Le nombre des compositions de Czerny, fantaisies, sonates, concertos,

rondos, airs variés, à quatre mains et concertantes pour piano et

instruments divers, atteint un chiffre vraiment fabuleux: près de 1,100;

et plusieurs centaines sont restées en portefeuille. Mais cette facilité

prodigieuse, dont Czerny a souvent abusé, fait que l'œuvre si

considérable du maître viennois n'a pas, au point de vue de la

correction, toute la valeur que l'on serait en droit d'attendre d'un

maître aussi renommé pour ses belles et nombreuses collections d'études.

Celles-ci, au contraire, d'un goût parfait, offrent aux élèves

d'innombrables formules de traits ingénieux, variés, brillants et

toujours d'un excellent travail.

Distinguons cependant parmi les petites pièces faciles, récréatives,

amusantes pour les commençants, les sonatines et rondos publiés par S.

Richault portant les numéros d'œuvre, 49, 72, 207, 231, 104, 163,

167, 313. Le catalogue de Richault donne une nomenclature complète, et

mon _Vade mecum_ un choix parmi ces nombreuses pièces qui, si elles ne

brillent pas toutes sous le rapport de l'originalité, sont bien sous la

main et la plupart doigtées avec soin.

Dans un ordre de difficultés un peu plus élevé, citons les variations

op. 14 qui ont eu un grand succès, op. 296, _la Douceur_, rondo élégant,

322 et 323, deux rondos brillants et caractéristiques dans le sentiment

musical des différentes nationalités de l'Europe, op. 181 à 192. Nommons

encore le thème allemand op. 9, la cavatine de _Zelmira_ et les rondinos

op. 21 et 22.

Les op. 749 et 750, cahiers d'études faciles, progressives et

brillantes, méritent encore d'être recommandés, ainsi que l'op. 299,

études de vélocité, et l'op. 834, nouvelle école de vélocité; l'_Art de

délier les doigts_, op. 699; le perfectionnement, le style, op. 755 et

756, l'École d'exécution moderne, op. 837, sont encore d'excellents

ouvrages. L'École des ornements, l'École du _legato_ et du _staccato_

contiennent d'excellentes études spéciales. Quant aux petites études

pour la main gauche, elles sont loin d'avoir le mérite des grandes,

c'est un ouvrage écrit à la hâte. N'oublions pas les nombreux recueils

d'exercices très faciles, progressifs et difficiles op. 777, 139, 453,

599, les populaires Exercices journaliers, op. 337, l'École du virtuose,

op. 365, deux bons cahiers de traits brillants de formules et de

mécanisme se prêtant à être accentuées et nuancées, enfin quatre

recueils de passages doigtés, choisis dans les œuvres des maîtres

anciens et modernes et caractérisant leur style.

La grande méthode de Czerny, en trois parties, est une œuvre qui

justifie la réputation du professeur, si célèbre en Allemagne, si

populaire en France. L'auteur y a condensé en nombreux exemples, en

précieux conseils, sa longue expérience de l'enseignement, expérience

commencée à quatorze ans et continuée jusqu'à soixante-dix.

Parmi les œuvres d'un mérite réel de facture, il faut mentionner tout

particulièrement l'École du style sévère op. 89, caprice à la fugue, la

grande sonate d'étude, op. 268, le nouveau _Gradus ad Parnassum_,

l'École de la main gauche, grandes études de beau style et d'un bon

travail. L'étude en trille sous forme de rondo est une excellente pièce

spéciale très bien faite; 1er, 2e et 3e concertinos, op. 27,

fantaisie dédiée à Beethoven, les neuf grandes sonates, op. 7, 13, 57,

65, 76, 124, 143, 144, 145, les concertos avec orchestre, op. 28 et 214.

Nous devons encore signaler les belles et bonnes réductions à quatre

mains, des symphonies de Beethoven, quatre grandes fantaisies à quatre

mains; inspirées des romans de Walter Scott, huit scherzi dédiés Ã

Chopin, op 556. Cette énumération très succincte des œuvres les plus

connues de Ch. Czerny laisse dans l'ombre une quantité d'ouvrages

intéressants, mais il faut nous réduire et faire un choix.

Fétis, dans l'article consacré à Czerny, inscrit aussi à l'actif du

compositeur 24 messes avec orchestre, 4 requiems, 300 graduels ou

motets, quatuors, quintettes et même des symphonies, l'ensemble formant

un total de 400 œuvres manuscrites non gravées. Nous pouvons y

ajouter les nombreuses réductions, pour piano, d'opéras, d'oratorios, de

symphonies, d'ouvertures, la traduction en allemand de l'_Art du chant_

de Thalberg[7], des traités de contre-point et de composition de Reicha,

travail colossal qu'on a peine à comprendre en songeant qu'il répond

seulement aux loisirs du professeur, qui pendant longtemps a donné

chaque jour douze heures de leçons.

Aucun maître, d'ailleurs, n'a écrit un pareil nombre d'études spéciales

au point de vue purement pédagogique; les petites et les grandes études

de la vélocité, l'_Art de délier les doigts_; petites et grandes études

de la main gauche, école des ornements, école du style sévère, nouveau

_Gradus ad Parnassum_, études spéciales pour le trille, les gammes

chromatiques, les tierces, etc. On compte plusieurs milliers d'études

élémentaires progressives, de moyenne force et difficiles, publiées par

Czerny. Ses exercices journaliers, son École du virtuose, ses Exercices

de passages doigtés, extraits des œuvres de tous les maîtres anciens

et modernes, forment un arsenal de traits; ses sonates spéciales, ses

_allegri_ de bravoure, résumant les grandes difficultés d'exécution,

complètent cette école du mécanisme, étudié sous tous ses aspects avec

une habileté incomparable et la sûreté de main que donnent soixante ans

de professorat.

Czerny, sollicité par de nombreux éditeurs, a recommencé plusieurs

séries d'études du même degré de force, sans toutefois se copier. Tout

en reconnaissant l'ingéniosité des variantes, nous ne pouvons approuver

ce procédé mercantile qui donne à l'œuvre déjà parue une publication

rivale de même nature. Les maisons Richault, Brandus, Leduc ont toutes

les trois des collections importantes d'études visant le même genre de

difficulté: le mécanisme, l'agilité, l'accentuation délicate ou

brillante.

Czerny m'a fait l'honneur de me dédier deux recueils d'études de

perfectionnement, style moderne. Cet ouvrage, écrit avec soin, contient

plusieurs pièces charmantes et d'une réelle élégance. Czerny savait et

pouvait toujours, quand il y mettait le temps, écrire avec une grande

pureté des œuvres de valeur.

Mais l'extrême facilité naturelle a été son écueil. L'éditeur Richault

m'a affirmé que le compositeur viennois avait toujours sur son bureau

plusieurs ouvrages commencés. Il passait de l'un à l'autre, allait d'une

sonate à un recueil d'études, laissant seulement à la page écrite le

temps de sécher. On comprendra sans peine que ce tour de force

d'exécution ait exercé une influence parfois désastreuse sur la nature

des idées ou sur la pureté de la forme; des œuvres aussi improvisées,

et en même temps aussi décousues, brillent rarement par l'inspiration et

la logique des combinaisons. Si l'immense réputation de Czerny et la

quantité de travail accumulé pendant plus d'un demi-siècle de

professorat permettaient quelque sévérité, on pourrait le comparer,

dans la plupart de ses productions hâtives, à un avocat bien doué,

gardant la parole pendant des heures entières, éblouissant ses

auditeurs, mais n'arrivant pas à émouvoir parce qu'il parle sans

conviction pour le seul plaisir de l'oreille.

Cette exubérante passion qui dominait Czerny, et l'entraînait à jeter

ses idées musicales à tous les vents, sans choix préliminaire, sans

autre mise en œuvre qu'un travail superficiel, fait du maître

viennois à la fois le plus fécond et le plus inégal des

compositeurs-pianistes. La grande majorité de ses œuvres est déjÃ

sortie du courant musical. A part les recueils d'études spéciales,

quelques sonates, les excellentes transcriptions symphoniques et

vocales, les compositions pour piano de Czerny sont démodées et portent

les marques d'une vieillesse précoce. C'est, du reste, un sort commun Ã

la foule innombrable des arrangements écrits pour satisfaire les goûts

du public, éphémères et frivoles comme lui. Les œuvres durables

visent un autre but, mais s'élaborent plus lentement.

Producteur excessif, Charles Czerny a encore eu un homonyme dont le

bagage musical est venu frauduleusement s'ajouter au sien, Joseph

Czerny, comme lui pianiste, compositeur et de plus éditeur. Profitant de

la similitude de nom et de la célébrité conquise par le maître viennois,

ce contrefacteur médiocre fut pris à son tour d'une fièvre de

composition, malgré la faiblesse de son éducation musicale, et publia

sous le nom de Czerny un assez grand nombre de fantaisies et

d'arrangements. Supplément fâcheux dont il faut en toute justice

décharger la mémoire de l'infatigable compositeur.

Charles Czerny est mort à Vienne en juillet 1855, après une carrière qui

n'offre aucun incident particulier, vouée tout entière à l'enseignement

et à la composition. Sa vocation pour le professorat ne lui avait pas

permis d'acquérir une sérieuse réputation de virtuose; c'était pourtant

un pianiste brillant et de bonne école, qui eût pris place sans aucun

doute au premier rang des exécutants.

Sans être misanthrope, Czerny vivait peu au dehors. Il exerçait chez lui

ses qualités d'homme aimable, distingué, affable, accueillant avec

politesse les artistes de passage et les virtuoses qui lui étaient

présentés, brusquant en revanche les visiteurs importuns qui venaient

interrompre la leçon ou l'œuvre commencée. On comprend sans peine

quelle économie de temps réclamait cette production colossale dont le

catalogue de Czerny est le témoignage authentique.

Un pareil labeur excuse largement Czerny d'avoir fui les relations

banales que subissent trop souvent les artistes obligés de sacrifier une

partie de leur temps aux convenances mondaines. Faut-il, comme

l'accusent quelques biographes, attribuer à un autre sentiment, celui de

l'ordre et de l'économie poussés à l'extrême, l'isolement relatif dans

lequel vivait Czerny? Ici encore le maître viennois aurait une excuse

toute naturelle: le souvenir d'une jeunesse peu fortunée, où le travail

était nécessaire pour la subsistance de chaque jour, et le désir d'une

vieillesse tranquille, exempte des soucis matériels. Le bon et illustre

Haydn se montrait lui-même, dans les dernières années de sa longue et

laborieuse existence, très préoccupé de savoir si ses modestes économies

le laisseraient à l'abri du besoin.

Charles Czerny était d'un extérieur très simple et d'allures un peu

bourgeoises. Sa physionomie à l'ovale allongé, au nez aquilin, à la

bouche grande et au menton arrondi, était fortement germanique, avec un

mélange de bonhomie et d'énergie. Les yeux vifs et brillants

amortissaient leur éclat sous de larges verres de lunette.

Au moral, Czerny avait de l'esprit, beaucoup de tact, et malgré sa vie

solitaire, il n'était nullement étranger aux délicatesses sociales. J'ai

reçu de lui, il y a vingt-quatre ans, une lettre de dédicace très

élégamment écrite, et qui n'indique pas le misanthrope atrabilaire que

certains esprits chagrins ont cru voir.

L'œuvre de Czerny laisse une large part à la critique, et nous

l'avons prouvé. Mais, pour apprécier avec justice le mérite de l'auteur,

il faut isoler de cet immense bagage musical où le maître a usé jusqu'Ã

l'abus de sa facilité naturelle, les œuvres choisies où l'on trouve

souvent d'heureuses inspirations, une grande habileté de main et la

belle facture des maîtres. Nous avons indiqué nos œuvres préférées:

il en est d'autres qui valent une recherche au milieu des innombrables

productions de Czerny. Le nom du compositeur viennois n'est pas de ceux

qui peuvent disparaître entièrement de l'histoire musicale. Il a sans

doute laissé moins de vide après sa mort qu'il n'avait tenu de place

pendant sa vie; mais la popularité lui a coûté si cher qu'il serait

cruel de la lui reprocher indéfiniment. Ce sera en même temps la

punition et le salut de ce talent inépuisable de survivre, non par

l'ensemble de son œuvre, d'un caractère si universel, mais par

certains côtés spéciaux, les moindres peut-être dans la pensée du

compositeur.

XXX

LISZT

Si la gloire de Chopin peut se comparer à une étoile perdue dans les

profondeurs du ciel, brillant d'une lueur adoucie, voilée, par le temps

et la poésie des souvenirs, d'une auréole tremblante et mélancolique,

celle de Liszt ressemble à un astre éclatant, dont le seul défaut est

peut-être le manque d'éloignement et la prodigalité de rayons. Artiste

prédestiné entre tous, comblé des dons de la Providence, armé en guerre

pour toutes les luttes, doué d'une merveilleuse faculté d'assimilation,

rempli d'aspirations audacieuses vers le beau et vers l'inconnu, soutenu

par une organisation physique et morale extraordinaire, possédant enfin

des moyens d'exécution exceptionnels, Liszt a eu toutes les bonnes fées

à son berceau. Dans le domaine de la virtuosité, un seul artiste,

Paganini, peut être mis sur la même ligne pour la voie suivie, et pour

la perfection atteinte dans le domaine de la difficulté vaincue. Le

célèbre violoniste et le pianiste illustre ont cherché les mêmes effets,

provoqué le même enthousiasme par le charme inexprimable de leur

poétique interprétation. Idoles du public l'un et l'autre, ils ont tous

deux sacrifié plus d'une fois à ce fétichisme, et gâté leur prodigieux

talent pour maintenir leur incomparable renommée. Ils ont eux-mêmes

augmenté par des moyens factices l'éclat de cette lumière parfois

excessive, que le temps, d'ailleurs, se chargera d'adoucir.

Né le 22 octobre 1811, à Rading, village de Hongrie, près Pesth, Franz

Liszt entra dès l'âge de neuf ans dans la grande famille des enfants

prodiges. Son père, bon musicien, pianiste d'une certaine valeur, guida

ses premières études avec tout le soin que méritait cette organisation

d'élite. Bientôt la famille de Liszt vint s'établir à Vienne, pour

continuer dans de meilleures conditions l'éducation musicale du jeune

virtuose. A la suite d'un concert, où Franz Liszt produisit une

sensation profonde, son père, poussé par l'amour de l'art, obéissant

peut-être aussi à la tradition de la plupart des familles où la

Providence a fait naître un virtuose, mit aussitôt en scène ce

merveilleux talent, et le conduisit de concert en concert, à Paris, Ã

Londres, dans le midi de la France, récoltant de grands succès--et de

belles recettes.

Nous avons hâte de traverser cette période d'exploitation hâtive et

dangereuse, pour arriver à l'époque où Liszt put dégager son

individualité. Sa nature mobile, impressionnable, contemplative, le

portait déjà à une grande exaltation religieuse. Mais ses études

musicales n'étaient pas terminées. En 1823, sa famille venait s'établir

à Paris, et son père cherchait à le faire admettre au Conservatoire,

pour y suivre le cours de contre-point de Cherubini. Notre grande École

ouvrait alors difficilement ses portes aux étrangers, et Liszt ne fut

pas reçu. Il avait déjà eu, à Vienne, quelques conseils de composition

de Salieri; la direction de Cherubini aurait sans doute exercé une

salutaire influence sur les tendances un peu vagabondes de son talent

vers l'inconnu et la bizarrerie artistique, parfois si différente de

l'originalité. Il fallut se rabattre sur Reicha, autre grand maître,

mais dont le mode d'enseignement différait des procédés de Cherubini. On

peut douter d'ailleurs que le brillant virtuose, tout à ses études

spéciales d'exécution, souvent interrompues par ses nombreux concerts,

ses fréquents voyages, ait profité d'une manière suivie des conseils de

Reicha.

Les triomphes du pianiste étaient du reste de nature à l'étourdir, et

son organisation musicale lui avait valu de si puissants protecteurs que

l'Académie royale de musique exécuta un opéra en un acte de Liszt, _le

Château de l'Amour_, le 17 octobre 1825. Ce début audacieux trouva un

public bienveillant, mais n'obtint qu'un succès d'estime.

Les tendances religieuses continuaient à dominer dans cette âme

impressionnable. Le brillant virtuose s'abandonna pendant quelque temps

aux pratiques d'une dévotion exagérée, que son directeur avait peine Ã

contenir. A la fois ardent et contemplatif, le mysticisme tournait chez

lui à la passion véritable. Son père, voulant l'arracher à ce courant

d'idées qui le détournait de la vocation musicale, le conduisit pour la

troisième fois en Angleterre.

A son retour de Londres, Liszt eut la douleur de perdre ce père un peu

autoritaire mais dévoué, qui avait été son premier maître et dont la

tutelle ne péchait que par excès d'attachement, caractère général des

pères d'enfants prodiges. Ces chers petits êtres finissent par devenir Ã

leurs yeux ou des instruments de fortune ou des messies qu'il faut

adorer à deux genoux; tous les enthousiasmes leur sont dus. Cette mort

prématurée affligea profondément Liszt et le ramena de nouveau aux idées

religieuses. L'époque était favorable à ce courant. Les missions, le

jubilé avaient remué profondément la France. Liszt vécu ainsi quelques

années avec sa mère, tout au travail et aux pratiques religieuses, dans

une maison appartenant à l'hospitalière famille Érard. Sa virtuosité,

déjà extraordinaire, gagna encore pendant cette période de recueillement

une puissance, une concentration hors de pair, un mécanisme incomparable

lui permettant de tout oser: il n'existait plus de difficultés pour lui;

je n'ai jamais vu un lecteur comparable, sauf peut-être mon élève

Weigand, un jeune Allemand, et Jules Cohen, l'accompagnateur

incomparable.

Soit lassitude, soit changement dans la nature des idées, soit enfin que

l'heure des passions humaines eût sonné, Liszt brisa vers 1835 avec son

isolement mystique et rentra dans le monde militant, où de véritables

triomphes accueillirent sa réapparition; il fit bientôt une excursion

en Suisse, ou plutôt un long séjour: nous n'avons pu savoir si ces

années de pèlerinage furent entièrement consacrées à la contemplation de

la nature, et si le grand artiste n'avait pas un autre foyer

d'inspiration musicale. Mais, dès son retour à Paris, Liszt publia une

série de compositions pour piano, morceaux qui firent sensation et

produisirent un grand effet dans les concerts.

La religiosité était loin. Renonçant à vivre en ascète comme son ami

Urhan, le célèbre alto de l'Opéra, Franz Liszt se jetait dans le monde

avec la même ardeur qu'il avait mise à fréquenter les églises. Nous

tournerons rapidement les feuilles du livre de sa vie intime. Il a mis

lui-même au grand jour ces longues affections et les relations

passagères qui contiennent ce côté personnel de son histoire. Disons

seulement que, semblable à certains météores, Liszt, dans sa longue

course errante à travers l'Europe, a entraîné plus d'un satellite à sa

suite, plus d'une étoile terrestre, cortège lumineux où brillent les

astéroïdes de toute grandeur. La riche et puissante organisation du

poète-musicien, les séductions irrésistibles de son esprit, le

rayonnement de son immense réputation, les honneurs dont il était

comblé, l'atmosphère d'adulation qui flottait autour de lui, enfin sa

nature fascinatrice et passionnée lui ont valu des attachements ardents,

qui ont fait à la fois le bonheur et l'instabilité de sa vie. Il n'entre

pas dans le cadre restreint de ce portrait de retracer les péripéties

mouvementées de cette existence brillante mais romanesque, où les

agitations passionnelles ont tenu une si large place. Il est toujours

délicat de soulever des voiles aussi intimes et, seul, le grand artiste

pourrait faire, en pleine connaissance de cause, le choix nécessaire

dans cette moisson de souvenirs. Associons seulement le nom de Liszt Ã

celui d'une femme d'esprit supérieur, qui s'était fait une place

brillante et durable au premier rang de la littérature contemporaine:

Daniel Stern.

De 1837 à 1848, la vie de Liszt s'est passée en voyages incessants Ã

travers l'Europe. Séjournant quelques mois dans les grands centres,

visitant Vienne, Londres, Madrid, Moscou, Berlin, Milan, Rome, Paris,

Constantinople, Lisbonne, il retrouvait partout le même enthousiasme.

Louis Enault, voyageant en Hongrie à la même époque, m'a dit avoir été

témoin d'ovations touchant au délire. Le diapason de l'enthousiasme

était si élevé, que le célèbre artiste ne savait plus où se réfugier

pour échapper aux effusions de ses compatriotes. Oriflammes, bouquets,

députations, harangues, arcs de triomphe, rien ne manquait à cet

appareil digne d'un souverain. Liszt devait retrouver cette popularité

dans vingt capitales, et il lui fallut une véritable puissance

intérieure, une grande domination de lui-même pour ne pas devenir fou

d'orgueil au milieu de cette adulation générale.

Dès 1844, Liszt avait été nommé maître de chapelle du grand-duc de

Saxe-Weimar; mais ses voyages ne lui permettaient pas de remplir

assidûment ses fonctions. En 1848, pour éviter les agitations de la

politique, il revint prendre la direction définitive de la chapelle et

du théâtre. Grâce aux vives sympathies et à la protection du grand-duc,

il put bientôt réaliser toutes les réformes musicales qu'il avait rêvées

pour ce petit paradis terrestre de Weimar. Chant et orchestre, tout fut

réorganisé en sous-œuvre. Une véritable pléïade d'artistes, disciples

ardents et convaincus du maître, venaient demander ses conseils, et

transformaient la petite résidence en pays lumineux, en véritable foyer

de l'art. Il convient d'ajouter que ce cénacle d'imaginations ardentes,

désireuses du nouveau, de volontés énergiques souvent dévoyées, devait

avoir pour résultat la préconisation d'un système contestable, où le

simple, le vrai et le beau ne sont pas toujours en première ligne.

L'école de Weimar a produit une philosophie musicale qui remplace

l'inspiration mélodique par la longueur des récits, les accents déclamés

par des cris, le sentiment tonal par des harmonies souvent incohérentes;

Liszt a été sinon l'inventeur, au moins le protecteur et en quelque

sorte le metteur en scène de Wagner. C'est grâce à l'initiative, à la

persévérante volonté du grand virtuose que le _Tannhäuser_ et

_Lohengrin_ ont été représentés à Weimar. Apôtre convaincu du drame

lyrique, wagnérien, Liszt a travaillé pendant de longues années Ã

l'établissement de cette foi nouvelle, dont les partisans sont cependant

restés en petit nombre, même en Allemagne.

Liszt a demeuré plusieurs années à Rome avant de retourner en Hongrie.

De sérieux projets de mariage avec une princesse russe l'y retenaient,

mais un divorce était nécessaire sous l'approbation de l'empereur de

Russie, et l'opposition du czar mit à néant ce rêve de bonheur et de

repos. Chagriné, désillusionné de la vie, Liszt parut un instant vouloir

renoncer au monde pour se vouer à l'existence monastique. Cet horizon

restreint ne pouvait suffire à une nature aussi ardente, et la

résolution _in extremis_ du grand virtuose fut moins sérieuse que ne le

redoutaient ses amis. Malgré le poids des ans, le vieil homme n'était

pas mort, et il revint bientôt aux splendeurs, aux adulations, au

travail fébrile indispensables à sa vie.

Les pianistes célèbres: silhouettes & médaillons · 第 18 / 19 段