appartenait à l'une des nombreuses familles qui, fuyant la Terreur,
cherchèrent à l'étranger à refaire, par le travail, leur fortune perdue,
en conservant à leur nom l'éclat sans tache d'une existence honorable et
ne relevant que d'elle-même. C'était le début des grands exemples donnés
par l'aristocratie et souvent par ses représentants les plus élevés. Le
duc d'Orléans, le futur roi Louis-Philippe, s'honorait en demandant au
professorat et non à des subsides étrangers les moyens d'existence
pendant son séjour en Suisse. Noble tradition que Daniel Manin devait
suivre plus tard, quand il subsista, à Paris, du produit de ses leçons
de langue italienne.
Mme de Montgeroult était née à Lyon, le 3 mars 1764. Sa famille vint
se fixer à Paris, où la jeune fille reçut une éducation brillante et les
leçons de musique d'un professeur célèbre, Hulmandel, compositeur et
virtuose très à la mode dans la haute société parisienne, vers 1776. Le
maître prit un vif intérêt à l'éducation de sa jeune élève, et lui donna
les grands principes, le style élégant et correct qu'il avait puisés
lui-même dans les leçons de Charles-Philippe-Emmanuel Bach.
L'enseignement d'Hulmandel, plus tard celui de Clementi et de Dusseck,
communiquèrent au talent d'exécution de l'élève une force, une virilité
remarquables, sans altérer toutefois cette fine fleur d'élégance qui
est le privilège et comme l'attribut naturel des femmes virtuoses.
Les agitations populaires, les épisodes sanglants, préface de notre
grande mais terrible révolution, obligèrent le maître et l'élève Ã
émigrer, Hulmandel en Angleterre, la famille de Charnay en Allemagne. Le
royalisme ardent de Hulmandel le désignait comme suspect, ses biens
furent confisqués et vendus; il revint toutefois à Paris, sous le
Consulat, et obtint quelques restitutions.
Pendant ce temps, Mme de Montgeroult s'établissait en Allemagne; elle
publiait à Berlin, dès 1796, une sonate qui affirmait déjà ses rares
qualités d'érudition, sa connaissance du style des maîtres. A cette
époque douloureuse de l'existence de Mme de Montgeroult, alors encore
Hélène de Nervode, se place une touchante anecdote que notre ami
regretté, Ãdouard Monnais, sous le pseudonyme de Paul Smith, a racontée
d'une façon délicate dans les _Esquisses de la vie d'artiste_.
Mlle de Nervode, avant de se rendre à Berlin, avait, paraît-il, pris
une modeste retraite dans une petite ville allemande et chez un
organiste du nom de Schramm. Ce brave homme ignorait la qualité
d'émigrée et la grande virtuosité de sa pensionnaire, mais avait en
haute estime son intelligence, sa distinction et son exquise bonté.
Aussi finit-il par lui confier ses préoccupations et ses épreuves. Pris
d'un violent accès de goutte, il se voyait dans l'impossibilité de tenir
les orgues à une solennité religieuse très prochaine; un rival dangereux
ambitionnait sa place; il craignait de tout perdre en avouant son
infirmité, et le ciel restait sourd à ses prières pour retrouver l'usage
de ses doigts ankylosés.
La Providence fit cependant un miracle en mettant à sa place, au jour
redouté, Mlle de Nervode la «dame de bon secours». En galant
historien, Edmond Monnais donne un tour romanesque à l'aventure et prête
à la jeune organiste des séductions naturelles qui lui manquaient. Si
elle s'imposa aux auditeurs habituels de Schramm, ce fut par la grâce
naturelle de son talent et l'ingéniosité même de sa charité: rien de
plus. C'est peut-être en s'inspirant de cette historiette que, plus
tard, M. et Mme Pradher, touchés par la misère d'un chanteur des
rues, donnèrent un soir, en plein boulevard, une séance musicale à sa
place et pour son compte. L'auditoire émerveillé témoigna son
enthousiasme par une recette extraordinaire et magnifique. J'affirme
l'authenticité de l'aventure, qui rentre du reste dans le courant
généreux et un peu théâtral de l'époque.
Mais des temps meilleurs approchaient pour les exilés: à la tourmente
révolutionnaire succédait le Directoire, ce gouvernement amoureux des
fêtes et des plaisirs, que notre spirituel Auber définissait d'un mot:
«le régent de la République». Mme de Montgeroult obtint sa radiation
de la liste des exilés, et rentra en France pour se vouer Ã
l'enseignement du piano, n'ayant plus que des ressources minimes. Son
grand talent de musicienne, sa brillante virtuosité, sa distinction, sa
position d'émigrée, tout concourut à lui aplanir les premières
difficultés et à en faire un professeur très en vogue pendant une longue
période de vie active.
Mme de Montgeroult dirigea plusieurs années les études de piano du
jeune Pradher et donna aussi des conseils à Boëly. Le premier de ces
artistes obtint plus tard, au concours, à l'âge de 21 ans, en 1802, la
place de professeur de piano au Conservatoire, succédant à Hyacinthe
Jadin. Pradher,--dont le nom devrait s'écrire régulièrement
Pradère,--enseigna au Conservatoire jusqu'en 1827. C'est à son école que
se sont formés les frères Herz, Jacques et Henri, le très populaire
Rosellen, et notre cher collègue Félix Le Couppey, qui continue avec
tant d'autorité et de succès la tradition de son maître. Quant à Boëly,
je me rappelle encore sa visite à la classe de Zimmerman, où j'étais
alors élève; on m'avait fait apprendre à son intention six études
écrites par lui dans le style de Clementi et de Cramer. Le maître, que
son admiration rétrospective pour les compositeurs défunts n'empêchait
pas de se complaire à l'exécution de ses propres Åuvres, se montra
satisfait, et m'invita à l'audition de fugues de Bach, à l'église de
Saint-Germain-l'Auxerrois; Boëly possédait le grand style de l'orgue, le
jeu correct et large, et j'ai gardé un précieux souvenir de cette
audition.
Comme compositeur, Mme de Montgeroult a eu de hautes visées. Elle a
publié dix sonates en quatre numéros d'Åuvre, trois fantaisies,
plusieurs petites pièces caractéristiques, six nocturnes à deux voix;
mais les sonates, quoique bien écrites, n'accusent pas une
individualité prononcée. Les idées, correctement exposées, manquent
d'originalité, et l'on reconnaît dans la nature des traits et le
développement des motifs, les procédés des maîtres particulièrement
chers à Mme de Montgeroult: Clementi, Cramer et Dussek. En revanche,
nous louerons sans réserve l'importante méthode publiée sous le titre de
«Cours complet pour l'enseignement du piano». Mme de Montgeroult,
femme d'un mérite supérieur, virtuose remarquable, était douée surtout
de cet esprit d'observation et d'analyse qui fait les véritables
professeurs, et détermine l'autorité de leur enseignement.
C'est par la méthode de Mme de Montgeroult que j'ai commencé, il y a
plus de cinquante ans, l'étude du piano. Cette date pourrait faire
croire que la partie théorique et les considérations esthétiques en sont
entièrement surannées. Il n'en est rien cependant, et pour ne citer
qu'un exemple entre mille, nous ne pouvons mieux faire que de transcrire
quelques lignes des conseils donnés par l'auteur dans la préface de son
cours. Ses axiomes sur le «bien dire», devraient être présents à la
pensée des virtuoses tapageurs qui semblent n'avoir qu'un but, l'étalage
de leurs forces musculaires, brisant cordes et marteaux pour faire
montre de talent.
«L'art de bien chanter est le même, à quelque instrument qu'on
l'applique; il ne doit pas faire de concessions et de sacrifices au
mécanisme particulier de son interprète, qui doit plier son mécanisme
aux volontés de l'art.
«Quoique le piano ne puisse rendre tous les accents de la voix, il en
est cependant un grand nombre qu'un artiste habile peut parvenir Ã
imiter; mais il en est d'autres qui tiennent au tact, Ã l'art de
conduire le son, au goût, à la sensibilité, à la connaissance
approfondie des défauts et des qualités inhérentes à l'instrument qu'on
veut faire parler.»
On ne peut mieux dire. La préface entière a la même netteté et le même
bon sens; quant à la méthode, elle conduit progressivement des principes
élémentaires aux plus grandes difficultés. Le cours, divisé en trois
volumes, renferme non seulement de nombreuses formules de mécanisme et
tout l'arsenal des traits qui forment la base d'une bonne exécution,
mais encore les principes d'accentuation, d'ornementation et de goût,
étudiés avec un sentiment parfait de l'esprit d'éclectisme qui convient
à une méthode pratique condensant et résumant les progrès accomplis. Les
chapitres spéciaux traitant de la sonorité, des notes de goût, de
l'expression, sont écrits avec un soin minutieux et offrent des bases
excellentes à l'observation des maîtres comme à celle des élèves.
A l'imitation du _Gradus_ de Clementi, la 2e et la 3e partie de la
méthode de Mme de Montgeroult contiennent cent et quelques études
spéciales de mécanisme et de style qui offrent des types variés, des
combinaisons ingénieuses pour vaincre les difficultés d'exécution et de
rythme que l'auteur croit utile de posséder. Enfin des thèmes variés
dans le style ancien, des canons et des fugues complètent cette belle et
précieuse méthode qui n'existe malheureusement que dans les
bibliothèques d'amateurs, les planches ayant été fondues.
Je n'ai sous les yeux aucun portrait de Mme de Montgeroult, et je ne
l'ai pas connue personnellement; mais, en résumant les souvenirs
d'anciens amis qui l'ont vue dans ses dernières années, je puis dire que
l'éminente virtuose n'avait pas été une reine de beauté; son grand
talent lui avait seul valu sa supériorité sur toutes les artistes
femmes, ses contemporaines. Elle avait un regard vif et pénétrant, et
cette distinction de race, cette politesse exquise, charme inné de
l'ancienne aristocratie.
Elle a dominé incontestablement la virtuosité féminine de son temps;
cependant, tout en lui rendant justice, nous devons évoquer le souvenir
d'une autre pianiste célèbre, Mme Bigot, née à Colmar en mars 1786,
qui a rivalisé de talent avec Mme de Montgeroult et a été la plus
brillante de ses émules. Mme Bigot possédait une exécution
incomparable; son jeu expressif, coloré captivait au suprême degré, et
j'ai souvent entendu Auber l'admirer avec une conviction vivace que rien
ne rendait suspecte. Cet hommage rétrospectif m'est resté dans l'esprit,
ainsi que la fidélité d'Aubert à la mémoire de son maître de piano
Ladurner. La sensibilité était le caractère dominant de Mme Bigot;
elle tenait à son organisation délicate, un peu maladive, et surtout au
sentiment profond, à l'intuition géniale qu'elle avait pour les
Åuvres de grand style. Haydn, Viotti, Cramer, Cherubini, Beethoven,
Baillot professaient pour cette charmante jeune femme, d'un tempérament
si poétique, une admiration poussée jusqu'à l'enthousiasme. Quant Ã
Clementi, dont l'esprit d'économie touchait à l'avarice, il allait faire
sa correspondance chez Mme Bigot, pour économiser le feu et le
papier.
Réputations brillantes, faites de talent et de vaillance, qui ont ému et
charmé nos pères, mais qui reposent maintenant dans le calme de l'oubli
ou dans le souvenir de rares dilettantes. Mme de Montgeroult est
morte à Florence, le 20 mai 1837, à l'âge de 72 ans; sa jeune et
sympathique émule, Mme Bigot avait succombé en septembre 1820, Ã
l'âge de 34 ans, aux brusques ravages d'une maladie de poitrine d'abord
négligée. Mais, si les interprètes meurent, l'art est immortel; il se
transforme seulement avec les générations d'artistes. MMmes Duverger,
Pleyel, Farrenc, Massart, Szarvady, Montigny-Rémaury, Jaell, Viard, G.
Pottier etc., ont hérité des belles qualités et des grandes traditions
de leurs éminents prédécesseurs. A ces noms justement célèbres, nous
pourrions ajouter ceux des brillants premiers prix formés à notre école
nationale du Conservatoire. Chez la plupart de ces élèves couronnées,
les succès obtenus sont une promesse de renommée; mais pour en faire une
réalité glorieuse, elles doivent prendre modèle sur les exemples donnés
par leurs aïeules; elles doivent s'inspirer de leur ardent amour de
l'étude, de leur foi vive et de leur persévérance infatigable: les
qualités mêmes que résume le nom de Mme de Montgeroult, et qui
glorifient l'art en exaltant la femme.
CHAPITRE XXVII
LEFÃBURE-WÃLY
Le temps est loin où les détracteurs intéressés de notre pays pouvaient
nier son génie producteur. Nos compositeurs et nos virtuoses sont
accueillis à l'étranger avec une faveur qui témoigne à la fois des
sympathies qu'inspire leur talent et de l'ascendant général exercé par
le style et le goût français. Les critiques de Rousseau sur notre peu
d'oreille et notre pauvre organisation musicale n'ont plus aucune raison
d'être; il existe une école du grand art autre que celle des opérettes,
dont certains critiques d'outre-Rhin voudraient nous imposer le «génie»
exclusif. L'art musical français à tous ses degrés, dans toutes ses
branches, possède ses traditions établies et ses maîtres indiscutables.
Notre école d'orgue compte aussi beaucoup de noms illustres comme
compositeurs spéciaux et virtuoses. La forte race des Couperin, des
Lalande, des Rameau, des Daquin, des Balbatre, des Marchand, des Sejean,
des Benoist a gardé de glorieux représentants dont plusieurs, nous le
croyons fermement, ont surpassé leurs prédécesseurs en savoir et en
habileté. Lefébure-Wély appartient à cette glorieuse lignée dont
s'honore l'école française.
Ãlevé avec tendresse et dévouement dans ce milieu musical, Lefébure fit
des progrès si rapides et devint si familier avec le toucher des orgues
que, dès l'âge de huit ans, il pouvait s'essayer à suppléer son père
dans ses fonctions d'organiste à Saint-Roch. Bientôt la tâche lui
incomba tout entière, son père étant frappé de paralysie du côté gauche.
Pendant sept ans de maladie continue, Lefébure père n'eut pas d'autre
suppléant que son fils. En 1831, son mal l'emportait, et Lefébure fils
devenait titulaire du grand orgue, grâce à son habileté déjà reconnue et
au patronage de la reine Marie-Amélie, fidèle paroissienne de l'église
Saint-Roch.
Cette bienveillance de la reine ne devait jamais se démentir; la
compagne de Louis-Philippe accepta même, plus tard, d'être la marraine
d'un enfant de son organiste privilégié.
En 1835, Lefébure-Wély était admis au Conservatoire dans la classe de
piano de Zimmerman et dans la classe d'orgue de Benoist. En 1834, il
obtenait aux concours du fin d'année le second prix dans les deux
classes, et les deux premiers prix lui étaient décernés l'année
suivante. Harmoniste de sentiment, mais ayant la tête et les doigts
meublés d'innombrables formules, le brillant lauréat de notre école
nationale voulut achever son éducation par des études de composition
idéale. Berton, Adolphe Adam, Halévy lui donnèrent leurs conseils, et,
sans nul doute, Lefébure-Wély eût ajouté son nom à la série des prix de
Rome, si son mariage avec une élève de prédilection de Mme Damoreau
(Mlle J. Court) n'eût modifié tout à coup sa carrière. L'abbé
Olivier, évêque d'Evreux, ancien curé de Saint-Roch, le plus aimable et
le plus mondain des évêques, vint lui-même bénir l'union de son ancien
organiste.
Le chef de famille ne songeait plus à la villa de Médicis. L'époux
heureux ne pensait pas à quitter le foyer domestique pour une vie plus
libre, mais plus aventureuse; des devoirs nouveaux s'imposaient à lui;
il fallait, pour dorer un peu ce bonheur tranquille, mener de front le
grand art et les publications légères. L'organiste se fit aussi
compositeur de musique facile, élégante, à succès. Les éditeurs de ses
nombreuses petites pièces caractéristiques: _les Cloches du monastère_,
_la Chasse à courre_, _la Retraite_, _les Lagunes_, _le Rêve de
Graziella_, peuvent témoigner de quelle vogue ont joui ces bluettes
spirituelles, où souvent l'inspiration s'unissait à une verve mélodique
étincelante.
Les artistes rigides, les puritains farouches jaloux de ces succès de
bon aloi et justifiés par les difficultés de la tâche, par la
distinction, la correction, la pureté toujours soigneusement conservée
dans le domaine de la fantaisie, blâmèrent hautement Lefébure-Wély de
ces sacrifices à la Muse facile. Il laissait dire, et, entre temps,
écrivait une sonate, des symphonies, des recueils d'études pour prouver
qu'il n'abandonnait pas les travaux sérieux.
Lefébure-Wély improvisait à l'orgue d'une façon incomparable. Aucun
virtuose ne possédait, comme lui, les ressources de l'instrument-géant
qui unit à la toute-puissance de l'orchestre, à la variété des timbres,
les accents émus de la voix humaine et des masses chorales. Toujours
docile à sa volonté énergique et passionnée, sa riche et féconde
imagination se pliait à toutes les nuances de sentiment, et l'on peut
dire, sans la moindre exagération, que Lefébure-Wély avait au suprême
degré le génie des orgues, soit à l'église, soit au salon. Ses
admirateurs fervents, Cavaillé-Coll, Alexandre, Debain, Mustel peuvent
témoigner de l'immense habileté du jeune maître, et de sa prodigieuse
ingéniosité pour mettre en lumière toutes les qualités des instruments
confiés à sa main savante. Après quelques heures de prise de possession,
les orgues nouvelles n'avaient plus de secrets pour lui: les
combinaisons de timbre, les accouplements de jeux, tout était deviné,
saisi; l'instrument, rebelle pour tout autre, était dompté; l'organiste
gouvernait l'immense machine sonore en véritable maître d'équitation,
qui assouplit les montures les plus indociles.
A Saint-Roch, Ã Saint-Sulpice, Ã la Madeleine, j'ai eu souvent des
auditions toutes personnelles de Lefébure-Wély. Le grand organiste, qui
avait le sentiment de sa force et se savait écouté par un ami doublé
d'un artiste, improvisait et faisait montre de puissance créatrice avec
une ardeur fervente, une chaleur de cÅur que je n'ai jamais oubliées.
Je rappellerai aussi une circonstance publique, les obsèques de Mozin,
où Lefébure, vivement ému, inspiré par une tristesse à la fois profonde
et féconde, improvisa avec tant d'âme, une telle supériorité de style,
qu'Auber admira l'improvisation comme un morceau étudié.
Nous arrivons au grand reproche adressé à Lefébure-Wély par les
rigoristes, absolument attachés aux anciennes formules: celui de n'avoir
pas su se contraindre à un style sérieux, sévère, plus en harmonie avec
la simplicité grandiose de nos églises. Pour ces admirateurs exclusifs
de l'école allemande et flamande, la chaleur d'imagination ne doit
jamais faire oublier à l'improvisateur, fût-il homme de génie, le
recueillement du sanctuaire, l'austérité qui convient à la musique
religieuse, ce qu'on peut appeler, sinon l'influence, du moins la loi du
milieu. Nous répondrons que cette perfection extrême, immuable, touche
de près à l'aridité et à l'ennui. Il faut être de son temps. C'est ce
qu'ont parfaitement compris Cherubini, Lesueur, Paer, Rossini, Auber,
Halévy, Adam, Thomas, Gounod, etc., en écrivant pour l'église des
Åuvres émues, très pures, qui, sans participer de la foi gothique,
ont un grand souffle religieux.
L'_harmonium_ (orgue de salon et d'accompagnement pour les chapelles)
avait en Lefébure-Wély un propagateur actif et dévoué. Sur ses conseils
et ses indications, des perfectionnements nombreux introduits dans la
facture de ces orgues en miniature en ont fait un instrument riche
d'effets nouveaux, très sonore, d'une grande variété de timbre,
chantant, _expressif_ sous la pression des doigts et l'action d'une
ingénieuse soufflerie. Entre tous les virtuoses qui se sont voués Ã
populariser l'harmonium, Lefébure a su conserver une incontestable
supériorité, par l'élégance et le charme de ses idées, et l'art
merveilleux de tirer parti des nombreux effets de l'instrument. Sa
virtuosité transcendante et tout à fait exceptionnelle comme organiste
improvisateur, n'avait altéré sous aucun rapport sa belle exécution de
pianiste. Son toucher léger, délicat et fin, mettait à néant
l'affirmation assez généralement répandue que l'étude journalière des
orgues alourdit le jeu, fait perdre le brio et le sentiment du tact; ce
sont, croyons-nous, les pianistes médiocres devenus organistes sans une
suffisante étude préalable du piano, qui ont accrédité ce préjugé
populaire.
Ne comptons-nous pas, de nos jours, plusieurs habiles et célèbres
organistes qui sont des pianistes de premier ordre? Il suffit de citer
les noms de Camille Saint-Saëns, d'Henri Fissot, de Widor, de Frank,
d'Alkan, de Th. Dubois, de Besozzi, de Bazille, de Cohen, de tant
d'autres encore! Reconnaissons seulement que les orgues anciennes, d'une
si belle sonorité, laissaient à désirer sous le rapport du mécanisme;
les claviers ne parlaient pas aussi facilement que ceux de facture
moderne; il fallait une dépense de force et d'action sur les touches que
peuvent économiser nos organistes actuels.
La riche organisation, le savoir et les succès de composition de
Lefébure-Wély eussent été impuissants à lui faire obtenir l'admission
d'un ouvrage de l'Opéra-Comique sans la protection du duc de Morny, qui
avait une réelle affection pour le célèbre organiste. On sait que le
célèbre homme d'Ãtat du second empire s'oubliait, à ses heures de
détente diplomatique ou parlementaire, à écrire des opérettes et des
vaudevilles. Il s'était fait aussi le patron de la musique en chiffres.
Soit complaisance, soit conviction, Lefébure-Wély se disait un des
fervents adeptes du système Galin-Paris-Chevé. Ses _Recruteurs_ durent Ã
cette mutuelle sympathie leur apparition sur la scène de
l'Opéra-Comique. L'Åuvre bien montée, chantée parfaitement, n'obtint
qu'un succès d'estime, malgré de charmantes inspirations. L'épreuve
parut suffire à Lefébure-Wély; il se remit à lancer dans le courant
musical ces nombreuses productions légères que la mode accueillait
toujours avec le même empressement.
Le nombre des compositions de piano et d'orgue de Lefébure-Wély est
considérable. Citons de mémoire, parmi les pièces de salon qui font
encore les délices des jeunes pensionnaires: _l'Heure de la Prière_,
_les Cloches du Monastère_, _Fleur de Salon_, _le Golfe de Baia_,
_Séguidille_, _la Retraite militaire_, _la Chasse à courre_, _la Garde
montante_, _le Rêve de Graziella_, _les Binioux de Naples_, _l'Heure de
l'Angelus_, _la Fête des Abeilles_, _les Lagunes_, _Fleur délaissée_,
_les Babillardes_, _Titania_, _les Pifferari_; mais à côté de ces
Åuvres légères, un Menuet, une Polonaise, une fantaisie de concert
sur _Armide_, etc.
Les trois grands recueils d'Ãtudes pour piano, dédiés à Auber, op. 23,
et op. 24 Ã Cherubini, sont des Åuvres d'imagination et de science,
où la valeur du compositeur s'est affirmée. Quant aux Ãtudes de salon,
petites pièces de genre portant toutes des noms caractéristiques, elles
renferment de jolies idées, et prouvent la souplesse de talent du jeune
maître.
A côté des nombreux arrangements à quatre mains sur les opéras en vogue,
succès éphémères, morceaux de commande où l'on trouve toujours, malgré
la rapidité du faire, le cachet du musicien habile, de l'homme de goût,
il faut citer et louer particulièrement _l'Ãcole concertante_, à quatre
mains.