un goût irréprochable. Les idées, distinguées, sont rehaussées par une
mise en Åuvre ingénieuse et une grande richesse d'harmonie. Ni
placages, ni doublures inutiles; les deux parties, également
intéressantes, concertent de la manière la mieux équilibrée. C'est un
dialogue suivi, une causerie musicale où s'unissent la science et
l'esprit. Citons aussi deux Åuvres remarquables: les Symphonies op.
163 et 171, arrangées à deux pianos et à quatre mains par l'auteur
lui-même; morceaux insuffisamment connus des pianistes contemporains, et
qui devraient figurer plus souvent sur le programme de nos concerts.
Lefébure a encore écrit plusieurs Åuvres saillantes: une sonate
concertante pour piano et orgue, un quatuor, un quintette, trois
symphonies pour orchestre, exécutées au Concert Pasdeloup; plusieurs
pièces vocales pour l'église: _Ave Maria_, _Pie Jesu_, _Ave verum_. Un
grand nombre de ces morceaux sont restés inédits, malgré leur valeur
musicale incontestable.
L'organiste-compositeur, qui a tant de fois et si admirablement
interprété la Méditation de Gounod sur le prélude de Bach, a écrit aussi
plusieurs arrangements de même nature sur le _Noël_ d'Adam, l'air de
_Stradella_, l'_Hymne à la Vierge_; mais l'immense succès du morceau de
Gounod a laissé dans l'ombre toutes les imitations du même genre.
Lefébure a publié plusieurs traités spéciaux pour le grand orgue et
l'harmonium, ainsi qu'un grand nombre de pièces détachées,
instrumentales et vocales, pour la musique d'église. Ce résumé montre le
courage de l'homme et la richesse d'imagination du compositeur. Le
travail le rendait heureux. Je l'ai vu souvent dans cette période
d'activité fébrile: il se laissait vivre avec cette confiante sérénité
que donnent la santé, la jeunesse, les joies du foyer domestique; mais
déjà il était frappé!... les émotions, les veilles, le travail avaient
fait germer une maladie de poitrine.
Le mal, combattu d'abord avec succès par le traitement des Eaux-Bonnes
et un séjour dans le Midi, revint plus intense; une toux persistante
résistait à tous les remèdes; la compagne dévouée et les amis du
compositeur ne pouvaient plus se faire aucune illusion. J'ai vu
Lefébure-Wély à son lit de mort: il avait toute sa connaissance, mais ne
se trompait pas sur son état, malgré mes protestations et mes assurances
de guérison prochaine. La phthisie était alors à sa troisième période.
Quelques jours plus tard, le 31 décembre 1869, Lefébure-Wély succombait.
L'ancien organiste de Saint-Roch repose au Père-Lachaise, près du
tombeau de Rossini. Le mausolée élevé à sa mémoire par les soins
désintéressés de M. Baltard, de l'Institut, et du statuaire Chevalier,
est bien en rapport avec le talent poétique, correct et fin du vaillant
artiste. Le chiffre de la souscription ouverte par l'initiative des amis
et admirateurs de Lefébure-Wély pour lui élever ce monument a dépassé
7,000 francs. L'abbé Lamazou, vicaire de la Madeleine, et notre illustre
directeur, Ambroise Thomas, ont associé les regrets de la religion et
ceux de l'art dans une double allocution, où ils ont rendu justice au
merveilleux talent du virtuose et du compositeur, dont la riche
imagination et les doigts inspirés éveillaient sous les voûtes de nos
églises comme un écho des harmonies célestes.
Lefébure avait une physionomie très distinguée. Ses traits fins, bien
dessinés, d'une régularité parfaite, reproduisaient le type
aristocratique. Ses belles jeunes filles, dont le talent sympathique
nous a maintes fois charmé dans l'exécution des symphonies à deux pianos
et à quatre mains, de leur père, avaient la même perfection idéale des
lignes du visage. Spirituel, aimable, affectueux, Lefébure-Wély ne
jalousait le bonheur d'aucun artiste; malgré ses nombreux succès, il
était resté simple, sans prétention, heureux de voir s'épanouir sous ses
yeux une famille aimée dont il était l'âme. Lefébure a reçu, jeune
encore, la croix de la Légion d'honneur et celle de Charles III.
Cette belle et florissante famille a été frappée sans relâche. L'aînée
des filles, mariée depuis peu d'années, un fils de vingt ans, enfin
Mme Lefébure, femme de cÅur et vaillante artiste, ont à peu
d'intervalle suivi dans l'éternité le compositeur éminent qui a laissé
parmi nous une place encore inoccupée. Tout s'unit donc, la fortune et
le malheur, pour donner au nom de Lefébure-Wély une auréole durable. Au
premier rang, comme organiste, il restera classé, comme compositeur,
parmi les maîtres qui ont su allier le charme de la pensée, la
distinction, le naturel à la science aimable et spirituelle. Il
appartient à l'école d'Auber et d'Adam. Dans un cadre plus étroit, dans
un ordre d'idées plus modeste, il s'est attaché à la grâce, à l'esprit,
à cette ingéniosité d'arrangement et à ces inventions harmoniques qui
donnent à la musique française le piquant, l'imprévu, le brio.
Compositeur peut-être léger, mais du moins bien en dehors du dangereux
courant qui entraîne trop souvent l'école moderne à la recherche d'un
idéal purement abstrait, prétentieux et très souvent dangereux! On lui a
reproché d'être aimable: nous le louerons d'avoir été naturel. Ce n'est
pas un médiocre compliment en ce temps de pathos musical et d'amphigouri
concentré.
XXVIII
GORIA
La célébrité est une classification générale qui comporte plus d'un
degré, un terme large qui embrasse toute une série de nuances et de
distinctions. Il y a d'abord le génie pur, le don divin qui fait les
grands maîtres, les créateurs. L'originalité dans la conception des
idées et aussi dans la forme dont elles sont revêtues est encore une
qualité exceptionnelle, très proche du génie; l'histoire compte les
tempéraments vigoureux qui ont eu l'élan, le coup d'aile, et sinon la
victoire complète, du moins la volonté de vaincre et de créer à leur
tour, en sortant des routes frayées. Ce sont les deux classes les plus
hautes, celle des hommes de génie et celle des précurseurs. Les artistes
d'imagination et de goût, mais sans individualité fortement accusée,
sont moins clair-semés. C'est la troisième catégorie et aussi la plus
nombreuse. Il n'est donné qu'à peu de privilégiés d'être créateurs,
d'ouvrir des voies nouvelles, de tracer un sillon où passeront des
générations entières; mais beaucoup de vaillants travailleurs, à défaut
d'individualité géniale, se restreignent à l'imitation d'un modèle qui
répond à leur idéal secret. Ils se forment à son image, s'enrôlent dans
son école, reprennent, parfois agrandissent sa tradition; ce sont des
continuateurs et non des plagiaires, souvent d'un grand talent, toujours
d'un réel mérite dans un rang secondaire. Tel fut Goria, virtuose
séduisant, compositeur habile, musicien d'imagination, mais dont
l'esprit s'est rarement élevé aux grandes conceptions artistiques. S'il
n'a eu ni la puissance, ni peut-être le désir de créer, il a su du moins
s'assimiler avec beaucoup d'habileté et de tact les procédés des maîtres
qu'il avait pris pour types de perfection.
Goria (Alexandre-Ãdouard) naquit à Paris le 21 janvier 1823. On n'a
aucun détail particulier sur sa famille ni sur sa première enfance. Le
seul point à noter est le caractère spécial de son éducation. Sa
vocation fut passive et nullement passionnelle. A l'inverse de la
plupart des petits prodiges, natures frêles et délicates, douées d'une
sensibilité précoce et maladive, Goria était un bel enfant, joufflu,
robuste, aimant la récréation et n'éprouvant pas un attrait irrésistible
pour les études musicales. En revanche, il était bien doué; une grande
facilité d'exécution, des mains exceptionnelles, la souplesse et
l'agilité instinctive des doigts en firent rapidement un pianiste
suffisamment virtuose pour être présenté au Conservatoire. Entré à notre
grande école nationale, à l'âge de huit ans, en novembre 1830, il
passait l'année suivante de la classe de Laurent à celle de Zimmerman.
Ses progrès extraordinaires lui valurent l'affection de notre maître,
qui avait une grand sympathie pour les enfants, et comptait toujours
dans sa classe un groupe de jeunes virtuoses, désolation des vétérans,
qui ne manquaient jamais de s'écrier: Encore un petit prodige qui va
nous enlever le prix!
Les succès de Goria n'eurent rien que de normal et de régulier. En 1834,
il obtenait le second prix de piano; en 1835, le premier. Il continuait
ses études musicales au Conservatoire jusqu'en 1839, et suivait le cours
de Dourlen, artiste de valeur, maître sévère mais précieux, dont
l'affection persistante faisait oublier les boutades parfois originales
et violentes.
Le temps était venu pour Goria de se produire dans le monde militant des
artistes et d'aborder la vie doublement active du virtuose et du
compositeur. Les premiers essais de Goria trouvèrent des éditeurs
empressés, grâce à l'intervention de Zimmerman, qui, non content de
produire son disciple affectionné dans ses intéressantes réunions,
l'aidait encore très puissamment en fondant les premières assises de sa
clientèle. Ajoutons à l'éloge de Goria, que la réputation acquise
n'altéra en rien son attachement et sa reconnaissance envers le maître
qui l'avait si généreusement aidé de ses conseils et de sa haute
influence. Aussi je me souviens avec un vif plaisir que Zimmerman, après
sa retraite du Conservatoire, confia de préférence à ses anciens élèves,
Goria, Lefébure et au grand maître Vieuxtemps le premier essai, le
manuscrit même de Gounod, l'auteur de la mélodie devenue populaire,
adaptée au prélude de Sébastien Bach. Le violoniste Herman s'adjoignit
presque au début à ces interprètes de l'adorable mélodie, si bien
encadrée dans le canevas harmonique du grand maître allemand, qu'il est
actuellement impossible de les disjoindre. Le succès de cet arrangement
fut tel que Gounod dut, pour répondre à l'engouement général, accroître
les effets et les proportions sonores de son Åuvre, soit à l'église,
soit au théâtre, ce qui permit à Berlioz, dans une boutade acrimonieuse,
de me dire au courant d'une représentation à bénéfice: «Je ne désespère
pas d'entendre le prélude de Bach arrangé en cinq actes.»
Recherché, fêté dans les salons et les concerts, Goria conquit
rapidement la renommée de virtuose habile, et partagea avec V. Alkan, E.
Prudent, Ravina, Lacombe, Franck, Forgues, etc., tous disciples de
Zimmerman, l'honneur de représenter l'école française du piano. La
clientèle du professeur suivit la progression de la renommée du jeune
maître. Goria se produisait beaucoup dans les réunions musicales, et
refusait rarement les nombreuses invitations qui lui étaient adressées;
mais comme la plupart des artistes qui jouissaient alors de la faveur
toute spéciale des dilettantes de salon, il donnait chaque année un
concert à son bénéfice, et la dette de gratitude contractée autour de
lui s'acquittait ainsi avec une extrême régularité.
Goria unit, jeune encore, sa destinée à celle d'une femme charmante,
instruite et d'une grande beauté. La Providence paraissait réserver au
brillant artiste de longs jours et un bonheur durable; mais quelques
années allaient suffire à ruiner ces rêves de jeunesse. La part de
l'homme lui-même est certainement considérable dans ce rapide
écroulement. Disons pourtant qu'elle a été exagérée par des critiques
chagrins. La forte prestance et l'enveloppe un peu fruste de Goria
cachaient, malgré la lourdeur apparente, un esprit original, dont les
vives reparties, les saillies humoristiques, étonnaient souvent.
Beaucoup de ceux qui ont connu imparfaitement Goria, l'ont jugé
prétentieux, important, plein de son mérite. Cette appréciation fâcheuse
s'explique par des causes futiles: la grande taille de Goria, une
réaction naturelle contre la gaucherie de cette corpulence encombrante,
une réelle timidité que le virtuose cherchait à déguiser sous un air
d'aplomb, dont l'exagération n'était qu'une maladresse de plus.
Ajoutons que Goria était indulgent et bon; dans les inimitiés qui l'ont
suivi jusqu'au tombeau, son cÅur excellent n'a jamais eu aucune
responsabilité. Par malheur, les qualités intimes et le mérite
artistique ne tiennent pas lieu de prudence, de tact et de jugement:
Goria en fit la cruelle expérience à ses dépens, dans son trop mémorable
voyage en Espagne.
Les succès retentissants de Prudent et de Gottschalk, de l'autre côté
des Pyrénées, lui avaient inspiré le désir de voir ce beau pays où les
artistes de valeur ont toujours reçu le plus sympathique des accueils.
Muni de nombreuses lettres de recommandation, assuré de concerts
fructueux, Goria se rendit directement à Madrid, où la haute société lui
fit une réception enthousiaste. Fêté dans les salons, il ne tarda pas Ã
annoncer un grand concert dont les billets furent enlevés en quelques
heures. Le soir, il y avait salle comble et la brillante assistance se
préparait à faire ovation au pianiste français, quand un incident vint
bouleverser les dispositions bienveillantes du public.
Pendant son voyage et depuis son arrivée à Madrid, Goria avait pris des
notes, non pas des notes musicales, des motifs de chants populaires,
mais un relevé d'observations plus ou moins humoristiques, plus ou moins
discrètes, embrassant les usages, les mÅurs du pays, se rapportant Ã
la beauté des femmes, ne s'arrêtant pas devant les détails de la vie
intime, le tout résumé dans une lettre adressée à l'officier pianiste
Viennot, ami intime du virtuose. Cette lettre spirituelle, mais
intempestive au moment où l'artiste faisait appel aux sympathies du
peuple espagnol, fut malheureusement communiquée au directeur d'un
journal encore petit, déjà célèbre, et qui allait devenir bientôt le
premier organe de la presse légère. Elle fut imprimée, sans qu'on
calculât l'effet désastreux que devait produire la publication de ce
factum d'écolier en vacances.
Le journal, arrivé à Madrid, fut lu quelques minutes avant le concert,
quand le public était déjà dans la salle. Il passa de main en main, de
loge en loge: un orage s'apprêtait; prévenu à temps, Goria dut quitter
immédiatement Madrid, le cÅur brisé par cette épreuve inattendue. Ce
fut un double désastre, matériel et moral, dont Goria ne devait jamais
se relever. Les palpitations de cÅur dont il souffrait devinrent plus
intenses. Son esprit était sombre; plusieurs fois menacé et provoqué,
il lui semblait avoir toujours un duel en perspective, et, n'étant
nullement batailleur par tempérament, il vécut ainsi quelques années,
inquiet, préoccupé, attristé. On évitait, d'ailleurs, de parler à Goria
de cette déplorable aventure: c'était mettre en cause l'inconséquence de
son ami intime, et sa générosité naturelle, qui n'a jamais été
contestable, en souffrait vivement.
Le nombre des arrangements, fantaisies et transcriptions écrites par
Goria sur les motifs choisis dans les opéras modernes est considérable:
il prouve la grande facilité du compositeur et la popularité de son nom,
qui avait une valeur commerciale. A l'apparition de chaque nouvelle
Åuvre lyrique, les éditeurs s'empressaient de demander à l'artiste
préféré des amateurs de musique brillante, une fantaisie de concert et
de salon. Ces pièces de piano rapidement charpentées pour les besoins de
la vente, presque improvisées, sont correctement écrites, car Goria
avait fait de bonnes études harmoniques; mais, tout en louant l'habileté
de l'arrangement, le choix heureux des motifs mis en Åuvre et leur
variété, il faut faire des réserves sérieuses au point de vue de la
facture. Le virtuose tient avant tout à faire montre des motifs choisis
ou imposés, les transitions et les soudures sont trop apparentes; les
traits et variantes sont bien sous les doigts, mais l'originalité de
conception et de plan fait souvent défaut.
Goria procède évidemment de Thalberg et de Prudent, dont il était l'ami
et l'émule. Mais ses compositions de concert et de salon n'ont ni le
mérite de facture ni l'ingéniosité habile des deux maîtres qu'il avait
pris pour type. Nous devons pourtant citer avec éloge comme des morceaux
très réussis pour les salons et nullement démodés les fantaisies
suivantes: _Souvenir du Théâtre-Italien_, fantaisies sur _Belisario_, le
_Trovatore_, _Marie Stuart_, _Semiramide_, _le Pardon de Ploërmel_, _les
Monténégrins_, _le Pré aux Clercs_ et son beau finale de _Lucrezia
Borgia_.
Les premiers succès populaires de Goria ont été: Première et deuxième
étude en _mi_ bémol, charmantes bluettes, imitées des procédés de
Thalberg puis plusieurs morceaux, valses, rêveries, un sérénade de
concert pour la main gauche seule, et plusieurs études de salon. Ces
pièces élégantes, de difficulté moyenne, que Goria exécutait avec une
rare perfection et un brio merveilleux, firent adopter sa musique par la
foule nombreuse des amateurs qui visent à l'effet et recherchent le
succès sans vouloir s'imposer un travail trop sérieux.
Les transcriptions de _Sombres Forêts_, _Una Furtiva Lagrima_, _les
Plaintes de la jeune fille_ et _Marguerite au rouet_, de Schubert, sont
parfaitement réussies. Signalons encore sa transcription variée de _la
Pavane_, air de danse du XVIe siècle. Goria a aussi, suivant le goût
prédominant de l'école moderne, écrit un certain nombre de pièces
caractéristiques et pièces de genre; citons de mémoire un beau caprice
_Allegrezza_, _l'Attente_, _Amitié_, _le Calme_, _Addio_, pièces
expressives, d'un beau sentiment musical; villanelle, saltarelle,
_Sorrente_, _la Chasse_, et sa chanson mauresque, Åuvres plus
légères, mais qui ont un réel cachet d'originalité, sans parti pris
d'imitation. La verve de la jeunesse étincelle dans la plupart de ces
jolis morceaux où l'inspiration vraie s'affirme avec bonheur: mais nous
devons une mention toute particulière, dans cette nomenclature rapide de
l'Åuvre de piano laissée par Goria, à la série d'études de style et
de mécanisme, publiées sous le titre: _le Pianiste moderne_, op. 72.
Nommons encore avec éloges les six grandes études artistiques, op. 63,
adoptées par le comité des études du Conservatoire.
Si notre cher et regretté confrère eût pris toujours le temps d'écrire
des Åuvres semblables, son nom fût devenu populaire dans
l'enseignement, comme ceux des maîtres autorisés de l'école moderne.
Parmi les recueils d'études que nous venons de mentionner, citons celles
qui ont pour titre: _Danse villageoise_, _Idylle_, _Marche tcherkesse_,
_Toccata_, _les Arpèges_, enfin _Jour de printemps_, _le Tournoi_ et _la
Fuite_, caprices poétiques où le brillant pianiste s'est élevé à la
hauteur des compositeurs de genre les mieux inspirés.
Goria se distinguait entre tous les virtuoses de notre génération par la
belle sonorité qu'il tirait du piano. Sans brutaliser l'instrument, et
par la seule pression intelligente du clavier, il obtenait une ampleur
de son qui n'appartenait qu'à lui. Il se servait de la pédale avec
beaucoup d'art et de tact, et savait aussi opposer les contrastes
heureux de douceur et de grâce aux effets puissants qu'il possédait
mieux qu'aucun pianiste. J'ai bien souvent, dans l'intimité et dans les
concerts, entendu Goria et applaudi à ses succès. En l'écoutant, on
était sous le charme de sa virtuosité élégante, facile, pleine de goût,
mais il fallait oublier sa prestance de géant, qui faisait dire au
spirituel et caustique Ravina que Goria était tambour-major dans le
régiment des pianistes.
Goria n'avait ni la physionomie d'un Adonis, ni les traits étirés des
virtuoses poitrinaires; il était bien réellement au pôle opposé; sa
charpente vigoureuse supportait de larges épaules et une forte tête aux
contours épais. Les traits arrondis, empâtés et mous, n'affirmaient ni
la volonté, ni l'énergie, mais beaucoup de bonhomie. Seuls, le regard
assuré, la démarche altière, les moustaches toutes militaires, lui
donnaient une apparence martiale qui contrastait avec son caractère
doux, presque débonnaire.
Le 6 juillet 1860, Goria succombait, Ã trente-sept ans, aux suites d'une
congestion cérébrale et d'un anévrisme; sa jeune femme devait le suivre
quelques années plus tard, atteinte elle-même d'une cruelle et
douloureuse maladie. Les amis de l'artiste enlevé si prématurément, et
il en avait de sincères, en ont gardé un souvenir durable. Comme
compositeur, il n'a pas marqué une trace profonde, mais ses morceaux de
salon, élégants, brillants, à effet, resteront au répertoire. Comme
virtuose, il a soutenu l'honneur de l'école moderne. Vaincu de la vie
artistique, insuffisamment armé pour la bataille, on peut dire de Goria
qu'il a succombé jeune, mais qu'il est tombé au premier rang.
XXIX
CZERNY
Les maîtres savants, modestes, habiles et dévoués, qui consacrent leur
vie à l'enseignement, sans autre ambition que celle d'élever le niveau
des études, sans autre désir que celui d'initier la jeunesse aux beautés
de l'art, remplissent une mission égale au rôle des plus grands
virtuoses. Les exécutants hors ligne ne sont pas toujours les meilleurs
professeurs, tandis que beaucoup d'artistes de valeur ont renoncé à des
succès éclatants et certains, pour se dévouer tout entiers à un devoir
plus modeste. Louis Adam, Zimmerman, Pradher, Mme Farrenc, Henri
Herz, Kalkbrenner, et enfin Czerny ont bien mérité de l'art,
non-seulement en lui prêtant l'appui de leur science, mais encore en lui
sacrifiant leur renommée de virtuose, en renonçant à ce que nous
appellerons la mise en scène de leur talent.
Charles Czerny, le maître célèbre, le compositeur si populaire dans
l'enseignement technique et pratique du piano, était né à Vienne le 21
février 1791. Son père, musicien modeste, originaire de Nimbourg, en
Bohême, s'était fixé à Vienne depuis 1785. Peu fortuné, sans attaches
parmi les célébrités musicales, Wenceslas Czerny dut se consacrer
lui-même à l'éducation de son enfant. Grâce à cette direction constante
et à l'étude des grands maîtres anciens, Séb. et Em. Bach, Scarlatti,
Hændel, Clementi, le jeune Czerny acquit une exécution brillante et un
bon style. Un peu plus tard, le virtuose s'éprit d'une véritable passion
pour les Åuvres de Beethoven, qui, en mainte circonstance, lui
témoigna de vives sympathies. La lecture attentive de nombreux traités
didactiques et la mise en Åuvre des préceptes donnés par les maîtres
de la composition suffirent à l'intelligent musicien pour lui permettre
d'écrire un grand nombre de morceaux qu'il eut la sagesse de conserver
longtemps en portefeuille.
Obligé dès l'âge de 14 ans de prendre une part active à la vie
laborieuse de son père, Czerny n'eut plus exclusivement la virtuosité
pour but. Il commençait son long apprentissage du professorat, carrière
en apparence sacrifiée, mais où il devait s'illustrer par ses nombreux
ouvrages théoriques et pratiques, comme par des élèves formés à son
enseignement: Liszt, Thalberg, DÅlher, Stephen Heller, pour ne citer
que les plus célèbres. Volontairement et strictement confiné dans le
cercle de la vie pédagogique, il eut du reste dès le début une
consolation et un encouragement mérités, les sympathies et la confiance
des grandes familles viennoises, polonaises et hongroises. A trente
ans, il occupait déjà une des principales situations dans le corps
enseignant. Le succès de ses premières compositions acheva de
populariser son nom; tous les éditeurs se disputaient ses arrangements.
Ajoutons qu'une rétribution très minime soldait souvent des pièces
écrites à la hâte et sans aucun souci de la perfection.