=Sous bien des rapports, nous devrions prendre modèle sur les

animaux.=--Les bêtes naissent, engendrent, se nourrissent, agissent,

se meuvent, firent et meurent d'une façon tellement analogue à nous,

que tout ce qu'à cet égard nous refusons d'admettre à leur compte dans

les causes qui déterminent ces effets et que nous admettons pour

nous-mêmes, parce que nous nous disons d'ordre supérieur, ne peut

provenir de notre raison.--Pour nous conserver en bonne santé, les

médecins nous conseillent de prendre exemple sur elles et de vivre à

leur façon, et ce dicton populaire est de tous les temps: «Tenez-vous

chaudement les pieds et la tête; pour le reste, vivez comme font les

bêtes.»--La génération est le principal des actes auxquels nous incite

la nature; pour son accomplissement, certaines positions de notre corps

valent mieux que d'autres; ici encore, les médecins admettent que celle

que prennent les animaux est celle qui convient le mieux et qu'il n'y a

qu'à faire comme eux: «_On estime communément que, pour être féconde,

l'union des époux doit se faire dans l'attitude des quadrupèdes, parce

qu'alors la situation horizontale de la poitrine et l'élévation des

reins favorisent la direction du fluide générateur_ (_Lucrèce_).»

Les mouvements indiscrets et provocateurs que d'elle-même la femme a

imaginé d'y ajouter, passent pour nuisibles, ils sont à interdire;

qu'elle prenne pour exemple ce que font les bêtes, chez lesquelles

l'individu de leur sexe se comporte avec plus de modestie et de calme:

«_Les mouvements lascifs par lesquels la femme excite l'ardeur de son

époux, sont un obstacle à la fécondation; ils déplacent le soc du

sillon et détournent les germes du but_ (_Lucrèce_).»

=Ils ont le sentiment de la justice; leur amitié est plus constante

que celle de l'homme.=--Si c'est faire acte de justice que de rendre à

chacun ce qui lui est dû, les bêtes qui servent, aiment et défendent

ceux qui les traitent bien, qui poursuivent les étrangers, ceux qui

maltraitent leurs amis et se montrent agressifs envers eux, font

en cela quelque chose qui se rapproche de nos idées de justice; ce

même sentiment se retrouve encore dans la parfaite égalité qu'elles

apportent dans les soins qu'elles donnent à leurs petits.--Pour ce qui

est de leur attachement, il est chez elles incomparablement plus vif et

plus constant que chez l'homme: A la mort du roi Lysimaque, son chien

Hyrcan demeura obstinément sur le lit de son maître, sans vouloir ni

boire ni manger; et le jour où le corps fut brûlé, il prit sa course

et alla se jeter dans le feu et y périt.--Le chien d'un nommé Pyrrhus

en agit de même: il ne voulut pas bouger de son lit quand celui-ci

mourut; lorsqu'on enleva le corps, il se laissa emporter en même temps

et, finalement, se lança dans le bûcher sur lequel se consumaient les

restes de son maître.

=Dans leurs goûts, leurs affections, en amour, ils sont délicats,

extravagants, bizarres comme nous-mêmes.=--Il y a certains courants

d'affection, que l'on désigne du nom de sympathie, qui naissent

quelquefois en nous sans que la raison y ait part, et qui sont l'effet

d'un sentiment tout fortuit; tout comme nous, les bêtes en sont

capables. C'est ainsi qu'on voit des chevaux s'éprendre les uns des

autres, au point qu'on a bien de la peine à les faire vivre ou voyager

séparément. On en voit qui se passionnent pour ceux des leurs de telle

ou telle couleur, comme nous pouvons faire pour certains genres de

physionomie; quand ils en rencontrent de leur nuance favorite, aussitôt

ils les approchent, leur font fête et leur manifestent la satisfaction

qu'ils éprouvent; tandis qu'ils prennent en aversion ceux d'autre

nuance et ne les acceptent qu'à contre-cœur.--Les animaux ont, comme

nous, des préférences en amour et savent faire un choix parmi les

femelles qui s'offrent à eux; ils ne sont pas exempts de jalousie, elle

les rend irréconciliables et peut les porter à des actes extrêmes.

Les désirs des êtres animés ou sont dans la nature et répondent à des

besoins réels, comme boire et manger, ou, tout en étant naturels, ne

répondent pas à des nécessités absolues, tels ceux ayant trait aux

rapports entre mâles et femelles; enfin il en est qui ne sont pas dans

la nature et ne répondent pas davantage à des besoins. Cette dernière

catégorie comprend la plupart des désirs de l'homme qui portent presque

exclusivement sur des choses superflues et des besoins factices. Il

est, en effet, merveilleux de voir combien la nature se contente de

peu, combien elle nous laisse peu de choses à désirer; l'art de nos

cuisiniers ne rentre pas dans ses prévisions: une olive par jour, au

dire des stoïciens, suffit pour sustenter l'homme; ce n'est pas elle

qui nous incite à avoir des vins plus ou moins délicats, non plus qu'à

ce que nous ajoutions à la satisfaction pure et simple de nos besoins

amoureux: «_La volupté ne lui semble pas plus vive dans les bras de la

fille d'un consul_ (_Horace_).»

Ces désirs superflus, introduits en nous par l'ignorance de ce qui

est bien et la prédominance d'idées fausses, sont en si grand nombre,

que presque tous ceux que nous tenons de la nature ont dû leur céder

la place; il s'est produit à cet égard ni plus ni moins que ce qui

surviendrait dans une cité où les étrangers seraient en si grand

nombre, qu'ils en arriveraient à mettre dehors les habitants qui en

sont originaires, absorbant l'autorité et le pouvoir que ceux-ci

détenaient primitivement et finissant par l'usurper complètement et

être seuls à l'exercer.

Les animaux sont, beaucoup plus que nous, soumis aux règles qui les

régissent, et se maintiennent avec beaucoup plus de modération dans les

limites que la nature leur a posées. Leur exactitude à les observer

n'est cependant pas telle qu'ils ne puissent aussi parfois être portés

à se livrer aux mêmes débauches que nous. C'est ainsi que, de même

qu'il y a des hommes qui, sous l'empire de désirs violents à l'excès,

sont portés à l'amour des bêtes, l'on voit des bêtes rechercher celui

de l'homme, et des actes monstrueux de folie amoureuse se perpétrer

entre animaux d'espèces différentes.--De ce nombre est l'éléphant

qui, à Alexandrie, était auprès d'une jeune bouquetière le rival

d'Aristophane le grammairien, auquel il ne le cédait en rien, dans les

galanteries de poursuivant des plus passionnés qu'il prodiguait à cette

jeune personne. Se promenant sur le marché où se vendaient les fruits,

il en prenait avec sa trompe et les lui portait; il ne la perdait de

vue que le moins qu'il pouvait, lui passait quelquefois familièrement

sa trompe sur la poitrine par-dessous son corsage et lui caressait

les seins. On cite encore un lézard amoureux d'une jeune fille; une

oie qui, dans la ville d'Asopa, l'était d'un enfant; un bélier qui

éprouvait le même sentiment pour Glaucia, une chanteuse des rues. Tous

les jours on voit des singes passionnément épris de la femme, comme

aussi certains animaux s'adonner à des caresses amoureuses sur des

individus mâles de leur espèce et de leur sexe.--Oppien et d'autres

citent des faits tendant à prouver que dans leurs unions sexuelles,

les bêtes respectent les liens de parenté, mais l'expérience nous fait

voir que bien souvent c'est le contraire qui a lieu: «_La génisse se

livre sans honte à son père; la cavale au cheval dont elle est née; le

bouc s'unit aux chèvres qu'il a engendrées et l'oiseau féconde l'oiseau

qu'il a procréé_ (_Ovide_).»

=Subtilité malicieuse d'un mulet.=--En fait de malice ingénieuse de

la part des animaux, en est-il de plus marquante que celle du mulet

de Thalès le philosophe? Chargé de sel, il traversait une rivière,

quand, fortuitement, il fit un faux pas; les sacs qu'il portait furent

complètement mouillés, le sel se fondit et la charge en devint plus

légère. L'animal s'en aperçut et, depuis, ne manquait jamais, dès qu'il

rencontrait un ruisseau, de s'y plonger lui et sa charge, jusqu'à ce

que, découvrant sa malice, son maître le fit charger de laine; ce qui

advint ne faisant plus son compte, l'animal cessa son manège.

=Certaines bêtes paraissent sujettes à l'avarice; d'autres sont fort

ménagères.=--Il est des animaux qui présentent, dans leur manière de

faire, les signes caractéristiques de l'avarice; on les voit cherchant

constamment à s'emparer de tout ce qu'ils peuvent et le cacher

avec grand soin, bien qu'ils ne puissent en faire usage.--En fait

d'économie domestique, les animaux nous surpassent non seulement par

leur prévoyance qui les fait amasser et se créer une épargne en vue

de l'avenir, mais sur encore beaucoup d'autres points qui, en cette

matière, sont d'importance. Les fourmis exposent à l'air, en les tirant

hors de leurs souterrains, les graines de toutes sortes qu'elles y ont

emmagasinées, afin de les éventer, de les rafraîchir et de les sécher

lorsqu'elles s'aperçoivent qu'elles commencent à moisir et à devenir

rances, de crainte qu'elles ne se gâtent et pourrissent. La précaution

qu'elles prennent de ronger l'une des extrémités de chaque grain de

froment, dépasse tout ce que peut imaginer la prudence humaine: ce

grain ne demeure pas constamment sec et intact, il s'amollit, se

détrempe, devient laiteux quand approche le moment où il va germer et

pousser; de peur qu'il ne subisse cette transformation, qu'il ne puisse

plus se conserver en magasin et soit perdu pour leur nourriture, elles

en rongent l'extrémité par laquelle le germe doit sortir.

=Quelques-unes se font la guerre à l'instar des hommes, chez lesquels

cette passion dénote une si grande imbécillité.=--Pour ce qui est de

la guerre, la plus grande des actions humaines, celle dont il est

fait le plus d'étalage, je me demande si vraiment il faut en faire

mention comme établissant notre supériorité ou si, au contraire,

elle ne témoigne pas de notre imbécillité et de notre imperfection.

En vérité la science de se battre, de s'entre-tuer, de se ruiner, de

concourir à la destruction de son espèce ne semble pas une prérogative

à souhaiter aux bêtes qui ne l'ont pas: «_Quand un lion plus fort

qu'un autre a-t-il arraché la vie à un lion plus faible que lui? Dans

quel bois un sanglier a-t-il jamais expiré sous la dent d'un autre

sanglier plus vigoureux_ (_Juvénal_)?»--Les animaux ne sont cependant

pas tous exempts de cette rage, comme nous le voyons par les rencontres

furieuses qui se produisent chez les abeilles et les combats singuliers

que se livrent les chefs des deux partis opposés: «_Souvent entre deux

reines, s'élèvent dans une ruche de sanglantes querelles; d'où l'on

peut penser de quelle fureur guerrière le peuple est dès lors animé_

(_Virgile_).»--Je ne lis jamais la magnifique description que fait

Lucrèce de ces rencontres sans que me viennent à la pensée l'ineptie

et la vanité de l'homme; car ces évolutions guerrières qui nous

ravissent d'horreur et d'épouvante, cette tempête de sons et de cris:

«_L'acier renvoie ses éclairs au ciel, toute la campagne à l'entour

brille de l'éclat de l'airain; sous le pas des soldats la terre

tremble, et les monts voisins font résonner jusqu'aux voûtes du monde

les clameurs dont ils sont frappés_ (_Lucrèce_)», cette effroyable

mêlée de tant de milliers d'hommes en armes, combattant avec tant de

fureur, d'ardeur et de courage, n'est-il pas plaisant de considérer par

quelles circonstances frivoles cela est amené, et quelles circonstances

insignifiantes y mettent fin! «_On raconte que l'amour de Pâris amena

un duel à mort entre les Grecs et les Barbares_ (_Horace_)»; toute

l'Asie se perdit, s'épuisa dans cette guerre amenée par cet amour

adultère; le désir d'un seul homme, le dépit, un moment de plaisir, la

jalousie d'un mari, toutes choses qui ne justifieraient pas que deux

marchandes de hareng en viennent aux mains et s'égratignent, voilà la

cause de tout ce branle-bas d'où résulta un si grand trouble.--Pour

être mieux édifié, reportons-nous à ceux-là mêmes qui, en ces graves

occurrences, en sont les auteurs et les causes. Écoutons ce qu'en

dit l'empereur le plus grand, le plus puissant qui ait jamais été,

celui que la victoire a le plus favorisé, s'amusant à tourner en

ridicule, très plaisamment et avec beaucoup d'esprit, ces événements

qui embrassèrent plusieurs batailles hasardées sur terre et sur mer,

où, pour servir ses intérêts, coula le sang et fut exposée la vie de

cinq cent mille hommes qui suivirent sa fortune, et où s'épuisèrent les

forces et les richesses des deux parties du monde: «_Parce qu'Antoine

est l'amant de Glaphyre, Fulvie veut m'en faire porter la peine et que

je devienne le sien. Moi, l'amant de Fulvie! Si Manius à l'haleine

fétide sollicitait mes caresses, céderais-je? je ne le crois pas,

j'aurais trop à en souffrir! «Aime-moi ou c'est la guerre!» dit-elle.

Eh bien, soit, plutôt perdre la vie que d'affronter un pareil supplice!

Sonnez, trompettes!_ (_Martial_).» Peut-être fais-je abus de mon

latin; mais vous m'avez donné, Madame, permission d'en user.--Une

armée, ce grand corps, cet être si versatile et si agité qui semble

menacer ciel et terre: «_Comme les flots innombrables qui roulent en

mugissant sur la mer de Libye quand, au retour de l'hiver, le fougueux

Orion se plonge dans les eaux, ou comme les épis pressés que dore le

soleil d'été soit dans les champs de l'Hermus, soit dans la féconde

Lycie, les boucliers résonnent et la terre tremble sous les pas des

guerriers_ (_Virgile_)»; ce monstre furieux qui a tant de bras et de si

nombreuses têtes, c'est l'homme, toujours l'homme, faible, calamiteux,

misérable, véritable fourmilière toujours agitée et surchauffée,

«_noir essaim qui marche dans la plaine_ (_Virgile_)», qu'un souffle

de vent contraire, le croassement d'un vol de corbeaux, le faux pas

d'un cheval, le passage fortuit d'un aigle, un songe, un mot, un signe,

la brume du matin suffisent pour renverser et jeter à terre. Que le

soleil le frappe de face, et le voilà évanoui et qui s'effondre; que

seulement le vent lui porte un peu de poussière dans les yeux comme

aux abeilles du poète, voilà nos enseignes, nos légions, quand bien

même le grand Pompée serait à leur tête, qui sont rompues et anéanties,

car c'est contre lui, si je ne me trompe, qu'en Espagne, Sertorius fit

avec succès usage de ces belles armes qu'avait employées Eumène contre

Antigone et Surena contre Crassus. «_Cette grande animosité, tous ces

furieux combats, un peu de poussière en a raison_ (_Virgile_).»--Qu'on

lâche même contre lui ces mouches à miel, leur force et leur courage

en triomphent. Assez récemment, les Portugais assiégeaient la ville de

Tamly, sur le territoire de Xiatine; les habitants transportèrent sur

leurs murailles un grand nombre de ruches qui constituent une de leurs

richesses, et, produisant de la fumée, chassèrent les abeilles dans la

direction de l'ennemi, auquel elles s'attachèrent si vivement que, ne

pouvant résister à leurs attaques et à leurs piqûres, il abandonna ses

projets; ce secours d'un nouveau genre assura la victoire et la liberté

aux assiégés qui réussirent au point que, lorsque l'action prit fin,

pas une abeille ne fit défaut, toutes étaient revenues.--Les âmes des

empereurs et celles des savetiers sortent du même moule. N'envisageant

que l'importance des actions des princes et les conséquences qu'elles

ont, nous nous imaginons qu'elles ont d'autres causes, et aussi sont

de plus de poids et de plus d'importance; c'est une erreur: ils vont

et viennent mus par les mêmes ressorts qui nous font agir nous-mêmes.

La même raison qui fait que nous nous querellons avec un voisin, amène

la guerre chez les princes; ce pour quoi nous faisons fouetter un

laquais se produisant chez un roi, le conduit à ruiner une province;

leur volonté s'exerce aussi à la légère que la nôtre, mais ils peuvent

davantage. Les mêmes appétits se retrouvent chez un ciron et chez un

éléphant.

=Fidélité, gratitude des animaux.=--Sous le rapport de la fidélité,

il n'est pas au monde d'animal plus traître que l'homme.--Nombreux

sont les faits que l'on cite, témoignant de l'acharnement de certains

chiens à venger la mort de leurs maîtres.--Le roi Pyrrhus, rencontrant

un chien gardant un cadavre qu'il veillait, lui dit-on, depuis trois

jours, fit enterrer le corps et prit le chien avec lui. Un jour

qu'il passait la revue de toute son armée, le chien, apercevant les

meurtriers de son maître, leur courut sus avec des aboiements furieux,

témoignant d'une violente irritation. Ce fut là un premier indice qui

mit sur leurs traces; bientôt après, la justice les convainquit de

leur crime et le punit.--Même chose advint par le fait du chien dont

parle le sage Hésiode, qui dénonça les fils de Ganistor, de Naupacte,

comme les auteurs du meurtre de son maître.--Un autre chien attaché

à la garde d'un temple, à Athènes, aperçut un voleur sacrilège qui

en emportait les plus beaux joyaux. Il se mit aussitôt à aboyer tant

qu'il put contre lui, mais les gardiens du temple ne s'éveillèrent

pas. Le chien se mit alors à suivre son voleur; le jour, il se

tenait à distance de lui, mais sans jamais le perdre de vue; s'il

lui offrait à manger, il n'en voulait pas, tandis qu'avec sa queue

il faisait fête aux autres passants qu'il rencontrait et mangeait ce

qu'ils lui donnaient; lorsque le voleur s'arrêtait pour dormir, le

chien s'arrêtait en même temps et au même endroit. Cette conduite

singulière étant parvenue à la connaissance des gardiens du temple,

ils s'enquirent du signalement de l'animal, suivirent ses traces et

l'atteignirent enfin au bourg de Cromyon et, avec lui, le larron qu'ils

ramenèrent à Athènes où il fut puni. En reconnaissance de ce service,

les juges ordonnèrent qu'il serait alloué, sur les deniers publics,

une mesure déterminée de blé pour nourrir le chien qu'ils commirent

aux bons soins des prêtres. Plutarque, qui raconte ce fait, en affirme

l'authenticité; il se serait passé dans le siècle où il vivait.

Quant à la gratitude, vertu qui, de nos jours, a grand besoin

d'être remise en crédit, un seul exemple nous suffira; il nous est

conté par Appion qui était dans les rangs des spectateurs: Un jour,

dit-il, à Rome, on donnait au peuple le spectacle de bêtes amenées

de contrées lointaines; y figuraient entre autres des lions de haute

taille comme il s'en voit rarement; parmi eux s'en trouvait un qui,

par l'irritation qu'il manifestait, la force et la grosseur de ses

membres, ses rugissements sonores qui répandaient l'épouvante, attirait

particulièrement l'attention de l'assistance. Au nombre des esclaves

livrés aux bêtes et destinés à paraître dans ce combat, était un Dace,

du nom d'Androclès, qui appartenait à un personnage consulaire de

Rome. En l'apercevant, le lion, tout d'abord, s'arrêta court, comme

saisi d'étonnement; puis il s'approcha doucement de lui, pas à pas, on

eût dit qu'il cherchait à le reconnaître; enfin, sûr de son fait, il

commença à agiter la queue, comme font les chiens qui flattent leur

maître, se mit à baiser et lécher les mains et les cuisses du pauvre

misérable tout transi d'effroi et hors de lui. Sous les caresses du

lion, Androclès, recouvrant ses esprits, se prit à le regarder et finit

par le reconnaître; ce fut alors un spectacle bien rare de voir combien

tous deux se faisaient fête et les caresses qu'ils échangeaient. La

vue en faisait pousser au peuple des cris d'admiration; l'empereur

fit appeler l'esclave pour savoir de lui la cause de ce si étrange

événement. Androclès lui en conta ainsi l'étonnante et peu banale

histoire: «Mon maître était proconsul en Afrique; la cruauté et la

rigueur dont il usait vis-à-vis de moi (il me faisait battre chaque

jour) me déterminèrent à m'échapper et je m'enfuis. Pour me soustraire

aux recherches de ce personnage de si haute autorité dans le pays, le

plus sûr me parut de gagner le désert, résolu à me tuer d'une façon

ou d'une autre, si je ne parvenais pas à me nourrir dans ces régions

sablonneuses et inhabitables. Vers midi, le soleil étant extrêmement

piquant et la chaleur insupportable, découvrant une caverne cachée et

d'accès presque inaccessible, je m'y jetai. Bientôt après survint ce

lion; il était blessé à la patte qu'il avait tout ensanglantée; la

douleur qu'il éprouvait lui arrachait des plaintes et des gémissements.

A son arrivée, je fus très effrayé; mais lui, m'apercevant blotti dans

un coin de sa tanière, s'approcha de moi tout doucement, me tendant

la patte dont il souffrait, me la montrant comme pour me demander

assistance. Je la pris et en ôtai un grand éclat de bois qui y était

entré; puis, un peu plus rassuré sur ses dispositions à mon égard, je

pressai la plaie, en fis sortir tous les corps étrangers qui y avaient

pénétré, et la nettoyai de mon mieux. Se sentant soulagé et la douleur

s'étant calmée, il commença à reposer et s'endormit ayant toujours sa

patte dans mes mains. A partir de ce moment, nous vécûmes ensemble tous

deux dans cette caverne, mangeant les mêmes viandes, car il m'apportait

toujours les meilleurs morceaux des bêtes qu'il tuait à la chasse; je

les faisais cuire au soleil à défaut de feu et m'en nourrissais. Cela

dura trois ans; à la longue, je me lassai de cette vie bestiale et

sauvage, et, une fois que mon hôte était allé aux provisions comme à

son ordinaire, je le quittai. Trois jours plus tard, surpris par des

soldats, je fus arrêté, puis, d'Afrique, amené ici à mon maître qui,

sur-le-champ, me condamna à mort et à être livré aux bêtes. A ce que je

vois, mon lion a dû être pris en même temps que moi; me reconnaissant,

il a voulu me témoigner sa gratitude pour les soins que je lui ai

donnés et la guérison que je lui ai procurée.» Cette histoire dite à

l'empereur, se répandit immédiatement de bouche en bouche parmi les

assistants, et aussitôt, à la demande générale, il fut fait grâce, au

nom du peuple, à Androclès, qui recouvra sa liberté et auquel il fut

fait don de ce lion. Depuis, dit Appion, on le voit conduisant cet

animal simplement tenu en laisse, se promener dans Rome de taverne en

taverne, recueillant l'argent qu'on lui donne, tandis que le lion se

laisse couvrir de fleurs qu'on lui lance; et chacun qui les rencontre,

de dire: «Voilà le lion qui a donné l'hospitalité à cet homme, et

l'homme qui a été le médecin de ce lion.»

Nous pleurons souvent la perte des bêtes que nous aimons; elles font de

même à notre égard: «_Ensuite venait, dépouillé d'ornements, Éthon, son

cheval de bataille, qui pleurait et dont la figure était humectée de

grosses larmes_ (_Virgile_).»

Il est des nations où les femmes sont en commun, il en est d'autres où

chacun a la sienne; cela ne se voit-il pas aussi chez les animaux, et

la fidélité conjugale n'est-elle pas mieux observée par eux que par

nous.

=Comme nous, ils se constituent en sociétés; on trouve même des

associations d'individus d'espèces différentes.=--Les sociétés, les

fédérations qui ont pour objet de se liguer pour se prêter un mutuel

secours, existent aussi chez eux.--Chez les bœufs, les pourceaux et

autres, au cri de l'un d'eux que vous offensez, on voit toute la troupe

accourir pour lui venir en aide et se grouper pour le défendre.--Quand

l'escare vient à avaler l'hameçon que lui tend le pêcheur, ses

compagnons s'assemblent en foule autour de lui et rongent le fil de la

ligne. Lorsque, par hasard, il y en a un qui est entré dans la nasse,

les autres, du dehors, le saisissent par la queue, la lui serrant tant

qu'ils peuvent avec les dents et le tirent à force, cherchant à le

faire sortir.--Les barbiers, quand l'un deux est harponné, frottent la

corde qui retient le fer, avec leur dos qui est armé d'un os faisant

saillie, dentelé en forme de scie, et s'efforcent de la rompre en la

coupant.

Chez l'homme, pour s'entr'aider dans la vie, les individus se

rendent des services réciproques; les bêtes en offrent également

des exemples.--On dit que la baleine ne marche jamais que précédée

d'un petit poisson, semblable au goujon de mer et que, pour cette

particularité, on nomme «le guide». La baleine le suit, se laissant

conduire et diriger par lui avec autant de facilité que le timonier

fait virer le navire. En retour, tandis que tout ce qui, bête ou

vaisseau, entré dans l'horrible gouffre qu'est la bouche du monstre, y

est englouti et irrémédiablement perdu, le guide s'y retire en toute

sûreté et y dort; pendant toute la durée de son sommeil, la baleine

ne bouge pas, mais, aussitôt qu'il sort, elle le suit et cela d'une

façon continue. Si, par hasard, elle perd sa trace, elle va errant de

côté et d'autre, se heurtant souvent contre les rochers, semblable à

un bateau qui n'a plus de gouvernail. Plutarque déclare avoir constaté

le fait, près de l'île d'Anticyre.--Pareille association existe

entre le petit oiseau qu'on nomme «le roitelet» et le crocodile. Le

roitelet sert de sentinelle à ce grand animal; et, lorsque l'ichneumon,

son ennemi, s'approche pour le combattre, l'oiseau, de peur que le

crocodile ne soit surpris pendant son sommeil, l'éveille par son chant

et ses coups de bec et le prévient du danger. Par contre, il vit des

restes de ce monstre qui le reçoit familièrement dans sa gueule et le

laisse becqueter dans ses mâchoires et entre ses dents, et y recueillir

les débris de chair qui y sont demeurés. Lorsqu'il veut fermer la

gueule, il le prévient auparavant d'en sortir, en ne la refermant

que peu à peu, sans l'étreindre, ni le blesser.--Le coquillage connu

sous le nom de «nacre», vit ainsi avec le pinnothère, petit animal de

l'espèce du crabe, qui lui sert d'huissier et de portier. Stationnant

à l'ouverture de ce coquillage, il en tient continuellement les deux

valves entrebâillées et ouvertes, jusqu'à ce qu'il y voit entrer

quelque petit poisson propre à être capturé; il entre alors dans la

nacre, et la pinçant dans la chair vive, la contraint à fermer sa

coquille; tous deux se mettent alors à manger la proie qui s'est

ainsi laissé emprisonner.--La manière de vivre des thons indique une

singulière connaissance des trois branches des mathématiques. Pour

l'astronomie, ils pourraient en remontrer à l'homme, car ils s'arrêtent

là où les surprend le solstice d'hiver et n'en bougent plus jusqu'à

l'équinoxe suivant; c'est pourquoi Aristote va même leur concédant

l'intelligence de cette science. Ils dénotent la connaissance qu'ils

ont de la géométrie et de l'arithmétique, en ce qu'ils se groupent

toujours en bande affectant la forme d'un cube, carré en tous sens,

sorte de bataillon en masse à six faces égales, clos et gardé de toutes

parts. Ils nagent dans cet ordre qui présente les mêmes dimensions à

l'arrière que sur le devant, de telle sorte que celui qui en voit et en

compte un rang, peut aisément dénombrer l'effectif de la bande, dont la

profondeur égale la largeur et la largeur égale la longueur.

=Exemples de magnanimité, de repentir, de clémence chez les

animaux.=--Si nous parlons de magnanimité, il est difficile d'en

trouver un exemple plus caractéristique que celui de ce chien, de

taille tout à fait exceptionnelle, envoyé des Indes au roi Alexandre.

On lui présenta tout d'abord à combattre un cerf, puis un sanglier,

puis un ours; il n'en fit pas cas et ne daigna même pas bouger de

sa place; mais quand on mit un lion en sa présence, il se dressa

aussitôt sur ses pattes, manifestant ainsi le reconnaître comme le seul

adversaire qu'il trouvât digne de lui.

Comme témoignage de repentir et d'aveu de ses fautes, citons un

éléphant qui, dit-on, ayant tué son cornac dans un accès de colère, en

eut un tel regret qu'il ne voulut plus accepter de nourriture et se

laissa mourir de faim.

La clémence chez les animaux est attestée par ce fait que l'on prête

à un tigre, la plus inhumaine de toutes les bêtes. On lui avait donné

un chevreau; pendant deux jours, il souffrit la faim, plutôt que de

lui faire du mal; et le troisième jour, il brisa la cage où il était

enfermé pour aller chercher autre chose à dévorer, ne voulant pas

se porter à cette extrémité sur ce chevreau, dont il avait fait son

familier et son hôte.

La familiarité et les relations qui naissent de la fréquentation

peuvent exister chez les animaux; il arrive en effet que nous

apprivoisons fort bien à vivre ensemble, des chats, des chiens et des

lièvres.

=L'ingéniosité de l'alcyon dans la construction de son nid défie toute

notre intelligence.=--Quiconque voyage sur mer, notamment sur la mer de

Sicile, peut voir la particularité que présente l'alcyon, qui dépasse

tout ce que l'homme peut imaginer. Jamais la nature n'a tant honoré

les couches, la naissance, l'enfantement d'aucune autre créature. Les

poètes disent bien que l'île de Délos, autrefois flottante, a été

rendue immobile pour permettre les couches de Latone; mais ici, c'est

Dieu qui a voulu que la mer s'arrête dans son mouvement, devienne

stable et calme, sans vagues, sans vent, sans pluie, pendant que

l'alcyon fait ses petits, précisément vers l'époque du solstice, au

jour le plus court de l'année; grâce à ce privilège dont jouit cet

oiseau, la navigation, à ce moment, en plein cœur de l'hiver, est sans

dangers.--Chez l'alcyon, les femelles ne connaissent d'autre mâle que

le leur; elles l'assistent sa vie durant, sans jamais l'abandonner;

s'il vient à être débile ou infirme, elles le chargent sur leurs

épaules, le portent partout et le servent jusqu'à la mort.--Personne

n'est encore arrivé à pénétrer la façon merveilleuse avec laquelle

l'alcyon construit son nid, non plus qu'à savoir quelle matière

il emploie à sa construction. Plutarque, qui en a vu et en a tenu

plusieurs dans les mains, pense que ce sont des arêtes de certain

poisson que l'oiseau réunit et soude ensemble, les entrelaçant les unes

en long, les autres obliquement, les infléchissant, arrondissant les

angles, de manière à en former un vase sphérique à même de flotter.

Quand il l'a achevé, il l'expose aux flots qui, en le battant tout

doucement, lui montrent ce qui, n'étant pas suffisamment agglutiné,

est à radouber: ces points, cédant sous les coups de la mer, se

disjoignent, et il voit qu'ils sont à consolider davantage; ceux au

contraire dont la soudure ne laisse rien à désirer, se resserrent sous

cette action par suite de la pression qu'elle exerce et cela à un

degré tel qu'on ne peut ni le rompre, ni le dissoudre, pas plus que

l'endommager en le frappant avec une pierre ni même avec un instrument

en fer, si ce n'est à grand'-peine. Les proportions et les dispositions

intérieures de ce nid sont surtout à admirer: il est construit et de

dimensions telles qu'il ne peut recevoir que l'oiseau qui l'a édifié

et qui seul peut y entrer; pour tout ce qui n'est pas lui, il est

impénétrable, clos, fermé au point que rien, pas même l'eau de la mer,

ne peut y pénétrer. Si claire que soit cette description qui émane

de bonne source, il me semble cependant qu'elle ne nous éclaire pas

suffisamment sur les difficultés de la construction; aussi quelle

vanité de notre part il y aurait à ranger au-dessous de nous et traiter

avec dédain des œuvres que nous ne sommes capables ni d'imiter, ni de

comprendre!

=Les animaux nous ressemblent par l'imagination, ayant comme nous

des songes et des souvenirs.=--Poussons encore un peu plus loin

cette étude comparative sur les points communs ou analogues entre

nous et les bêtes.--Notre âme se glorifie d'élever à son niveau tout

ce qu'elle conçoit; de dégager tout être qui se présente à elle de

ce qui, en lui, n'est ni immatériel, ni immortel; de considérer les

choses, qu'elle estime dignes d'occuper son attention, indépendamment

de ce qu'elles ont qui est susceptible d'altération et dont il faut

qu'elles se dépouillent, laissant de côté comme des accessoires

superflus et de nulle valeur, l'épaisseur, la largeur, la profondeur,

le poids, la couleur, l'odeur, la rugosité, le poli, la dureté, la

tendreté, en un mot tout ce qui, en elles, est tangible et périssable,

pour s'accommoder à sa propre condition, qui est d'être immortelle

et tout esprit; de telle sorte que si Rome et Paris viennent à

occuper ma pensée, Paris, par exemple, je me l'imagine et me le

représente, abstraction faite de ses dimensions, de son site, de la

pierre, du plâtre, du bois qui s'y rencontrent, autrement dit de ses

constructions.--Il ne semble pas que ce soit là une propriété dont

notre âme ait le privilège exclusif; il est évident que les bêtes la

possèdent aussi: Un cheval accoutumé aux trompettes, aux coups de

fusil, aux combats, que l'on voit agité, émotionné pendant qu'il dort,

comme s'il était au fort de la mêlée, alors qu'il est étendu sur sa

litière, a en son âme, cela ne saurait faire doute, la conception

d'un son de tambourin sans voix, d'une armée sans armes comme sans

soldats: «_Vous verrez de généreux coursiers, tout endormis qu'ils

sont, suer, souffler bruyamment et se raidir, comme s'ils disputaient

le prix d'une course_ (_Lucrèce_).»--Le lièvre que, dans un songe, ce

lévrier s'imagine poursuivre, après lequel nous le voyons haleter tout

en dormant, allongeant la queue, secouant les jarrets, reproduisant

complètement les mouvements qu'il fait lorsqu'il court, est un lièvre

qui n'a ni poils, ni os: «_Souvent au milieu d'un profond sommeil, les

chiens de chasse viennent à s'agiter tout à coup, à aboyer, à aspirer

l'air fréquemment, comme s'ils étaient sur la piste de quelque bête;

souvent même, en se réveillant, ils continuent à poursuivre le vain

simulacre d'un cerf qu'ils s'imaginent voir fuir, jusqu'à ce que,

revenus à eux, ils reconnaissent leur erreur_ (_Lucrèce_).»--Nous

voyons parfois les chiens de garde, pendant leur sommeil, gronder,

puis se mettre tout à fait à japper et finalement s'éveiller en

sursaut, comme s'ils apercevaient quelque étranger approchant; cet

étranger qu'ils voient en esprit, est un homme qui n'a pas de corps,

qui échappe à nos sens, n'occupe aucune portion de l'espace, est sans

couleur; il n'existe pas: «_Souvent l'hôte fidèle et caressant de nos

maisons, le chien, se dresse brusquement au milieu du léger sommeil qui

alourdissait ses paupières, parce qu'il a cru voir une forme étrangère

et de traits inconnus_ (_Lucrèce_).»

=Quant à la beauté, il faut d'abord déterminer en quoi elle consiste,

car on trouve sur ce point les opinions les plus diverses.=--Pour

ce qui est de la beauté du corps, il faudrait, avant d'en parler,

savoir si nous sommes d'accord sur ce en quoi elle consiste. Il semble

que nous ne sommes guère fixés sur ce qui, d'une façon générale,

dans la nature, la constitue, puisque à ce que nous estimons l'être

chez l'homme nous donnons tant de formes diverses. Si quelque règle

naturelle existait à cet égard, nous nous y rangerions tous, comme

nous nous entendons quand il est question de la chaleur produite par

le feu; tandis que pour la beauté, suivant ce qu'il nous plaît, les

formes les plus fantaisistes sont admises comme la constituant: «_Le

teint des belges déparerait un visage romain_ (_Properce_).»--Les

Indiens se la représentent la peau noire et basanée, les lèvres

charnues et épaisses, le nez plat et large; le cartilage entre les

deux narines chargé de gros anneaux d'or, l'étirant jusqu'à la bouche;

la lèvre inférieure, parée de gros cercles enrichis de pierreries la

faisant tomber au niveau du menton et découvrant les dents jusqu'aux

gencives, ce qu'ils estiment être plein de grâce.--Au Pérou, l'oreille

est d'autant plus belle qu'elle est plus grande, et on s'efforce de

lui donner toute l'extension possible. Quelqu'un, de nos jours, dit

avoir vu dans un pays de l'Orient, cette mode de l'agrandir et de la

charger de pesants joyaux si en faveur, qu'il était facile de passer le

bras, sans même relever la manche, dans le trou ménagé pour le passage

de ces ornements.--Il y a ailleurs des nations où on se noircit les

dents avec grand soin, les dents blanches y sont un objet de mépris;

chez d'autres, on les teint en rouge.--Chez les Basques, les femmes

estiment accroître leurs charmes, en se rasant la tête; il en est ainsi

en d'autres lieux et, ce qui est plus extraordinaire, dans certaines

régions boréales, au dire de Pline.--Les Mexicaines trouvent beau un

front étroit et, tandis qu'elles s'épilent le reste du corps, elles

recherchent l'abondance des cheveux sur le front et s'appliquent à en

accroître la pousse; des seins développés outre mesure y sont tellement

prisés, qu'il y a des femmes qui affectent d'avoir possibilité de

donner à téter à leurs enfants par-dessus leurs épaules; nous, nous

tiendrions cette exagération pour de la laideur.--Chez les Italiens,

être gros et massif est l'idéal de la beauté; chez les Espagnols, c'est

être mince et svelte; chez nous, c'est être blond pour les uns, brun

pour les autres; tendre et délicat pour celui-ci, ferme et vigoureux

pour celui-là; il y en a qui lui demandent d'avoir de la grâce et de la

douceur, d'autres la veulent fière et majestueuse; tout comme Platon

qui ne trouve rien de si beau que la forme sphérique, tandis que les

Épicuriens lui préfèrent la forme pyramidale ou cubique et ne peuvent

se résoudre à admettre un dieu qui aurait la forme d'une boule.

=Aussi, de ce fait, ne sommes-nous pas davantage fondés à nous croire

privilégiés.=--Quoi qu'il en soit, la nature ne nous a pas en cela plus

privilégiés qu'elle ne l'a fait dans ses lois communes à tous les êtres

vivants, et, quand nous jugeons sans parti pris, nous trouvons que s'il

existe des animaux moins favorisés que nous à cet égard, il y en a

d'autres, et en plus grand nombre, qui le sont davantage: «_Plusieurs

animaux nous surpassent en beauté_ (_Sénèque_)», même parmi ceux qui,

comme nous, vivent sur terre. Pour ce qui est de ceux vivant dans la

mer, laissons de côté leur physionomie générale, trop différente de

la nôtre pour qu'elles puissent se comparer; rien que comme couleur,

propreté, brillant, arrangement, nous leur sommes pas mal inférieurs

sous tous rapports, non moins que vis-à-vis de ceux qui vivent dans les

airs.--La prérogative que font valoir les poètes, que nous aurions de

nous tenir droits, regardant les cieux dont nous sommes originaires,

n'est qu'une licence poétique: «_Dieu a courbé les animaux et attaché

leurs regards à la terre; en donnant à l'homme une tête droite, il a

voulu qu'il regardât le ciel et pût contempler les astres_ (_Ovide_).»

Plusieurs bestioles en effet ont la vue complètement dirigée vers le

ciel, et je trouve que les chameaux et les autruches ont l'encolure

encore plus relevée et plus droite que nous ne l'avons. Existe-t-il

des animaux qui n'aient pas la face placée au haut et en avant du

corps et, tout comme nous, ne regardent pas droit devant eux; qui,

dans leur attitude habituelle, n'aperçoivent pas une étendue du ciel

et de la terre égale à celle que le regard de l'homme peut embrasser?

Quelles qualités avons-nous, de par notre constitution physique,

décrites par Platon et par Cicéron, qui ne soient l'apanage de mille

sortes de bêtes? Parmi les animaux, ceux avec lesquels nous avons le

plus de ressemblance, sont les plus laids et les plus abjects, car ce

sont: le singe, pour ce qui est de l'apparence extérieure et de la

forme du visage: «_Tout difforme qu'il est, le singe nous ressemble_

(_Ennius_)», et le porc, en ce qui touche notre organisation intérieure

et les parties vitales.

=L'homme a plus de raisons que tout autre animal de couvrir sa nudité,

tant il a d'imperfections dans son corps.=--Quand, m'imaginant l'homme

complètement nu et que, notamment dans le sexe auquel semble plus

particulièrement dévolue la beauté, je considère ses défectuosités,

les exigences auxquelles il est astreint de par la nature, ses

imperfections, je trouve qu'en vérité, plus que tout autre animal, nous

avons eu raison de couvrir notre nudité. Nous sommes bien excusables

d'en emprunter les moyens à ceux qu'à cet égard, la nature a favorisés

plus que nous et de nous parer de leur beauté, nous cachant sous

leurs dépouilles, qu'elles soient laine, plume, fourrure ou soie.

Remarquons encore que l'homme est le seul animal chez lequel cette

imperfection soit choquante pour ses semblables, le seul qui se

dérobe à la vue de ceux de son espèce, quand il veut satisfaire aux

actes que lui impose la nature. N'est-ce pas aussi un fait qui mérite

considération que de voir les maîtres en la question, ordonner comme

remède contre les passions érotiques, la vue complète et sans voile

du corps à la possession duquel nous portent nos désirs et que, pour

refroidir en nous l'amour, il nous suffise de voir en toute liberté

qui en est l'objet: «_Il en est qui, pour avoir vu à découvert les

parties secrètes de l'objet aimé, ont senti s'éteindre leur passion

au moment le plus vif de leurs transports_ (_Ovide_).» Bien que cette

recette émane probablement de quelqu'un de sentiment un peu délicat

et qui renaît au calme, ce n'en est pas moins une preuve manifeste

de notre imperfection, que l'usage et la connaissance nous dégoûtent

les uns des autres.--Ce n'est pas tant la pudeur que le savoir-faire

et la prudence, qui rend nos dames si circonspectes et les porte à

nous refuser l'entrée de leurs cabinets de toilette, tant qu'elles

ne sont ni fardées, ni parées, prêtes à paraître en public: «_Elles

n'y manquent pas, et ont grandement raison de défendre l'accès de ces

arrière-scènes de la vie aux amants qu'elles veulent retenir sous leur

joug_ (_Lucrèce_)»; alors que chez certains animaux, il n'est rien que

nous n'aimions et qui ne plaise à nos sens, au point que de leurs

excréments mêmes et de tout ce qu'ils rejettent, nous tirons un manger

délicat et aussi nos ornements les plus riches, nos parfums les plus

suaves.--Ce que je dis là ne s'applique qu'au commun des hommes et

des femmes; je ne suis pas si sacrilège que je l'étende à ces beautés

divines, surnaturelles, extraordinaires, qu'on voit parfois rayonner

au milieu de nous, comme des astres descendus sur la terre et que

dissimule mal la forme humaine qu'elles ont empruntée.

=Nonobstant, il n'admet de supériorité sous aucun rapport de qui n'est

pas formé à son image.=--Au surplus, la part même que dans les faveurs

de la nature, de notre propre aveu, nous faisons aux animaux, leur

est fort avantageuse. Nous nous attribuons des biens fantastiques et

imaginaires, des biens à venir, qui ne sont pas là, et dont l'homme

est impuissant à se garantir la possession; ou encore des biens tels

que la raison, la science, l'honneur que, par un dérèglement de

notre esprit, nous prétendons faussement posséder, alors que nous ne

les avons pas; tandis que nous abandonnons en partage aux bêtes les

biens essentiels, biens qui sont continuellement à notre portée et

dont il nous est constamment loisible d'user: la paix, le repos, la

sécurité, l'innocence et la santé; la santé que je n'hésite pas à

déclarer le plus beau, le plus riche présent que la nature nous ait

pu faire. Si bien que la philosophie, même la philosophie stoïque, va

jusqu'à oser dire que si Héraclite et Phérécyde avaient eu possibilité

d'échanger leur sagesse pour la santé et de se délivrer ainsi, l'un de

l'hydropisie, l'autre de la maladie pédiculaire, dont ils souffraient,

ils eussent bien fait d'opérer cet échange. Comparer et mettre ainsi

en balance la santé et la sagesse, c'est attacher à cette dernière un

bien plus grand prix, que lorsque ces mêmes philosophes viennent dire

que, si Circé avait présenté à Ulysse deux philtres ayant la propriété,

l'un de faire qu'un fou devienne sage, l'autre qu'un sage devienne fou,

Ulysse eût dû préférer la folie, plutôt que de consentir à ce que Circé

transformât sa figure humaine en celle d'une bête; et que la sagesse

elle-même lui aurait dit: «Quitte-moi, renonce à moi, plutôt que de

me loger sous la figure et dans le corps d'un âne.» Ainsi donc, voici

les philosophes qui en viennent à tenir moins compte de la sagesse,

cette grande et divine science, que de l'enveloppe que notre corps

revêt sur cette terre! Ce ne serait donc plus par notre raison, par

notre esprit, par notre âme, que nous l'emporterions sur les bêtes,

mais par notre beauté, notre beau teint, la belle disposition de nos

membres, auprès desquels notre intelligence, notre prudence et tout le

reste se trouveraient sans valeur! Je prends acte de cette naïve et

si franche confession, de laquelle il résulterait que ces attributs

dont nous faisons tant de cas, ne seraient au fond qu'une illusion de

notre imagination, de telle sorte que les bêtes pourraient avoir toutes

les vertus, la science, la sagesse, la capacité des Stoïciens, elles

seraient toujours des bêtes et ne pourraient entrer en comparaison avec

un homme misérable, méchant et insensé. D'après eux enfin, tout ce qui

ne nous ressemble pas n'est rien qui vaille: Dieu * lui-même, et c'est

un point sur lequel nous reviendrons, ne vaut que parce qu'il est à

notre image; d'où il s'ensuit que ce n'est pas comme conséquence d'un

raisonnement judicieux, mais uniquement par fierté et obstination que

nous nous préférons aux animaux, que nous nous prétendons de condition

autre et que nous n'acceptons pas leur société.

=Avec tant de vices, d'appétits déréglés qui sont en lui, est-il en

droit de se glorifier de sa raison?=--Revenons à notre propos. Nous

avons dans notre lot: l'inconstance, l'irrésolution, l'incertitude,

la mauvaise foi, la superstition, la préoccupation des choses à

venir, voire même de ce qui adviendra au delà de la vie, l'ambition,

l'avarice, la jalousie, l'envie, les appétits déréglés, forcenés et

indomptables, la guerre, le mensonge, la déloyauté, le dénigrement et

la curiosité. Certainement c'est avoir payé étrangement cher et bien

au-dessus de sa valeur cette belle raison dont nous nous glorifions,

cette aptitude à connaître et à juger, si nous l'avons achetée au

prix de ce nombre infini de passions, avec lesquelles nous sommes

sans cesse aux prises; encore ne faisons-nous pas entrer en ligne de

compte, ne l'appréciant pas plus que ne le fait Socrate à si juste

titre, cette prérogative qu'il est à remarquer que nous avons sur les

* autres animaux, que toute latitude nous est laissée de nous adonner

aux plaisirs sexuels à toute heure et à toute occasion, alors qu'à cet

égard la nature a imposé aux bêtes des bornes commandées par la raison.

=La science ne nous garantit ni des maladies ni des incommodités de la

vie.=--«_De même qu'il vaut mieux s'abstenir absolument de donner du

vin aux malades, parce qu'en leur donnant ce remède, rarement utile et

le plus souvent nuisible, pour une chance de salut on les exposerait à

un danger véritable; peut-être aussi vaudrait-il mieux que la nature

nous ait refusé cette activité de pensée, cette pénétration, cette

industrie que nous appelons raison et qu'elle nous a si libéralement

accordée, puisque cette faculté n'est salutaire qu'à un petit nombre

d'hommes et funeste à tant d'autres_ (_Cicéron_).» De quel avantage,

pensons-nous, a été à Varron et à Aristote cette intelligence qu'ils

avaient de tant de choses? Les a-t-elle exemptés des incommodités

inhérentes à la nature humaine? Ont-ils été à l'abri des accidents

auxquels un portefaix est exposé? La logique les a-t-elle consolés

de la goutte? De ce qu'ils savaient comment ce mal se loge aux

jointures, l'ont-ils moins ressenti? De ce qu'ils n'ignoraient pas que

chez certains peuples la mort est accueillie avec joie, la leur en

a-t-elle été plus douce? Parce qu'ils avaient connaissance que dans

certains pays les femmes sont en commun, ont-ils été plus consolés de

l'infidélité des leurs? D'autre part, bien que par leur savoir ils

aient occupé le premier rang, l'un chez les Romains, l'autre chez les

Grecs, à une époque où la science était le plus florissante, il ne nous

est cependant pas revenu que leurs vies aient été de celles qui ont

le plus approché de la perfection; celle d'Aristote, en particulier,

présente quelques taches d'une certaine importance dont il ne saurait

aisément se laver.--A-t-on jamais constaté que le plaisir et la santé

aient plus de saveur pour celui qui sait l'astrologie et la grammaire:

«_Est-ce que pour être illettré, on est moins vigoureux aux combats

de l'amour_ (_Horace_)?» ou que la honte et la pauvreté lui soient

moins importunes: «_C'est par là, sans doute, que vous échapperez à

la maladie et à la décrépitude; vous ne connaîtrez ni le chagrin,

ni les soucis, vous aurez une vie plus longue et un sort meilleur_

(_Juvénal_).»

=Les ignorants sont plus sages et savent plus que bien des

savants.=--J'ai vu en mon temps cent artisans, cent laboureurs plus

sages et plus heureux que des rhéteurs de l'université, et j'aimerais

mieux leur ressembler qu'à ces derniers.--Je suis d'avis que

l'érudition doit prendre place parmi les choses nécessaires à la vie,

comme la gloire, la noblesse, les grandeurs, tout au plus comme * la

beauté, la richesse et telles autres qualités qui nous sont d'utilité

réelle, mais à un rang éloigné et plus encore pour satisfaire à des

besoins factices qu'à ceux de la nature. Les principes de morale, les

règles, même les lois ne nous sont guère plus indispensables pour

la vie en commun qu'elles ne le sont aux communautés en lesquelles

vivent les grues et les fourmis, qui sont cependant des mieux

ordonnées, bien que l'érudition leur fasse défaut.--Si l'homme était

sage, il attribuerait à chaque chose un prix, selon qu'elle serait

plus ou moins utile et d'un usage plus ou moins approprié à sa vie.

Qui nous estimerait selon nos actes et notre conduite, relèverait

un plus grand nombre de gens parfaits chez les ignorants que parmi

les savants et cela dans tous les genres de vertu. L'ancienne Rome

me semble avoir été bien supérieure pendant la paix comme pendant

la guerre, à la Rome savante qui s'est ruinée de ses propres mains;

même en admettant qu'elles aient été de valeur égale, la probité et

l'innocence prédomineraient dans la première en raison de la simplicité

qui y régnait, simplicité dont ces deux qualités s'accommodent

particulièrement bien.--Pour clore cette dissertation qui me mènerait

plus loin que je ne veux aller, bornons-nous à constater que l'humilité

et la soumission peuvent seules nous conduire à être hommes de bien, et

qu'il ne faut pas abandonner à chacun la connaissance de ses devoirs;

il faut les lui prescrire et ne pas s'en rapporter au choix de son

jugement, sinon la faiblesse et la variété infinie de nos raisonnements

et de nos idées conduiraient à nous en créer qui, finalement, feraient

que nous nous dévorerions les uns les autres, comme dit Épicure.

=Dès le principe, Dieu nous a interdit la science.=--La première loi

que Dieu ait jamais donnée à l'homme, a été purement d'obéir; un

commandement net et simple lui épargnait d'avoir à connaître quoi que

ce soit et d'en raisonner; l'obéissance est, du reste, le propre d'une

âme raisonnable qui reconnaît en Dieu son supérieur et son bienfaiteur.

Obéir et se soumettre sont le principe de toutes les vertus, comme la

présomption celui de tout péché. C'est en allant à l'encontre de ce

principe que l'homme a éprouvé sa première tentation et que le diable

a pu lui insinuer son premier poison, en lui promettant la science et

le savoir: «_Vous serez comme des dieux, sachant le bien et le mal_

(_Genèse_).» Dans Homère, les Sirènes, pour tromper Ulysse et l'attirer

dans leurs dangereux filets qui recélaient sa perte, lui offraient

de lui faire don de la science. Le mal chez l'homme, c'est de croire

qu'il sait, et c'est pourquoi notre religion nous recommande avec tant

d'insistance l'ignorance comme moyen propre à déterminer en nous la foi

et l'obéissance: «_Prenez garde qu'on ne vous trompe sous le masque de

la philosophie et par de fausses apparences conformes aux doctrines

du monde_ (_S. Paul_).» Tous les philosophes, de toutes les sectes,

sont d'accord sur ce que le souverain bien réside dans la tranquillité

de l'âme et du corps; mais comment réaliser cette tranquillité?

«_Le sage ne voit au-dessus de lui que Jupiter; il se trouve riche,

libre, honoré, beau, enfin le roi des rois, surtout si sa santé est

florissante et que la pituite ne le tourmente pas_ (_Horace_).»

=Mais la présomption est le partage de l'homme.=--Il semble en vérité

que pour nous consoler de notre condition misérable et chétive,

la nature ne nous ait donné que la présomption; c'est l'opinion

d'Épictète: «L'homme n'a rien qui soit proprement à lui, en dehors de

l'usage qu'il fait de ses opinions»; nous n'avons en partage que du

vent et de la fumée. Les dieux ont la santé, par cela même qu'ils sont

dieux, dit la philosophie, et ils ne connaissent la maladie que parce

que leur intelligence fait qu'ils savent tout; l'homme au contraire

a en lui le principe du mal, le bien chez lui n'est que mirage; nous

avons bien raison de nous vanter de la force de notre imagination, car

tous nos biens ne sont qu'en songe.

Écoutez les rodomontades de ce pauvre et malheureux animal: «Il n'est

rien de si doux (c'est Cicéron qui parle) que de nous adonner aux

lettres; à ces lettres, veux-je dire, qui nous révèlent la connaissance

de l'infinité des choses existantes, de la nature dans ce qu'elle a de

plus grand; des cieux alors que nous sommes encore de ce monde, des

terres et des mers. C'est par elles que nous avons été instruits dans

la religion; que nous connaissons la modération, le courage dans ce

qu'il a de plus relevé; que notre âme a été arrachée aux ténèbres pour

être initiée à toutes choses, à celles d'ordre élevé comme à celles

d'ordre inférieur, à celles qui occupent le premier rang comme le

dernier, ou un rang intermédiaire. C'est grâce à elles que nous pouvons

vivre heureux et dans de bonnes conditions et que nous avançons en âge

sans déplaisir et sans en souffrir.» Ne semble-t-il pas que c'est de

Dieu, de Dieu bien vivant et tout-puissant, que l'auteur parle? Quant

à la réalité, c'est que mille femmelettes ont vécu au village, d'une

vie plus égale, plus douce et plus calme que n'a été celle de ce beau

parleur.

«_Ce fut un dieu, illustre Memmius, oui, ce fut un dieu qui, le

premier, trouva cette manière de vivre à laquelle on donne aujourd'hui

le nom de «Sagesse», grâce à laquelle l'agitation et les ténèbres

ont fait place, dans la vie, au calme et à la lumière_ (_Lucrèce_).»

Voilà, n'est-ce pas, de belles et magnifiques paroles; et cependant,

malgré ce dieu qui l'a instruit, malgré cette sagesse divine, un bien

léger accident a suffi pour que l'entendement de celui qui les a dites

en vienne à un état pire que celui du moindre berger.--Tout aussi

impudents que ces propos, sont l'engagement inscrit par Démocrite en

tête de son livre: «J'entreprends de parler sur toutes choses»; cette

sotte qualification de «dieux mortels», que nous donne Aristote; cette

appréciation émise par Chrysippe que «Dion était aussi vertueux que

Dieu»; cette assertion de Sénèque, «que c'est à Dieu qu'il doit la vie,

mais que c'est à lui-même qu'il doit de bien vivre»; et cette autre

qui se rapproche de la précédente: «_C'est avec raison que nous nous

glorifions de notre vertu; ce qui ne pourrait être, si elle nous venait

d'un dieu, au lieu que nous la tenions de nous-mêmes_ (_Cicéron_)»;

celle-ci enfin, également de Sénèque: «Le sage allie à la faiblesse

humaine une force d'âme semblable à celle de Dieu, ce en quoi il lui

est supérieur.» Il n'est rien de si ordinaire que de rencontrer des

faits témoignant une pareille outrecuidance; il n'y a personne de nous

qui ne s'offense autant de se voir élevé à la hauteur de Dieu, qu'il

est blessé d'être rabaissé au rang des autres animaux, tant nous sommes

plus jaloux de ce qui nous touche, que de la gloire de notre Créateur.

=Et pourtant la force d'âme de nos philosophes est impuissante contre

la douleur physique devant laquelle souvent l'ignorant demeure

impassible.=--Il faut triompher de cette sotte vanité et saper

hardiment et énergiquement les fondements ridicules sur lesquels

s'élèvent ces opinions erronées. Tant que l'homme s'imaginera avoir

quelque moyen d'action et quelque force par lui-même, jamais il ne

reconnaîtra ce qu'il doit à son maître; il fera toujours ses œufs

poules, comme dit le proverbe, prenant le germe pour la réalité; aussi

faut-il le réduire à l'indigence absolue, ne lui laissant que sa

chemise.--Voyons quelques exemples particulièrement instructifs de ce

qu'a produit sa philosophie. Posidonius, torturé par une si cruelle

maladie que ses bras se tordaient et ses mâchoires se contractaient,

pensait témoigner bien du mépris pour la douleur, en l'invectivant

ainsi: «Tu as beau faire, je ne conviendrai pas quand même que tu es un

mal.» Il éprouvait les mêmes souffrances que mon laquais et se croyait

brave parce qu'il en arrivait à tenir un langage conforme aux préceptes

de la secte à laquelle il appartenait: «_Il n'eût pas dû faire le brave

en paroles, alors que, de fait, il succombait_ (_Cicéron_).»--Carnéades

étant venu rendre visite à Arcésilas qui était malade de la goutte, se

retirait très affecté de le voir en cet état; celui-ci le rappela et,

lui montrant ses pieds et sa poitrine, lui dit: «Rien ne se sent ici de

ce que j'éprouve là.» C'était avoir meilleure grâce que le précédent:

il reconnaissait qu'il souffrait et eût voulu être débarrassé de son

mal; néanmoins son courage n'en était ni abattu, ni affaibli, tandis

que Posidonius, je le crains, se raidissait plus en paroles qu'en

réalité contre la souffrance.--Denys d'Héraclée, souffrant cruellement

des yeux, en arriva à se départir de ses résolutions stoïques.

=Les effets de l'ignorance sont préférables à ceux de la

science.=--Alors même que la science pourrait produire les effets que

ces philosophes lui attribuent, qu'elle émousserait et atténuerait la

violence des maux auxquels nous sommes exposés, que ferait-elle de plus

que ce que fait tout naturellement l'ignorance et d'une façon plus

sensible encore? Le philosophe Pyrrhon, courant en mer les dangers

d'une très forte tempête, ne trouvait rien de mieux pour raffermir le

courage de ses compagnons d'infortune, que de les inviter à imiter la

tranquillité d'un pourceau qui était du voyage et regardait la tempête

sans en être effrayé.--Quand la philosophie est à bout d'arguments,

elle nous renvoie à l'exemple que nous donnent l'athlète et le

muletier qui témoignent généralement beaucoup moins de sensibilité

vis-à-vis de la mort, de la douleur et des autres misères de ce

monde, et font preuve de plus de fermeté que n'arrive à en procurer

la science à quiconque n'est pas préparé à les affronter par les

habitudes de la vie courante, ou n'est pas né avec cette disposition

naturelle.--N'est-ce pas l'ignorance qui fait qu'à inciser et tailler

les membres délicats d'un enfant, ceux d'un cheval, on éprouve moins

de résistance que lorsqu'il s'agit de nous? Combien de gens sont

devenus malades uniquement par l'effet de leur imagination? Nous en

voyons tous les jours qui se font saigner, purger, médicamenter pour

soigner des maux qu'ils ne ressentent que parce qu'ils se figurent

les avoir. Quand les maux véritables nous font défaut, la science

nous en suppose: Par la couleur de votre teint, vous paraissez sous

la menace de quelque affection catarrhale; les chaleurs de la saison

vous prédisposent à un accès de fièvre; la ligne de vie de votre main

gauche présente une section qui vous présage une assez sérieuse et

prochaine indisposition. La science s'en prend même effrontément à la

santé: Vous avez une expansion, une force de jeunesse qui ne peuvent se

continuer ainsi; il faut vous tirer du sang et vous affaiblir de peur

que cet état si florissant ne tourne contre vous.--Comparez l'existence

d'un homme asservi à ces idées imaginaires avec celle d'un laboureur

qui s'abandonne au courant naturel de la vie, ne tenant compte des

choses que selon l'impression qu'il en reçoit au moment où elles se

produisent, sans se préoccuper de ce qu'en peut dire la science,

sans s'attacher aux conjectures; qui n'a de mal que lorsque le mal

survient, alors que l'autre a souvent la maladie de la pierre dans

l'âme avant qu'elle ne se porte sur les reins, anticipant, par un effet

de son imagination, sur les souffrances qu'il aura à endurer, courant

au-devant, comme s'il n'était pas suffisamment temps de souffrir, quand

le moment en vient.

Ce que je dis des effets néfastes de la médecine, les faits montrent

qu'on peut le dire également de toute autre science; de là est venue

cette opinion de certains philosophes du temps jadis, qui faisaient

consister la félicité suprême à avoir conscience de la faiblesse de

notre jugement. Quant à moi, mon ignorance me porte autant à espérer

qu'à craindre; pour gouverner ma santé, je me règle sur les exemples

qui me viennent d'autrui et sur ce que je vois se produire ailleurs

dans les conditions où je me trouve moi-même; ces constatations sont

de toutes sortes, je me détermine d'après la comparaison que j'établis

entre elles, choisissant ce qui me paraît le mieux convenir. Je fais à

la santé l'accueil le plus cordial, la tenant comme chose essentielle

qui nous fait libre; je lui subordonne tout le reste et m'applique à

en jouir d'autant, qu'à présent elle m'est moins ordinaire et se fait

plus rare; aussi je me garde de troubler son repos et sa douceur par

les ennuis d'un nouveau genre de vie, où je me verrai obligé de me

contraindre.

=Les maladies du corps et de l'esprit sont souvent causées par

l'agitation de l'âme.=--Les bêtes qui doivent à leur quiétude une

santé bien plus robuste que la nôtre, nous donnent assez la preuve

combien l'agitation de notre esprit est une cause de maladie. On dit

qu'au Brésil, les gens ne meurent que de vieillesse, ce qu'on attribue

à la pureté et au calme de l'air qu'on y respire et qui, selon moi,

est plutôt un effet de la sérénité et de la tranquillité de leur âme

exempte des passions, des peines, des occupations qui surexcitent et

sont une source de contrariétés; ignorants, ne connaissant rien des

lettres, sans lois, sans roi, sans religion aucune, leur vie s'écoule

dans une simplicité qui fait mon admiration.

D'où vient ce fait d'expérience que les gens les plus grossiers,

d'esprit peu ouvert, sont les plus fermes, les plus désirables dans les

exécutions amoureuses, et que l'amour d'un muletier se rende souvent

plus acceptable que celui d'un galant homme? sinon que chez ce dernier,

l'agitation de l'âme influe sur ses moyens physiques, les rompt, les

lasse, comme elle lasse et trouble ordinairement l'âme elle-même.

Qu'est-ce qui la rend déraisonnable, l'amène le plus communément à la

manie, si ce n'est sa promptitude, ses saillies, son agilité, ce qui

enfin constitue sa puissance d'action? Qu'est-ce qui différencie la

plus subtile folie de la plus subtile sagesse? Des grandes amitiés

naissent les grandes inimitiés, les santés vigoureuses sont le point de

départ de maladies mortelles; de même les plus remarquables et les plus

belles intelligences peuvent conduire aux plus sublimes folies, comme

aux plus extravagantes: des unes aux autres il n'y a qu'un pas. Par ce

dont sont capables les fous, nous pouvons juger combien en réalité la

folie tient de près aux élans les plus généreux de notre âme. Qui ne

sait combien est imperceptible la ligne de démarcation entre la folie

et les inspirations les plus hardies d'un esprit complètement libre de

lui-même, ou les résolutions que peut prendre, dans des circonstances

extraordinaires, une vertu qui est au-dessus de tout! Platon dit que

les gens mélancoliques sont les plus capables de se soumettre à la

discipline et les meilleurs, aussi n'y en a-t-il pas qui aient plus de

propension à la folie; ce sont des esprits infinis que consument leur

propre force et leur propre souplesse.--Quelle chute, par exemple,

que celle dont nous venons d'être témoin, causée par la brillante

surexcitation de ce poète si judicieux, si ingénieux, imprégné autant

que, depuis longtemps, pas un autre d'entre les poètes italiens, des

saines traditions de l'antique et pure poésie! Combien vraiment il a

eu lieu d'être satisfait de cette vivacité d'esprit sous laquelle il

a succombé! de cette clarté qui l'illuminait et qui l'a aveuglé! de

cette exacte et si fine compréhension qu'il possédait et qui lui a fait

perdre la raison! de ses recherches si curieuses et si ardues ayant la

science pour objet, qui l'ont conduit à la bêtise! de cette aptitude si

exceptionnelle aux travaux de l'esprit, à laquelle il doit de l'avoir

perdu et de ne plus pouvoir travailler! En le voyant à Ferrare en si

piteux état, se survivant à lui-même, ne reconnaissant ni lui, ni ses

œuvres qu'on a publiées sans qu'il ait pu les revoir et y mettre

la dernière main, bien que cette publication ait été faite de son

vivant, j'éprouvais encore plus de dépit pour la fragilité de la nature

humaine, que de compassion pour le malheur dont il était frappé.

=L'indolence de l'esprit produit la vigueur corporelle et la

santé.=--Voulez-vous un homme qui soit sain, pondéré dans ses actes,

dont vous puissiez être certain et qui offre toute garantie? faites-le

vivre dans un milieu où règnent les ténèbres, qu'il demeure dans

l'oisiveté et ne fasse pas travailler son intelligence. Pour nous

rendre sages, il faut nous abêtir; pour nous mener, il faut nous

aveugler. On me dira que cet avantage d'avoir l'appétit froid et

d'offrir peu de prise à la douleur et au mal, a pour conséquence

l'inconvénient de nous rendre moins friands de la jouissance des biens

et des plaisirs et fait que nous les ressentons moins vivement; j'en

conviens, mais la misère de notre condition fait que nous avons moins

à jouir qu'à fuir, et que l'extrême volupté nous touche moins que la

plus légère douleur: «_Les hommes sont moins sensibles au plaisir qu'à

la douleur_ (_Tite Live_)»; nous prêtons moins attention à la santé la

plus parfaite qu'à la moindre des maladies: «_Nous sommes sensibles

à la moindre égratignure, et néanmoins la plénitude de la santé nous

laisse indifférents. Nous nous réjouissons de n'être ni pleurétiques ni

podagres, et à peine mettons-nous en compte d'être sains et vigoureux_

(_La Boétie_).» Notre bien-être consiste à ne pas avoir mal, et c'est

pourquoi les philosophes qui se sont le plus attachés à exalter la

volupté, l'ont fait uniquement résider dans l'insensibilité. Ne pas

avoir de mal, c'est en fait de bien ce que l'homme peut espérer de

mieux, comme dit Ennius.

Ce chatouillement, cette excitation que nous causent certains plaisirs,

semblent tout à la fois excès de santé et malaise; cette volupté qui

nous attire, à laquelle il nous faut céder malgré ce je ne sais quoi

qu'elle a de cuisant, de mordant, n'a-t-elle pas finalement pour objet

d'éteindre en nous la sensation? Le ravissement que nous recherchons

dans nos accointances avec la femme, naît du besoin que nous éprouvons

de nous soustraire au tourment que nous cause un désir ardent et

excessif que nous cherchons à assouvir pour retrouver le calme et

nous débarrasser de la fièvre qui nous agite; et de même de tous les

autres plaisirs. J'en conclus que si la simplicité d'esprit restreint

les maux auxquels nous sommes exposés, elle nous ménage, dans l'état

où nous sommes, une amélioration très appréciable de notre sort.--Il

ne faudrait cependant pas la supposer accentuée au point qu'elle soit

dépourvue de toute sensibilité, et Crantor avait raison de combattre

cette indifférence préconisée par Épicure, quand on venait à l'exagérer

au point de ne même pas convenir des maux qui nous frappent, quand déjà

nous en sommes atteints: «Je n'approuve pas une insensibilité portée

à ce degré qui, de fait, n'existe pas et n'est pas à désirer. Je suis

content de n'être pas malade, mais si je le suis, je veux le savoir; et

si on me cautérise ou me fait une incision, je veux le sentir.» Et, en

effet, qui nous enlèverait la sensation du mal, nous priverait du même

coup du sentiment de la volupté; ce serait en somme l'anéantissement de

l'homme: «_Cette indifférence ne s'acquiert pas sans une grande fermeté

de l'esprit et un anéantissement du corps_ (_Cicéron_).» Le mal et le

bien nous viennent tour à tour; la douleur ne nous poursuit pas sans

cesse, et nous ne courons pas sans cesse après la volupté.

=La science nous renvoie souvent à l'ignorance pour nous adoucir

les maux présents.=--C'est un très grand avantage à l'honneur de

l'ignorance, que la science elle-même nous rejette dans ses bras,

quand elle devient impuissante à nous endurcir contre nos maux devenus

plus intenses; que celle-ci soit contrainte d'entrer en composition,

de nous lâcher la bride, de nous laisser la latitude de nous réfugier

au sein de sa rivale pour y chercher un abri contre les coups et les

injures de la fortune. Ce n'est pas autre chose en effet que nous dit

la science, quand elle nous prêche de dégager notre pensée des maux que

nous endurons et de la reporter vers les voluptés qui ne sont plus;

de nous consoler des maux présents par le souvenir des biens passés;

d'appeler à notre secours les satisfactions que nous avons éprouvées

jadis, pour les opposer à ce qui nous oppresse aujourd'hui: «_Épicure

dit qu'il faut faire diversion aux pensées tristes, en se reportant aux

pensées riantes_ (_Cicéron_).» Manquant de force, la science a recours

à la ruse; elle cherche par la souplesse et en usant des jambes, à

remédier à la vigueur et à l'action des bras qui lui font défaut. Mais

rappeler les douceurs des vins de la Grèce, non pas seulement à un

philosophe, mais simplement à un homme de sens rassis aux prises avec

un accès de fièvre chaude qui altère son entendement, c'est là vraiment

un singulier remède, plutôt capable d'empirer son état: «_Le souvenir

du bien passé double le mal présent_ (_Le Tasse_).»

=La philosophie agit de même, lorsqu'elle nous incite à l'oubli

des maux passés.=--Cet autre conseil que donne la philosophie est

de même nature: «Il ne faut conserver que la mémoire du bonheur

dont nous avons joui, et effacer le souvenir des chagrins dont

nous avons souffert»; comme s'il était en notre pouvoir d'oublier!

Un tel conseil, encore une fois, ne peut que diminuer en nous

notre force de résistance: «_Doux est le souvenir des maux passés_

(_Euripide_).»--Comment la philosophie, qui doit nous fournir des

armes pour combattre la fortune, qui doit fortifier mon courage pour

me mettre à même de fouler aux pieds toutes les adversités humaines,

peut-elle en venir à ce degré d'impuissance qu'elle admette que nous

ayons recours à des échappatoires telles que ces détours pusillanimes

et ridicules? Ce qui nous revient à la mémoire, ce n'est pas ce que

nous voudrions, c'est ce qui lui plaît. Bien plus, il n'est rien qui

imprime aussi profondément quelque chose dans notre souvenir, comme le

désir que nous avons de l'oublier; c'est un bon moyen de le conserver,

de le graver dans notre âme, que de la convier à n'en pas garder trace.

Il est faux de prétendre qu'«_il dépend de nous d'ensevelir pour jamais

dans l'oubli nos malheurs passés et de ne nous rappeler que ce qui

nous est arrivé d'heureux_ (_Euripide reproduit par Cicéron_)»; tandis

qu'il est exact de dire: «_Je me souviens des choses que je voudrais

oublier et oublie celles dont je ne voudrais pas perdre le souvenir_

(_Euripide_).» Et de qui est ce conseil d'ensevelir nos malheurs dans

un éternel oubli? de celui «_qui seul entre tous a osé se dire sage_

(_Cicéron_)»; «_qui, supérieur au genre humain par son génie, a effacé

tous les hommes, comme le soleil, en se levant, éteint les étoiles_

(_Lucrèce_)». Vider et démunir sa mémoire, n'est-ce pas le véritable

chemin qui mène le plus directement à l'ignorance?--«_L'ignorance qui

admet tout sans discussion, est un remède à nos maux_ (_Sénèque_).»

Plusieurs philosophes ont émis des aphorismes semblables, par lesquels

ils nous permettent de nous contenter, comme le commun des mortels,

d'apparences frivoles, dans le cas où, avec tous ses arguments plus

ou moins probants, la raison ne peut plus rien, pourvu que nous y

trouvions satisfaction et consolation; ne pouvant guérir la plaie,

ils se contentent de l'endormir et de la calmer momentanément. Je

crois que personne ne peut nier qu'il accepterait, même au prix d'un

jugement affaibli ou malade, de mener une existence agréable et

tranquille dont l'ordre et la constance lui seraient garantis: «_Je

commencerais par boire et par répandre des fleurs, quitte à passer pour

fou_ (_Horace_).»--Il se trouverait assurément bien des philosophes de

l'avis de Lycas. Ce Lycas, au demeurant, de mœurs très régulières,

vivait doucement et paisiblement dans sa famille, ne manquant en

rien à ses devoirs à l'égard des siens et des étrangers, sachant

très bien éviter ce qui pouvait lui être préjudiciable. Par quelque

altération de son bon sens, il s'était mis dans la cervelle une idée

fixe, s'imaginant être toujours dans les théâtres, assistant à des

passe-temps, à des spectacles, aux plus belles comédies qui fussent

au monde. Les médecins l'ayant guéri de cette manie, peu s'en fallut

qu'il ne leur fît un procès, pour qu'ils lui rendent les douceurs

qu'il goûtait ainsi en imagination: «_Ah! mes amis, qu'avez-vous

fait! En me sauvant, vous m'avez tué; car c'est m'enlever toute

volupté, que de m'arracher à l'erreur qui faisait le charme de ma

vie_ (_Horace_).»--Thrasylas, fils de Pythodore, était atteint d'une

manie analogue: il se figurait que tous les navires qui relâchaient

dans le port du Pyrée et y abordaient, travaillaient pour son compte.

Il se réjouissait de ce qu'ils avaient fait une bonne traversée et

accueillait leur arrivée avec joie. Son frère Criton l'ayant fait

remettre dans son bon sens, il regrettait son état passé dans lequel

il avait vécu heureux, exempt de tout chagrin. C'est ce que rend ce

vers d'un auteur grec de l'antiquité: «_Il y a grand avantage à n'être

pas trop avisé_ (_Sophocle_).» L'Ecclésiaste exprime la même pensée:

«Beaucoup de sagesse est la source de beaucoup de déplaisir; qui

acquiert la science, acquiert en même temps et travail et tourment.»

=En nous concédant le droit de mettre fin à notre vie, lorsqu'elle nous

est devenue insupportable, la philosophie témoigne encore davantage

de son impuissance.=--La philosophie admet assez généralement comme

remède extrême aux difficultés de tous genres auxquelles nous ne

pouvons échapper, que nous mettions fin à notre vie, quand nous ne

pouvons les endurer: «_La vie te plaît-elle, supporte-la. En es-tu

rassasié, sors en comme tu voudras_ (_Sénèque_).»--«_La douleur te

pique-t-elle, ou même te déchire-t-elle? si tu es nu, tends la gorge;

mais si tu es couvert des armes de Vulcain, c'est-à-dire si tu es fort,

résiste_ (_Cicéron_).» Et ce dicton: «_Qu'il boive ou qu'il s'en aille_

(_Cicéron_)», que les Grecs décochaient aux convives d'un festin et

dont on fit application aux situations critiques par le changement de

prononciation du B en V (_Vivat_ au lieu de _Bibat_: qu'il vive, au

lieu de: qu'il boive), transformation plus naturelle assurément dans la

bouche d'un Gascon que dans la langue de Cicéron, qu'est-ce que cela de

la part de la philosophie, sinon la confession de son impuissance? Pour

se mettre à couvert, non seulement elle a recours à l'ignorance, mais

même à la stupidité humaine et préconise l'abandon de tout sentiment et

même de l'existence: «_Si tu ne sais pas user de la vie, cède la place

à ceux qui le savent. Tu as assez joué, tu as assez mangé, assez bu; il

est temps de faire retraite, car tu pourrais t'enivrer et devenir la

risée des jeunes gens, chez lesquels cette débauche est plus excusable

que chez un homme de ton âge_ (_Horace_).»--«_Démocrite, voyant que

les ans avaient affaibli ses facultés, se donna volontairement la

mort_ (_Lucrèce_).»--Antisthène exprime la même idée: «Il faut faire

provision de sens pour comprendre, ou se munir d'un licol pour se

pendre.»--Chrysippe fait tenir au poète Tyrtée un propos analogue:

«Il nous faut arriver à la vertu ou à la mort.»--Cratès disait

également: «L'amour se guérit comme la faim, ou encore avec le temps;

ceux auxquels ni l'un ni l'autre de ces deux moyens ne peuvent donner

satisfaction n'ont qu'à se mettre la corde au cou.»--Sextius, dont

Sénèque et Plutarque parlent avec tant de considération, avait tout

abandonné pour se livrer à l'étude de la philosophie. Ses études

ne progressant que lentement et se prolongeant, il décida de se

précipiter dans la mer: ne pouvant atteindre à la science, il se

donnait la mort.--Voici les termes mêmes de la loi que les Stoïciens

posaient à ce sujet: «Si d'aventure survient quelque disgrâce à

laquelle on ne peut apporter remède, le port est proche; l'on peut se

sauver à la nage en abandonnant son corps, comme d'une barque qui fait

eau. C'est la peur de mourir et non le désir de vivre, qui fait que le

fou est attaché à son corps.»

=La simplicité et l'ignorance sont des conditions de vie heureuse.=--La

simplicité dans l'existence la rend plus agréable, et aussi plus

innocente et meilleure, ainsi que je l'ai dit plus haut. Les simples et

les ignorants, dit saint Paul, s'élèvent et gagnent le ciel; nous, avec

tout notre savoir, nous nous effondrons dans les abîmes infernaux.--Je

ne rappellerai ni Valens, ennemi déclaré des sciences et des lettres,

ni Licinius, ces deux empereurs romains qui les tenaient pour le poison

et la peste de tout état politique; ni Mahomet qui, ai-je entendu dire,

interdit la science à l'homme; mais j'invoquerai l'exemple de Lycurgue.

L'autorité de ce grand législateur doit être d'un grand poids, comme

aussi cette législation divine qui a droit à tous nos respects, qu'il

avait donnée à Lacédémone, et qui, si grande et si admirable, y fit

régner si longtemps la vertu et le bonheur, sans qu'y fussent admises

la connaissance et la pratique des lettres.--Ceux de retour de ce monde

nouveau, que les Espagnols ont découvert au temps de la génération

qui nous a précédés, peuvent témoigner combien ces nations qui n'ont

ni lois, ni magistrats, vivent mieux gouvernés et ordonnés que nous

chez qui les fonctionnaires sont en plus grand nombre que ceux qui ne

le sont pas, et où les lois outrepassent en nombre celui des actes à

juger: «_Ils ont les poches et les mains pleines d'ajournements, de

requêtes, d'informations, de lettres de procuration et aussi de liasses

de gloses, de consultations et de procédures. Avec de telles gens, les

malheureux ne sont jamais en sûreté dans une ville; ils sont assiégés

par derrière, par devant, de tous côtés, par une foule de notaires, de

procureurs et d'avocats_ (_Arioste_).»

Un sénateur romain des derniers siècles de l'empire exprimait cette

même idée: «Nos prédécesseurs disait-il, exhalaient une forte odeur

d'ail, mais avaient l'estomac parfumé par une bonne conscience, tandis

qu'à notre époque, les gens répandent une agréable senteur, mais à

l'intérieur c'est une odeur nauséabonde produite par la fermentation

de tous les vices»; autrement dit, suivant ma manière de voir, avec

beaucoup de savoir et de capacité, ils manquaient totalement de

conscience dans leur conduite.--Le manque d'éducation, l'ignorance, la

simplicité d'esprit, la rudesse accompagnent d'ordinaire l'innocence;

la curiosité, la subtilité, le savoir traînent la malice à leur suite;

l'humilité, la crainte, l'obéissance, la bonté poussée jusqu'à la

faiblesse, qui sont les bases essentielles sur lesquelles repose la

conservation de la société humaine, sont le propre d'une âme vide,

docile, présumant peu d'elle-même.

=Funestes effets de la curiosité et de l'orgueil.=--Les chrétiens

savent mieux que personne combien la curiosité est un mal naturel et

originel chez l'homme. Son désir de croître en sagesse et en savoir

fut la cause première de la ruine du genre humain; c'est là ce qui

l'a précipité vers la damnation éternelle: l'orgueil l'a perdu et

corrompu. C'est l'orgueil qui jette l'homme hors des voies communes,

qui lui fait embrasser les nouveautés, préférer être le chef d'une

troupe errante et dévoyée dans un sentier de perdition, être professeur

enseignant l'erreur et le mensonge, plutôt que disciple dans une école

où s'enseigne la vérité et marcher, sous la direction d'autrui, sur la

grande route bien entretenue et qui mène droit au but; c'est peut-être

ce que rend cette ancienne maxime grecque: «La superstition suit

l'orgueil et lui obéit comme à son père.» O présomption, combien tu

nous es nuisible!

=A quoi Socrate a dû le nom de sage.=--Lorsque Socrate fut avisé que

le dieu de la Sagesse lui avait attribué la qualification de sage,

il en fut étonné. Se sondant, s'examinant, il ne trouvait rien qui

pût motiver cette déclaration de la divinité, parce qu'il connaissait

nombre de justes, de tempérants, de vaillants, de savants au même degré

que lui, plus éloquents, plus beaux, plus utiles à leur pays. Il finit

par conclure que ce qui pouvait le distinguer des autres et faire qu'il

fût un sage, c'est que lui-même ne se considérait pas comme tel; que

son dieu devait tenir comme une bien singulière bêtise de la part de

l'homme, l'opinion que celui-ci se fait de sa science et de sa sagesse;

et que la meilleure doctrine qu'il peut avoir est l'ignorance, comme la

simplicité d'âme est sa meilleure sagesse. Nos livres saints déclarent

bien misérables ceux qui ont pour eux-mêmes trop d'estime: «Tu n'es

que boue et cendre, y lisons-nous, y a-t-il vraiment là de quoi te

glorifier?» Et cet autre passage: «Dieu a fait l'homme semblable à une

ombre»; qu'en peut-on voir, quand, la lumière s'éloignant, l'ombre

s'évanouit? De fait, nous ne sommes rien.

=Les recherches sur la nature divine sont condamnables.=--Il s'en

faut de tant que nous puissions atteindre les hauteurs où plane la

divinité, que les œuvres du Créateur qui tiennent le plus de lui,

qui portent le mieux son empreinte, sont celles que nous comprenons

le moins. Se trouver en présence d'une chose incroyable, est pour

le chrétien une occasion de croire; cette chose est d'autant plus

rationnelle, qu'elle échappe davantage à la raison humaine; si celle-ci

pouvait la comprendre, ce ne serait plus un miracle; si elle avait

son similaire, elle ne serait pas unique. «_On connaît mieux Dieu, en

ne cherchant pas à le comprendre,_» dit saint Augustin. «_Il est plus

saint et plus respectueux de croire que d'approfondir ce que font les

dieux,_» dit Tacite. Platon, lui aussi, estime que c'est en quelque

sorte une impiété que de s'enquérir trop curieusement de Dieu, du monde

et des causes premières des choses. Enfin, nous lisons dans Cicéron:

«_Il est difficile de connaître l'auteur de cet univers; et, si on

parvient à le découvrir, il est impossible de le faire comprendre

au vulgaire._»--Dieu est puissance, vérité et justice, disons-nous;

ces mots éveillent une idée de grandeur, mais ce qu'ils représentent

exactement, nous ne le voyons pas, nous ne le concevons pas. Nous

disons que Dieu éprouve de la crainte, qu'il est courroucé, qu'il aime,

«_exprimant des choses divines en des termes humains_ (_Lucrèce_)»; ce

sont là des agitations, des émotions dont nous sommes susceptibles,

mais qui ne peuvent se produire en Dieu comme nous les éprouvons, pas

plus que nous ne sommes capables de comprendre la façon dont il les

ressent. Dieu seul a possibilité de se connaître et d'expliquer ses

actes, qui ne peuvent se traduire qu'improprement en notre langage,

dont il use cependant pour s'abaisser et descendre jusqu'à nous qui

gisons à terre. Comment la prudence, qui est l'intermédiaire entre le

bien et le mal, pourrait-elle être son fait à lui, qu'aucun mal ne peut

atteindre? Qu'a-t-il à faire de la raison et de l'intelligence qui, de

choses qui nous échappent en partie, nous permettent de déduire des

choses nettement définies, lui pour qui il n'y a rien d'obscur? La

justice, qui a pour but d'attribuer à chacun ce qui lui appartient, est

une conséquence de ce que les hommes vivent en société, où tout est

pêle-mêle; elle ne saurait par suite entrer dans les attributs de Dieu.

La tempérance consiste dans la modération apportée dans la jouissance

de nos voluptés corporelles, quel rapport peut-elle avoir avec la

divinité? Le courage que nous apportons à supporter la douleur, le

travail, les dangers n'est pas davantage son fait, parce que ces trois

choses lui sont absolument étrangères. Ce sont ces mêmes considérations

qui font qu'Aristote tient Dieu pour exempt de vices et de vertus: «_Il

n'est susceptible ni d'amour, ni de haine, parce que tout ce qui est

tel, est le propre d'êtres faibles_ (_Cicéron_).»

=Ce que nous possédons de la vérité, ce n'est pas avec nos propres

forces que nous y sommes arrivés.=--Ce que nous pouvons concevoir de

la Vérité, quoi que ce soit que nous en connaissions, ce n'est pas par

nous-mêmes que nous y sommes arrivés; cela, Dieu nous l'a bien montré

en allant faire choix, dans le bas peuple, de gens simples et ignorants

pour nous instruire de ses admirables secrets. Notre foi, ce n'est pas

nous qui l'avons acquise; c'est un présent que nous devons uniquement

à la libéralité d'autrui. Ce n'est pas par notre raisonnement, par

notre intelligence, que nous avons été amenés à notre religion; c'est

par le fait d'une autorité en dehors de nous, qui l'a ainsi voulu. La

faiblesse de notre jugement a fait en cela plus que sa force, notre

aveuglement plus que notre clairvoyance. C'est grâce à notre ignorance

plus qu'à notre savoir, que nous sommes arrivés à la connaissance des

vérités divines. Il n'est pas étonnant du reste que nos moyens, qui

sont ceux que nous tenons de la nature et qui ne s'appliquent qu'aux

choses de la terre, ne puissent arriver à la conception de choses

surnaturelles et célestes. Tout ce que nous pouvons faire, c'est de

nous y prêter, en y apportant obéissance et soumission, car il est

écrit: «Je détruirai la sagesse des sages, j'abattrai la prudence des

prudents.» Où est le sage, où est celui qui, en ce siècle, a écrit ou

discuté sur ces questions? Dieu a bien réellement abêti la sagesse

humaine, puisque par elle le monde n'ayant pu arriver à la connaissance

de Dieu, il lui a plu pour sauver les croyants de recourir à la

prédication de gens simples et ignorants.

=A la fin de leur vie, les plus savants philosophes se sont aperçus

qu'ils n'avaient rien appris.=--Examinons donc si, finalement, il

est au pouvoir de l'homme de trouver ce qu'il cherche, et si cette

recherche à laquelle il s'est livré pendant tant de siècles l'a enrichi

de quelque force nouvelle et de quelque vérité solide; je crois

qu'on reconnaîtra, si l'on parle en conscience, que tout ce qu'il a

retiré d'une si longue poursuite, est d'avoir appris à constater son

impuissance. Par cette longue étude, l'ignorance qui de par notre

nature est en nous, s'est confirmée et a été démontrée. Il est advenu

aux vrais savants ce qui advient aux épis de blé, lesquels vont

s'élevant, dressant fièrement leur tête, tant qu'ils sont vides, et

qui, lorsqu'ils sont pleins, que les grains grossissent et viennent

à maturité, s'inclinent et baissent la tête par humilité; de même,

ces hommes après avoir tout essayé, tout sondé et, dans cet amas de

science, dans cette masse si considérable de choses si diverses,

n'avoir rien trouvé de solide et de ferme, rien si ce n'est la vanité,

ont renoncé à leurs présomptions et reconnu le peu qu'ils sont en

réalité. C'est ce que Velleius impute à Cotta et à Cicéron, «d'avoir

appris de Philon qu'ils n'ont rien appris».--Phérécide, l'un des

sept sages de la Grèce, aux approches de la mort, écrivait à Thalès:

«J'ai prescrit à mon entourage, après qu'il m'aura enterré, de te

porter mes écrits. S'ils te contentent, toi et les autres sages,

publie-les; sinon, anéantis-les. Ils ne contiennent aucune certitude

qui me satisfasse moi-même; aussi je ne prétends point connaître la

vérité, ni même y atteindre, j'entrevois les choses plus que je ne les

pénètre.»--Socrate, l'homme le plus sage qui fut jamais, répondit,

quand on lui demanda ce qu'il savait, qu«'il était une chose qu'il

savait bien, c'est qu'il ne savait rien». Sa réponse confirme ce qui se

dit couramment, que, si étendu que soit ce que nous savons, c'est peu

de chose à côté de ce que nous ignorons; autrement dit, que cela même

que nous estimons savoir n'est qu'une parcelle bien faible de notre

ignorance.

Nous connaissons les choses, dit Platon, telles qu'elles nous

apparaîtraient en songe, et nous les ignorons dans leur vérité.

«_Presque tous les anciens ont dit que nous ne pouvons rien connaître,

rien comprendre, rien savoir, parce que nos sens sont bornés, notre

intelligence trop faible et la vie trop courte_ (_Cicéron_).» Cicéron

lui-même, qui cependant tire toute sa valeur de son savoir, commençait

sur sa vieillesse, au dire de Valère Maxime, à tenir les lettres en

petite estime. Dans le temps qu'il s'y adonnait, c'était sans parti

pris pour aucune opinion, inclinant tantôt vers une secte, tantôt

vers une autre, suivant ce qui lui semblait le plus probable, ne

se départissant jamais du doute qui est le fonds de la doctrine de

l'Académie: «_Je vais parler, mais sans rien affirmer; je chercherai

toutes choses, doutant le plus souvent et me défiant de moi-même_

(_Cicéron_).»

=Examinons jusqu'à quel degré de connaissances ont pu parvenir les

plus grands génies.=--J'aurais trop beau jeu à considérer l'homme dans

son ensemble et dans ce qu'il est le plus ordinairement; et cependant

si j'en agissais ainsi, je ne ferais que l'imiter, lui qui juge de

la vérité, non d'après la valeur des témoignages, mais d'après leur

nombre. Laissons là le peuple, «_qui dort lorsqu'il veille, qui est

presque mort quoiqu'il vive et ait les yeux ouverts_ (_Lucrèce_)»,

qui ne se sent pas, ne se juge pas, et laisse oisives la plupart

de ses facultés naturelles; prenons ce que l'humanité offre de

mieux.--Étudions-le dans ce petit nombre d'hommes excellents, triés

avec soin, qui, naturellement doués d'une force d'âme particulièrement

belle, l'ont de plus trempée, affinée soigneusement par l'étude,

par l'art, s'élevant aussi haut que la sagesse humaine s'y prête.

Ces gens ont travaillé leur âme de toutes façons, sous toutes ses

faces, la préparant à tout; puisant à toutes les sources étrangères

susceptibles de lui venir en aide, tout ce qu'elle pouvait s'assimiler;

l'enrichissant, l'ornant de tout ce qui peut s'emprunter et concourir

à sa commodité, tant vis-à-vis d'elle-même que vis-à-vis d'autrui. En

eux, la nature humaine atteint son plus haut degré de perfection: ils

ont doté le monde de lois et d'institutions, y ont développé les arts

et les sciences, et lui ont donné pour se conduire l'exemple de mœurs

admirables; ce sont ceux-là seuls dont j'invoquerai le témoignage et

l'expérience. Voyons jusqu'où ils sont allés, et ce à quoi ils s'en

sont tenus; les maladies et les défauts que nous relèverons dans cette

élite, nous pourrons tous hardiment avouer en être atteints.

=Il y a trois manières en général de philosopher.=--Quiconque

cherche quelque chose, en vient à déclarer: ou qu'il l'a trouvée,

ou qu'elle ne peut se découvrir, ou qu'il continue ses recherches.

Toute la philosophie tend à l'une de ces trois conclusions; son but

est de rechercher la vérité, de la pénétrer et de s'en convaincre.

Les Péripatéticiens, les Épicuriens, les Stoïciens et autres,

estiment l'avoir trouvée; ils ont établi quelles connaissances nous

possédons et les tiennent comme des données offrant toute garantie

de certitude.--Clitomaque, Carnéade et les Académiciens en général,

désespèrent de voir aboutir les recherches auxquelles ils se sont

livrés, et jugent que l'imperfection de nos moyens d'investigation ne

le permettent pas; d'où ils concluent à la faiblesse et à l'ignorance

de l'homme. Leur doctrine a été très répandue, elle compte parmi ses

adeptes, les plus nobles esprits.--Pyrrhon et les autres Sceptiques

ou Épéchistes, dont les dogmes, disent quelques auteurs anciens, sont

tirés d'Homère, des sept sapes, d'Archiloque, d'Euripide, école à

laquelle se rattachent Zénon, Démocrite, Xénophane, envisagent que

la vérité est encore à trouver. Ils estiment que ceux qui croient

la tenir sont dans la plus profonde erreur, et que ceux-là mêmes qui

affirment que les forces humaines ne sont pas capables d'y atteindre,

sont, bien qu'à un degré moindre, encore trop hardis dans leur

assertion, parce qu'établir dans quelle mesure nous pouvons connaître

et juger de la difficulté des choses, est une science si élevée,

dépassant tellement toute autre, qu'ils doutent que l'homme soit à même

de la posséder: «_Quiconque pense qu'on ne peut rien savoir, ne sait

même pas si l'on sait quelque chose qui permette d'affirmer qu'on ne

sait rien_ (_Lucrèce_).»

L'ignorance qui se connaît, se juge et se condamne, n'est pas

l'ignorance absolue, il faudrait pour cela qu'elle s'ignorât; ce n'est

donc pas d'ignorance, mais d'hésitation que les Pyrrhoniens font

profession; ils doutent, s'enquièrent, n'assurent rien et ne répondent

de rien. L'âme conçoit, désire et admet; de ces trois impressions, ils

éprouvent les deux premières et cherchent à échapper à la dernière,

demeurant dans l'ambiguïté sans incliner ni approuver, si peu que ce

soit, dans un sens ou dans un autre. Ces trois facultés de l'âme,

Zénon les traduisait par gestes: la main étendue et ouverte figurait

l'apparence sous laquelle les choses se présentent; ouverte à moitié,

les doigts un peu repliés, signifiait le consentement, le désir que

nous avons de les approfondir; le poing fermé, la compréhension que

nous en acquérons; la main gauche saisissant le poing ainsi fermé et

l'étreignant, c'était la science qui les met en notre pouvoir.

=État d'esprit et doctrine des Pyrrhoniens.=--Avec une semblable

disposition d'esprit, un jugement dont ils sont toujours maîtres, que

rien ne fait fléchir, qui écarte tout ce qui lui est soumis comme

inapplicable et inadmissible, les philosophes de cette école en

arrivent à leur ataraxie: à cette impassibilité qui les caractérise et

est la condition d'une vie paisible, calme, exempte des agitations que

nous causent le sentiment et la connaissance que nous pouvons avoir

des choses et donnent naissance à la crainte, à l'avarice, à l'envie,

aux désirs immodérés, à l'ambition, à l'orgueil, à la superstition,

à l'amour de la nouveauté, à la rébellion, à la désobéissance, à

l'opiniâtreté et à la plupart des maux auxquels notre corps est exposé.

Ce procédé les dispense même d'être intransigeants sur ce qui est

la base de leur doctrine, qu'ils ne défendent que mollement; ils

ne redoutent pas de revenir sur ce qui a déjà été discuté; s'ils

soutiennent que la pesanteur tend à attirer les corps en bas, ils

seraient bien au regret qu'on les crût sur parole; ils ne demandent

qu'à être contredits pour faire naître le doute et surseoir au

jugement qu'on peut porter, ce qui est le but qu'ils se proposent.

Ils n'émettent de proposition que pour les opposer à celles qu'ils

supposent être dans l'idée de leurs adversaires. Si vous adoptez leur

manière de voir, ils soutiendront volontiers, eux aussi, la thèse

contraire; pour eux, c'est tout un, ils n'ont pas de préférence. Posez

que la neige est noire, ils s'attacheront à prouver que non, qu'elle

est blanche; dites qu'elle n'est ni l'une ni l'autre, ils se mettront à

démontrer qu'elle est l'une et l'autre; si vous arrivez à conclure que

vous ne savez pas au juste ce qui en est, ils s'évertueront à établir

que vous le savez fort bien; et, lors même que, par le raisonnement,

vous établiriez d'une manière évidente que vous doutez de ce qui peut

en être, ils discuteront pour vous prouver que le doute n'existe pas en

vous ou que vous ne sauriez prouver que ce doute est fondé et subsiste

réellement.

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II · 第 55 / 107 题