CHAPITRE XI.

_De la cruauté._

=La bonté a l'apparence de la vertu; caractères qui les

différencient.=--Il me semble que la vertu est chose autre et plus

noble que le penchant à la bonté qui est naturellement en nous. Les

âmes bien équilibrées dont l'éducation a été bonne, se comportent comme

les âmes vertueuses, les actions des unes et des autres se ressemblent;

mais la vertu se distingue par je ne sais trop quoi de plus grand, de

plus actif que de se laisser, sous l'influence d'un heureux naturel,

doucement et paisiblement mener par la raison. Celui qui, par douceur

et indifférence inhérentes à son tempérament, méprise les offenses,

fait une chose très belle et digne d'éloges; mais celui qui, piqué

au vif et profondément irrité par une offense, chez lequel la raison

combat un furieux désir de vengeance, qu'après une longue lutte il

parvient à surmonter, fait, sans aucun doute, beaucoup mieux encore.

Celui-là agit bien, celui-ci vertueusement; l'acte du premier est de la

bonté, celui du second de la vertu. Il semble que la vertu présuppose

de la difficulté et de l'opposition, et qu'elle ne peut exister que

s'il y a lutte. C'est peut-être pour cela que nous qualifions Dieu de

bon, de fort, de libéral, de juste, mais non de «vertueux», parce que

tout ce qu'il fait lui est naturel et qu'il n'a besoin d'aucun effort

pour le faire.

Des philosophes, non seulement des Stoïciens mais même des Épicuriens,

ont jugé qu'il ne suffit pas que l'âme soit animée de bons sentiments,

voie juste et soit pleinement disposée à la pratique de la vertu, que

par nos résolutions et nos discours nous nous élevions au-dessus des

vicissitudes de la fortune, ils veulent encore que nous recherchions

les occasions d'en faire la preuve, et ils vont au-devant de la

douleur, de la misère, du mépris, afin de les combattre et de

tenir leur âme en haleine: «_La vertu s'affermit par la lutte_

(_Sénèque_).»--J'ai dit des Stoïciens, et même aussi des Épicuriens,

suivant à cet égard l'opinion commune qui place les premiers au-dessus

des seconds, et cela bien à tort, quoi qu'en dise Arcésilas dans

cette boutade spirituelle par laquelle il répondait à quelqu'un qui

lui faisait la remarque que beaucoup de gens passaient de son école

à celle d'Épicure, * mais que l'inverse ne se produisait jamais: «Je

crois bien; avec des coqs on fait assez de chapons, avec des chapons on

n'a jamais fait de coqs.» La vérité est que la secte d'Épicure ne le

cède en rien, comme fermeté et rigidité de principes et de préceptes,

à celle de Zénon. Quelqu'un de cette dernière école, de meilleure foi

que ceux qui dénigrent Épicure et qui, pour le combattre et se donner

beau jeu, lui font dire ce qu'il n'a jamais pensé, interprètent ses

paroles de travers, s'armant des règles de la grammaire pour y trouver

un sens tout autre que celui suivant lequel il professait et des idées

qu'ils savent contraires à ce qu'il pensait et mettait en pratique,

disait que, entre autres considérations qui avaient fait qu'il n'avait

pas voulu être épicurien, la voie qu'ils suivent, placée à trop grande

hauteur, lui paraissait inaccessible, «_car ceux qu'on appelle «les

amoureux de la volupté», le sont en effet «de l'honnêteté et de la

justice», et respectent et pratiquent toutes les vertus_ (_Cicéron_)».

=C'est par les combats qu'elle livre que la vertu se

perfectionne.=--C'est parce que la vertu s'affermit par la lutte,

qu'Épaminondas, qui était cependant d'une autre secte que les deux

que je viens de citer, refuse les richesses que, très légitimement,

la fortune lui met en mains, pour avoir sujet, dit-il, de lutter

contre la pauvreté qui, chez lui, était grande et dont il ne sortit

jamais.--Socrate était, ce me semble, soumis à plus rude épreuve

encore, ayant affaire à une femme méchante qui, toujours appliquée

à le tourmenter, était en quelque sorte pour lui comme un piège

constamment tendu.--A Rome, Métellus, n'écoutant que la voix de la

vertu, seul de tous les sénateurs résistait aux violences du tribun

du peuple Saturninus qui voulait à toute force faire passer en faveur

des plébéiens une loi injuste. Ayant, de ce fait, encouru la peine

capitale portée par ce tribun contre quiconque y ferait opposition,

il tenait à ceux qui le conduisaient au lieu du supplice, des propos

de cette nature: «Il est bien facile de mal faire et cela demande peu

de courage; faire le bien sans courir de risques, est chose vulgaire;

faire bien, alors qu'il y a danger à le faire, est le propre de l'homme

vertueux.» Ces paroles nous peignent très clairement ce que je voulais

établir: que la vertu n'admet pas la facilité pour compagne; et que

cette voie aisée, commode, à pente douce sur laquelle nous sommes

naturellement entraînés, n'est pas celle que suit la véritable vertu,

son chemin à elle est ardu et épineux. Il lui faut la lutte, soit

contre les difficultés qui naissent en dehors de nous comme dans le cas

de Métellus vis-à-vis duquel la fortune s'est plu à interrompre les

peines de la vie, soit contre les difficultés intimes produites en nous

par nos appétits désordonnés et les imperfections de notre nature.

=Dans les âmes touchant à la perfection, la vertu est facile à

pratiquer parce qu'elle y est à l'état d'habitude.=--Jusqu'ici ma thèse

marche bien; mais voilà que je m'aperçois qu'à ce compte, l'âme de

Socrate, qui est pourtant la plus parfaite qui soit à ma connaissance,

ne serait pas très recommandable; car je ne puis concevoir qu'il ait

jamais été en proie à des désirs condamnables; étant donnée sa vertu,

je n'imagine pas qu'il ait éprouvé de difficulté à la pratiquer et que,

pour cela, il ait dû entrer en lutte avec lui-même. Sa raison était

si grande et il avait un tel empire sur lui, qu'elle n'a jamais dû

seulement laisser naître en lui le moindre appétit répréhensible; sa

vertu était si haute, que je ne puis supposer que rien de blâmable ait

existé chez lui et je me la représente marchant constamment d'un pas

victorieux et triomphant, solennel, sans embarras, sans que quoi que

ce soit l'arrête ou la trouble.--Si, pour exister, la vertu a besoin

de luttes contre les passions contraires, en conclurons-nous qu'elle

ne peut se passer du concours du vice et qu'il lui est indispensable

pour qu'elle obtienne le crédit et l'honneur en lesquels on la tient?

Que vaudrait alors cette brave et généreuse volupté que prône Épicure,

qui a pour la vertu des sentiments maternels, qu'elle élève pour ainsi

dire sur ses genoux, folâtrant avec elle, lui donnant pour jouets la

honte, les fièvres, la pauvreté, la mort, les cachots?--Si j'admets

que la vertu parfaite se reconnaît dans la manière dont elle combat

la douleur, dans la patience avec laquelle, sans en être émue, elle

supporte les violences de la goutte; si l'âpreté et la difficulté sont

les conditions essentielles de son existence, qu'est-ce donc alors que

cette vertu montée à un diapason tel, que non seulement elle méprise

la souffrance, mais s'en réjouit et se délecte sous l'étreinte d'une

violente colique; cette vertu qui est celle dont les Épicuriens

ont posé le principe auquel nombre d'entre eux ont d'une façon

incontestable conformé leurs actes, et que bien d'autres qu'eux ont

même outrepassé, comme par exemple Caton le jeune?

=Combien est belle la mort de Caton d'Utique!=--Quand je vois Caton se

déchirer les entrailles lorsqu'il se donne la mort, je ne puis croire

que c'est simplement parce que son âme était absolument exempte de

trouble et d'effroi, ni penser qu'il agissait ainsi uniquement pour

obéir aux règles posées par les Stoïciens, qui voulaient que l'acte

qu'il accomplissait le fût de propos délibéré, sans émotion, sans

que son impassibilité se démentit. Il devait, j'estime, y avoir dans

sa vertu trop d'énergie, elle était de trop bonne trempe pour s'en

tenir là; et je crois plutôt qu'il trouvait plaisir et volupté dans

l'accomplissement de cette si noble action, et qu'il s'y complut plus

que dans toute autre de son existence: «_Il sortit de la vie, heureux

d'avoir trouvé un prétexte de se donner la mort_ (_Cicéron_).» Je le

crois si bien, que je doute qu'il eût voulu que cette occasion d'un si

bel exploit ne se présentât pas; j'en demeurerais convaincu, n'était sa

hauteur de sentiments qui lui disait placer le bien public au-dessus

du sien propre; et je suis persuadé qu'il sut gré à la fortune,

puisqu'elle favorisait un brigand foulant aux pieds les antiques

libertés de sa patrie, de lui avoir réservé à lui-même une si belle

épreuve. Il me semble voir, dans sa conduite en cette circonstance,

je ne sais quelle satisfaction intime de son âme qui devait éprouver

un plaisir extraordinaire, une mâle volupté, lorsqu'elle considérait

la noblesse et l'élévation de ce qu'il allait faire, «_d'autant plus

fière, qu'il avait résolu de mourir_ (_Horace_)», soutenu non par le

désir d'acquérir de la gloire, comme l'ont prétendu quelques-uns, le

jugeant comme peuvent le faire les masses toujours portées à voir les

choses par leur petit côté: c'eût été là un motif indigne de ce cœur

si généreux, si haut placé, si scrupuleux, mais par la beauté de l'acte

lui-même dont il appréciait la sublimité mieux que nous ne pouvons le

faire, parce que plus que personne il en connaissait les mobiles. Les

philosophes, à ma grande satisfaction, ont estimé que cette action

si belle, n'eût été chez personne mieux en place que dans la vie de

Caton, qu'à lui seul il appartenait de finir ainsi; et néanmoins,

il eut également raison d'ordonner à son fils et aux sénateurs qui

l'accompagnaient de prendre une résolution autre: «_Caton, qui avait

reçu de la nature une sévérité incroyable, qui, par une perpétuelle

constance et l'immuabilité de ses principes, avait encore affermi son

caractère, devait mourir plutôt que de soutenir la vue d'un tyran_

(_Cicéron_).»--Toute mort doit être conforme à la vie à laquelle elle

met un terme; au moment de mourir, nous ne devenons pas autres que nous

n'étions. Je juge toujours de la mort par la vie et, si on vient à m'en

citer quelqu'une témoignant de l'énergie, consécutive à une vie faible,

je tiens que ce n'est là qu'un effet d'apparence et qu'elle n'en a pas

moins une cause entachée de faiblesse, assortie à cette vie.

=La gaîté qui accompagne la mort de Socrate met celle-ci au-dessus

de celle de Caton.=--De ce que la mort de Caton s'est accomplie

dans d'heureuses conditions, de ce qu'elle lui a été rendue facile

par la force d'âme qu'il avait acquise, cela diminue-t-il le mérite

transcendant de sa vertu? Qui, parmi ceux tant soit peu imbus des

vrais principes de la philosophie, se borne à se représenter Socrate

uniquement exempt de crainte et de passions, lorsqu'il fut jeté en

prison, chargé de fers, puis condamné? Qui ne reconnaît en lui,

outre la fermeté et la constance qui étaient le propre de sa vie

ordinaire, une sorte de satisfaction nouvelle, de joie manifeste dans

ses entretiens et sa manière d'être, lorsqu'il approche de sa fin? Le

tressaillement de plaisir qu'il éprouve à se frotter la jambe quand ses

fers viennent de lui être ôtés, n'est-ce pas un reflet du contentement,

du bonheur que son âme ressent d'être dégagée des incommodités du

passé et de l'approche du moment où l'avenir va se révéler à elle!

Caton me pardonnera, je l'espère: sa mort est plus tragique et frappe

davantage que celle de Socrate, mais celle-ci est, je ne sais pourquoi,

encore plus belle. Aristippe, répondant à ceux qui le plaignaient,

disait: «Puissent les dieux m'en accorder une pareille!» Chez ces

deux personnages, Caton et Socrate, et chez ceux qui marchent sur

leurs traces (car pour de semblables je doute qu'il en ait jamais

existé), la pratique constante de la vertu l'a rendue partie intégrante

d'eux-mêmes, l'âme n'a plus besoin de faire effort pour obéir à la

raison; il est dans son essence même qu'il en soit ainsi, c'est un

état naturel qui lui est ordinaire, et elle en est arrivée là par une

longue pratique des préceptes de la philosophie appliqués par une belle

et riche nature. Les mauvaises passions qui s'emparent de nous, n'ont

point accès en eux, où la force et la rigidité des principes étouffent

et éteignent les désirs malsains dès qu'ils commencent à germer.

=Différents degrés de vertu.=--Or, il faut reconnaître qu'il est

plus beau, grâce à une haute et divine résolution, d'empêcher les

tentations de naître et de se former à la vertu en étouffant le vice

dans son germe que de s'opposer aux progrès du mal, de s'armer et de

faire effort pour l'arrêter dans sa course et en triompher quand une

fois on s'est laissé aller aux premières émotions des passions. Cette

seconde façon de se conduire est elle-même, sans doute possible, plus

méritoire que d'être simplement d'un tempérament facile et débonnaire,

éloigné par nature de la débauche et du vice. Dans cette troisième et

dernière hypothèse, l'homme, ce me semble, peut demeurer innocent mais

il n'est pas vertueux, il est exempt de faire le mal mais sans énergie

suffisante pour faire le bien, et cela lui constitue un état voisin de

l'imperfection et de la faiblesse dont les limites sont si difficiles

à distinguer, que ces mots mêmes de «Bonté» et «Innocence» n'éveillent

plus en nous en quelque sorte qu'une idée de mépris.

=Certaines vertus nous sont attribuées qui ne proviennent que de

la faiblesse de nos facultés.=--Je constate que plusieurs vertus,

telles que la chasteté, la sobriété, la tempérance, peuvent être

produites en nous par un affaiblissement de nos facultés corporelles;

la fermeté dans les dangers (si cela peut s'appeler de la fermeté), le

mépris de la mort, la résignation dans le malheur, peuvent provenir

et proviennent souvent de ce que l'homme ne juge pas bien de ces

accidents et ne les conçoit pas tels qu'ils sont; c'est ainsi que

faute de comprendre et par bêtise, on semble parfois être vertueux,

et que j'ai vu louer des gens de choses pour lesquelles ils étaient

à blâmer.--Un seigneur italien a tenu un jour devant moi le propos

suivant, peu à l'avantage de sa nation: «La subtilité d'esprit des

Italiens, disait-il, et la vivacité de leurs conceptions sont si

grandes, ils prévoient de si loin les dangers et accidents qui peuvent

leur advenir, qu'il n'est pas étrange qu'on les voie si souvent, à la

guerre, pourvoir à leur sûreté avant même d'avoir reconnu le péril. Les

Espagnols et nous qui ne sommes pas si fins, allons plus avant; il nous

faut voir de nos propres yeux, toucher le danger avec la main, pour

que nous nous en effrayions; mais, à partir de ce moment, nous n'avons

pas meilleure tenue. Pour ce qui est des Allemands et des Suisses,

plus grossiers et plus lourds, ils ont à peine l'esprit de se raviser,

quand les coups commencent à pleuvoir sur eux.» C'était peut-être

là une plaisanterie; il n'en est pas moins vrai qu'à la guerre, les

débutants se risquent souvent avec une imprudence bien autrement grande

qu'ils ne le font après avoir été échaudés: «_On sait ce que peuvent

sur un guerrier la soif de la gloire et l'espoir caressé d'un premier

triomphe_ (_Virgile_).» Et c'est pourquoi, lorsqu'on juge une action

particulière, il faut considérer les circonstances au milieu desquelles

elle s'est produite, et dans son entier l'homme qui en est l'auteur,

avant de se prononcer sur la qualification à lui donner.

=Montaigne déclare qu'il a dû à son tempérament, plus qu'aux efforts

faits pour résister, de n'avoir pas cédé à ses passions, et qu'il

était plus réglé dans ses mœurs que dans ses pensées.=--Un mot sur

moi-même à ce propos. J'ai vu quelquefois mes amis appeler «prudence»

ce qui, chez moi, n'était qu'une chance heureuse, et considérer comme

un résultat de mon courage et de ma patience ce qui était un effet de

mon jugement et de l'opinion que je m'étais faite de la situation,

m'attribuant ainsi un titre pour un autre, tantôt à mon avantage,

tantôt à mon détriment. Du reste, il s'en faut de tant que j'en sois

arrivé à cet état qui tient le premier rang et réalise la perfection,

où la vertu est passée en habitude, que je n'ai même donné que peu de

preuves d'avoir atteint le degré précédent, n'ayant jamais fait grand

effort pour contenir les désirs qui ont pu m'assaillir. Ma vertu n'est

que de l'innocence ou, pour mieux dire, une vertu tout accidentelle et

fortuite. Si j'étais venu au monde avec un tempérament plus ardent,

j'aurais été en fort mauvaise posture, je le crains, car je n'ai guère

trouvé en moi une fermeté d'âme capable de refréner mes passions, pour

peu qu'elles aient été tant soit peu violentes; les querelles et

débats à soutenir en moi-même ne sont pas mon fait.

Je n'ai donc pas grand mérite à ne pas avoir certains vices. «_Si ma

nature est bonne et si je n'ai que quelques légers défauts, comme un

beau visage peut avoir des taches légères_ (_Horace_)», je le dois

moins à la raison qu'à la fortune. Celle-ci m'a fait naître d'une race

réputée pour son honorabilité et d'un excellent père; je ne sais s'il

m'a passé en partie son caractère, si les exemples de ma famille, la

bonne éducation que j'ai reçue dans mon enfance, y ont insensiblement

aidé, ou bien si je suis né dans ces dispositions; «_Que je sois venu

au monde sous le signe de la Balance, sous celui du Scorpion dont le

regard est si funeste au moment de la naissance, ou sous celui du

Capricorne qui règne en tyran sur les mers d'Occident_ (_Horace_)»,

ce qu'il y a de certain, c'est que de moi-même j'ai la plupart des

vices en horreur. Le mot d'Antisthènes à quelqu'un qui lui demandait

quel est le meilleur apprentissage de la vie: «Désapprendre le mal»,

ne semble pas applicable à mon cas. La répulsion que j'en ressens part

d'un sentiment qui m'est si naturel et si personnel que cet instinct,

cette impression qui remontent à mes premiers ans, sont demeurés sans

qu'aucune circonstance ait pu les modifier, bien que, mes principes se

départant sur quelques points de leur rigorisme, je me laisse aller,

comme tout le monde, à des actes que ma nature intime réprouve. Cela

peut paraître une énormité, il n'en est pas moins vrai que j'ai sur

certaines choses plus de retenue et de règle dans mes mœurs que dans

ma manière de voir, et que mes désirs ont moins que ma raison de

propension à la débauche.--Aristippe, qui émet en faveur de la volupté

et des richesses, des idées tellement hardies qu'elles ont mis en émoi

et soulevé contre lui tous les philosophes, était tout autre dans sa

vie privée: Denys le tyran lui ayant présenté trois belles filles

pour qu'il fît son choix, il lui répond qu'il les choisit toutes les

trois, Pâris s'étant trop mal trouvé d'en avoir préféré une aux deux

autres; mais, arrivé chez lui, il les renvoie sans y toucher. Son

valet, l'accompagnant dans un voyage, trouvait avoir trop grosse charge

de l'argent qu'il portait; il lui dit d'en retirer ce qui pouvait

l'embarrasser et de le laisser sur le bord du chemin.--Épicure, dont

les dogmes sont irréligieux et nous incitent plutôt à bien jouir de

la vie, vécut très attaché aux pratiques religieuses et adonné au

travail. Nous le voyons écrire à un de ses amis qu'il ne vit que

de pain bis et d'eau et qu'il le prie de lui envoyer un morceau de

fromage, pour lui procurer la possibilité de faire à un moment donné un

repas somptueux.--Serait-il donc vrai que, pour être tout à fait bon,

il faille que nous y soyons porté par une disposition naturelle qui

s'empare complètement de nous, dont nous n'avons pas conscience et à

laquelle ni les lois, ni le raisonnement, ni l'exemple ne peuvent rien!

Mes propres débordements n'ont pas été, Dieu merci, des plus

répréhensibles; je les ai condamnés, comme ils le méritaient, car mon

jugement ne s'en est pas trouvé faussé; * il les a même blâmés chez

moi plus que chez tout autre, mais c'est tout. Je conviens que j'y

oppose bien peu de résistance et que je me laisse aisément entraîner

par eux, sauf à en prévenir les abus et empêcher qu'ils ne dégénèrent

en excès de toute nature parce que, volontiers, si on n'y prend garde,

les différents vices naissent les uns des autres et finissent par agir

simultanément. Je me suis efforcé de restreindre les miens, de les

isoler, de les simplifier de mon mieux, «_sauf cela, je ne suis pas

vicieux_ (_Juvénal_)».

=Il estime que pour être adonné à un vice on n'est pas nécessairement

sujet à tous autres.=--Les Stoïciens disent que «lorsque le sage agit,

toutes les vertus qui sont en lui, participent à l'action, bien qu'il

y en ait une qui, suivant la nature de l'acte, semble avoir un effet

prédominant». Nous retrouvons quelque chose de semblable dans le corps

humain, qui ne peut, par exemple, s'abandonner à la colère, sans que

toutes ses humeurs ne soient en mouvement, cette passion elle-même

ne cessant de prédominer. De là, ils concluent que du moment où nous

cédons à un vice, tous les autres se donnent simultanément carrière

en nous. Je ne crois pas que les choses se passent aussi simplement

ou je ne saisis pas bien ce qu'ils veulent dire, car, chez moi, je

ressens l'effet contraire; ce sont là subtilités des plus délicates

qui échappent au raisonnement et sur lesquelles s'exerce parfois la

philosophie; j'ai des vices, mais il en est d'autres que je fuis avec

autant d'attention qu'un saint peut en apporter. Les Péripatéticiens

non plus n'admettent pas cette connexité, cette relation inévitable,

et Aristote est d'avis qu'un homme peut être prudent et juste tout en

étant intempérant et incontinent. Socrate avouait à ceux qui trouvaient

que sa physionomie marquait un penchant au vice, qu'il y était, en

effet, naturellement porté, mais qu'il s'en était corrigé parce qu'il

s'en était fait un devoir. Les familiers du philosophe Stilpon disaient

de lui que, né avec un goût prononcé pour le vin et les femmes, il

était arrivé, en s'y appliquant, à s'abstenir complètement de l'un et

de l'autre.

Au contraire, ce que j'ai de bien, je l'ai, parce que le sort me l'a

attribué à ma naissance; ce n'est un effet ni des obligations, ni des

principes qui m'ont été inculqués, non plus que de l'apprentissage

que j'ai pu en faire; l'innocence qui est en moi, est essentiellement

primitive, elle a peu de ressort et est sans malice.--Parmi les vices,

il en est un, la cruauté, que j'exècre particulièrement; par nature

aussi bien que par raison, je le considère comme le pire de tous; j'en

suis arrivé à cette faiblesse que je ne vois pas égorger un poulet sans

que cela me soit désagréable et il m'est pénible d'entendre gémir un

lièvre sous les dents de mes chiens, quoique je sois très passionné

pour la chasse.--Ceux qui s'élèvent contre la volupté, arguent

volontiers, pour montrer qu'elle est vicieuse et déraisonnable, de ce

que «lorsqu'elle est portée à son paroxysme, elle nous maîtrise au

point que la raison n'y peut avoir accès», et, à l'appui, ils invoquent

ce que nous ressentons lorsque nous nous unissons à la femme, «_quand,

à l'approche du plaisir, Vénus va féconder son domaine_ (_Lucrèce_)»,

alors qu'il leur semble que la satisfaction de nos sens nous met

tellement hors de nous que notre raison, anéantie et accaparée par la

volupté, est hors d'état de jouer son rôle.

=Il est possible à l'homme de demeurer maître de ses pensées et de sa

volonté, dans les transports amoureux plus encore qu'à la chasse.=--Je

tiens qu'il peut en être autrement et qu'il est possible parfois,

quand on le veut, de faire qu'en ce même instant, l'âme se reporte

vers d'autres pensées; mais pour cela, il faut faire effort et que ce

soit de propos délibéré. Je sais qu'on peut contenir l'effet de ce

plaisir et j'en parle avec connaissance de cause; je n'ai pas trouvé

que Vénus soit une si impérieuse déesse que le prétendent d'autres

plus sévères que moi. Je ne considère pas comme un miracle, ainsi que

le fait la reine de Navarre dans l'un des contes de son Heptaméron

(livre très agréable en son genre), ni comme une difficulté excessive

de passer des nuits entières, alors qu'on a toute liberté et facilité,

avec une maîtresse que l'on a longuement désirée, et d'observer

l'engagement que l'on aurait pris de se contenter de ses baisers et de

simples attouchements. Je crois que la chasse nous donne un exemple

plus probant de cette impuissance momentanée de la raison: le plaisir

y est moins grand, le ravissement et la surprise le sont davantage,

et cependant notre raison étonnée y perd la faculté de se ressaisir

inopinément, quand, après une longue quête, la bête débouche tout à

coup là où nous l'attendions le moins; la secousse, les cris poussés de

toutes parts, nous entraînent au point qu'il serait difficile à ceux

qui aiment cet exercice, de reporter à ce moment leur pensée ailleurs;

aussi les poètes représentent-ils Diane victorieuse des embrasements et

des flèches de Cupidon: «_Comment ne pas oublier, au milieu de telles

distractions, les soucis de l'amour_ (_Horace_)?»

=Sensibilité de Montaigne; son horreur pour tout ce qui est

cruauté.=--Revenons à notre sujet. Je m'attendris très facilement sur

les misères d'autrui; et, lorsqu'une circonstance quelconque me fait

trouver avec d'autres personnes en larmes, je pleurerais facilement de

compagnie, si une raison quelconque pouvait me tirer les larmes des

yeux. Il n'est rien qui m'émeuve comme de voir pleurer, que ce soit

en réalité, que l'on fasse semblant, ou même que ce soit simplement

en peinture. Je ne plains guère les morts, je les envierais plutôt,

mais je plains très fort les mourants. Les sauvages qui font rôtir

et mangent les corps des trépassés, me produisent une impression

moins pénible que ceux qui les tourmentent et les torturent quand ils

sont encore vivants; je ne puis même voir avec calme les exécutions

capitales ordonnées par la justice, si rationnelles qu'elles

soient.--Quelqu'un voulant donner une preuve de la clémence de Jules

César, disait: «Il était doux dans ses vengeances: Ayant contraint

de se rendre à lui des pirates qui, quelque temps avant, l'avaient

fait prisonnier, mis à rançon et qu'il avait menacés de faire mettre

en croix, il leur tint parole, mais ne les y fit attacher qu'après

les avoir fait étrangler auparavant. Philomon, son secrétaire, ayant

tenté de l'empoisonner, il le fit simplement mettre à mort, sans le

torturer autrement». Sans nommer l'auteur latin qui ose produire

comme un témoignage de clémence, de se borner à mettre à mort qui

vous a offensé, il est facile de deviner que cet auteur écrivait sous

l'impression des si vilains et horribles faits de cruauté, dont usèrent

les tyrans qui régnèrent à Rome.

=Même à l'égard des criminels, la peine de mort devrait être appliquée

sans aggravation de tourments inutiles.=--Pour moi, je tiens pour de la

cruauté tout ce qui, même du fait de la justice, va au delà de la mort

simplement appliquée, surtout de notre part à nous, qui devrions avoir

la préoccupation d'envoyer les âmes en bon état dans l'autre monde, ce

qui ne se peut, quand elles quittent celui-ci agitées et désespérées

par les tourments intolérables qu'elles ont eus à subir.--Ces jours

derniers, un soldat qui était prisonnier, apercevant de la tour où

il était détenu que la foule se réunissait sur la place et que des

charpentiers y montaient un échafaud, crut que c'était pour lui. Il en

conçut la résolution de se tuer, et, pour ce faire, ne trouva qu'un

vieux clou de charrette, tout rouillé, que le hasard lui mit entre les

mains. Il s'en porta d'abord deux coups dans la gorge; puis, voyant

qu'il n'obtenait pas le résultat qu'il cherchait, il s'en donna peu

après un troisième coup dans le ventre, laissant le clou dans la plaie.

Le premier gardien qui entra dans sa prison, le trouva en cet état,

encore vivant mais gisant à terre et presque sans force du fait de ses

blessures. De peur qu'il ne vint à trépasser, sans perdre de temps,

on lui lut en hâte sa sentence; quand il l'eut entendue et qu'il vit

qu'il n'était condamné qu'à avoir la tête tranchée, il parut reprendre

courage, accepta du vin qu'il avait d'abord refusé et remercia ses

juges de la douceur inespérée de sa condamnation, déclarant qu'il avait

pris le parti de se donner la mort, par crainte d'avoir à en subir

une plus dure et plus douloureuse, croyant, d'après les préparatifs

qu'il avait vu faire sur la place, qu'on voulait lui faire subir

quelque horrible supplice. De ce que son genre de mort était changé, il

semblait que ce fût pour lui comme s'il était gracié.

=Ces barbaries devraient uniquement s'exercer sur les corps

inanimés des suppliciés; ils produiraient tout autant d'effet sur

le public.=--Je serais d'avis que ces exemples de rigueur, que l'on

fait pour retenir le peuple dans le devoir, s'exerçassent seulement

sur les cadavres des criminels; les voir privés de sépulture, brûlés,

écartelés, cela impressionnerait le vulgaire autant que peuvent le

faire les peines que l'on fait souffrir aux vivants, bien que de

fait ce soit peu ou même rien, comme il est dit dans les saintes

Écritures: «_Ils tuent le corps; mais après, que peuvent-ils faire

de plus_ (_S. Luc_)?» Les poètes font très bien ressortir ce que

l'horreur de ces sévices exercés après la mort, vient y ajouter:

«_Ho! ne leur laissez pas, sur ces champs désolés, traîner d'un roi

sanglant les restes à demi brûlés_ (_Ennius, cité par Cicéron_).»--Je

me trouvais un jour, par hasard, sur les lieux, quand, à Rome, fut

supplicié Catena, un voleur fameux. On l'étrangla sans que l'assistance

manifestât la moindre émotion; mais, quand on en vint à le mettre en

quartiers, chaque coup que donnait le bourreau provoquait dans la

foule des gémissements plaintifs et des exclamations, comme si chacun

prêtait à ce cadavre les sensations qu'il éprouvait lui-même. Il faut

exercer ces barbaries excessives, non sur qui vit encore, mais sur sa

dépouille.--C'est en s'inspirant d'une pensée à peu près semblable,

qu'Artaxerxès tempérait la rigueur des anciennes lois des Perses, en

édictant que les seigneurs qui avaient manqué aux devoirs de leur

charge, au lieu d'être fouettés, comme cela se faisait, seraient

dépouillés de leurs vêtements que l'on fouetterait à leur place, et

qu'au lieu de leur arracher les cheveux, on leur ôterait simplement

leurs tiares.--Les Égyptiens, si remplis de dévotion, estimaient bien

satisfaire à la justice divine, en lui sacrifiant des pourceaux, soit

vivants, soit en effigie; idée hardie que de croire pouvoir s'acquitter

ainsi par des moyens fictifs, tels que la peinture et l'ombre,

vis-à-vis de Dieu qui est lui-même d'essence si essentiellement

positive.

Je vis à une époque où, par suite des excès de nos guerres civiles,

abondent des exemples incroyables de cruauté; je ne vois rien dans

l'histoire ancienne, de pire que les faits de cette nature qui se

produisent chaque jour et auxquels je ne m'habitue pas. A peine

pouvais-je concevoir, avant de l'avoir vu, qu'il existât des gens assez

farouches pour commettre un meurtre pour le seul plaisir de tuer; qui

hachent, dépècent leur prochain, s'ingénient à inventer des tourments

inusités et de nouveaux genres de mort, sans être mûs ni par la haine,

ni par la cupidité, dans le seul but de se repaître du plaisant

spectacle des gestes, des contorsions à faire pitié, des gémissements

et des cris lamentables d'un homme agonisant dans les tortures; c'est

là le dernier degré auquel la cruauté puisse atteindre: «_Qu'un homme

tue un homme, sans y être poussé par la colère ou la crainte, et

seulement pour le voir mourir_ (_Sénèque_).»

=Humanité de Montaigne vis-à-vis des bêtes.=--Quant à moi, je n'ai

seulement jamais pu voir sans peine poursuivre et tuer une innocente

bête, qui est sans défense et de laquelle nous n'avons rien à redouter,

ainsi que c'est d'ordinaire le cas du cerf qui, lorsqu'il se sent hors

d'haleine, à bout de forces, qu'il n'a plus d'autre moyen d'échapper,

se rend à nous qui le poursuivons et, les larmes aux yeux, implore

merci, «_plaintif, ensanglanté, il demande grâce_ (_Virgile_)»; ce

spectacle m'a toujours été très pénible. Je ne prends guère de bêtes en

vie, auxquelles je ne rende la liberté; pour en faire autant, Pythagore

en achetait aux pêcheurs et aux oiseleurs.--«_C'est, je crois, du sang

des animaux que le fer a été teint pour la première fois_ (_Ovide_)»;

un naturel sanguinaire à l'égard des bêtes, témoigne une propension

naturelle à la cruauté. Quand on se fut, à Rome, habitué au spectacle

du meurtre des animaux, on en vint à celui des hommes et aux combats

de gladiateurs. La nature, je le crains, nous a inculqué des tendances

à l'inhumanité: nul ne prend plaisir à voir des bêtes jouant entre

elles et se caressant; tout le monde en a, à les voir aux prises, se

déchirant et se mettant en pièces réciproquement. Pour qu'on ne raille

pas cette empathie que j'éprouve pour elles, je ferai observer que la

théologie elle-même les recommande à notre bienveillance; par cela même

qu'un même maître nous a placés, elles et nous, dans son palais pour

son service, que, comme nous, elles sont de sa famille, c'est à bon

droit qu'elle nous enjoint d'avoir pour elles quelque respect et de

l'affection.

=Le dogme de l'immortalité de l'âme a conduit au système de la

métempsycose.=--Pythagore a emprunté le dogme de la métempsycose

aux Égyptiens; depuis, ce dogme a été admis par plusieurs nations,

notamment par nos Druides: «_Les âmes ne meurent pas; après avoir

quitté leurs premières demeures, elles passent dans d'autres qu'elles

habitent, et il en est éternellement ainsi_ (_Ovide_).» La religion

des anciens Gaulois, admettant que l'âme est immortelle, en concluait

qu'elle ne cesse d'être en mouvement et passe d'un corps dans un

autre, associant en outre cette idée, acceptée par leur imagination,

à l'action de la justice divine. Suivant la conduite qu'une âme a

tenue, pendant qu'elle était chez tel d'entre nous, Dieu, disaient-ils,

lui assigne un autre corps à habiter, la plaçant dans une condition

plus ou moins pénible, d'après ce qu'elle a été: «_Il emprisonne les

âmes dans des corps d'animaux: celle de qui a été cruel va animer un

ours, celle d'un voleur un loup, celle du fourbe un renard;... et,

après avoir ainsi subi mille métamorphoses, purifiées enfin dans le

fleuve de l'Oubli, elles sont rendues à leur forme humaine primitive_

(_Claudien_).» Si elle avait été vaillante, ils l'incarnaient dans le

corps d'un lion; voluptueuse, dans celui d'un pourceau; lâche, dans

un cerf ou un lièvre; malicieuse, dans un renard; et ainsi de suite,

jusqu'à ce que, purifiée par cette pénitence, elle rentrât à nouveau

dans le corps d'un autre homme: «_Moi-même, il m'en souvient, au temps

de la guerre de Troie, j'étais Euphorbe fils de Panthée,_» fait dire

Ovide à Pythagore.

=Chez certains peuples, certains animaux étaient divinisés.=--Je

n'admets guère cette parenté entre nous et les bêtes; je ne partage

pas davantage la manière de voir de certains peuples, des plus

anciens et des plus avancés en civilisation notamment, où les bêtes

étaient non seulement admises dans la société et la compagnie des

hommes, mais y occupaient même un rang bien au-dessus du leur. Les

uns les tenaient comme les familiers privilégiés des dieux et avaient

pour elles un respect et une considération plus que pour n'importe

quel être humain; d'autres, allant plus loin, les reconnaissaient

pour dieux et n'avaient d'autres divinités qu'elles: «_Les barbares

ont divinisé les bêtes, à cause du profit qu'ils en retirent_

(_Cicéron_)»;--«_Les uns adorent le crocodile, d'autres regardent

avec une sainte terreur l'ibis engraissé de serpents; ici, brille sur

l'autel la statue d'or d'un singe à longue queue;... là, on adore un

poisson du Nil; ailleurs, des villes entières se prosternent devant

un chien_ (_Juvénal_).»--L'explication très acceptable, que Plutarque

donne de cette erreur, est encore en l'honneur des bêtes: Ce n'est

pas le chat ou le bœuf par exemple, que les Égyptiens adoraient,

mais les attributs divins dont ils étaient l'image éloignée: dans le

bœuf, c'était sa patience et son utilité; dans le chat, sa vivacité,

ou, comme chez les Bourguignons nos voisins, et par toute l'Allemagne,

son impatience de se voir enfermé; il symbolisait pour eux la liberté

que ces peuples aimaient et adoraient au delà de tous les dons qu'ils

tenaient de Dieu, et ainsi des autres.--Quand je rencontre chez des

auteurs aux idées les plus sensées, des dissertations tendant à

démontrer une certaine ressemblance entre nous et les bêtes, faisant

ressortir combien elles participent aux plus grands privilèges dont

nous jouissons nous-mêmes, et combien il est vrai qu'il y a des points

communs entre nous et eux, je rabats certainement beaucoup de mes

présomptions et abdique sans difficulté cette royauté imaginaire que

l'homme se donne sur tous les animaux.

=Nous devons nous montrer justes envers nos semblables et avoir

des égards vis-à-vis de toutes les autres créatures.--Témoignages

de gratitude envers les animaux.=--Quoi qu'on en puisse dire, nous

sommes tenus, et c'est là un devoir d'humanité qui s'impose à tous,

à avoir quelque respect, non seulement pour les bêtes, mais pour

tout ce qui a vie et sentiment; et cela s'étend même aux arbres et

aux plantes. Nous devons aux hommes la justice; à toutes les autres

créatures, capables d'en sentir les effets, de la sollicitude et de

la bienveillance; entre elles et nous, il y a des relations, d'où

certaines obligations réciproques des uns vis-à-vis des autres.--Je

n'ai pas honte d'avouer que je suis tellement porté à la tendresse,

et si enfant sous ce rapport, que j'ai peine à ne pas me prêter aux

caresses de mon chien, ou à celles qu'il me demande, même lorsque

c'est dans un moment inopportun.--Les Turcs ont des établissements où

ils recueillent les bêtes, et des hôpitaux où ils les soignent.--Les

Romains nourrissaient aux frais du trésor public les oies dont la

vigilance avait sauvé le Capitole.--Les Athéniens avaient décidé que

les mules et les mulets qui avaient été employés à la construction du

temple, connu sous le nom d'Hecatempedon, seraient laissés en liberté

et pourraient paître partout, sans que personne puisse y mettre

empêchement.--Les Agrigentins avaient la coutume, pratiquée couramment,

d'enterrer d'une façon effective les bêtes qui leur avaient été chères,

telles que les chevaux qui avaient présenté quelque particularité

remarquable, les chiens et les oiseaux qui leur avaient été utiles ou

qui, simplement, avaient servi à amuser leurs enfants; la richesse et

le nombre de ces sépultures, qu'on admirait encore plusieurs siècles

après, se ressentaient de la magnificence qu'ils apportaient à toutes

choses.--Les Égyptiens enterraient les loups, les ours, les crocodiles,

les chiens et les chats dans des lieux consacrés; ils les embaumaient

et portaient leur deuil quand ces animaux trépassaient.--Cimon

fit donner une sépulture honorable aux juments avec lesquelles,

par trois fois, il avait remporté le prix de la course aux jeux

Olympiques.--Xantippe, dans l'antiquité, fit enterrer son chien au bord

de la mer, sur un promontoire qui depuis en a porté le nom.--Plutarque

lui-même se faisait scrupule, nous dit-il, de vendre et d'envoyer à

la boucherie, pour en tirer un léger profit, un bœuf qui l'avait

longtemps servi.

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II · 第 53 / 107 题