de musique. Il devait y continuer son enseignement pendant quarante-cinq
ans. C'était déjà , pendant ma jeunesse, un nom vénéré que celui du doyen
des professeurs du Conservatoire; deux fils ajoutaient encore à son
éclat: l'un dessinateur habile, l'autre, Adolphe Adam, l'émule d'Auber,
presque son rival dans ces Åuvres spirituelles, à la fois distinguées
et populaires, qui s'appellent _le Chalet_, _le Postillon de Lonjumeau_,
_le Brasseur de Preston_, _Si j'étais roi_, _les Pantins de Violette_,
etc. Pendant que les fils affirmaient ainsi leur talent dans des genres
divers, mais également artistiques, le père se consacrait avec une rare
ardeur de dévouement à sa classe de piano du Conservatoire, y maintenant
les grandes traditions, l'étude approfondie, l'analyse raisonnée des
maîtres anciens qui l'avaient formé lui-même: Bach, Hændel, Scarlatti,
Haydn, Mozart et Clementi. Ces saines doctrines de style et de
virtuosité, non content de les répandre, il les consignait aussi dans sa
belle Méthode, spécialement écrite pour le Conservatoire, code musical
que l'on pourrait encore appeler l'art de jouer du piano, malgré
soixante ans écoulés depuis sa publication.
Plus d'un demi-siècle, Louis Adam a formé plusieurs générations
d'artistes: il a dirigé, de 1797 à 1818, une classe d'hommes; de 1818 Ã
1843, la classe des jeunes filles. A cette époque, l'enseignement du
piano n'avait pas encore pris le développement extraordinaire qu'il a de
nos jours: deux classes élémentaires pour les chanteurs et les
harmonistes, et deux préparatoires de second degré, tenues par d'anciens
premiers prix; puis les deux classes supérieures dirigées par Louis Adam
et Zimmerman; cet ensemble suffisait aux exigences de l'enseignement.
Louis Adam a compté parmi ses élèves-hommes: F. Kalkbrenner, Chaulieu,
Henri Lemoine, Hérold; parmi ses élèves-femmes: Mmes Beck, Renaud
d'Allen, Bresson, Coche, Delsarte, Vierling, Wartel, Massart. Mme
Massart, qui a été aussi pendant dix ans une de mes élèves, dirige
maintenant au Conservatoire cette même classe de Louis Adam, continuée
avec tant d'éclat par Henri Herz.
Signalons à ce propos l'extension considérable donnée depuis trente ans
à l'enseignement du piano. On a successivement augmenté le nombre des
professeurs: les classes du deuxième degré ont actuellement pour
maîtres: Mmes Rety, Chêne, Tarpet, pour les femmes; Descombes et
Anthiome, pour les hommes. Les classes supérieures de piano (hommes) ont
pour professeurs G. Mathias, le successeur de Laurent, et moi-même, qui
ai repris, en 1848, la classe de mon maître Zimmerman. Les classes de
femmes (premier degré) ont actuellement pour titulaires Mme Massart,
MM. Félix Le Couppey et Delaborde; au total dix classes de piano, cinq
professeurs pour l'enseignement préparatoire, et cinq pour
l'enseignement supérieur, cent cinquante élèves pianistes, sans compter
les auditeurs. Quant à l'enseignement spécial des chanteurs et
harmonistes, il a disparu, car il y a deux enseignements distincts,
harmonie et accompagnement parles pianistes, harmonie seule pour les
instrumentistes qui ne peuvent accompagner la basse chiffrée et la
partition.
Bienveillant et serviable avec ses jeunes collègues, Louis Adam ne
manquait jamais une occasion de leur être utile. Il m'a témoigné, dans
certaines circonstances, un bon vouloir et une affection d'autant plus
méritoires que je n'avais pas été formé à son enseignement; mais
recommandé souvent à ses élèves comme répétiteur, j'ai pu en constater
par moi-même la haute et sérieuse valeur.
L'Åuvre qui gardera le plus longtemps l'empreinte de Louis Adam et
rendra son souvenir présent à toutes les générations de pianistes,
c'est, sans contredit, la Grande Méthode théorique et pratique de piano
faite pour le Conservatoire. Cet important ouvrage, qui résume d'une
façon si claire et si complète le savoir et l'expérience du célèbre
professeur, reste, quoique publiée depuis soixante ans, un des cours les
mieux ordonnés qui aient trait à l'enseignement du piano. Les élèves y
trouvent non-seulement les préceptes et les conseils qui doivent guider
leurs études, de très nombreuses formules de mécanisme, un choix gradué
de pièces des maîtres, mais encore d'excellents préceptes de doigté,
posant les règles générales et les exceptions. La sonorité, l'expression
et le style, ont également des chapitres spéciaux d'un grand intérêt.
Les dernières pages de cette belle méthode, aujourd'hui la propriété des
éditeurs du _Ménestrel_, sont consacrées à un résumé succinct des
connaissances que doit posséder un pianiste, bon musicien, harmoniste,
accompagnateur.
Louis Adam a également écrit plusieurs sonates, en recueil ou séparées.
Ces Åuvres sont d'un excellent travail et participent d'Emmanuel
Bach, de Clementi et de Dusseck; M. Achille Lemoine les a conservées sur
son catalogue, ainsi que les variations sur l'air populaire du _Roi
Dagobert_. Ce thème varié a obtenu une vogue égale à celle des
variations sur le _Clair de lune_, de Chaulieu, Hérold et Moschelès; et
des célèbres variations de Mozart sur _Ah! vous dirai-je, maman_.
Louis Adam, comme plus tard son fils Adolphe Adam, le brillant
compositeur, le spirituel écrivain, n'a pas été heureux dans la gestion
de sa modeste fortune. Les artistes hommes d'affaires sont de rares
exceptions. En 1827, Louis Adam, qui avait passé le cap de la soixante,
crut faire un heureux placement en achetant un immeuble dont il payait
les deux tiers. Survint la Révolution de 1830, qui fit déserter la
noblesse et la haute finance. Beaucoup d'artistes durent s'expatrier et
chercher à l'étranger de nouvelles ressources. Perdant pendant plusieurs
années sa riche clientèle et ce revenu de ses économies improductives,
Louis Adam se vit dans l'impossibilité de payer les échéances de son
acquisition, et dut la revendre à perte, c'est-à -dire en sacrifiant le
fruit de quarante années de travail.
Le vaillant artiste, pour faire honneur à sa signature, renonça au repos
et se remit courageusement à l'Åuvre. Plus tard, Adolphe Adam, en
s'improvisant fondateur et directeur du Théâtre-Lyrique, engloutit aussi
100,000 francs d'économies, puis abandonna ses droits d'auteur pour
désintéresser ses créanciers. Les directeurs de théâtres ne suivent pas
tous cet exemple de probité rigide. Combien, au contraire, tout en
ruinant leurs actionnaires et leurs bailleurs de fonds, savent faire de
brillantes fortunes!
J'ai connu Louis Adam bien longtemps avant de devenir son très jeune
collègue; en 1827, époque de mon admission au Conservatoire, le célèbre
professeur avait déjà près de soixante-dix ans. Sa belle physionomie
reflétait la bonté de son cÅur; le regard d'une grande douceur, la
bouche ouverte et souriante, les traits réguliers respiraient la
sympathie et commandaient le respect. Suivant l'usage du temps, Louis
Adam abritait sa calvitie d'une perruque épaisse; on ne s'était pas
encore habitué à la vue des crânes dénudés, acceptée aujourd'hui même
chez les jeunes gens. Rossini, dont la figure aux pures lignes de camée
se fût si bien prêtée à la calvitie, avait une nombreuse collection de
perruques où la progression de la pousse des cheveux était assez
soigneusement observée pour faire illusion.
En 1827, Louis Adam avait été fait chevalier de la Légion d'honneur. En
1843, il prenait sa retraite de professeur au Conservatoire, il avait
alors quatre-vingt-cinq ans. Nous avons eu la douleur de le perdre en
1848, à quatre-vingt-dix ans. Cette longue carrière reste un grand
exemple laissé à la famille artistique. Dans cette vie de travail et de
dévouement, il y a eu des fatigues et des épreuves: ni défaillance, ni
tache d'aucune espèce. Musicien de haute valeur, laborieux à l'excès,
modeste pour son propre mérite, bienveillant pour ses émules et ses
disciples, ayant l'esprit ouvert aux progrès de l'art, Louis Adam
demeure une des figures les plus sympathiques et les plus hautes du
professorat de la génération qui nous précède.
XXV
THÃODORE DÅLHER
Il y a des noms d'artistes que la Providence semble avoir prédestinés au
succès, voués à un avenir heureux et brillant, soigneusement préservés
des épreuves pénibles. Pour ces favorisés du sort, il n'existe pas
d'influence néfaste; ils ignorent toujours les dures leçons de
l'adversité et même les obligations d'un travail opiniâtre; leur
carrière offre une continuité de triomphes et une facilité de bonheur
également sans mélange: DÅlher appartient à ce groupe d'artistes
privilégiés, qui se sont élevés à la réputation, ont pris une place
éminente dans le monde des virtuoses compositeurs, sans jamais connaître
les tourments de la lutte pour l'existence matérielle, l'âpreté des
critiques, l'agitation fiévreuse qu'amènent les insuccès et les
rivalités jalouses.
Théodore DÅlher est né à Naples le 20 avril 1814. Son père, chef de
musique d'un régiment, lui donna les premières notions de lecture
musicale, et lui fit commencer le piano dès l'âge de sept ans. Ses
aptitudes spéciales et son heureuse organisation le firent progresser
si rapidement, qu'il devint en quelques mois l'émule de sa sÅur
aînée, en avance sur lui de quelques années d'études. Benedict, le
disciple favori de Weber, eut occasion d'entendre le jeune DÅlher
pendant son séjour à Naples, et, charmé des dispositions extraordinaires
de l'enfant, il accepta de diriger son éducation musicale. A treize ans,
le maître produisit son élève dans un grand concert donné au théâtre du
Fondo. La précoce virtuosité du pianiste charma l'auditoire; on
reconnaissait déjà dans l'exécution de DÅlher les qualités
distinctives qui devaient valoir plus tard tant de succès au virtuose
formé: la grâce naturelle, le délicatesse, l'élégance. Le public lui fit
un brillant accueil et prodigua les applaudissements à son début.
DÅlher père et sa jeune famille résidèrent quelque temps dans la
principauté de Lucques. Le talent de Théodore DÅlher inspira au duc
régnant un bienveillant intérêt qui ne devait jamais se démentir. Mais,
désireux de donner à son fils des maîtres en renom et une forte
éducation musicale, le père du jeune virtuose quitta le service du
prince et vint s'établir à Vienne, où il confia son fils à Charles
Czerny, le professeur de piano le plus autorisé. Théodore DÅlher, en
même temps que ces précieux conseils, recevait aussi les excellentes
leçons d'harmonie et de composition de Sechter, savant théoricien,
organiste et compositeur de mérite.
DÅlher n'avait pas dix-huit ans lorsqu'il fut pensionné du duc de
Lucques comme pianiste virtuose attaché à sa musique de chambre. Les
petites principautés italiennes étaient alors pour les artistes de
véritables oasis, où, libres des soucis de l'existence, ils pouvaient
composer à loisir et essayer les forces de leur talent. Rome, Ferrare,
Florence, Venise, Milan, ont été des sanctuaires de l'art avant de se
transformer en préfectures ou en centres industriels. Le duc de Lucques
prit, du reste, son pensionnaire en grande affection, et DÅlher fut
souvent le compagnon du prince dans ses pérégrinations à travers
l'Italie. Mais le désir de se produire sur un plus vaste théâtre,
l'ambition de connaître les grands artistes étrangers, d'étudier leur
style, de comparer les diverses écoles et d'en pénétrer les secrets,
firent entreprendre au jeune maître un long voyage à travers l'Europe.
L'Allemagne, la Hollande, le Danemark, la Belgique, la France,
l'Angleterre furent successivement et à plusieurs reprises visités par
le brillant et sympathique virtuose.
Entre temps, DÅlher revenait passer quelques mois dans sa chère ville
de Lucques, où il retrouvait un entourage d'amis dévoués et lettrés, le
charme de la vie princière et aussi les loisirs nécessaires pour se
perfectionner dans l'étude de son art. Le duc, toujours empressé de
seconder les ambitions de son protégé, lui accordait de longs congés que
DÅlher utilisait en donnant de nombreux concerts, prenant pour étapes
Francfort, Leipsick, Hambourg, Copenhague, Berlin, Amsterdam,
Rotterdam, La Haye, Utrecht, Liège, Gand, Anvers, Bruxelles, puis Paris
et Londres, où un accueil chaleureux attendit toujours l'artiste
distingué, le compositeur élégant et de bon goût.
C'est en 1838 que se place l'arrivée de DÅlher à Paris. La réputation
de Thalberg brillait alors de tout son éclat; ce célèbre pianiste venait
de révolutionner l'art de jouer du piano, en faisant du clavier un
instrument chantant, d'une sonorité puissante. DÅlher, qui n'avait
pas les qualités toutes spéciales du maître viennois, mais possédait en
revanche et au suprême degré la grâce et la délicatesse, eut l'habileté
pratique et l'esprit de ne pas changer ses qualités individuelles, tout
en s'appropriant plusieurs des procédés en vogue. Ce léger sacrifice
fait au goût du jour n'altéra pas d'une façon sensible le caractère
personnel du pianiste napolitain, et le virtuose sut conserver à son
exécution une saveur à part. DÅlher se fit entendre à la Société des
concerts du Conservatoire et y obtint un grand succès. Les salons et les
cercles artistiques ne tardèrent pas à mettre en lumière ce nouveau
talent; il eut le rare bonheur d'être adopté par tous ceux qui voulaient
opposer une réputation naissante aux gloires déjà enviées de Thalberg,
de Liszt et de Chopin; mais il en profita avec beaucoup de tact et de
mesure, ne se posant en rival d'aucun de ses émules, n'ambitionnant
aucune suprématie et se contentant d'être lui-même.
Homme du meilleur ton, façonné par ses relations et sa jeunesse passée Ã
la cour de Lucques, aux habitudes élégantes du grand monde, DÅlher
était accueilli avec un affectueux empressement dans la haute
aristocratie. Le charme pénétrant de son talent délicat et fin, de sa
personne distinguée et réservée, lui valut de rapides conquêtes. Les
chroniques du temps,--il y a déjà presque un demi-siècle!--racontent
quelles sérieuses affections le jeune virtuose sut inspirer, quels liens
le rattachèrent à des femmes célèbres par leur beauté et leur esprit.
Ajoutons que DÅlher eut la suprême habileté des victoires modestes,
maintenues dans le demi-jour; il sut triompher discrètement, sans aucun
scandale qui affichât les noms prononcés tout bas ou plutôt murmurés.
J'ai plusieurs fois entendu DÅlher dans les concerts publics et les
soirées intimes. Son exécution élégante, correcte, spirituelle et
charmante, manquait pourtant de puissance et d'entrain. DÅlher
n'avait pas la sensibilité de Chopin, les audaces de Liszt, la sonorité
de Thalberg, tout en participant de ces trois grands artistes et aussi
de Henri Herz, pour lequel il professait un vif attachement. Il valait
par des qualités moindres, toutes de délicatesse et d'expression, mais
intéressantes et de nature à séduire un public de dilettantes.
La réputation grandissante de DÅlher, son amour des voyages, son vif
désir de connaître l'Angleterre et de faire consacrer à Londres sa
renommée de virtuose, le décidèrent à passer le détroit en 1839. Le
public des concerts et la haute fashion anglaise lui firent un accueil
enthousiaste. Reçu, fêté dans les salons les plus aristocratiques comme
le triomphateur du jour, il devint bientôt, grâce à ce magnétisme
personnel, qu'il joignait toujours à l'action de son talent artistique,
le commensal et l'ami des grandes familles. Puis, tout à coup, fatigué
de cette vie militante, presque blasé par l'abondance et la facilité des
triomphes, l'enfant gâté quitta l'Angleterre et revint à sa belle
retraite de Lucques, où le protecteur de son enfance l'avait patiemment
attendu.
Ce ne fut qu'une étape. Après une année passée dans cette résidence
tranquille; au sein d'une vie douce, consacrée exclusivement à l'art,
DÅlher reposé et fortifié reprenait le cours de ses voyages; le duc
lui accordait un nouveau congé en y joignant des lettres de créance pour
les souverains alliés ou parents, lui aplanissant toutes les
difficultés, l'introduisant directement dans la société la plus haute.
DÅlher visita de nouveau, et à plusieurs reprises, l'Allemagne, la
Hollande, la Belgique, et revint même en France avant de se rendre en
Russie, où l'attendaient de nouveaux triomphes et où devait s'affirmer
son bonheur.
Parti pour Saint-Pétersbourg en 1844, DÅlher y trouva, comme Ã
Londres, cet accueil empressé dont l'aristocratie a le secret quand elle
veut adopter un artiste et s'attacher un talent nouveau. Ce fut, du
reste, moins un voyage qu'un séjour, les grands succès du virtuose, mais
plus encore l'attachement profond qu'il inspira à la princesse
Schermeleff, son admiratrice passionnée, le retinrent plusieurs années
en Russie. Plus heureux en cette circonstance que son illustre maître en
virtuosité, F. Liszt, DÅlher, après un long temps d'épreuves et une
série de péripéties romanesques qui affirmèrent l'affection vivace, le
dévouement de sa fiancée, devint le mari de Mme Schermeleff. Par
malheur, ce dénoûment d'un roman en plusieurs chapitres ne devait donner
au célèbre artiste qu'un petit nombre d'années de bonheur. Revenu Ã
Lucques pour s'y vouer en amateur au culte de l'art, DÅlher, atteint
d'une maladie de poitrine, vit s'évanouir rapidement son beau rêve. Le
mal fit de rapides progrès: le changement d'air, les cures d'eaux, les
traitements les plus énergiques n'y apportèrent que des atténuations
passagères. Théodore DÅlher, après une agonie de quelques années,
mourut à Rome, le 21 février 1856, à l'âge de 42 ans.
Cette carrière trop courte est intéressante à plus d'un titre. Il faut
bien le reconnaître et le dire hautement à l'honneur de la société
moderne, le goût des gens du monde s'est formé, l'artiste de savoir et
de talent est non seulement recherché, fêté dans les salons, mais
entouré d'égards, d'attentions délicates que lui attirent son charme
individuel s'il est homme d'esprit, l'autorité de son art s'il est homme
de valeur. Au XVIe et au XVIIe siècle, les distances sociales
entre les nobles de race et les roturiers de génie existaient encore
d'une façon choquante; mais à partir de Louis XV, les femmes célèbres
qui dirigeaient en souveraines les salons où la littérature et les
beaux-arts étaient en honneur, ont fait disparaître ces inégalités; une
tradition s'est établie, rarement interrompue par les excentricités ou
les maladresses de quelques artistes. Ce sera l'honneur de DÅlher de
l'avoir solidement renouée, grâce à sa distinction et à ses mérites
personnels.
Comme compositeur, DÅlher s'est affirmé dans les fantaisies célèbres
sur _Guido_, _Anna Bolena_, _Guillaume Tell_, _Mahomet_, _Don
Sébastien_; maître habile, ingénieux, élégant, tout en suivant le
courant des procédés mis à la mode par Thalberg. Le concerto op. 7 a la
noblesse de style qui convient au genre; il est de plus d'un excellent
travail par la structure et le caractère brillant des traits. Cette
composition procède beaucoup d'Henri Herz, dont DÅlher avait les
distinctions exquises. Douze nocturnes, Åuvres gracieuses et
chantantes, prouvent la richesse d'idées mélodiques du maître
napolitain; le nocturne en _ré_ bémol dédié à la princesse Belgiojoso a
obtenu un succès de vogue. L'andantino est aussi une Åuvre pleine de
charme. Les morceaux de salon, op. 6, 15, 18, 22, 35, sont des
arrangements très réussis sur des motifs d'opéra. Les tarentelles, op.
39, 46, et le galop op. 61, la polka de salon op. 50, la valse op. 57,
ont eu leur moment de mode et de grand succès. Les études de concert,
op. 30, prennent place à côté de celles de Chopin, Henselt, Taubert,
Herz, Rosenhain. Il faut être virtuose de bon style pour interpréter ces
belles pages, où le jeune maître a prouvé sa richesse d'imagination et
la pureté irréprochable de sa manière. Les cinquante études de salon
restent au répertoire de l'enseignement moderne comme d'excellents
spécimens de goût, de phraser, et offrent en même temps d'utiles
formules de mécanisme.
On le voit par cette analyse succincte d'une partie de l'Åuvre de
DÅlher, ce maître a su justifier la popularité délicate qui s'est
attachée à son nom. Il appartient au groupe des compositeurs virtuoses
qui ont surgi vers 1830; il mérite de rester dans leurs rangs; et le
double souvenir du galant homme et du vaillant artiste a survécu, grâce
à cette réunion d'un beau talent et d'une nature essentiellement
aimable.
L'ovale allongé de la physionomie de DÅlher, ses traits réguliers et
fins rappelaient le type de Chopin, moins le caractère morbide. Le nez
bien dessiné, le regard doux, presque timide, la bouche légèrement
arquée, formaient un ensemble distingué, parfaitement en harmonie avec
l'élégante et exquise courtoisie dont DÅlher avait pris l'usage Ã
cette petite cour de Lucques, où fleurissait l'étiquette tempérée par la
bonne grâce.
J'ai gardé de mes trop courtes relations avec DÅlher chez Zimmerman,
Henry Herz et Brandus le plus affectueux souvenir et je ne crois pas
qu'il y ait une exception dans la mémoire de tous ceux qui ont dû
également le connaître. Peu de réputations, ont rayonné avec plus de
douceur sur les contemporains, ont excité plus de sympathies et suscité
moins de rivalités envieuses. A tous ces titres DÅlher gardera sa
place à mi-côte, en vue, sinon auprès des maîtres. S'il n'a pas été chef
d'école, créateur d'un genre particulier, promoteur d'un style original,
novateur audacieux, il a su du moins conserver son individualité
distincte. Nature délicate, cÅur généreux et bon, imagination
séduisante, le souvenir de DÅlher restera toujours jeune, accompagné
du double prestige du talent acquis et du charme inné. Bellini du piano,
il a, comme le chantre inspiré de _la Norma_, une suavité d'accent, un
parfum mélodique qui en font un des poètes du piano.
XXVI
MADAME DE MONTGEROULT
Dans ce siècle troublé où le mouvement continuel des révolutions
bouleverse toutes les classes de la société, confond tous les rangs, et
ne laisse qu'à un petit groupe de familles privilégiées le cachet
distinctif de l'aristocratie: l'oisiveté brillante et
luxueuse,--oisiveté qui est fonction sociale, quand elle est bien
comprise, quand son éclat reste un des éléments essentiels de la
richesse nationale et de la prospérité publique,--il devait surgir, Ã
côté des générations d'artistes, sorties du peuple et de la bourgeoisie,
une autre génération improvisée dans les rangs de l'ancienne noblesse.
Les exemples en sont fréquents, depuis un demi-siècle, dans le monde de
la virtuosité comme dans celui du théâtre. Ces déclassés involontaires,
trahis par la fortune, cherchent courageusement par le travail, l'étude,
le maniement de la plume ou le talent du virtuose, à conquérir une
valeur et des titres personnels. Nous n'avons pas à faire l'historique
de cette noblesse en partie double, étude pourtant instructive et
moralisatrice, mais nous tenons à constater que l'art musical compte
parmi ses adeptes les plus éminents des noms de souche nobiliaire deux
fois illustrés par la naissance et le talent.