avons, représentant cette scène, mille
médailles, notamment une de cette honnête femme qu'était Faustine,
où l'aigle est figuré emportant vers le ciel ces âmes déifiées
campées à califourchon sur ses ailes. C'est pitié de voir comme nous
nous évertuons à nous tromper nous-mêmes par nos singeries et nos
inventions: «_Ils redoutent ce qu'eux-mêmes ont inventé_ (_Lucain_)»,
comme les enfants qui s'effraient de la figure de leur camarade
qu'eux-mêmes ont barbouillé et noirci: «_Quoi de plus malheureux que
l'homme esclave des chimères qu'il s'est faites_ (_Pline_)!»--C'est
bien loin d'honorer celui qui nous a créés, que d'honorer celui que
nous avons fait. Auguste eut plus de temples que Jupiter, ils furent
fréquentés avec autant de dévotion et aussi réputés par leurs miracles.
Les Thasiens, pour reconnaître les bienfaits qu'ils avaient reçus
d'Agésilas, vinrent lui dire qu'ils l'avaient placé au rang des dieux:
«Puisque votre nation, leur répondit-il, a le pouvoir de faire dieu
qui bon lui semble, faites-en un de l'un de vous, pour que je voie;
puis, quand j'aurai vu comment il s'en trouve, je verrai si j'ai de
grands remerciements à vous adresser pour votre offre.»--Que l'homme
est donc insensé! il ne saurait créer un ciron, et il fait des dieux à
la douzaine! Écoutez Trismégiste faisant l'éloge de ce dont nous sommes
capables: «Parmi les choses admirables, il en est une qui les dépasse
toutes, c'est que l'homme ait pu découvrir la nature divine et imaginer
en quoi elle consiste.»
=Énoncé de quelques arguments mis en avant pour déterminer la nature
de Dieu.=--Voici à ce sujet quelques-uns des arguments ayant cours
dans les écoles de philosophie, «_auxquelles seules il est donné de
connaître les dieux et les puissances célestes, ou de savoir qu'il est
impossible de les connaître_ (_Lucain_)»: «Si Dieu est, c'est un être
animé; si c'est un être animé, il a des sens; s'il a des sens, il est
sujet à la corruption. S'il n'a pas de corps, il n'a pas d'âme, par
conséquent il ne peut rien; et s'il a un corps, il est périssable.»
Voilà bien vraiment un raisonnement péremptoire, triomphant de toute
objection!--«Nous sommes incapables d'avoir fait le monde, il y a donc
quelque nature supérieure à la notre, qui y a mis la main.--Ce serait
une sotte arrogance que de nous estimer la créature la plus parfaite
de cet univers; il y a donc quelque chose de meilleur que nous, ce
quelque chose c'est Dieu.--Quand vous voyez une riche et pompeuse
demeure, alors même que vous ne savez pas qui en est le maître, vous ne
dites pas qu'elle a été faite pour des rats; ne devons-nous pas croire
de même que cette divine construction qu'est le palais céleste, est
l'habitation de quelque maître plus grand que nous?--Celui qui est à
l'échelon supérieur, n'est-il pas toujours le plus élevé en dignité?
or, nous sommes au plus bas.--Rien, sans âme ni raison, ne saurait
produire un être capable de raison et susceptible de donner la vie;
le monde nous produit, donc il a âme et raison.--Chaque fraction de
nous-mêmes est moindre que nous-mêmes; nous sommes une fraction du
monde, le monde est donc doué de sagesse et de raison, et ce, à un
degré supérieur à nous.--C'est une belle chose que d'avoir un grand
gouvernement; le monde, sous ce rapport, témoigne donc de l'excellence
du principe qui préside à ses destinées.--Les astres ne nous nuisent
pas, la bonté est donc au nombre de leurs qualités.--Nous avons besoin
de nourriture, les dieux sont donc dans le même cas; ils se nourrissent
des vapeurs de l'atmosphère.--Les biens de ce monde ne sont pas des
biens aux yeux de Dieu, il doit donc en être de même à nos yeux.--Qui
en offense un autre, qui se trouve offensé par autrui, font à un égal
degré preuve d'imperfection; c'est donc folie de redouter Dieu.--Dieu
est bon par nature, l'homme ne l'est qu'en s'y appliquant, ce qui
constitue en lui une supériorité.--La sagesse divine et la sagesse
humaine ne se distinguent que parce que la première est éternelle;
or une durée plus ou moins grande n'ajoute rien à la sagesse, nous
allons donc de pair sur ce point.--Nous possédons la vie, la raison,
la liberté; nous apprécions la bonté, la charité, la justice, ces
qualités appartiennent donc à Dieu.»--En somme, c'est l'homme qui admet
ou rejette l'existence de Dieu, qui imagine les conditions de cette
existence qu'il modèle sur lui-même; quel patron et quel modèle! Étire
les qualités humaines, donne-leur de l'élévation et de la grandeur
autant qu'il te plaira, enfle-toi, pauvre homme, enfle-toi encore,
encore et encore, «_enfle-toi à en crever, tu n'en approcheras toujours
pas_ (_Horace_)». «_Les hommes croyant penser à Dieu, dont ils ne
peuvent avoir une idée, pensent à eux-mêmes; c'est à eux, et non pas à
lui, qu'ils le comparent_ (_S. Augustin_).»
Dans ce qui relève de la nature, les effets ne dépendent qu'à moitié
des causes; dans le cas présent, la divinité ne relève pas d'elle,
elle est trop haut placée, trop loin de nous, trop supérieure à tout
ce que nous pouvons imaginer, pour que nos conclusions l'atteignent et
aient action sur elle; ce n'est pas par nous-mêmes que nous arriverons
à démêler une telle question, la route qu'il nous est donné de suivre
est trop en contre-bas; du sommet du mont Cenis au ciel il y a pour
nous aussi loin que si nous étions au fond de la mer; si vous voulez en
juger, consultez votre astrolabe.
=On allait jusqu'à admettre couramment que les dieux pouvaient entrer
en rapport intime avec la femme.=--On va même jusqu'à faire entrer Dieu
en rapports charnels avec la femme; cela s'est présenté fréquemment
et dans tous les temps: Pauline, femme de Saturninus, dame romaine de
haute réputation, croyant coucher avec le dieu Sérapis, se * trouva,
par la connivence des prêtres du temple, tomber dans les bras d'un de
ses admirateurs épris d'amour pour elle.--Varron, le plus spirituel et
le plus savant des auteurs latins, écrit dans ses ouvrages de théologie
que le desservant du temple d'Hercule, jetant les dés, d'une main pour
lui, de l'autre pour son dieu, joua contre celui-ci un souper et une
fille galante. S'il gagnait, les offrandes des fidèles devaient en
faire les frais; sinon, c'était à ses dépens: il perdit et paya le
souper et la fille. Cette dernière, qui s'appelait Laurentine, vit
pendant la nuit le dieu dans ses bras, et celui-ci lui dit que le
premier qu'elle rencontrerait le lendemain, l'indemniserait dans la
mesure de ce qu'elle était en droit d'attendre, le ciel s'intéressant
à elle. Celui qu'elle rencontra fut un jeune homme de grande fortune
du nom de Teruncius qui la mena chez lui et, dans la suite, la fit
son héritière. A son tour, pensant faire une chose agréable à son
dieu, elle légua ses biens au peuple romain, ce qui fit qu'on lui
concéda les honneurs divins.--Platon descendait des dieux par une
double filiation, qui toutes deux remontaient à Neptune; cela n'a
pas suffi: On tenait pour certain à Athènes qu'Ariston, mari de la
belle Perictione, voulant entrer en rapport intime avec elle, n'y
parvint pas et que, dans un songe, Apollon l'avertit de la respecter
et de la laisser intacte, jusqu'à ce qu'elle eût accouché; c'est ainsi
que Platon serait venu au monde.--Combien les religions anciennes
présentent-elles d'histoires semblables de pauvres humains trompés
par les dieux, et combien de maris sont représentés victimes de
pareil outrage, pour rehausser l'enfant en lui attribuant une origine
divine.--Chez les Mahométans, la croyance populaire admet la naissance
d'enfants sans père, conçus en esprit, auxquels, par l'intervention
divine, des vierges donnent le jour; on les désigne sous le nom de
«Merlins» qui, en leur langue, a cette signification.
=Nous avons fait Dieu à notre image parce que nous nous imaginons
être la perfection.=--Notons que chaque être n'a rien de plus cher ni
qu'il estime davantage que lui-même: le lion, l'aigle, le dauphin ne
prisent rien au-dessus de leur espèce, et chacun juge des qualités
qu'il constate en toutes choses d'après les siennes. Ces qualités que
nous possédons, nous pouvons les supposer plus ou moins grandes, mais
c'est tout; et, en dehors de cette possibilité, étant donné que nous
ne pouvons en imaginer qui ne sont point et dont nous puissions doter
la divinité, il n'y a pas à sortir de là et à passer outre; d'où ces
conclusions qu'ont émises les anciens: «De toutes les formes, la plus
belle est celle de l'homme; Dieu doit donc avoir cette forme.--Nul
ne peut être heureux, s'il est vertueux; être vertueux, s'il n'est
doué de raison; et la raison ne pouvant avoir son siège que dans une
tête organisée comme celle de l'homme, Dieu par suite doit également
avoir même visage que nous: «_C'est une habitude et un préjugé de
notre esprit, qui fait que nous ne pouvons penser à Dieu, sans nous
le représenter sous la forme humaine_ (_Cicéron_).»--A cela Xénophane
objectait plaisamment que si les animaux se forgent des dieux, comme
il est à croire qu'ils le font, ils doivent certainement, eux aussi,
les concevoir semblables à eux, devant s'estimer, comme nous le faisons
nous-mêmes, les chefs-d'œuvre de la création. Car pourquoi un oison ne
dirait-il pas: «Tout ce dont se compose l'univers est à mon usage: la
terre me sert à marcher, le soleil à m'éclairer, les étoiles président
à ma destinée; je tire tel avantage des vents, tel autre des eaux; il
n'est rien que la voûte céleste ne considère plus favorablement que
moi, je suis le favori de la nature! L'homme ne me soigne-t-il pas? il
me loge, il est mon serviteur; c'est pour moi qu'il sème et fait ses
moutures; s'il me mange, ne mange-t-il pas aussi l'homme son semblable,
et moi-même est-ce que je ne mange pas les vers qui le tuent et le
mangent lui aussi?» Une grue est en droit d'en dire autant et même plus
encore, car elle a la liberté de voler, et par elle la possession de
cette belle et haute région des airs, «_tant la nature est une douce
médiatrice et porte les êtres à s'aimer eux-mêmes_ (_Cicéron_)».
=De même, nous estimons que tout en ce monde n'existe que pour nous; ce
qui avait conduit à doter chaque dieu d'attributions en rapport avec
ceux de nos besoins auxquels il avait charge de satisfaire.=--De ce
train, nous en arrivons à ce que le destin n'a que nous en vue, quand
il rend ses arrêts; c'est pour nous que le monde existe, que l'éclair
brille, que la foudre tonne; le créateur, les créatures, tout est à
notre intention; nous sommes le but, l'objectif de l'universalité des
choses.--Examinez le compte tenu par la philosophie, depuis deux mille
ans et plus, de ce qui se passe au ciel: les dieux n'ont agi, n'ont
parlé que pour l'homme; aucune consultation, aucune vacation pour un
autre objet n'y sont enregistrées. Les voilà en guerre contre nous:
«_Les enfants de la terre firent trembler l'auguste palais du vieux
Saturne et tombèrent enfin sous les coups d'Hercule_ (_Horace_).»
Les voici prenant part à nos troubles, pour nous rendre ce que si
souvent nous avons fait nous-mêmes à leur égard quand ils étaient
divisés: «_Neptune, de son trident redoutable, ébranle les murs de
Troie et renverse de fond en comble cette cité superbe; de son côté,
l'impitoyable Junon se tient aux portes Scées_ (_Virgile_).»--Les
Cauniens, jaloux de maintenir la suprématie de leurs dieux, prennent
les armes le jour qui leur est consacré et vont, courant dans toute
la banlieue, frappant l'air de ci, de là, à coups redoublés avec
leurs glaives, pourchassant ainsi à outrance et jetant hors de leur
territoire les dieux étrangers.--La puissance des dieux est répartie
suivant nos besoins: il en est qui guérissent les chevaux, d'autres
les hommes; qui de la peste, qui de la teigne, qui de la toux, qui
d'une sorte de gale, qui d'une affection autre, «_tant la superstition
introduit les dieux, même dans les plus petites choses_ (_Tite-Live_)!»
Celui-ci fait pousser les raisins, celui-là les aulx. L'un est préposé
à la débauche, cet autre au commerce. Chaque corps de métier a son
dieu; chaque divinité a sa province où elle est plus particulièrement
en crédit, l'une à l'Orient, l'autre à l'Occident: «_Là sont les
armes de Junon, là son char_ (_Virgile_)»... «_O saint Apollon, toi
qui habites le centre du monde_ (_Tite-Live_)!»... «_La ville de
Cécrops honore Pallas; l'île de Crète, Diane; Lemnos, Vulcain; dans le
Péloponèse, Sparte et Mycènes adorent Junon; Pan est le dieu du Ménale
et Mars est vénéré dans le Latium_ (_Ovide_)». Il en est qui n'ont
d'action que sur un bourg, sur une famille; qui logent seuls, tandis
que d'autres sont en compagnie, soit parce qu'ils le veulent bien,
soit parce qu'ils s'y trouvent obligés: «_Le temple du petit-fils est
réuni à celui de son divin aïeul_ (_Ovide_).» Il en est de si chétifs
et de si infimes (car leur nombre s'en élève jusqu'à trente-six mille),
qu'il faut les mettre à cinq ou six pour qu'ils arrivent à produire un
épi de blé, et chacun prend le nom de sa fonction dans cette œuvre
commune; ils sont trois pour une porte, chargés respectivement des
vantaux, des gonds, du seuil; pour un enfant, ils sont quatre et
veillent à son emmaillotement, à ce qu'il boit, à ce qu'il mange, au
sein de sa nourrice. Il en est qui sont authentiques; d'autres qui ne
le sont pas et sur lesquels plane le doute; certains ne sont pas encore
admis en paradis: «_Puisque nous ne les jugeons pas encore dignes de
l'honneur du ciel, permettons-leur d'habiter les terres que nous leur
avons accordées_ (_Ovide_).»--Nous en trouvons qui sont physiciens,
poètes, d'autres qui n'ont pas d'attributions; certains tiennent de
la nature divine et de la nature humaine; ils intercèdent pour nous,
sont nos médiateurs auprès de la divinité; le culte de nombre d'entre
eux était restreint et d'ordre secondaire; d'autres avaient à l'infini
des titres et des charges; les uns étaient bons, les autres mauvais:
il y en avait de vieux et cassés, de mortels; Chrysippe estimait
qu'au dernier cataclysme devant produire la fin du monde, tous, sauf
Jupiter, cesseraient d'être. Enfin, l'homme forge mille rapports,
souvent plaisants, entre Dieu et lui; ne vont-ils pas jusqu'à être
compatriotes: «_L'île de Crète, berceau de Jupiter_ (_Ovide_).»
=L'esprit qui veut pénétrer les mystères de la nature, s'y perd; à
combien d'idées diverses n'a pas donné lieu la matière dont est formé
le soleil!=--Le grand pontife Scévola et Varron, le grand théologien de
son époque, nous donnent à cela l'excuse suivante: «Il est nécessaire
que beaucoup de vérités soient ignorées du peuple, et qu'il croie
beaucoup d'assertions qui ne sont pas»; «_comme il ne cherche la vérité
que pour s'affranchir, soyons certains qu'il est de son intérêt d'être
trompé_ (_S. Augustin_)». L'œil de l'homme ne peut se rendre compte
des choses que sous les formes dont il a notion. Vous souvient-il
du saut que fit ce malheureux Phaéton pour avoir voulu, lui, simple
mortel, prendre en main les rênes des chevaux de son père? notre
esprit s'émeut, s'égare et s'expose à une chute semblable, quand sa
témérité lui fait affronter pareilles impossibilités. Demandez à la
philosophie de quoi est composé le soleil; que vous répond-elle, sinon
qu'il est composé de fer, de pierre ou de telle autre matière dont nous
faisons usage.--Demandez à Zénon ce que c'est que la nature: «C'est,
vous dira-t-il, un feu qui est une sorte d'artisan ayant la faculté
d'engendrer et procédant d'après des règles invariables».--Archimède,
ce maître en cette science qui se décerne la préséance sur toutes
les autres comme ne connaissant que du vrai et du certain, vous dit:
«Le soleil est un dieu de fer en ignition.» Voilà vraiment une belle
définition, résultat de ces soi-disant irréfutables conclusions
auxquelles aboutissent les démonstrations de la géométrie, science
dont la nécessité et l'utilité ne sont cependant pas tellement
incontestables, que Socrate n'ait estimé qu'il suffisait d'en savoir
assez pour arpenter la terre que l'on acquiert ou dont on se défait;
et que Polynæus, qui en avait été un des maîtres les plus fameux et
les plus illustres, ne l'ait prise en mépris, comme pleine d'erreurs
et de vanité apparente, après avoir goûté les doux fruits des jardins
d'Épicure, si chers aux timides.--A ce propos, Socrate, dans Xénophon,
parlant d'Anaxagore que l'antiquité considérait comme plus entendu que
personne autre aux choses célestes et divines, dit que son cerveau
s'altéra, ainsi que cela arrive chez tous ceux qui scrutent avec excès
les questions qui excèdent leur compétence. Faisant du soleil une
pierre ardente, il ne réfléchissait pas qu'une pierre ne devient pas
lumineuse sous l'action du feu, et, qui plus est, qu'elle se consume.
Considérant le soleil et le feu comme ne faisant qu'un, il oubliait
que le feu ne noircit pas les êtres qui s'y trouvent exposés, qu'il
nous est possible de le regarder fixement et qu'il tue les plantes
et les herbes. De l'avis de Socrate et aussi du mien, le jugement le
plus sage qu'on puisse porter sur le ciel, c'est de n'en point juger.
Platon, parlant des démons dans Timée, dit: «C'est une entreprise qui
surpasse ce dont nous sommes capables, que de traiter ce sujet; il faut
à cet égard nous en rapporter aux anciens qui se prétendent descendre
des dieux; il n'est pas raisonnable de nous refuser à croire ce qu'ils
nous en disent, eux qui sont leurs fils, lors même qu'ils ne mettent
à l'appui de leur dire aucune raison péremptoire ou vraisemblable,
puisqu'ils nous affirment que ce qu'ils nous rapportent sont des
traditions de famille qui leur sont bien connues.»
=N'a-t-on pas imaginé que le mouvement des corps célestes fonctionne à
l'aide des mêmes procédés que les machines de notre invention!=--Voyons
si nous en savons davantage sur les choses du domaine de la nature
dont nous nous occupons. Pour celles auxquelles, de notre propre
aveu, notre science ne peut atteindre, n'est-il pas ridicule de leur
forger de toutes pièces un corps, et de leur prêter des formes autres
que les leurs, qui soient entièrement de notre invention, comme il
arrive à propos du mouvement des planètes? Notre esprit ne pouvant
arriver à déterminer ni à concevoir comment ce mouvement s'effectue,
nous imaginons des ressorts matériels, lourds, de modèles déterminés:
«_Le timon était d'or, les jantes des roues de même métal et leurs
rayons d'argent_ (_Ovide_).» On dirait que nous avons eu des cochers,
des charpentiers, des peintres qui sont allés là-haut dresser les
engins nécessaires pour ces mouvements, agencer les rouages et
l'enchevêtrement des corps célestes aux couleurs variées, suivant ce
que, d'après Platon, commandaient les nécessités du but à atteindre:
«_Le monde est un édifice immense, entouré de cinq zones, traversé
obliquement par une bordure enrichie de douze signes rayonnants
d'étoiles, où ont accès le char de la Lune et ses deux coursiers_
(_Varron_)»; ce ne sont là que songes et fantastiques folies. Que
ne plaît-il à la nature de nous entr'ouvrir un jour son sein, pour
nous laisser voir à découvert ce qui produit et règle ses mouvements,
et nous ouvrir les yeux. Dieu! que d'abus, que de mécomptes venant
de notre pauvre science, nous constaterions! Je serais bien trompé,
si nous trouvions une seule de ces assertions qui soit juste, et si
nous n'en acquérions la conviction que ce dont nous sommes le plus
ignorants, c'est de notre ignorance.
=En somme, la philosophie nous présente toutes choses sous forme
d'énigme comme font les poètes.=--N'ai-je pas lu dans Platon ce mot
divin, que «la nature n'est rien qu'une poésie énigmatique», comme,
dirait-on, une peinture voilée et ténébreuse, éclairée de ci, de
là, par de faux jours en nombre infini, sur lesquels s'exercent nos
suppositions: «_Toutes ces choses sont enveloppées des plus épaisses
ténèbres, et il n'y a pas d'esprit assez perçant pour pénétrer le
ciel ou les profondeurs de la terre_ (_Cicéron_).»--Cela est vrai,
la philosophie n'est qu'une poésie sophistiquée. D'où ceux qui dans
l'antiquité s'y sont adonnés, tirent-ils leur autorité, si ce n'est des
poètes? Les premiers d'entre eux l'étaient et ont philosophé comme ils
versifiaient. Platon est poète à ses heures; * Timon l'appelle, par
ironie, grand inventeur de miracles. Toutes les sciences traitant de
questions dépassant l'intelligence de l'homme s'affublent des licences
de la poésie. Les femmes emploient des dents en ivoire, quand les leurs
viennent à leur faire défaut; elles modifient leur teint naturel avec
des ingrédients étrangers; elles se font de faux mollets avec du drap
et du feutre, se donnent de l'embonpoint avec du coton; au su et au vu
de tout le monde, elles s'embellissent d'une beauté qu'elles n'ont pas
et qu'elles empruntent; ainsi en agit la science (on dit même que celle
du droit admet des fictions qui sont la base de ce que la justice tient
pour être la vérité); elle nous offre en paiement, nous demandant de
les supposer véritables, des choses qu'elle-même nous déclare être de
son invention. Ces épicycles, ces cercles excentriques, concentriques,
dont l'astronomie s'aide pour expliquer le mouvement des étoiles, elle
ne nous les donne en effet que comme ce qu'elle a pu trouver de mieux
à cet égard, ainsi du reste que fait également la philosophie, qui
nous présente non ce qui est ou ce qu'elle croit être, mais ce qu'elle
a imaginé comme la solution la plus élégante et la plus conforme aux
apparences. Platon traitant de l'état de notre corps et de celui des
animaux, s'exprime ainsi: «Nous affirmerions que ce que nous avons
dit est exact, si un oracle nous en avait donné la confirmation; nous
nous bornons à assurer que c'est ce que nous avons trouvé de plus
vraisemblable à avancer.»