_Apologie de Raimond * Sebond._
=Est-il vrai que la science soit la mère de toutes les vertus?=--La
science est, je le reconnais, chose très grande et très utile; ceux qui
la méprisent font preuve de bêtise. Je n'estime pourtant pas que sa
valeur soit aussi élevée que certains l'admettent, comme le philosophe
Herillus par exemple, qui la considère comme le souverain bien et lui
attribue le pouvoir, qu'elle n'a pas suivant moi, de nous rendre sages
et satisfaits; ou comme d'autres, qui la considèrent comme la mère de
toutes les vertus, et qui, par contre, tiennent l'ignorance comme la
cause de tous les vices; si cela est, bien des réserves sont à faire.
=Le père de Montaigne qui avait les savants en haute estime, ayant
reçu de l'un d'eux la Théologie naturelle de Sebond, la fit traduire
d'espagnol en français par son fils.=--Ma maison est depuis longtemps
ouverte aux gens de science, et ils la connaissent bien. Mon père,
qui s'est trouvé à sa tête pendant cinquante ans et plus, enflammé
de cette ardeur nouvelle que le roi François Ier porta aux lettres
et qui les mit en faveur, était très porté pour les gens instruits,
recherchant leur société et se mettant en grands frais pour eux. Il les
recevait chez lui comme des personnes en odeur de sainteté, quelque peu
inspirées de la sagesse divine; il recueillait leurs préceptes et leurs
entretiens comme des oracles, et avec d'autant plus de déférence et de
foi qu'il n'était pas à même d'en juger, n'ayant pas plus que n'avaient
eu ses aïeux, de connaissances littéraires. Moi, je les aime beaucoup,
mais cela ne va pas jusqu'à l'adoration.
Parmi ceux qu'a reçus mon père, était Pierre Bunel qui, en son temps,
avait une grande réputation de savoir, et qui, s'étant arrêté quelques
jours à Montaigne, avec quelques autres savants comme lui, lui fit
présent, au moment de partir, d'un ouvrage intitulé: «_Théologie
naturelle ou Livre des créatures, par maître Raimond Sebond._» Mon
père connaissait parfaitement les langues italienne et espagnole, et
cet ouvrage étant écrit en espagnol auquel venaient s'ajouter des
terminaisons latines, Bunel pensait qu'avec bien peu d'aide, mon père
pourrait le lire avec fruit. Il le lui recommanda comme un livre très
utile et très approprié aux circonstances: c'était l'époque où la
réforme de Luther commençait à se répandre et à ébranler, dans bien
des pays, nos anciennes croyances. A cet égard Bunel avait vu juste
en prévoyant, simplement par le raisonnement, que ce commencement
de maladie dégénérerait aisément en un exécrable athéisme; et cela,
parce que le vulgaire, ne pouvant juger des choses par elles-mêmes,
se laisse entraîner par les apparences et selon les caprices de la
fortune. Lorsque une fois on a eu la témérité de l'inciter à mépriser
et à contrôler les opinions pour lesquelles il avait eu jusque-là
le plus profond respect comme celles où il y va de son salut, et
qu'on a jeté le doute sur certains points de la religion, qu'on les
soumet à son jugement, il arrive bien rapidement à éprouver la même
incertitude sur toutes ses autres croyances, ce qui en reste n'ayant
pas plus d'autorité et de fondement que ce qu'on a mis en question. Il
secoue alors, comme pesant sur lui d'un joug tyrannique, toutes les
impressions qui ont leur source soit dans ce qu'édictent les lois, soit
dans le respect qu'il a pour d'anciens usages, «_car on foule aux pieds
de bon cœur ce qu'on a trop révéré_ (_Lucrèce_)»; et, dès lors, il
entreprend de ne plus rien recevoir sans qu'au préalable, il n'ait eu à
se prononcer et ne l'ait agréé.
Quelques jours avant sa mort, mon père ayant, par hasard, retrouvé
ce livre sous un tas d'autres papiers abandonnés, me demanda de le
lui traduire en français. C'est un travail facile que de traduire des
auteurs comme celui-ci, chez lesquels le fond est tout; il n'en est
pas de même de ceux qui sacrifient beaucoup à la grâce et à l'élégance
du style, surtout quand il faut les rendre dans une langue moins
expressive que celle dans laquelle ils sont écrits. C'était pour moi
un travail tout nouveau et auquel j'étais complètement étranger; mais
me trouvant, par un heureux hasard, avoir en ce moment des loisirs, et
ne pouvant me refuser au désir du meilleur des pères qui ait jamais
existé, je fis mon possible et en vins à bout. Mon père en éprouva une
grande satisfaction et voulut que cette traduction fût imprimée; elle
l'a été après sa mort.
=Éloge de ce livre.=--J'y trouvai de très belles idées; l'auteur est
inspiré par la piété; toutes les parties de son ouvrage s'enchaînent
parfaitement. Beaucoup de personnes, et, dans le nombre, des dames,
auxquelles nous avons le plus d'obligations, s'amusant à le lire,
j'ai souvent été à même de leur venir en aide en détruisant les
deux objections principales dont ce livre est l'objet. Il y a de la
hardiesse et du courage dans le but qu'il se propose; il entreprend
d'établir et de prouver contre les athées, tous les articles de foi de
la religion chrétienne en se basant uniquement sur des raisons humaines
et naturelles; et, à dire vrai, je le trouve si ferme, réussissant
si bien dans cette voie, que je ne crois pas qu'il soit possible de
mieux faire dans ce sens, ni que quelqu'un ait jamais fait aussi bien.
L'ouvrage me paraissant trop riche et trop beau pour un auteur dont
le nom est si peu connu, et dont nous ne savons rien autre, si ce
n'est qu'il était espagnol et professait la médecine à Toulouse il
y a environ deux cents ans, je m'enquis, quand je commençais à m'en
occuper, de ce que ce pouvait bien être, auprès d'Adrien Tournebus
qui savait tout. Celui-ci me répondit qu'il pensait que ce devait
être une sorte de quintessence extraite des ouvrages de saint Thomas
d'Aquin, dont l'érudition infinie et l'admirable subtilité d'esprit
étaient seules à même d'avoir produit de telles idées. Toujours est-il
que, quel qu'en soit l'auteur ou l'inventeur (et cette supposition de
Tournebus ne suffit pas pour dépouiller Sebond de ce titre), c'est
assurément un homme très capable qui a produit de très belles pages.
=Première objection contre cet ouvrage: «Il ne faut point appuyer de
raisons humaines ce qui est article de foi.»=--La première objection
qu'on adresse à son ouvrage, c'est que les chrétiens se font tort, en
voulant appuyer de raisons purement humaines leurs croyances, qui ne
peuvent se concevoir qu'autant qu'on a la foi et par une intervention
particulière de la grâce divine.--Il semble que cette objection ait sa
source dans une piété exagérée, aussi faut-il apporter à sa réfutation
d'autant plus de délicatesse et de respect pour ceux qui la mettent
en avant, et c'est dans cet esprit que je voudrais essayer de leur
répondre. Ce serait mieux le fait d'un homme versé en théologie que
le mien, car je n'y connais rien; toutefois, j'estime que lorsqu'il
s'agit d'une question aussi haute, qui touche de si près à la divinité
et excède autant l'intelligence humaine, comme est cette vérité dont
il a plu à la bonté de Dieu de nous éclairer, il est bien besoin
qu'il continue à nous venir en aide, et que ce ne peut être que par
l'effet d'une faveur extraordinaire et privilégiée de sa part, que
nous pouvons la concevoir et nous en pénétrer. Abandonnés à notre
seule intelligence, nous n'en sommes pas capables; sans cela, il n'y
aurait pas tant d'esprits d'une supériorité qui se rencontre rarement,
réunissant toutes les qualités que l'homme tient de la nature et qui,
dans les temps anciens, étaient seules à sa disposition, que leur
raison a égarés quand, avec son seul secours, ils ont cherché à la
connaître.
=La foi est indispensable; mais quand elle existe, la raison corrobore
utilement ses enseignements.=--C'est la foi qui, seule, nous découvre
les ineffables mystères de notre religion et nous confirme leur vérité;
ce qui ne veut pas dire que ce ne soit pas une très belle et très
louable entreprise, que de mettre au service de cette foi les moyens
d'investigation que l'homme tient naturellement de Dieu. Il n'y a pas
de doute que ce ne soit là l'usage le plus honorable que nous puissions
faire de ces moyens, et qu'il n'y a pas d'occupation, de dessein plus
dignes d'un chrétien, que d'appliquer toutes ses études et toutes ses
pensées à embellir, étendre et accroître les vérités en lesquelles il
croit. Ne nous contentons pas de mettre au service de Dieu notre esprit
et notre âme; tout notre être matériel lui doit et lui rend hommage;
tous nos organes, tous nos faits et gestes, tout ce qui sort de nos
mains, concourent à sa glorification; notre raison doit faire de même
et s'employer à étayer notre foi, mais toujours sous cette réserve, de
ne pas s'imaginer que par elle-même, par la puissance à laquelle elle
peut atteindre et la valeur des arguments qu'elle peut émettre, il lui
soit possible d'acquérir cette science surnaturelle qui nous vient de
Dieu.
Si, par grâce extraordinaire, cette science ne nous est infuse,
si elle n'entre en nous que par la force du raisonnement et tous
autres procédés humains, elle n'y occupe pas la place et n'a pas
la splendeur qu'elle devrait avoir; je crains bien pourtant que ce
ne soit que dans ces conditions qu'elle nous ait pénétrés. Si nous
étions attachés à Dieu par une foi ardente; si nous tenions à lui
parce qu'il nous y a appelés, et non parce que nous y avons été
conduits de nous-mêmes; si notre foi reposait sur une base émanant
de lui, les tentations auxquelles est exposée l'humanité et qui
l'ébranlent si fort, ne pourraient rien contre elle. Nous serions en
état de résister à d'aussi faibles attaques; l'amour de la nouveauté,
la contrainte que les princes peuvent exercer sur nous, la bonne
fortune d'un parti, les changements si peu fondés et si inopinés qui
surviennent dans nos opinions, n'auraient pas la force de secouer et
d'altérer nos croyances; nous ne nous laisserions pas troubler par
des arguments nouveaux, et toute la rhétorique du monde ne pourrait
nous en dissuader; fermes et inébranlables, nous soutiendrions tous
ces assauts, sans nous départir de notre calme: «_Tel un vaste rocher
oppose sa masse à la faveur des flots qui grondent et se brisent autour
de lui_ (_vers imités de Virgile_).»
=Chez le chrétien, la foi fait généralement défaut.=--Si ce rayon divin
nous touchait tant soit peu, il y paraîtrait en tout et partout; sa
lueur se refléterait non seulement dans nos paroles, mais dans nos
faits et gestes qui en acquerraient du lustre; tout ce qui émanerait de
nous, serait illuminé de cette noble clarté. Nous devrions avoir honte;
l'adepte de n'importe quelle secte de celles en lesquelles se répartit
l'humanité, si difficile, si étrange que soit la doctrine de sa secte,
y conforme rigoureusement sa conduite et sa vie; tandis que chez les
Chrétiens leur doctrine, si divine, si céleste qu'elle soit, ne se
manifeste que dans les mots. En voulez-vous la preuve? Comparez nos
mœurs à celles des Mahométans et des Païens, voyez combien les nôtres
leur sont toujours inférieures; tandis qu'en raison de l'excellence
de notre religion nous devrions briller et, par notre perfection,
laisser tous autres bien loin derrière: «Ils sont si justes, si
charitables, si bons, que ce doivent être des Chrétiens!» devrait-on
dire. Le reste est commun à toutes les religions: l'espérance, la
confiance, les événements sur lesquels elles s'étayent, les cérémonies,
la pénitence, les martyrs; ce qui devrait distinguer la nôtre entre
toutes, c'est notre vertu qui, en même temps qu'elle est le signe le
plus caractéristique de son origine divine, est aussi le résultat le
plus beau et le plus difficile auquel elle tend, parce qu'elle est
la vérité.--C'est parce que nous ne sommes pas ce que nous devrions
être que notre bon saint Louis avait raison quand il détournait, avec
instance, de son dessein, ce roi tartare qui s'était fait chrétien,
de venir à Lyon baiser les pieds du Pape et contempler la pureté des
mœurs qu'il croyait trouver en nous, de peur qu'au contraire les
débordements de notre vie ne tarissent en lui son admiration pour nos
croyances.--Ce fut l'impression inverse que ressentit cet autre venu
à Rome dans ces mêmes sentiments et qui, voyant la vie dissolue qu'y
menaient en ce temps les prélats et le peuple, s'affermit d'autant
plus dans la bonne opinion qu'il avait conçue de notre religion, en
considérant combien elle devait avoir de force et tenir de Dieu même,
pour se maintenir si digne et en un tel degré de splendeur en des mains
si vicieuses et dans un milieu si corrompu.
Si nous avions un seul atome de foi, nous déplacerions des montagnes,
disent les saintes Écritures; nos actions, inspirées par la divinité
qui présiderait aussi à leur exécution, ne seraient pas simplement
d'entre celles que l'homme peut accomplir, elles tiendraient du
miracle comme nos croyances elles-mêmes: «_Crois, et la voie qui te
conduira à la vertu et au bonheur sera courte_ (_Quintilien_).» Les
uns s'appliquent à faire croire au monde qu'ils croient, et ils ne
croient pas; les autres, c'est le plus grand nombre, se le persuadent à
eux-mêmes et ne savent pas ce que c'est que croire.
=Dans les guerres de religion, ce sont les intérêts des partis qui
seuls les guident.=--Nous trouvons étrange que, dans la guerre qui,
dans les temps présents, désole notre pays, les événements flottent
indécis et se produisent tantôt dans un sens, tantôt dans un autre
comme généralement cela arrive d'ordinaire; ils ne sont ainsi que
parce que nous sommes livrés à nous-mêmes. L'un des partis a pour lui
la justice, mais il en a fait simplement un drapeau et un masque; on
la met en avant, mais on n'en tient pas compte; ce n'est pas elle qui
fait agir, ce n'est pas sa cause que l'on a épousée; elle est là, comme
dans la bouche d'un avocat; le parti qui s'en targue ne l'a ni dans le
cœur, ni en affection. Dieu nous doit son aide dans les circonstances
extraordinaires, mais quand sont en jeu la foi et la religion, et non
nos passions; et ici, ce sont les hommes qui conduisent tout; pour
eux, la religion n'est qu'un moyen, c'est le contraire qui devrait
être. Réfléchissez et voyez si ce n'est pas nous qui la menons et
qui, d'une règle si droite et si ferme, extrayons tant de conclusions
opposées, tout comme avec de la cire se modèlent les figures les
plus contraires? La situation de la France a-t-elle jamais, plus que
de nos jours, présenté plus exactement ce caractère? Les uns tirent
la religion à droite, les autres à gauche; ceux-là en disent blanc,
ceux-ci, noir; tous la font également servir à leurs violences et à
leurs vues ambitieuses. Ils en agissent d'une façon tellement identique
en leurs débordements et leurs injustices, qu'on se prend à douter et
qu'on a peine à croire qu'ils soient d'opinions différentes, étant
donné que notre opinion est ce qui doit régler notre conduite et
faire loi dans notre vie; une même école, ayant mêmes principes, ne
produirait pas des mœurs se ressemblant davantage, observées d'une
manière aussi invariable.
Voyez l'horrible impudence avec laquelle nous jouons à la balle avec
la parole divine, et avec quelle irréligion nous l'accueillons ou la
rejetons, suivant que la fortune modifie notre place dans le cours
de nos orages publics. Rappelez-vous quel parti, l'année dernière,
tenait pour l'affirmative dans cette proposition d'importance capitale:
«Est-il permis au sujet de se révolter et de s'armer contre son roi,
pour la défense de la religion?» dont il avait fait sa pierre d'assise,
quel autre tenait pour la négative dont il s'était constitué l'apôtre,
et voyez aujourd'hui de quel côté sont l'un et l'autre et si les armes
résonnent moins depuis que la cause de l'un est devenue celle de
l'autre. Nous brûlons les gens qui disent qu'il faut faire subir à la
vérité les modifications qu'exige l'intérêt de notre cause; en France,
on fait bien pis que de le dire! Soyons francs: si l'on triait dans
l'armée, voire même dans l'armée royale, ceux qui y sont uniquement
par zèle pour leur foi et même aussi ceux qui n'ont en vue que la
défense des lois du pays ou le service du prince, on n'en retirerait
pas de quoi former une compagnie complète de gens d'armes. D'où vient
que si peu de gens demeurent fidèles à leur foi première sans varier,
quelle que soit la tournure que prennent les événements, tandis que
nous en voyons tant y évoluer les uns à pas lents, les autres à bride
abattue, et les mêmes hommes gâter tout tantôt par leur violence et
leur âpreté, tantôt par leur froideur, leur mollesse et leur inertie?
N'est-ce pas parce que la masse obéit à des considérations d'intérêt
personnel, soumises à des chances variables comme les circonstances
dans lesquelles elle se meut?
=Chacun fait servir la religion à ses passions; le zèle du chrétien
éclate surtout pour produire le mal.=--Il est évident pour moi que
nous ne nous astreignons volontiers qu'aux devoirs qui flattent nos
passions. Il n'est point d'hostilité plus agissante que celle des
Chrétiens quand ils invoquent l'intérêt de la religion; notre zèle fait
merveille lorsqu'il s'exerce secondant notre penchant naturel à la
haine, à la cruauté, à l'ambition, à l'avarice, à la médisance, à la
rébellion; par contre, à moins que, par miracle, une raison quelconque
ne nous y porte, rien ne nous décide, d'une façon ou d'une autre, à la
bonté, à la bienveillance et à la modération. Notre religion vise à
déraciner le vice; on la fait servir à le dissimuler, le nourrir, lui
donner carrière. Il ne faut pas se moquer de Dieu, ou, comme on dit,
payer la dîme en donnant une gerbe de paille pour une gerbe de blé.
Si nous croyions en lui, je ne dis pas parce que nous aurions la foi,
mais simplement parce que nous aurions la conviction qu'il existe;
je dirai même, à notre extrême confusion, si nous y croyions et si
nous le connaissions comme nous faisons d'autre chose, d'un de nos
compagnons, par exemple, nous l'aimerions par-dessus tout, en raison de
son infinie bonté et de la beauté qui resplendit en lui; tout au moins
occuperait-il le même rang que tiennent les richesses, les plaisirs,
la gloire, les amis. Le meilleur de nous craint de blesser son voisin,
ses parents, son maître, et ne redoute pas de l'outrager, Lui. Est-il
quelqu'un, si simple d'esprit qu'il soit, qui, mettant en comparaison,
d'un côté, ce qui nous cause un seul de ces plaisirs que nous procurent
nos vices, et de l'autre, l'espérance d'une gloire immortelle dont il
a connaissance et dont il est persuadé, ne troquerait pas l'un pour
l'autre? Et cependant que de fois nous renonçons à cette gloire par le
mépris que nous en faisons; car qu'est-ce qui nous pousse au blasphème
sinon l'envie qui, sans rime ni raison, nous prend d'offenser Dieu!--Le
philosophe Antisthène se faisait initier aux mystères d'Orphée; le
prêtre lui disant que ceux qui embrassaient cette religion, jouiraient
éternellement à leur mort des biens les plus parfaits: «Pourquoi donc,
lui fit-il, si tu le crois, ne meurs-tu pas toi-même?»--Diogène,
poussant encore plus avant dans ce sens, répondait avec sa brutalité
ordinaire à un autre qui lui prêchait de se faire initier à la secte
dont lui-même était prêtre, afin d'obtenir la possession des biens
de l'autre monde: «Tu veux que je croie que d'aussi grands hommes
qu'Agésilas et Épaminondas seront misérables, tandis que toi, qui n'es
qu'un veau et ne fais rien qui vaille, tu serais des bienheureux,
parce que tu es prêtre?»--Si nous accueillions ces grandes promesses
de béatitude éternelle en y prêtant la même attention que nous
apportons à tout argument philosophique, nous n'aurions pas la mort
en si grande horreur que nous l'avons: «_Loin de nous plaindre de la
désagrégation de notre être, nous nous réjouirions plutôt de partir et
de laisser notre dépouille mortelle, comme le serpent change de peau,
comme le cerf se défait de son vieux bois_ (_Lucrèce_).» «Je veux être
dissous, dirions-nous, pour être avec Jésus-Christ.» La puissance de
raisonnement de Platon sur l'immortalité de l'âme ne porta-t-elle pas
quelques-uns de ses disciples à se donner la mort, pour jouir plus tôt
des espérances qu'il leur faisait concevoir!
=C'est ne pas croire que de croire par faiblesse ou par crainte.=--Tout
cela est un signe très évident que nous ne comprenons notre religion
qu'à notre façon et en usons à notre guise et pas autrement, comme il
arrive de toutes les autres religions. Si elle est nôtre, c'est que le
sort nous a fait naître dans un pays où elle existe, qu'elle y remonte
à une haute antiquité, ou que les hommes qui l'y ont établie y ont
une grande autorité, que nous craignons les peines dont elle menace
ceux qui sont en dehors d'elle, ou que nous avons été séduits par les
promesses qu'elle nous fait; de telles considérations sont de nature
à donner du poids à nos croyances mais ne sont que secondaires, ce
sont des attaches purement humaines. Dans une autre contrée, d'autres
influences, des promesses et des menaces semblables pourraient tout
aussi bien, par un même travail, déterminer en nous d'autres croyances;
nous sommes Chrétiens, tout comme nous sommes Périgourdins ou Allemands.
=Les athées ne le sont guère que par vanité; en présence de la mort,
ils reviennent aux idées religieuses.=--Platon dit qu'il est peu
d'athées qui le soient au point qu'un danger pressant ne les ramène
pas à reconnaître la puissance divine; cet aphorisme ne s'applique
pas au vrai chrétien; ce n'est que vers les religions enfantées par
l'imagination de l'homme et qui n'ont qu'un temps, que nous sommes
ainsi portés uniquement par des considérations humaines. Quelle foi
peut être celle que font naître et développent en nous la lâcheté
et la faiblesse de notre cœur! qu'elle est plaisante en vérité, ne
croyant ce qu'elle croit, que parce qu'elle n'a pas le courage de
cesser d'y croire! Un sentiment aussi vicieux que l'inconstance ou la
frayeur, peut-il produire en notre âme une impression judicieuse!--Il
en est qui prétendent prouver, dit encore Platon, que la raison doit
nous faire considérer comme de pures inventions, tout ce qui se dit
des enfers et des peines futures; que l'occasion se présente d'être
conséquents avec leurs dires, que la vieillesse ou les maladies les
mettent aux portes du tombeau, la terreur, l'horreur de ce que leur
réserve l'avenir modifient du tout au tout leurs croyances. C'est parce
que ces appréhensions enlèvent à l'homme son courage, que lui-même,
dans ses lois, défend d'enseigner de telles menaces et de donner
à croire que du mal puisse arriver aux hommes, du fait des dieux,
autrement que lorsque c'est nécessaire pour leur plus grand bien,
comme traitement pour les guérir d'affections morales. On dit de Bion,
qu'adepte fervent de l'athéisme de Théodore, longtemps il s'était moqué
des hommes adonnés à la religion; mais que, surpris par la mort, il
se livra aux pratiques les plus superstitieuses, comme si les dieux
existaient ou cessaient d'être, selon que cela faisait ou non l'affaire
de Bion.--Platon conclut, et ces exemples confirment cette conclusion,
que, soit par raison, soit par force, nous sommes toujours ramenés à
croire à l'existence de Dieu. L'athéisme est une conception monstrueuse
et contre nature qu'il est difficile et malaisé de faire admettre
par l'esprit humain, quelque insolent et déréglé qu'il puisse être,
quoiqu'il se soit vu assez de gens affectant d'en faire profession,
soit par vanité, soit pour se donner la gloriole d'émettre des idées
tendant à réformer le monde et qui ne soient pas celles de tous.
Mais si ces gens sont fous au point de faire parade de ce qu'ils ne
croient pas en Dieu, ils ne sont pas assez forts pour implanter cette
conviction dans leur conscience; donnez-leur un bon coup d'épée dans la
poitrine, ils ne laisseront pas de joindre les mains et d'implorer le
ciel; et, quand la crainte ou la maladie aura tempéré ou abattu cette
licencieuse ardeur d'humeur volage, ils reviendront à eux et, bien
discrètement, feront comme les autres et croiront ce que chacun croit.
Autre chose est un dogme sérieusement étudié et que tout le monde
admet, et autre chose ces impressions passagères qui, nées d'esprits
déséquilibrés, vont entretenant les idées les plus téméraires et les
moins définies que leur fantaisie leur inspire, et combien misérables
et écervelés leurs auteurs qui s'efforcent d'être pires que cela ne
leur est possible!
=Ce sont les œuvres de Dieu qui nous amènent à lui et non notre
faiblesse d'esprit; c'est ce que Sebond s'applique à démontrer.=--Les
erreurs du paganisme et l'ignorance où il était de notre sainte
vérité, ont fait encore tomber la grande âme * de Platon, grande
mais seulement autant que peut l'être l'âme de l'homme, dans cet
autre abus voisin du précédent: «Que les enfants et les vieillards
sont plus accessibles que les autres à la religion», comme si elle
naissait et tenait sa puissance de notre faiblesse d'esprit. Le nœud
qui devrait contenir notre jugement et notre volonté, étreindre notre
âme et l'unir à notre Créateur, ne devrait ni être fait ni tirer sa
force de nos considérations, de nos raisonnements, de nos passions;
mais, d'essence divine, surnaturelle, se présenter à nous sous une
forme, dans des conditions, avec un éclat uniques, n'être autre en
un mot que l'autorité de Dieu et sa grâce. Notre cœur et notre âme
sont régis et commandés par la foi; celle-ci doit donc pouvoir user,
pour l'accomplissement de ses desseins, de toutes les autres parties
de notre être suivant ce que chacune peut donner. Aussi n'est-il pas
croyable que cet ensemble qui constitue le monde, que cette admirable
machine ne porte pas trace dénonçant la main du grand architecte
qui l'a construite; et que, dans quelques-unes de ses pièces, il ne
demeure rien rappelant l'ouvrier qui les a faites et les a assemblées.
Et, de fait, ses plus importants ouvrages dénotent le caractère de
sa divinité et, seule, la faiblesse de notre esprit nous empêche de
nous en apercevoir; car, ainsi que Dieu le dit lui-même, «ses œuvres
invisibles se manifestent par celles qui sont visibles».--Sebond s'est
appliqué à cette étude digne de notre attention; et il nous montre
que rien de ce qui est en ce monde, ne dément son créateur. Ce serait
vraiment faire tort à la bonté divine, que l'univers ne se prêtât
pas à affirmer la vérité de nos croyances; le ciel, la terre, les
éléments, notre corps, notre âme, toutes choses y concourent: à nous
de trouver le moyen de nous en servir; elles nous livrent leur secret,
sous condition que nous serons en état de le comprendre, car le monde
est le temple sacré par excellence dans lequel l'homme a accès pour
y contempler des statues sorties, non des mains des mortels, mais de
celles de la divine pensée qui les a faites accessibles à nos sens,
comme sont le soleil, les étoiles, les eaux, la terre, pour nous en
donner la compréhension et «faire, comme dit saint Paul, que nous
concevions l'existence de celles qui échappent à notre vue, par ce
que nous voyons de ce monde qu'il a créé, et que par ses œuvres nous
nous rendions compte de sa sagesse éternelle et de sa divinité». «_En
ne dérobant pas jalousement à la terre la vue du ciel, en le faisant
se dérouler sans cesse sur nos têtes, Dieu se dévoile sous tous ses
aspects; de lui-même il s'offre, il s'inculque à nous; voulant être
clairement connu, par son œuvre il nous montre qui il est et nous
convie à méditer ses lois_ (_Manilius_).»
=Ses arguments, par leur conformité avec notre foi, ont une valeur
indéniable.=--Or, tous les raisonnements, tous les discours humains
sont choses inertes et stériles, qui ne prennent forme qu'autant que
Dieu, par le moyen de la grâce, leur en ménage la possibilité et leur
donne de la valeur. Les actes de vertu de Socrate et de Caton sont
demeurés vains et inutiles, parce qu'ils n'avaient pas pour fin l'amour
et l'obéissance qu'en tout nous devons à Dieu, véritable créateur de
toutes choses, et qu'ils ne le connaissaient pas. Il en est de même
de nos raisonnements et de nos discours: ils semblent avoir du corps,
mais ne sont en réalité que des masses confuses, sans forme définie,
condamnés à l'impuissance si la foi et la grâce n'y sont pas jointes.
La foi venant à donner du coloris et du lustre aux arguments que fait
valoir Sebond, leur communique de la fermeté et de la solidité et les
rend capables d'initier un apprenti, de guider ses premiers pas sur
la voie qui mène à la connaissance de la vérité en le façonnant dans
une certaine mesure et le disposant à recevoir la grâce de Dieu qui
affermit ses croyances et les rend parfaites. Je connais un homme
faisant autorité, versé dans l'étude des lettres, qui m'a avoué avoir
été ramené des erreurs de l'incrédulité par les arguments de Sebond.
Alors même qu'on les dépouillerait de l'ornement et de l'appui que
leur donne la foi en les approuvant, à ne les considérer que comme
des fantaisies purement humaines, imaginées pour combattre ceux qui
se sont précipités dans les épouvantables et horribles ténèbres de
l'irréligion, leur valeur est telle qu'ils auraient autant de puissance
et de solidité que tous autres que, dans les mêmes conditions,
on pourrait leur opposer; si bien que nous serions fondés à dire
aux parties en présence: «_Si vous avez de meilleurs arguments,
produisez-les, sinon soumettez-vous_ (_Horace_)»; reconnaissez la
validité de nos preuves ou montrez-en d'autres, serait-ce même
sur quelque autre sujet, qui se présentent mieux et soient plus
probantes.--Mais voilà que, sans y penser, je suis déjà à demi engagé
dans la discussion de la seconde des objections que l'on fait à Sebond
et que, en son lieu et place, je me suis proposé de réfuter.
=Seconde objection faite à Sebond: «Ses arguments sont faibles.»=--Il
y en a qui trouvent que ses arguments sont faibles, qu'ils n'arrivent
pas à démontrer ce qu'il veut prouver, et ils prétendent pouvoir
les réfuter aisément. Ces gens-là méritent d'être tancés un peu
plus rudement que je n'ai fait des premiers, parce qu'ils sont plus
dangereux et ont plus de malice. On détourne volontiers le sens des
paroles d'autrui pour appuyer ses propres opinions; pour un athée, tout
écrit a quelque rapport avec l'athéisme, et il infecte de son propre
venin même ce qui n'en porte pas trace. Ceux-ci ont des scrupules qui
leur font paraître fades les raisons de Sebond, et ils trouvent que
c'est leur donner beau jeu que de les mettre à même de combattre,
avec des armes purement humaines, notre religion qu'ils n'oseraient
attaquer, si elle leur apparaissait majestueusement dans la plénitude
de l'autorité et du commandement. Pour maîtriser leur folie, ce qu'il y
a de mieux me paraît être de froisser et de fouler aux pieds l'orgueil
et l'arrogance de l'homme; de leur faire sentir son inanité, sa
vanité, son néant; de leur ôter des mains ces chétives armes que leur
fournit leur raison; de les obliger à s'incliner et à baiser la terre
devant l'autorité et le respect de la majesté divine. A elle seule
appartiennent la science et la sagesse; seule, elle vaut qu'on fasse
cas d'elle; c'est à elle que nous dérobons ce dont nous nous parons
et ce que nous apprécions tant en nous. «_Dieu ne permet pas qu'un
autre que lui s'enorgueillisse_ (_Hérodote_)», rabattons donc cette
orgueilleuse prétention, point de départ de la tyrannie qu'exerce sur
nous le malin esprit: «_Dieu résiste aux superbes et fait grâce aux
humbles_ (_Saint Pierre_).» L'intelligence est l'apanage des dieux,
dit Platon, les hommes n'en ont que peu ou point. Aussi est-ce une
grande consolation pour le chrétien de voir nos moyens, mortels et
impuissants, s'adapter si bien à ce qu'exige notre foi sainte et divine
que, lorsque nous les appliquons à des sujets, mortels impuissants
comme ils le sont eux-mêmes, ils ne s'y appareillent ni mieux, ni avec
plus de force.
=Il faut reconnaître que bien des choses ne peuvent s'expliquer par
la raison seule.=--En conséquence, examinons si l'homme dispose de
raisons plus puissantes que celles de Sebond, et s'il lui est possible
d'arriver à quelque certitude par les preuves et les raisonnements
qu'il est en état de produire. Saint Augustin, réfutant ces mêmes
gens, leur reproche l'injustice qu'il y a à considérer comme faux
tout ce que, dans nos croyances, notre raison ne parvient pas à
prouver; et pour montrer que bien des choses sont et ont été, dont
notre intelligence ne peut découvrir ni la nature, ni les causes, il
leur cite des faits connus et indubitables que l'homme confesse ne
pouvoir expliquer; en cela, du reste, comme en tout ce qu'il fait,
saint Augustin déploie un soin remarquable et beaucoup d'esprit.
Nous, il nous faut faire davantage et leur montrer que pour rendre
manifeste la faiblesse de leur raison, il n'est pas besoin d'avoir
recours à de rares exemples longuement recherchés: elle présente tant
de points faibles, est si aveugle, qu'il n'y a rien de si clair et de
si facile qui lui paraisse d'une parfaite évidence; que pour elle, ce
qui est aisé et malaisé ne sont qu'un; qu'enfin tout ce sur quoi elle
entreprend de porter un jugement et la nature en général, se dérobent à
sa juridiction et à sa compétence.
Que nous prêche la vérité, quand elle nous invite à fuir la philosophie
de ce monde; quand, si souvent, elle nous inculque que notre sagesse
n'est que folie devant Dieu; que, de toutes les vanités, l'homme est
ce qu'il y a de plus vain; que celui qui se targue de son savoir, ne
sait pas ce que c'est que savoir; que l'homme n'est rien, lorsqu'il
s'imagine être quelque chose; qu'il s'exalte et se leurre lui-même?
Ces sentences qui émanent de l'Esprit saint, expriment si clairement
et si nettement ce que je veux établir que toute autre preuve serait
superflue avec des gens qui, soumis et obéissants, s'inclineraient
devant son autorité; mais ceux-ci tiennent à faire les frais des verges
qui serviront à les fouetter, et n'admettent pas que l'on combatte leur
raison autrement qu'en l'opposant à elle-même.
=L'homme croit avoir une grande supériorité sur toutes les autres
créatures, examinons ce qui en est: Est-il fondé à prétendre que
toutes les merveilles de la nature n'ont été créées que pour
lui?=--Envisageons donc, pour le moment, l'homme abandonné à lui-même
sans secours étranger, armé uniquement des armes qui lui sont propres
et n'ayant pas l'aide de la grâce et de la connaissance de Dieu qui
sont tout son honneur, toute sa force et auxquelles il doit d'être ce
qu'il est, et voyons ce dont il est capable en ce bel équipage. Qu'il
m'explique, par la puissance de son raisonnement, sur quoi repose la
grande supériorité qu'il prétend avoir sur les autres créatures? Qui
l'autorise à penser que le mouvement admirable de la voûte céleste, la
lumière éternelle de ces flambeaux roulant si majestueusement au-dessus
de sa tête, les fluctuations émouvantes de la mer aux horizons infinis,
ont été créés et se continuent depuis tant de siècles pour sa seule
commodité et son service? Est-il possible d'imaginer rien de si
ridicule que cette misérable et chétive créature qui n'est seulement
pas maîtresse d'elle-même, est exposée aux offenses de tant de choses
et qui vient se dire la maîtresse et l'impératrice de l'univers? il
n'est pas en son pouvoir d'en connaître la moindre parcelle, à plus
forte raison de le commander. Qui lui a octroyé ce privilège qu'il
s'arroge, d'être seul sur ce vaste bâtiment capable d'en apprécier
la beauté et celle des pièces dont il se compose; de pouvoir seul en
rendre grâce à l'architecte, et d'être seul en état d'en apprécier
les ressources et de les mettre en valeur? Qu'il produise les lettres
patentes qui lui confèrent ce bel et grand office! n'ont-elles été
concédées qu'au bénéfice des sages? elles s'appliqueraient à bien peu;
ou les fous et les méchants sont-ils dignes également d'une faveur
aussi exceptionnelle? ils sont ce qu'il y a de pire au monde, pourquoi
seraient-ils avantagés de la sorte sur tous les autres êtres de la
création? Faut-il croire celui qui a dit: «_Qui donc nous enseignera
pour qui le monde a été fait? C'est sans doute pour les êtres animés
qui ont l'usage de la raison, c'est-à-dire pour les dieux et les hommes
qui sont les plus parfaits de tous les êtres_ (_Cicéron_)!» ou plutôt
pourrons-nous jamais assez bafouer son impudence, d'accoupler ainsi les
dieux et les hommes? Qu'a donc alors en lui le pauvret, qui puisse lui
valoir un tel avantage?
=S'il est vrai que les astres ont de l'influence sur sa destinée,
peut-il dire qu'il commande quand il ne fait qu'obéir.=--Considérons la
vie incorruptible des corps célestes, leur beauté, leur grandeur, leur
mouvement continu réglé avec tant de précision: «_Quand on contemple
au-dessus de sa tête les voûtes immenses du monde et les astres
brillants dont elles sont constellées, et qu'on vient à réfléchir sur
les révolutions de la terre et du soleil_ (_Lucrèce_)»; considérons la
domination et la puissance que ces corps exercent non seulement sur
nos existences et les fluctuations de notre destinée, «_car toutes
les actions et la vie des hommes dépendent de l'influence des astres_
(_Manilius_)», mais même sur nos penchants, nos raisonnements, nos
volontés qu'ils gouvernent, poussent et agitent suivant que cette
influence se fait sentir dans un sens ou dans un autre, ainsi que notre
raison l'établit et nous le montre: «_Elle reconnaît que ces astres
si éloignés, ont sur les hommes un secret empire, que des lois fixes
règlent les mouvements périodiques de l'univers et que le cours des
destinées est déterminé par des signes certains_ (_Manilius_)»;--si
non seulement l'homme isolé, non seulement les rois, mais même les
royaumes, les empires, tout en ce bas monde subit l'action des
moindres mouvements célestes: «_Les plus grandes révolutions sont
produites par ces mouvements insensibles, tant sont hautes ces lois
qui commandent aux rois eux-mêmes_ (_Manilius_)»;--si notre vertu, nos
vices, notre capacité, notre science, cette intuition même que nous
avons de l'influence qu'exercent les astres, et cette compréhension des
relations qui existent entre eux et nous, nous viennent d'eux et sont
des effets de leur action, ainsi que nous sommes portés à le croire:
«_L'un, furieux d'amour, traverse la mer, et va renverser Troie;
l'autre est destiné par le sort à donner des lois; ici des enfants
tuent leurs pères, là des pères tuent leurs enfants, ou ce sont des
frères qui s'arment contre leurs frères et s'égorgent entre eux. Il
ne faut pas en accuser les hommes; la destinée, plus forte qu'eux,
les entraîne, les force à se déchirer et à se punir ainsi de leurs
propres mains; tout cela devait arriver, ainsi l'a voulu le destin_
(_Manilius_)»;--si enfin c'est au ciel que nous devons cette parcelle
de raison que nous avons, comment peut-elle nous faire son égal?
comment pouvons-nous soumettre à notre science son principe et les
conditions dans lesquelles il existe?
=Que savons-nous de ces astres, sur quoi s'appuient les suppositions
que nous émettons à leur sujet?=--Tout ce que nous voyons de ces
corps, est pour nous un sujet d'étonnement: «_Quels instruments,
quels leviers, quelles machines, quels ouvriers ont élevé un si
vaste édifice_ (_Cicéron_)?» Pourquoi admettons-nous qu'ils soient
privés d'âme, de vie, de raison; nous ont-ils donné des preuves
d'une stupidité persistante que rien n'est susceptible de modifier,
à nous qui n'avons d'autres relations avec eux, que d'être sous
leur dépendance? Dirons-nous que nous n'avons rien constaté qui
témoigne d'une âme raisonnable, chez aucune créature autre que
l'homme? Qu'est-ce que cela prouverait? Nous n'avons vu quoi que ce
soit qui ressemble au soleil, et, de ce que nous n'avons rien vu de
semblable à lui, en résulte-t-il qu'il n'existe pas, non plus que son
mouvement de rotation parce qu'il n'a pas son pareil? Si tout ce que
nous n'avons pas vu n'existait pas, notre science s'en trouverait
considérablement réduite: «_Tant sont étroites les bornes de notre
esprit_ (_Cicéron_)!» N'est-ce pas un songe de la vanité humaine que
de faire de la lune une terre céleste; d'y * rêver, comme Anaxagore,
des montagnes, des vallées; d'imaginer, ainsi que l'admettent Platon
et Plutarque, que, pour notre commodité, il s'y trouve des habitations
où demeurent des êtres humains formant des colonies; et aussi que
notre terre est un astre lumineux, jouissant d'un pouvoir éclairant:
«_Entre autres infirmités de la nature est cet aveuglement de l'âme
qui force l'homme à errer et qui, de plus, lui fait chérir son erreur_
(_Sénèque_).»--«_Le corps, sujet a se corrompre, alourdit l'âme, et
cette enveloppe grossière la déprime dans l'exercice même de la pensée
et l'attache à la terre_ (_Saint Augustin_).»
La présomption est chez nous une maladie naturelle et innée. De toutes
les créatures, la plus misérable et la plus fragile c'est l'homme,
qui en est en même temps, * dit Pline, la plus orgueilleuse; il en a
la sensation, il se voit relégué dans la fange et la fiente du monde,
attaché, cloué à la partie de l'univers qui est la pire, à celle
qui est la plus morte, la plus croupissante, logé au dernier étage
de l'édifice, celui qui est le plus éloigné de la voûte céleste,
pêle-mêle avec les animaux qui rampent sur la terre, de pire condition
que ceux qui vivent dans les airs ou dans l'eau; et le voilà qui, en
imagination, se place au-dessus de l'orbite de la lune et ramène le
ciel sous ses pieds!
=En quoi notre supériorité vis-à-vis des animaux consiste-t-elle;
est-il sûr que les bêtes n'ont pas comme nous des idées et un
langage?=--C'est par un effet de cette même vanité de son imagination
que l'homme se fait l'égal de Dieu; qu'il s'attribue ce qui est le
propre de la divinité; se classe de lui-même comme un être d'essence
particulière, se mettant en dehors de la foule des autres créatures;
fait la part aux animaux ses confrères et ses compagnons, assignant à
chacun d'eux les parcelles de facultés physiques et intellectuelles
qu'il juge à propos. Pour faire cette répartition, son intelligence
lui a-t-elle révélé les mobiles intimes et cachés auxquels les animaux
obéissent, et est-ce en les comparant à nous qu'il en est arrivé à
conclure à la bêtise qu'il leur prête? Quand je joue avec ma chatte,
qui sait si ce n'est pas elle qui, plus que moi-même, se distrait de
la sorte? nous nous amusons l'un et l'autre et, suivant comme je me
trouve disposé, je la caresse ou la repousse, elle en agit de même
au gré de son caprice.--Dans la description que nous donne Platon
de l'âge d'or qui, sous Saturne, régna sur la terre, il considère
comme un des principaux avantages de l'homme de cette époque, qu'il
était en communication avec les bêtes. Il pouvait de la sorte, en les
questionnant et les étudiant, connaître exactement les qualités de
chacune d'elles et en quoi elles différaient les unes des autres, ce
qui affinait son intelligence et sa prudence, et lui donnait le moyen
de se conduire dans la vie incomparablement mieux que nous ne pouvons
le faire. N'est-ce pas là la meilleure preuve que l'on puisse donner
de l'impudence de l'homme à l'égard des animaux? Quant à la forme
extérieure qu'ils tiennent de la nature, ce grand philosophe pense
que, pour la plupart, celle-ci, en la leur donnant, s'est uniquement
préoccupée de faire que cette forme pût servir aux pronostics qu'on en
tirait au temps où il vivait.
=Les bêtes se comprennent entre elles; si nous ne les comprenons pas,
est-ce à elles ou à nous que cela est imputable?=--Si les hommes et les
animaux ne se comprennent plus, à qui la faute; pourquoi serait-ce la
leur, plutôt que la nôtre? c'est là un point qui est encore à deviner.
Puisque nous ne les comprenons pas plus qu'ils ne nous comprennent, ils
peuvent en conclure que c'est nous qui sommes des bêtes, par la même
raison qui fait que nous estimons que ce sont eux qui le sont. Il n'y a
rien d'étonnant à ce que nous ne les comprenions pas; n'en est-il pas
ainsi des Basques et des Troglodytes? Cependant certains: Apollonius
de Tyane, Melampus, Tirésias, Thalès et autres, ont prétendu les
comprendre, et, puisque ceux qui s'occupent de la description du monde,
nous disent qu'il existe des peuples qui ont un chien pour roi, il faut
bien que ses sujets aient quelque compréhension de ses sons de voix et
de ses mouvements.--Remarquons quelles ressemblances il y a entre eux:
nous avons, d'une façon générale, quelque intelligence de leurs sens;
les bêtes l'ont vis-à-vis de nous, à peu près dans la même mesure,
elles nous flattent, nous menacent, nous demandent ce qu'elles veulent
comme nous faisons d'elles. Du reste, nous reconnaissons que, bien
évidemment, elles s'entendent entre elles, complètement et en tout; et
cela, non seulement celles de même espèce, mais encore celles d'espèces
différentes. «_Les animaux domestiques, comme les bêtes féroces, font
entendre des cris différents selon que la crainte, la douleur ou la
joie les agite_ (_Lucrèce_).»--Par certains aboiements du chien, le
cheval sait qu'il est en colère; il n'a pas de crainte, quand sa voix a
d'autres inflexions.
=Celles qui n'ont pas de voix se font comprendre par les mouvements du
corps, que de choses n'exprimons-nous pas nous-mêmes par gestes.=--Chez
les bêtes mêmes qui n'ont pas de voix, certains services qu'elles se
rendent mutuellement nous prouvent clairement qu'elles ont d'autres
moyens de communiquer; leurs mouvements ont des significations
qu'elles saisissent fort bien: «_C'est par la même raison que nous
voyons les enfants suppléer par des gestes à la parole qui leur manque_
(_Lucrèce_).»--Peut-on prétendre le contraire? n'est-ce pas ainsi,
par signes, que nos muets discutent, s'entretiennent, content des
histoires? J'en ai vu de si souples, de si bien dressés à cet exercice
que, vraiment, ils se faisaient comprendre dans la perfection.--Les
amoureux se disputent, se réconcilient, se prient, se remercient, se
donnent des rendez-vous, se disent tout enfin avec les yeux: «_Le
silence même a son langage, il sait prier et se faire entendre_ (_Le
Tasse_).»
Et avec les mains, que ne faisons-nous pas? Nous demandons, nous
promettons, appelons, congédions, menaçons, prions, supplions, nions,
refusons, interrogeons, admirons, comptons, confessons nos fautes,
manifestons notre repentir, nos craintes, notre honte, nos doutes;
nous nous informons, commandons, incitons, encourageons, jurons,
portons témoignage, accusons, condamnons, absolvons, injurions,
exprimons notre mépris, notre dépit; défions, flattons, applaudissons,
bénissons, humilions; nous nous moquons, nous nous réconcilions, nous
recommandons, exaltons, festoyons; nous nous réjouissons, nous nous
plaignons, nous nous attristons; nous marquons notre découragement,
notre désespoir, notre étonnement; nous nous écrions, nous nous
taisons; que ne faisons-nous pas encore par ce moyen, variant et
multipliant ce que nous exprimons, aussi bien qu'avec la parole?--Et
de la tête: nous invitons, congédions, avouons, désavouons, démentons,
souhaitons la bienvenue, honorons, vénérons, exprimons notre dédain,
demandons, éconduisons, marquons notre gaîté, nous lamentons,
caressons, adressons des reproches, faisons acte de soumission,
bravons, exhortons, menaçons, donnons une assurance, demandons un
renseignement!--Que ne disons-nous pas en fronçant les sourcils, en
haussant les épaules?--Il n'est aucun de nos mouvements qui ne parle,
et ne parle un langage intelligible, que tout le monde comprend, bien
qu'il ne nous ait pas été enseigné; tout cela fait que lorsqu'on la
compare à la variété des langues et au travail qu'elles demandent pour
les posséder, cette communication par signes semble être plutôt le
langage propre de la nature humaine.--Je laisse de côté ce que, dans
cet ordre d'idées, la nécessité apprend, à un moment donné, à qui en a
besoin; et aussi les lettres de l'alphabet exprimées avec les doigts,
la grammaire inculquée par gestes, les sciences apprises et traduites
par le même procédé; il est des nations chez lesquelles, au dire de
Pline, on ne parle pas autrement.--Un ambassadeur de la ville d'Abdère,
après avoir longuement entretenu Agis roi de Sparte, lui demanda quelle
réponse il voulait qu'il rapportât à ses concitoyens: «Que je t'ai
laissé dire tout ce que tu as voulu, répondit le roi, tant que tu as
voulu, sans jamais dire un mot.» N'est-ce pas là parler tout en se
taisant, et d'une manière fort compréhensible?
=Leur habileté surpasse celle de l'homme, si bien qu'il semblerait
que la nature les a plus favorablement traitées que nous.=--Du reste,
quelle faculté avons-nous, dont nous ne retrouvions pas l'application
dans ce que font les animaux? Est-il une organisation mieux ordonnée
que celle des mouches à miel, où les diverses charges et offices soient
plus diversifiés et mieux remplis? La répartition du travail et des
emplois y est tellement bien réglée, que nous ne pouvons supposer
qu'elle puisse être faite sans raison, ni réflexion! «_A ces signes
et à cette police admirable, des sages ont jugé que les abeilles
renfermaient une parcelle de la divine intelligence et avaient une âme_
(_Virgile_).»--Les hirondelles que nous voyons, au retour du printemps,
fureter tous les coins de nos maisons, exécutent-elles leurs recherches
sans y apporter de jugement; et est-ce sans discernement que, sur mille
places qu'elles pourraient occuper, elles choisissent celle qui leur
est le plus commode?--Quand ils construisent leurs nids, de si belle et
admirable contexture, les oiseaux font-ils choix d'un endroit à forme
carrée, ronde, d'un angle droit ou d'un angle obtus, sans s'être rendu
compte des conditions où ils se trouvent et de ce qui en résultera?
Lorsqu'ils prennent tantôt de l'eau, tantôt de l'argile, ignorent-ils
que celle-ci s'amollit en l'humectant? En tapissant leurs palais de
mousse ou de duvet, ne prévoient-ils pas que les membres délicats
de leurs petits s'y trouveront plus mollement et plus à l'aise?
S'abritent-ils contre le vent qui apporte la pluie, et s'installent-ils
regardant l'orient, sans connaître les conditions dans lesquelles
soufflent les différents vents, ni considérer que l'un vaut mieux que
l'autre?--Pourquoi l'araignée épaissit-elle sa toile en certains points
et la fait-elle plus lâche en d'autres; pourquoi, à un moment donné, la
tisse-t-elle d'une façon, et à un autre moment d'une autre, si elle n'y
a, au préalable, pensé, réfléchi et pris parti?
Nous constatons assez combien, dans la plupart de leurs ouvrages, les
animaux nous sont supérieurs, et combien notre art demeure au-dessous
dans les imitations que nous en faisons, et cependant pour nos
œuvres, qui sont bien plus grossières que les leurs, nous mettons en
jeu de nombreuses facultés et notre âme s'y applique de toutes ses
forces; pourquoi n'estimons-nous pas qu'il en est de même chez eux?
Quelle raison nous fait attribuer à je ne sais quel instinct naturel
et servile, des ouvrages qui surpassent tout ce que nous pouvons
faire, tant naturellement qu'avec le secours de l'art? En cela, sans
y penser, nous leur donnons un très grand avantage sur nous puisque
la nature, par une tendresse toute maternelle, les accompagne et les
guide, comme avec la main, dans les actions et les situations de leur
vie, tandis qu'elle nous abandonne au hasard et à la fortune, qu'il
nous faut recourir aux ressources de l'art pour nous procurer les
choses nécessaires à notre conservation et qu'elle nous refuse en même
temps, malgré une instruction préalable et tout en y apportant une
grande contention d'esprit, la possibilité d'arriver à ce à quoi les
bêtes parviennent spontanément; de telle sorte que la stupidité de
ces brutes, chaque fois qu'il s'agit de nos commodités réciproques,
surpasserait notre divine intelligence! Vraiment, s'il en était ainsi,
nous serions bien fondés à dire qu'elle est pour nous une bien injuste
marâtre; mais il n'en est rien, notre organisation n'est si difforme ni
si déréglée.
=Il n'en est rien; elle a donné à l'homme tout ce qui est nécessaire
à sa conservation.=--La nature a pour toutes ses créatures même
sollicitude; il n'en est aucune qu'elle n'ait abondamment pourvue de
tous les moyens nécessaires à la conservation de son être; et ces
plaintes que j'entends émettre (car la licence de nos opinions tantôt
nous élève au-dessus des nues, tantôt nous ravale aux antipodes) ne
sont pas fondées.--Elles portent sur ce que l'homme est le seul animal
ainsi abandonné tout nu sur la terre dénudée; qu'il y arrive lié,
garrotté et que, pour s'armer et se garantir, il est dans l'obligation
de recourir aux dépouilles d'autrui; que la nature a revêtu toutes
les autres créatures de coquilles, de gousses, d'écorce, de poils,
de laine, de piquants, de cuir, de bourre, de plumes, d'écailles, de
toison, de soie, suivant les besoins de chacune; qu'elle les a armées
de griffes, de dents, de cornes pour attaquer et se défendre, leur
enseignant même ce qui leur est particulier comme nager, courir, voler,
chanter, alors que l'homme ne peut, sans apprentissage, ni marcher,
ni parler, ni manger et qu'il ne sait que pleurer: «_Semblable au
nautonier que la tempête a jeté sur le rivage, l'enfant gît à terre,
nu, sans parole, dénué de tous les secours de la vie, au moment où
la nature vient de l'arracher avec effort du sein maternel pour le
produire à la lumière. Il remplit l'air de ses vagissements, et il a
raison, tant de maux l'attendent à son passage ici-bas! Au contraire,
les animaux domestiques et les bêtes féroces croissent sans peine; ils
n'ont besoin ni de hochets, ni des caresses et du langage enfantin
d'une nourrice; la différence des saisons ne les oblige pas à changer
de vêtements; enfin, il ne leur faut ni armes, ni hautes murailles
pour se mettre en sûreté, parce que la nature, de son sein fécond, a
largement pourvu à tous leurs besoins_ (_Lucrèce_).»
=Il ne tiendrait qu'à nous de nous passer de vêtements et, sans
culture, nous pourrions trouver partout notre nourriture.=--Ces
plaintes ne sont pas justifiées; il y a dans l'organisation du monde
une plus grande égalité et plus d'uniformité. Notre peau, tout comme
celle des animaux, est à même d'opposer une résistance suffisante aux
injures du temps; à preuve: plusieurs peuplades qui n'ont pas encore
fait usage de vêtements; nos ancêtres les Gaulois qui n'étaient guère
vêtus, pas plus que ne le sont nos voisins les Irlandais dont le climat
est si froid. Mais nous en jugeons encore mieux par nous-mêmes, car
toutes les parties de notre corps: * le visage, les pieds, les mains,
les jambes, les épaules, la tête, qu'il nous plaît, suivant ce qui
est dans nos habitudes, d'exposer au vent et à l'air, les supportent
bien. S'il est en nous une partie faible qui semble devoir redouter le
froid, c'est bien l'estomac où se fait le travail de la digestion; nos
pères l'avaient à découvert et nos dames, si molles et si délicates
qu'elles soient, vont parfois leurs vêtements entr'ouverts jusqu'au
nombril.--L'emmaillotement des enfants, les précautions qu'on prend
pour leur soutenir le corps, ne sont pas non plus indispensables; les
mères lacédémoniennes élevaient les leurs, en laissant toute liberté
de mouvements à leurs membres, sans les attacher, ni les contenir.--Si
nous pleurons, cela nous est commun avec la plupart des animaux; il
n'en est guère qu'on ne voie se plaindre et gémir longtemps encore
après leur naissance; cela convient bien à l'état de faiblesse dans
lequel ils se sentent.--Pour ce qui est de manger, c'est, chez nous
comme chez eux, une chose naturelle qui vient sans qu'on l'apprenne,
«_car chaque animal sent sa force et ses besoins_ (_Lucrèce_)», et il
est douteux qu'un enfant, arrivé à avoir la force de se nourrir, ne sût
trouver sa nourriture: la terre la produit et la lui offre en quantité
bien suffisante sans qu'il soit besoin ni de culture, ni de préparation
d'aucun genre; pas en tous temps, à la vérité, mais, sur ce point, les
bêtes sont dans les mêmes conditions, ce que témoignent les provisions
que nous voyons faire aux fourmis et à d'autres, pour parer aux saisons
stériles de l'année.
Ces nations récemment découvertes qui vivent dans l'abondance de
viande et de boisson naturelle qu'elles ont à leur portée, sans avoir
à s'en préoccuper ni à s'en occuper, nous montrent que le pain n'est
pas la seule nourriture de l'homme, et que, sans qu'il soit besoin de
labourer, la nature, en bonne mère, avait copieusement pourvu à tout
ce qu'il nous faut, probablement même avec plus de prodigalité et de
richesse qu'elle ne le fait à présent que nous sommes intervenus dans
ses productions: «_A l'origine, la terre produisait d'elle-même et
fournissait à l'homme les plus riches moissons, le raisin joyeux, les
fruits mûrs et les gras pâturages. Aujourd'hui, à peine accorde-t-elle
ses richesses à un travail continu; nous en sommes réduits à épuiser
nos bœufs et les forces du laboureur_ (_Lucrèce_)»; mais les exigences
déraisonnables de nos appétits croissent plus encore que ce que nous
pouvons imaginer pour les satisfaire.
=L'homme est naturellement mieux armé que beaucoup d'autres animaux;
et il n'est pas le seul qui, pour augmenter ses forces, recoure à des
moyens artificiels.=--Pour ce qui est des armes, la nature nous en a
fournis plus que la plupart des animaux: nos membres sont susceptibles
de plus de mouvements que les leurs et nous en tirons naturellement
meilleur parti, sans nous y être exercés au préalable; nous voyons
les hommes qui sont dressés à combattre tout nus, affronter les mêmes
dangers que ceux que nous pouvons affronter nous-mêmes; et si, sous ce
rapport, certains animaux ont de l'avantage sur nous, nous l'emportons
sur nombre d'autres. Nous possédons d'instinct, sans qu'elle nous
ait été inculquée, la précaution d'accroître notre force et de nous
protéger en recourant à des mouvements artificiels. L'éléphant aiguise
et appointe les dents dont il use dans le combat (il en a de spéciales
à cet effet, qu'il ménage et dont il ne se sert qu'à cet usage); le
taureau, en pareille circonstance, s'entoure d'un nuage de poussière
qu'il forme en frappant le sol avec le pied; le sanglier affile ses
défenses; l'ichneumon qui va en venir aux prises avec le crocodile,
se protège en enduisant complètement son corps d'une couche épaisse
de limon bien pétri qui forme croûte et dans laquelle il est comme
dans une cuirasse; n'est-il pas tout aussi naturel pour nous de nous
fabriquer des armes, en ayant recours au bois et au fer?
=Notre langage est chose factice, mais il y a lieu de penser qu'à
l'instar des autres animaux, nous sommes susceptibles d'avoir un parler
naturel.=--Quant au langage de l'homme, il est certain que si on peut
dire qu'il n'est pas le fait de la nature, il faut, d'autre part,
reconnaître aussi que ce n'est pas chose qui lui soit indispensable.
Je crois cependant qu'un enfant qui aurait été élevé dans un isolement
absolu, sans relations avec le reste du genre humain (expérience
difficile à faire), arriverait à avoir une sorte de parole, pour
exprimer ce qu'il conçoit. Il n'est pas croyable en effet que nous
soyons privés par la nature de cette ressource qu'elle a donnée à
quelques animaux; car est-ce autre chose que parler, cette faculté que
nous leur voyons de se plaindre, de se réjouir, de s'appeler les uns
les autres à l'aide, de se convier à l'amour, en donnant de la voix?
Pourquoi ne parleraient-ils pas entre eux? ils nous parlent et nous
leur parlons bien. Que de choses, par exemple, ne disons-nous pas à
nos chiens et sur lesquelles ils nous répondent? Le langage que nous
leur tenons, les termes que nous employons avec eux sont autres qu'avec
les oiseaux, qu'avec les pourceaux, les bœufs, les chevaux; selon
l'espèce à laquelle appartient l'animal, nous nous servons d'un idiome
approprié: «_Ainsi, dans une noire fourmilière, on voit des fourmis
s'aborder, chacune peut-être pour se rendre compte des desseins de
l'autre et si elle a besoin de son concours_ (_Dante_).» Il me semble
même que Lactance admet non seulement que les bêtes parlent, mais
qu'elles rient.--La différence de langage qui se voit chez l'homme,
suivant la contrée qu'il habite, se reproduit chez les animaux d'une
même espèce: Aristote cite, comme exemple à l'appui, le chant de la
perdrix qui varie suivant qu'elle se trouve en pays de plaine ou de
montagne: «_Divers oiseaux changent de voix suivant la diversité des
temps; il en est auxquels une nouvelle saison inspire un nouveau
ramage_ (_Lucrèce_).»--Reste à savoir quel langage parlerait cet
enfant; mais ce que l'on en peut conjecturer, n'a pas grande apparence
d'être ce qui serait. Si, à ce que j'en dis, on oppose que les sourds,
qui le sont de naissance, ne parlent pas, je répondrai que ce n'est
pas seulement parce qu'on n'a pas pu leur apprendre à parler en se
faisant entendre d'eux, mais plutôt parce qu'il existe une corrélation
naturelle entre le sens de l'ouïe dont ils sont privé et la parole; il
semble que, quand nous parlons, il faille, d'abord, que ce que nous
disons, nous le disions à nous-mêmes et que nos oreilles le perçoivent,
avant d'aller impressionner les oreilles des autres.
=En somme, l'homme n'est ni au-dessus ni au-dessous du reste des
animaux.=--Tout cela est pour établir la ressemblance qu'il y a entre
tous les êtres de la création, nous ramener et nous replacer dans
l'ensemble des créatures. Nous ne sommes ni au-dessus ni au-dessous
d'elles; tout ce qui est sous la voûte céleste, dit le sage, est
soumis à la même loi et aux mêmes conditions: «_Tout porte les chaînes
de la fatalité_ (_Lucrèce_).» Il y a des différences, il y a des
ordres, des degrés divers; mais d'une façon générale, les caractères
essentiels sont les mêmes: «_Chaque chose a son organisation propre, et
toutes conservent les différences que la nature a mises entre elles_
(_Lucrèce_).»
Il faut contenir l'homme et le contraindre à ne pas franchir les
barrières de l'enceinte commune. En réalité le malheureux ne saurait du
reste les enjamber, lié qu'il est par les entraves qui le retiennent,
l'assujettissent à toutes les obligations des autres créatures de même
ordre, et cela dans des conditions qui n'ont rien de particulier. Il ne
jouit en effet d'aucune prérogative effective surpassant notablement
la règle commune et portant sur des points essentiels; celle qu'il
s'attribue, soit qu'il y croie, soit par fantaisie, n'existe pas et n'a
même pas l'apparence de la réalité. Et lors même qu'il en serait ainsi
que, seul de tous les animaux, il aurait cette liberté d'imagination,
ce déréglement de la pensée qui font qu'à volonté il se représente
ce qui est et ce qui n'est pas, le vrai et le faux, ce serait là un
avantage qui lui reviendrait bien cher et dont il n'aurait guère à
tirer vanité, car c'est la source principale des maux qui l'accablent:
le péché, la maladie, l'indécision, le trouble, le désespoir.
=Les bêtes, comme les hommes, sont susceptibles de réflexion.=--C'est
pourquoi, pour revenir à mon sujet, je dis qu'il n'y a pas de raison
pour penser que les bêtes font instinctivement et parce qu'elles
obéissent à une force à laquelle elles ne peuvent se soustraire, ce
que nous-mêmes faisons de notre plein gré et avec le secours de l'art.
Les mêmes effets nous portent à conclure que les facultés qui les
produisent sont les mêmes, et que, plus ces effets sont riches, plus
riches sont ces facultés, ce qui nous oblige à confesser que les mêmes
raisonnements, les mêmes moyens que les nôtres si même ils ne sont
meilleurs que ceux d'après lesquels nous agissons, sont employés par
les animaux dans ce qu'ils font.
Pourquoi supposer que chez eux l'action est machinale alors que chez
nous-mêmes nous ne la ressentons pas telle? Sans compter qu'il est plus
honorable d'être amené à agir comme il convient, par le fait d'une
contrainte qui s'impose naturellement à nous et à laquelle nous ne
pouvons nous soustraire, ce qui nous remet davantage encore sous la
main de Dieu, que d'avoir l'obligation de le faire, sous l'effet de
notre libre arbitre, demeurant exposés à en user avec témérité et au
hasard; dans de telles conditions, le plus sûr est encore de nous en
remettre à la nature du soin de diriger notre manière de faire. Mais
notre présomption est si vaniteuse que nous préférons devoir ce dont
nous sommes capables, à notre propre force plutôt qu'à sa libéralité;
que nous enrichissons les animaux de biens naturels, auxquels nous
renonçons pour nous-mêmes, trouvant plus honorables et plus nobles des
biens qu'il nous faut acquérir; et cela, à mon avis, par simplicité
d'esprit, car je priserais bien autant des grâces qui me seraient
personnelles et innées, que d'autres qu'il m'aurait fallu mendier et
qui auraient nécessité un apprentissage; il n'est pas en notre pouvoir
de nous procurer meilleure recommandation que d'être favorisé de Dieu
et de la nature.
Les habitants de la Thrace qui entreprennent de traverser sur la glace
une rivière qui est gelée, prennent un renard qu'ils lâchent devant
eux. On voit alors l'animal, avant de s'engager, approcher l'oreille
le plus près possible de la surface, pour sentir à quelle distance,
plus ou moins grande, il entend le bruit de l'eau qui coule au-dessous;
et, selon qu'il apprécie que la glace a plus ou moins d'épaisseur, il
avance ou recule. Ne sommes-nous pas fondés à penser qu'il se fait dans
sa tête le travail rationnel qui se ferait dans la nôtre, conséquence
du bon sens naturellement inné en lui comme en nous: «Ce qui fait du
bruit, remue; ce qui remue, n'est pas gelé; ce qui n'est pas gelé est
liquide et ce qui est liquide enfonce sous le poids d'un fardeau.»
Attribuer uniquement l'action du renard à la pénétration de son ouïe
sans qu'il y ait réflexion de sa part et, par suite, sans qu'il en ait
tiré de conclusion, est une chimère que notre esprit ne peut admettre.
Il faut penser qu'il en est de même de tant de ruses et d'inventions
auxquelles les bêtes ont recours, pour se défendre de ce que nous
entreprenons contre elles.
=Nous asservissons les bêtes, mais n'en est-il pas de même des hommes
les uns vis-à-vis des autres?=--Si nous arguons de ce que nous avons
l'avantage de pouvoir les captiver, de nous en servir, d'en user
à notre volonté, cet avantage nous l'avons également les uns sur
les autres; c'est dans ces conditions que sont nos esclaves.--Les
Climacides n'étaient-elles pas, en Syrie, des femmes qui se mettaient à
terre à quatre pattes pour servir de marche-pied et d'échelle aux dames
pour monter dans leurs chars?--Combien de gens libres font abandon de
leur vie et de leur être à la puissance d'autrui pour de bien légers
bénéfices?--Dans la Thrace, les femmes et les concubines se disputaient
la faveur d'être tuées sur le tombeau de leur mari.--Les tyrans ont-ils
jamais manqué d'hommes se mettant à leur complète dévotion, alors même
que quelques-uns allaient jusqu'à leur imposer de les accompagner dans
la mort comme pendant leur vie? Des armées entières ne se sont-elles
pas liées, par cette même obligation, vis-à-vis de leur capitaine?--La
formule du serment de ces rudes escrimeurs à outrance qu'étaient
les gladiateurs, portait: «Nous jurons de nous laisser enchaîner,
brûler, frapper, tuer par le glaive, de souffrir tout ce que de loyaux
gladiateurs sont exposés à endurer pour leur maître légitime, engageant
solennellement notre corps et notre âme à son service.» «_Brûle-moi la
tête, si tel est ton bon plaisir; transperce-moi le corps d'un glaive
ou déchire-moi le dos à coups de fouet_ (_Tibulle_).» C'était bien
une réelle obligation, et, certaines années, il y en avait plus de
dix mille qui la contractaient et auxquels elle coûtait la vie.--Les
Scythes, à la mort de leur roi, étranglaient sur son corps sa concubine
favorite, son échanson, son écuyer, son chambellan, l'huissier préposé
à la porte de sa chambre et son cuisinier. A l'anniversaire de sa mort,
ils tuaient cinquante chevaux montés par cinquante pages empalés du bas
du dos au gosier, les laissant en cet état, exposés autour de la tombe,
pour glorifier le mort.--Les hommes qui se mettent à notre service, le
font à meilleur marché et dans des conditions moins agréables et moins
avantageuses que celles dans lesquelles sont nos oiseaux, nos chevaux
et nos chiens, pour lesquels nous nous astreignons à bien des soucis,
au point que le dernier de nos serviteurs ne ferait probablement
pas pour son maître ce que les princes s'honorent de faire pour ces
bêtes.--Diogène, voyant ses parents en peine pour le racheter de la
servitude, disait: «Ils sont fous; celui-là qui m'entretient et me
nourrit, me rend service.» Ceux qui entretiennent des bêtes, devraient
dire également qu'ils en sont les serviteurs et non pas qu'ils s'en
servent.--Les animaux ont encore ceci de plus généreux que nous, c'est
que jamais, par manque de cœur, un lion ne s'est fait l'esclave d'un
autre lion, ni un cheval d'un autre cheval.
=Les animaux pratiquent la chasse comme fait l'homme, parfois de commun
accord.=--De même que nous allons à la chasse des bêtes, les tigres et
les lions vont à la chasse de l'homme; et, cet exercice, les animaux
le pratiquent les uns par rapport aux autres: les chiens chassent le
lièvre, les brochets les tanches, les hirondelles les cigales, les
éperviers les merles et les alouettes: «_La cigogne nourrit ses petits
de serpents et de lézards trouvés dans les lieux sauvages; l'aigle,
ministre de Jupiter, chasse dans les forêts le lièvre et le chevreuil_
(_Juvénal_).»--Nous partageons le produit de nos chasses avec nos
chiens et nos oiseaux qui sont avec nous à la peine et dont nous
utilisons les qualités cynégétiques.--En Thrace, au delà d'Amphipolis,
chasseurs et faucons sauvages partagent équitablement, par moitié,
le gibier qu'ils prennent; sur les bords du Palus Méotide, les loups
auxquels le pêcheur ne laisse pas, de bonne foi, part égale de sa
pêche, détruisent aussitôt ses filets.--Nous avons des chasses où il
est plus fait emploi de l'adresse que de la force: telles sont la
chasse avec des collets, celle à la ligne armée d'hameçon; les bêtes en
pratiquent de semblables. Aristote dit que la Seiche projette de son
corps un long boyau semblable à une ligne, qu'elle va déroulant sur un
long parcours et qu'elle peut replier en elle à volonté; chaque fois
qu'elle voit un petit poisson s'en approcher, elle lui laisse mordre
l'extrémité de ce boyau et demeure elle-même cachée dans le sable ou la
vase; petit à petit, elle retire alors son boyau, entraînant le poisson
jusqu'à ce que l'ayant amené tout près d'elle, d'un saut elle puisse
l'attraper.
=La force de l'homme est inférieure à celle de bien des animaux.=--Pour
ce qui est de la force, il n'est pas d'animal au monde, en butte à
plus d'offenses que l'homme. Sans parler de la baleine, de l'éléphant,
du crocodile, ni de tels autres animaux dont un seul, aux prises avec
un plus ou moins grand nombre d'hommes, est capable de s'en défaire,
les poux suffisent pour clore la dictature de Sylla, un animalcule a
facilement raison à son déjeuner du cœur et de la vie d'un puissant
empereur à l'épogée de la grandeur.
=Les bêtes savent discerner ce qui leur est utile, soit pour leur
subsistance, soit en cas de maladie.=--Nous disons que c'est à la
science, à une connaissance résultant de la pratique et du raisonnement
que l'homme doit de discerner les substances utiles à son alimentation
et au traitement de ses maladies, de celles qui n'y sont pas propres;
de reconnaître les propriétés de la rhubarbe et du polypode. Pourquoi
n'attribuons-nous pas de même à la science et à la prudence les faits
de même ordre que présentent les animaux, quand nous voyons les chèvres
de Candie, lorsqu'elles sont blessées, entre un million de plantes,
choisir le dictame pour se guérir; la tortue recourir sans retard à
l'origan pour se purger, quand elle a mangé de la vipère; le dragon
s'éclaircir la vue et soigner ses yeux avec du fenouil; les cigognes
s'administrer elles-mêmes des clystères avec de l'eau de mer; les
éléphants retirer de leur propre corps et de celui de leurs congénères,
et même des blessures reçues par leur maître (ainsi que nous en fournit
un exemple le roi Porus que vainquit Alexandre), les javelots et les
dards qui les ont atteints dans le combat, et faire cette opération si
adroitement, que nous ne saurions mieux nous y prendre pour épargner
la douleur au patient? Alléguer, pour déprécier les animaux, qu'en
cela ils obéissent uniquement à ce que leur inspire et leur enseigne
la nature, que ces notions leur sont innées, ne fait pas que, chez eux
aussi, ce ne soit science et prudence; c'est simplement reconnaître
qu'ils possèdent ces deux qualités à un plus haut degré que nous, pour
le plus grand honneur de cette maîtresse d'école hors de pair.
=Exemple de raisonnement chez un chien.=--Chrysippe qui, en toutes
autres choses, se montre aussi dédaigneux que n'importe quel autre
philosophe de la condition inférieure des animaux, convient que
lorsqu'il réfléchit sur les mouvements d'un chien à la recherche de son
maître qu'il a perdu, ou à la poursuite d'un gibier qui lui échappe, et
qui, arrivé à un carrefour où s'embranchent trois chemins, après avoir
pris l'un, puis un second, et avoir reconnu que ni l'un ni l'autre
n'offrent trace de ce qu'il cherche, enfile le troisième sans hésiter,
il est contraint de confesser qu'il faut que l'animal se soit tenu le
raisonnement suivant: «J'ai suivi les traces de mon maître jusqu'à ce
carrefour; il a dû nécessairement prendre l'un de ces trois chemins;
or, il n'a suivi ni celui-ci, ni celui-là; donc, infailliblement,
il est passé par cet autre.» Et, fort de cette déduction, il ne se
consulte plus sur le troisième chemin, ne songe même pas à s'assurer
s'il y trouvera des traces confirmant sa conclusion, il le prend
obéissant à la force de son raisonnement. Cet effort de dialectique,
cet emploi de propositions examinées d'abord séparément, puis ensemble,
pour en arriver à une déduction logique, n'a-t-il pas autant de valeur
si le chien y est amené de lui-même, que s'il y avait été conduit par
les leçons reçues de Trapezonce?
=Les bêtes sont capables d'être instruites.=--On ne peut même pas dire
que les bêtes soient incapables de recevoir une instruction comme se
donne la nôtre: aux merles, aux corbeaux, aux pies, aux perroquets,
nous apprenons à parler et ils s'y prêtent si facilement, leur organe
est si souple, si maniable, se plie si aisément à l'émission des sons
que nous voulons lui faire produire pour les amener à prononcer un
certain nombre de lettres et de syllabes, qu'il est évident qu'il se
fait en eux un raisonnement grâce auquel nous les trouvons si disposés
et si portés de bonne volonté à apprendre.--Chacun a probablement
vu, au point d'en être rassasié, les singeries qu'en si grand nombre
les bateleurs enseignent à leurs chiens; les danses exécutées en
cadence par ces animaux, sans qu'ils aillent jamais à contre-temps
avec la musique qui les accompagne; les tours et les sauts qu'ils
leur font faire à leur commandement.--Ce que font les chiens dont
se servent les aveugles pour se conduire dans les villes comme dans
les campagnes, bien que ce soit chose courante, me transporte encore
plus d'admiration. Je me prends à contempler comme ils s'arrêtent à
certaines portes où ils ont l'habitude de recevoir l'aumône, comme ils
évitent les voitures et les charrettes alors qu'ils pourraient croire
avoir assez de place pour passer. J'en ai vu un qui, longeant un fossé
de la ville, abandonnait un sentier plan et bien battu pour en suivre
un autre plus mauvais, afin que son maître se trouvât moins près du
fossé. Comment avait-on pu faire comprendre à ce chien qu'il avait pour
mission de se préoccuper uniquement de la sûreté de son maître sans
s'inquiéter, dans l'accomplissement de cette tâche, de ses propres
commodités? Comment pouvait-il savoir que tel chemin, assez large
pour lui, ne l'était pas suffisamment pour un aveugle? cela peut-il
s'expliquer sans admettre de raisonnement de sa part?
Il ne faut pas oublier ce que Plutarque conte d'un chien qu'il a vu,
à Rome, au théâtre Marcellus, où se trouvait l'empereur Vespasien le
père. Ce chien était employé par un bateleur dans une pièce à plusieurs
tableaux et à plusieurs personnages, où il avait un rôle. Il devait,
entre autres choses, pendant un temps donné, contrefaire le mort pour
avoir mangé certaine drogue. Après avoir avalé le pain qui était censé
la drogue en question, il se mettait d'abord à trembler et à vaciller
sur ses pattes, comme s'il avait des étourdissements, et finalement il
s'étendait à terre et se raidissait comme s'il était mort, se laissant
traîner et tirer d'un endroit à un autre, comme le comportait le sujet
de la pièce. Puis, quand il estimait le moment venu, il commençait
à remuer tout doucement comme s'il sortait d'un profond sommeil,
levait la tête, regardait çà et là d'une façon qui étonnait tous les
assistants.
Les bœufs employés à l'arrosage dans les jardins royaux de Suse,
faisaient tourner de grandes roues munies de seaux qui puisaient l'eau,
système dont certains font usage dans le Languedoc. Ces bœufs devaient
chacun faire faire cent tours à la roue; ils connaissaient si bien ce
nombre que, lorsqu'il était atteint, il était impossible, par n'importe
quel moyen, d'en obtenir davantage: leur tâche était accomplie, ils
s'arrêtaient net. Nous, nous arrivons à l'adolescence avant de savoir
compter jusqu'à cent, et des nations viennent d'être découvertes qui
n'ont aucune notion des nombres.
=Quelques-unes instruisent les autres; il y en a qui s'instruisent
elles-mêmes.=--Instruire les autres demande encore plus de raisonnement
que s'instruire soi-même. Laissons de côté ce qu'en pensait Démocrite
qui s'attachait à prouver que nous tenons des bêtes la plupart des
arts qui sont à notre connaissance, que, par exemple, l'araignée nous
a appris à tisser et à coudre, l'hirondelle à bâtir, le cygne et le
rossignol la musique, et que c'est en imitant certains animaux, que
nous avons été initiés à la médecine. Aristote croit que les rossignols
enseignent à leurs petits à chanter et y consacrent du temps et du
soin; il s'ensuivrait que ceux que nous élevons en cage, qui ne
peuvent apprendre avec leurs parents, perdent beaucoup du charme de
leur chant; nous en pouvons conclure que ce chant s'améliore par les
efforts et l'étude. Même pour ceux qui sont en liberté, le degré de
perfection qu'il leur est possible d'atteindre n'est pas le même pour
tous; il varie avec l'aptitude de chacun. Ils sont jaloux de leur
talent et luttent parfois à qui en montrera le plus, et apportent
dans cette lutte une si grande émulation, qu'on en a vu mourir, le
souffle venant à leur manquer, avant qu'ils ne se résignent à s'avouer
vaincus en cessant leur chant. Les plus jeunes travaillent mentalement,
s'appliquant à reproduire les airs qu'ils entendent; l'élève écoute
la leçon que lui donne celui qui l'instruit, y apportant une grande
attention afin de s'en bien pénétrer; tour à tour l'un se tait, l'autre
chante; on voit le précepteur corriger les fautes de son élève, on sent
qu'il lui adresse des reproches.
J'ai vu, dit Arrien, une troupe d'éléphants, dans laquelle l'un d'eux
jouait des cymbales; il en avait une attachée à chacune de ses cuisses,
une autre à sa trompe. Au son de cette musique, les autres dansaient
en rond, se dressant, s'inclinant en cadence, observant la mesure
marquée par l'instrument; c'était un harmonieux ensemble qui faisait
plaisir.--Aux spectacles de Rome, se voyaient d'ordinaire des éléphants
dressés à se mouvoir, à exécuter au son de la voix, des danses à
plusieurs figures, compliquées de cadences variées très difficiles
à apprendre. On en a vu qui, tout seuls, répétaient leur leçon et
s'exerçaient avec soin et application, pour n'être pas réprimandés et
battus par leurs maîtres.
Cette autre histoire d'une pie, que Plutarque, lui-même, garantit,
est bien singulière. Cette pie était dans la boutique d'un barbier de
Rome; elle contrefaisait à merveille, avec la voix, tout ce qu'elle
entendait. Un jour, des trompettes s'arrêtent devant la boutique et y
restent longtemps à sonner. Le reste de la journée et le lendemain,
la pie demeura pensive, muette, mélancolique; tout le monde en était
étonné et pensait que, surprise et étourdie du bruit des trompettes,
elle en avait perdu la voix, en même temps qu'elle en avait été
assourdie. On finit par s'apercevoir que c'était parce qu'elle s'était
recueillie en elle-même et livrée à une profonde étude, méditant,
préparant sa voix à imiter le son de ces trompettes; de telle sorte que
la première fois qu'elle se reprit à se faire entendre, ce fut pour
exprimer leurs airs au mieux de ce qui se pouvait, dans la même mesure
et avec toutes leurs nuances; en adoptant ce nouveau répertoire, elle
fut prise de dédain pour ce qu'auparavant elle savait dire et que, dès
lors, elle laissa complètement de côté.
=Industrie d'un chien qui veut boire l'huile du fond d'une cruche.=--Je
ne veux pas omettre cet autre exemple d'un chien, dont ce même
Plutarque dit avoir été témoin, d'un bateau à bord duquel il était
(je ne raconte pas ces faits dans l'ordre où il les donne; cet ordre
m'importe peu, car je n'entends pas apporter plus de classement dans
les exemples que je cite, que je n'en observe dans le reste de mon
ouvrage). Ce chien, furetant sur la plage, était fort en peine pour
laper de l'huile qui se trouvait au fond d'une cruche et à laquelle il
ne pouvait parvenir avec sa langue, parce que l'orifice du vase était
trop étroit. Pour y arriver, il se mit à aller chercher des cailloux et
à les jeter dans la cruche, jusqu'à ce qu'il eût fait monter l'huile à
hauteur des bords du vase de manière à pouvoir l'atteindre; n'est-ce
pas là le fait d'un esprit bien subtil?--On dit que les corbeaux de
Barbarie agissent de même quand le niveau de l'eau qu'ils veulent
boire, est trop bas.
=Subtilité et pénétration des éléphants.=--Cela n'est pas sans quelque
rapport avec ce que Juba, un des rois de ces contrées, rapporte des
éléphants. Pour s'emparer d'eux, on prépare des fosses profondes,
que l'on recouvre de menues broussailles qui les masquent à leur
vue; s'ils viennent à y tomber, ils y demeurent prisonniers. Quand,
à force d'adresse, ceux qui les chassent ont amené l'un d'eux à s'y
prendre, ses compagnons apportent en hâte quantité de pierres et de
pièces de bois pour combler la fosse et faciliter sa sortie.--Du
reste, l'industrie de cet animal ressemble sous tant d'autres rapports
à l'industrie humaine que, si je voulais relater en détail tout ce
qui a été relevé à cet égard, j'arriverais aisément à prouver ce que
j'avance d'ordinaire: qu'il y a plus de différence entre tel homme et
tel autre, qu'entre tel animal et tel homme.--Le gardien d'un éléphant
appartenant à un particulier de la Syrie, lui dérobait à chaque
repas la moitié de la ration qui lui revenait; un jour, le maître de
l'animal voulut lui-même s'occuper de lui: il versa dans sa mangeoire
la quantité exacte d'orge qui lui revenait. L'éléphant, regardant d'un
mauvais œil son gardien, sépara cet orge en deux avec sa trompe et,
mettant à part l'une des deux moitiés, révéla par là le tort qu'on
lui faisait.--Un autre avait un gardien qui mélangeait des pierres à
ce qu'il lui donnait à manger, pour en accroître la mesure; l'animal,
s'approchant du pot où ce gardien faisait cuire sa viande pour son
repas, le lui remplit de cendres.--Ce sont là des faits particuliers,
mais ce que tout le monde a vu, ce que chacun sait, c'est que jadis,
dans toutes les années des peuples de l'Orient, les éléphants en
constituaient l'un des éléments les plus importants et, dans les
combats, produisaient des effets plus grands, sans comparaison, que
ceux que nous obtenons à présent de notre artillerie qui, dans un ordre
de bataille régulier, occupe à peu près la place qu'y tenaient alors
les éléphants (ce dont peuvent se rendre aisément compte ceux qui
connaissent l'histoire ancienne): «_Leurs ancêtres avaient été employés
par le carthaginois Annibal, par nos généraux romains et par le roi
d'Épire; ils transportaient sur leur dos des cohortes ou des tours que
l'on voyait s'avancer au milieu de la mêlée_ (_Juvénal_).»--Il fallait
bien que ce fût en connaissance de cause qu'on eût confiance en ces
bêtes et en leur raisonnement, puisqu'on les faisait marcher en tête
de l'armée, à une place où le moindre arrêt causé par leur grosseur
et leur pesanteur, le moindre effroi qui les eût fait rétrograder
sur les gens de leur parti, pouvaient tout perdre; et, de fait, il
s'est vu peu d'exemples où il soit arrivé qu'ils se rejetassent sur
leurs troupes, tandis qu'il nous advient de nous rejeter les uns sur
les autres et de nous mettre ainsi en déroute. Ils étaient chargés
d'effectuer non un simple mouvement, mais encore d'évoluer pendant le
combat.--Ainsi en usaient les Espagnols lors de la récente conquête
des nouvelles Indes, avec des chiens auxquels une solde était allouée
et qui, en outre, participaient au butin. Ces chiens montraient autant
d'adresse que d'à propos pour poursuivre ou s'arrêter après un succès,
charger l'adversaire ou battre en retraite suivant les circonstances,
distinguer amis et ennemis, qu'ils apportaient d'ardeur et de ténacité
quand ils se trouvaient aux prises.--Nous admirons et apprécions
davantage les choses qui ont un caractère de particularité que celles
dont nous sommes journellement témoins, sans cela je ne me serais pas
livré à cette longue énumération; car je crois que rien qu'en examinant
de près ce que nous voyons chez les animaux qui vivent auprès de nous,
nous y relèverions des faits aussi remarquables que ceux que l'on
va chercher dans des pays et des temps autres que les nôtres. C'est
toujours une même nature dont le cours va se déroulant, et celui qui
connaîtrait suffisamment l'état présent, pourrait en conclure à coup
sûr l'avenir et le passé.
=D'homme à homme, nous traitons de sauvages ceux qui n'ont pas nos
usages; nous nous étonnons de même de tout ce que nous ne comprenons
pas chez les animaux.=--J'ai vu autrefois, parmi nous, des hommes
venus par mer de lointains pays; parce que nous ne comprenions pas du
tout leur langage, et que leurs façons, comme leur contenance et leurs
vêtements, ne ressemblaient en rien aux nôtres, tous nous les estimions
des sauvages et des brutes! Nous attribuions à leur stupidité et à leur
bêtise, de les voir garder le silence, de ne pas parler le français,
d'ignorer nos baisements de main, nos révérences contournées, notre
attitude, notre maintien sur lesquels, sous peine d'être incorrects,
nous voudrions voir se modeler tout ce qui appartient à l'espèce
humaine. Nous condamnons tout ce qui nous semble étrange, et aussi ce
que nous ne comprenons pas; c'est ce qui arrive dans l'appréciation que
nous portons sur les bêtes. Sous certains rapports, elles ont de la
ressemblance avec nous, et nous pouvons alors, par comparaison, former
sur ces points communs quelques conjectures; mais que savons-nous
de ce qui leur est propre? Les chevaux, les chiens, les bœufs, les
brebis, les oiseaux et la plupart des animaux qui vivent avec nous,
reconnaissent notre voix et répondent à notre appel, ce que faisait
aussi la murène de Crassus qui allait à lui quand il l'appelait; ce
que font également les anguilles qui sont dans la fontaine d'Aréthuse.
Il nous est possible d'en juger par nous-mêmes, car assez souvent j'ai
vu des viviers dont les poissons accouraient pour manger, à un appel
formulé d'une certaine façon par ceux qui en prennent soin: «_Chacun a
son nom et accourt à la voix du maître qui les appelle_ (_Martial_).»
=Il semble que, chez l'éléphant, il y ait trace de sentiment
religieux.=--Nous pouvons dire aussi que les éléphants ont un certain
sentiment de la religion; on les voit, en effet, après leurs ablutions
et leurs purifications, élever leur trompe comme des bras vers le
ciel et, les yeux fixés vers le soleil levant, demeurer ainsi en
contemplation, pendant un certain temps, à certaines heures de la
journée, livrés à la méditation, et cela, de leur propre mouvement,
sans y avoir été instruits ni y être obligés. Pour ce qui est des
autres animaux chez lesquels nous ne voyons rien de semblable, il ne
nous est pas possible, nonobstant, d'en conclure qu'ils soient sans
religion, ne pouvant arguer ni pour, ni contre, de ce qui nous est
caché.
=Les échanges d'idées entre des animaux auxquels la voix fait défaut ne
sauraient se nier.=--Le fait suivant, que cite le philosophe Cléanthe,
présente quelque analogie avec ce que nous pratiquons nous-mêmes. Il
a vu, raconte-t-il, des fourmis, partant de leur fourmilière, porter
vers une autre le corps d'une fourmi qui était morte. De cette seconde
fourmilière se détachèrent plusieurs autres fourmis qui vinrent
au-devant des premières, comme pour parlementer avec elles. Après
être demeurées un moment ensemble, les dernières s'en retournèrent
pour aller, peut-on croire, conférer avec les autres fourmis de leur
fourmilière; puis elles revinrent, et cela à deux ou trois reprises
différentes, probablement en raison des difficultés de la négociation.
Enfin ces dernières apportèrent de leur tanière un ver de terre comme
rançon de la morte. Les premières chargèrent ce ver sur leur dos et
l'emportèrent chez elles, laissant aux autres le corps de la trépassée.
Cléanthe voit là une preuve que, si certains animaux n'ont pas de voix,
il ne s'ensuit pas qu'ils soient dépourvus de moyen de communiquer
entre eux et d'échanger leurs pensées, et que c'est une infériorité
de notre nature, si nous ne pouvons participer, nous aussi, à ces
relations, et sottise de notre part de vouloir nous en faire juges.
=Facultés dont jouissent certains animaux et que nous ne possédons
pas.=--Les animaux font d'autres choses encore qui dépassent de
beaucoup ce dont nous sommes capables, que nous ne parvenons
pas à imiter, que notre imagination ne nous permet même pas de
concevoir.--Plusieurs historiens ont rapporté que dans la grande et
dernière bataille navale qu'Antoine perdit contre Auguste, sa galère
amirale fut arrêtée dans sa marche par ce petit poisson que les Latins
nomment «Remora», à cause de la propriété qu'il possède d'arrêter tout
navire, quel qu'il soit, auquel il s'attache.--L'empereur Caligula
voguant avec une grande flotte sur la côte de Roumanie, la galère
qu'il montait fut arrêtée net par ce poisson; il le fit prendre alors
qu'il était encore adhérent à la coque du bateau, et se trouva fort
dépité qu'un si petit animal, fixé simplement à la paroi du navire
par sa bouche (car c'est un poisson à coquille), fût capable de tenir
tête à la mer, aux vents et à la force que pouvaient produire tous ses
avirons; s'étonnant aussi à très juste raison de ce que, dès qu'il se
trouve hors de l'eau, il perde la force qu'il a quand il est dans son
élément.--Un citoyen de Cyzique acquit jadis la réputation d'un très
bon mathématicien, pour avoir pénétré la manière de faire du hérisson.
Cet animal creuse sa tanière en y ménageant plusieurs ouvertures
diversement orientées: selon le vent qu'il prévoit, il bouche l'orifice
qui correspond à cette direction; d'après cela, notre homme, qui en
avait fait la remarque, prédisait, dans son entourage, le vent qui
allait souffler.--Le caméléon prend la couleur du milieu dans lequel il
se trouve. Le poulpe va plus loin: il se donne la couleur qu'il veut,
suivant les circonstances, soit pour se dérober à la vue d'un animal
qu'il craint, soit pour en atteindre un qu'il veut attraper. Dans le
caméléon, c'est un effet indépendant de lui-même; chez le poulpe, c'est
un effet de sa volonté. Notre visage change aussi parfois de couleur
sous l'influence de la frayeur, de la colère, de la honte et d'autres
passions encore; c'est le résultat d'une cause qui l'impose, comme chez
le caméléon; sous l'effet de la jaunisse, notre teint jaunit, mais,
alors, c'est indépendant de notre volonté.--Ces choses, que les animaux
peuvent et que nous ne parvenons pas à égaler, sont une preuve que,
sur certains points, ils ont des moyens plus développés que les nôtres
et qui nous sont cachés; comme il se peut, et cela est vraisemblable,
qu'il s'en trouve qui soient dans des conditions et aient des facultés
autres que rien ne nous révèle.
=Les prédictions fondées jadis sur le vol des oiseaux, avaient
peut-être leur raison d'être.=--De tous les moyens de prédiction dans
les temps passés, les plus anciens et aussi ceux présentant le plus
de certitude, étaient tirés du vol des oiseaux; nous n'avons rien de
pareil, ni de si admirable. Il faut bien admettre que la manière dont
battaient leurs ailes, d'où se déduisait la connaissance de l'avenir,
devait provenir de quelque cause intimement liée à cette science de
caractère si noble; car s'en tenir à la lettre, attribuer de tels
effets simplement à une cause naturelle, dont l'oiseau est inconscient,
sans que son intelligence y soit pour quelque chose, sans qu'il s'y
prête, sans qu'il y ait raisonnement de sa part, est une supposition
évidemment fausse.--Cela admis, que dire de la torpille qui a la
propriété d'engourdir les membres qui la touchent et qui, au travers
même de la seine et autres filets, transmet cet engourdissement aux
mains de ceux qui la touchent et la manient? On dit même que si on
fait couler sur elle un jet d'eau, l'engourdissement remontant le fil
de l'eau, gagne la main qui la déverse et lui enlève la sensation du
toucher. Cette propriété merveilleuse n'est pas inutile à la torpille,
elle en a conscience et en use; on la voit, en effet, quand elle est en
quête d'une proie, se tapir dans la vase de telle sorte que les autres
poissons glissant dessus, saisis et paralysés à son contact glacial,
tombent en son pouvoir.--Les grues, les hirondelles et autres oiseaux
de passage qui émigrant selon les saisons, témoignent assez qu'ils ont
conscience d'être à même de deviner le temps, faculté qu'ils mettent à
profit.
=N'attribue-t-on pas aux chiennes de savoir discerner, dans une portée,
le meilleur de leurs petits?=--Les chasseurs affirment que pour
choisir, en vue de le conserver, le meilleur d'une portée de petits
chiens, il n'y a qu'à mettre la mère à même d'effectuer elle-même
ce choix: si on les emporte hors de leur gîte, le premier qu'elle
y rapportera sera toujours le meilleur; si encore on fait semblant
d'entourer ce gîte de feu, ce sera à son secours qu'elle courra tout
d'abord, ce qui montre bien qu'elle a une faculté de pronostiquer que
nous n'avons pas, un moyen de juger ce que peuvent être ses petits,
autre et plus perspicace que ce qui est en nous.