L'ovale allongée de la figure encadrée de favoris soyeux présentait des

lignes régulières, des contours bien dessinés. Le nez fin, la bouche

souriante, le front découvert donnaient un ensemble distingué. Le regard

un peu clignotant semblait parfois caustique et moqueur; il n'en était

rien pourtant: Stamaty avait en horreur l'ironie et la médisance. Sans

entrer dans l'analyse minutieuse de l'œuvre entier du compositeur,

nous dirons que ce maître de talent a pris une place à part dans le

genre tout spécial des études de piano. _Le Rythme des doigts_ est le

traité de mécanisme le plus complet, le mieux raisonné, le plus logique

que nous connaissions. La mesure, l'indépendance des doigts,

l'accentuation y sont étudiées sous toutes les formes, avec les

combinaisons les plus variées. Les _Études progressives_, chant et

mécanisme (op. 37, 39), offrent aux élèves des recueils importants de

pièces caractéristiques où l'accentuation, la vélocité, la bravoure

sont traitées progressivement, avec un soin méthodique et une rare

ingéniosité.

_Les Études concertantes_ (op. 46 et 47), deux cahiers qu'on peut

étudier simultanément avec les œuvres précédentes, font grand honneur

à la science harmonique et à l'inspiration mélodique de leur auteur;

dans ses _Esquisses_ (op 17) et ses _Études pittoresques_ (op. 21)

Camille Stamaty affirme aussi son mérite dans l'étude de genre

proprement dite. Enfin ses six _Études caractéristiques sur Obéron_ et

ses douze transcriptions _Souvenir du Conservatoire_ forment un ensemble

de dix-huit grandes études de style qui complètent, par la mise en

œuvre au piano des chefs-d'œuvre dramatiques et symphoniques,

l'enseignement profond et rationnel de Stamaty.

Mentionnons encore deux sonates pour piano seul, en _fa_ mineur et _ut_

mineur, un trio (op. 12), d'une excellente facture, le concerto (op. 2),

enfin la célèbre transcription _Plaisir d'amour_, la Promenade sur

l'eau, une Gigue Ecossaise, une Sicilienne dans le style ancien, la

Marche Hongroise, la Petite Fileuse, la Valse des Oiseaux, la Valse des

Étoiles, plusieurs fantaisies et variations sur des airs d'opéra. Tout

cet œuvre a été apprécié, du vivant même de Stamaty, par des juges

impartiaux, Berlioz, d'Ortigue, Monnais, qui tous ont rendu justice aux

qualités pratiques, à la belle et noble inspiration de la plupart de ces

compositions.

On voit d'après cette rapide nomenclature, que les exigences de

l'enseignement n'avaient pas éteint chez Stamaty cette fièvre de

production que tous les artistes d'imagination conservent jusqu'à la

dernière heure. Pour eux, en effet, le professorat n'est pas seulement

une carrière honorable, mais un apostolat, une mission où le maître est

tenu lui-même de tendre toujours vers un idéal supérieur. Stamaty avait

au plus haut degré cette volonté artistique indispensable aux maîtres

qui veulent fonder une école. Il a conservé cette précieuse qualité

jusqu'à sa mort prématurée, le 19 avril 1870. Aussi tous ceux qui l'ont

connu gardent-ils le souvenir de sa noblesse de cœur, de l'élévation

de son esprit, en même temps que de la droiture de son jugement. Sa vie

digne et si bien remplie est un grand exemple, et son nom respecté doit

prendre place à côté de ceux qui ont honoré l'art par la vertu et le

talent.

XXIII

FERDINAND HILLER

«L'art se meurt, l'art est perdu», répètent sur tous les tons les

esprits chagrins, la critique misanthrope. «On ne sait plus penser, on

ne sait plus écrire, le réalisme de parti pris obscurcit l'imagination

des artistes, étouffe dans leur germe les plus riches organisations.»

Voilà le thème favori, mais peu varié des pessimistes, que des regrets,

justifiables sans doute, mais trop exclusifs, une contemplation

absorbante du passé rendent aveugles et injustes pour les belles

productions modernes. Le travail de création qui s'accomplit de nos

jours ne dénote-t-il pas au contraire une puissance d'action dont le

spectacle doit nous consoler de bien des tristesses?

Le nombre des musiciens passionnés pour le grand art et fidèles à ses

pures traditions est resté considérable; les erreurs de ceux qui

s'égarent à la recherche de subtilités puériles en choisissant leur

idéal en dehors du vrai, ne font que mieux ressortir la persévérance de

ce groupe vaillant. Nous en fournissons une preuve éloquente en

inscrivant le nom de Ferdinand Hiller sur cette liste de virtuoses

célèbres qui maintiennent la continuité de la chaîne en reliant les

gloires du passé aux promesses de l'avenir.

Vapereau et Fétis donnent pour patrie à Ferdinand Hiller

Francfort-sur-le-Mein, et fixent la date de sa naissance au 24 octobre

1811. Une de mes élèves, Mme Rattier, qui a publié un intéressant

ouvrage biographique (_Études sur la musique et les musiciens_), indique

comme date 1812, et comme lieu de naissance Wendischossig. Quoi qu'il en

soit de ces deux indications, le fait certain est que F. Hiller

appartient à cette grande famille israélite qui a poussé des racines si

vivaces dans le monde artistique. Ses études musicales, commencées par

les soins de sa mère, furent ensuite confiées à des maîtres habiles,

parmi lesquels l'excellent professeur Aloys Schmitt. Hiller, comme la

plupart des pianistes célèbres, fut virtuose précoce, et, dès l'âge de

dix ans, se produisit dans les concerts; mais ses parents eurent la

sagesse de ne pas exploiter le talent naissant de leur fils. F. Hiller

mena de front ses études littéraires et musicales; puis il se rendit Ã

Weimar, le paradis artistique de l'Allemagne.

Élève de prédilection de Hummel, ce fut là que F. Hiller s'imprégna des

hautes connaissances musicales et des merveilleuses qualités

d'improvisation de ce maître illustre. Aucun artiste contemporain ne

possède au même degré qu'Hiller le grand style, les traditions de cette

école remarquable entre toutes par sa belle entente de la sonorité, le

brillant et le fini des traits, la manière large et tout à fait vocale

de faire chanter l'instrument.

Vers 1828, Hiller vint se fixer à Paris, où il resta sept ans,

travaillant sans relâche, se produisant comme virtuose et compositeur,

trouvant chez nous cet accueil sympathique dont Rosenhain, Moschelès,

Chopin, Heller ont eu tant de témoignages, cette réception cordiale,

chaleureuse que la société parisienne accorde si généreusement aux

artistes étrangers, quand elle leur reconnaît une valeur réelle, une

individualité accusée et la volonté de s'associer sincèrement, sans

parti pris d'hostilité, au progrès de la science et de l'art. F. Hiller

devint, dès son arrivée, un des maîtres les plus recherchés et l'ami des

artistes éminents qui jouissaient déjà de la faveur publique;

Kalkbrenner, Liszt, Herz, plus tard Chopin et Alkan, devinrent ses

intimes et ses partenaires dans l'exécution des compositions à deux

pianos ou à quatre mains.

Hiller a professé quelque temps à l'école Choron, où je devais, dans le

principe, entrer comme élève; mais, absorbé par la composition et ses

études de virtuosité, il donnait fort peu de leçons; sa famille lui

avait fait une position indépendante qui lui laissait toute liberté

d'action. Dans les deux hivers de 1830 et 1831, il s'affirma comme

compositeur: une suite de concerts donnés au Conservatoire et des

séances de musique de chambre lui permirent de produire deux symphonies,

deux concertos, une ouverture pour le _Faust_ de Gœthe, un chœur,

deux quatuors pour instruments à cordes et piano. Ces premières

œuvres, marquant nettement les hautes tendances du compositeur, lui

conquirent la sympathie de Cherubini, peu prodigue de compliments, mais

dont l'esprit droit, juste, ferme, le jugement sûr avait une si grande

autorité. Dès cette époque, Hiller fut un des rares privilégiés admis

dans l'intimité de l'infatigable travailleur, amoureux de la forme, qui

s'appliquait encore, dans sa verte vieillesse, à faire disparaître de

ses partitions les incorrections que lui seul était capable d'y

reconnaître.

Compositeur de premier ordre, savant musicien, Hiller est de plus, comme

son maître Hummel, un virtuose transcendant, un improvisateur de grand

style. Peu de pianistes possèdent cette belle, grasse et profonde

sonorité qui fait du piano un instrument chantant, un orchestre en

miniature aux timbres variés. Rendre la touche sensible, la faire parler

sous l'action pénétrante des doigts, voilà réellement l'art de jouer du

piano. Cette méthode, à la fois simple et rationnelle, qui exclut les

mouvements inutiles et demande à la seule pression manuelle toutes les

nuances de tact et de sonorité, Hiller la possède au suprême degré. Ses

doigts souples et agiles pétrissent le clavier, le rendent docile,

malléable, apte à produire tous les effets, sans recours aux attaques

violentes, à la gymnastique exubérante des virtuoses excentriques qui

brutalisent le piano sans raison. Hiller reste ainsi l'un des rares et

des plus célèbres représentants de la belle école de Clementi, de

Hummel, de Cramer et de Moschelès, école qui a su condenser les

qualités diverses des maîtres du clavecin et du piano, réunir dans une

synthèse admirable tous les progrès accomplis et tous les

perfectionnements consacrés par l'usage.

J'ai plusieurs fois entendu Hiller, dans les soirées intimes de Rossini,

plusieurs fois également aux concerts invités des salles Érard et

Pleyel; j'ai pu apprécier sa belle exécution, son style noble et simple.

Il commande à la sonorité avec un tact parfait, et sait, suivant le

caractère de la phrase, la contexture des traits, varier le toucher,

tirer des effets harmonieux ou puissants, donner l'accent et le

mouvement; il possède cet art merveilleux des nuances vocales, des

timbres de l'orchestre, qui appartient exclusivement aux virtuoses

symphonistes, sous-entendant toujours les voix ou les instruments dans

les œuvres plus spécialement écrites pour le piano. Les sonates de

Haydn, Mozart, Beethoven, Weber, Schubert, Schumann, Mendelssohn visent

l'orchestre dans leurs principaux effets et la majeure partie des

détails. Notre regretté ami et élève Georges Bizet jouait du piano comme

Hummel, Hiller, Chopin, avec cette exquise perfection et ce tact

particulier aux virtuoses, maîtres dans l'art du chant.

La grande supériorité d'Hiller s'affirmait surtout dans les œuvres

concertantes, dans cette musique dite de chambre, au répertoire si

varié, qui renferme des trésors inépuisables pour les artistes. Hiller

avait dans la tête et sous les doigts d'admirables spécimens de tous les

maîtres, et sa vaste érudition n'était comparable qu'à sa grande

simplicité, qualité rare par ce temps de montre et de charlatanisme.

J'ai aussi gardé un précieux souvenir des improvisations d'Hiller. Les

musiciens de mon âge qui ont eu comme moi, de 1832 à 1840, la bonne

fortune d'assister aux séances de musique de chambre données par Baillot

dans les salons de l'ancienne maison Pleyel, n'ont pu oublier quelle

perfection ce grand artiste, si vaillamment secondé par ses amis, ses

élèves, ses émules, Vidal, Sauzay, Norblin père, Vaslin, apportait Ã

l'exécution des chefs-d'œuvre concertants. Ferdinand Hiller participa

plusieurs fois à l'interprétation de ces œuvres magistrales.

L'expression de son style sobre et pur se fondait merveilleusement dans

l'ensemble de ce quatuor dont Baillot était l'âme, le poète inspiré.

Mais cette admiration rétrospective ne doit pas nous rendre injuste pour

le présent; les belles traditions se sont conservées; ajoutons même que

le culte tout particulier de l'art concertant compte un plus grand

nombre de fidèles.

Plusieurs sociétés de quatuors ont pris à cœur d'initier leurs

auditeurs aux œuvres des différentes écoles et des diverses époques;

les dernières compositions de Beethoven, de Schubert et de Schumann ont

de nos jours d'admirables interprètes qui se vouent de préférence à la

vulgarisation de ces compositions encore peu connues, mais vivement

appréciées par les dilettantes. Alard, Maurin, Armingaud, Massart,

Dancla, Sauzay, Marsick, Léonard, Sivori, Franchomme, Jacquart, Rabaud,

Lebouc, Delsart, Planté, Diémer, Fissot, Delahaye, tant d'autres encore

sans oublier les noms célèbres de Saint-Saëns, Rubinstein, Ritter,

Jaell, etc., ont consacré leur science et leur virtuosité à suivre les

exemples de leurs illustres devanciers et, comme eux, se sont faits les

ardents propagateurs de la musique de chambre.

En 1836, Hiller a quitté la France pour retourner dans sa ville natale

et y prendre la direction d'une académie de chant devenue célèbre.

L'année suivante, dans un voyage en Italie, il fit représenter à Milan

son opéra de _Romilda_; de retour à Leipsick, il y donna un grand

oratorio, _la Destruction de Jérusalem_, qui excita l'enthousiasme.

Cette belle et large composition de grand style fut exécutée dans toutes

les villes importantes de l'Allemagne et classée à côté des œuvres

religieuses et bibliques de Mendelssohn. Lors d'un second voyage fait en

Italie, Hiller se maria à Florence et séjourna quelque temps à Rome, où

il se lia avec le savant abbé Baini, très familier, dit Fétis, avec le

style religieux de l'ancienne école. Enfin, renonçant à ses

pérégrinations, il dirigea pendant deux ans les sociétés chorales et

instrumentales de Leipsick et de Dresde, puis accepta la direction de

l'académie musicale de Dusseldorf.

En 1851, Hiller s'est fixé à Cologne, où il avait été appelé comme

maître de chapelle et aussi pour organiser et diriger un conservatoire

de musique.

Hiller, par la grande notoriété de son nom, son savoir incontesté, sa

science profonde, avait toutes les qualités nécessaires pour mener Ã

bien cette mission; de plus, il sut grouper autour de lui des maîtres

habiles, des virtuoses émérites, tout en se réservant l'enseignement des

classes supérieures de composition, de musique d'ensemble et la haute

direction de l'école qu'il avait créée.

Ajoutons qu'Hiller joint à ses connaissances multiples de toutes les

branches de l'art musical une rare habileté de chef d'orchestre[5]. Son

érudition, son entente parfaite de l'instrumentation, des effets

particuliers à obtenir des masses chorales, son goût irréprochable, son

sang-froid, en font un chef d'orchestre hors ligne. Aussi a-t-il été

choisi pour diriger toutes les grandes fêtes musicales de Bonn,

Leipsick, Dresde, Munich, Dusseldorff, Cologne, etc.

Hiller, en fixant sa résidence à Cologne, n'avait pas dit adieu à la

France, à Paris, qu'il aime et où il a laissé de durables souvenirs, des

amitiés vivaces. En 1853, 1855, et peu de temps avant la guerre de 1870,

nous avons eu plusieurs fois le plaisir de rencontrer Hiller chez celui

que Meyerbeer appelait «Jupiter Rossini», dieu de l'Olympe qui se

plaisait à descendre des hautes régions pour s'humaniser avec les

représentants de la jeune école, se disant pianiste de 3e ordre et

auditeur à ma classe du Conservatoire. Planté, Diémer, Delahaye,

Lavignac et mon fils interprétaient à tour de rôle les petites

merveilles musicales échappées à sa plume féconde et écrites

spécialement pour le piano: _le Cauchemar_,--_les Mendiants_,--_Préludes

de l'avenir_, et cent autres facéties d'un maître de génie qui mettait

sa griffe sur les petites choses comme sur les grandes.

Des musiciens plus sévères qu'autorisés reprochent à Hiller de

tourmenter sa mélodie, d'être plus fantaisiste qu'original, de ne pas

posséder un style assez déterminé; une manière vraiment personnelle. Ce

jugement nous semble loin d'être impartial. Pour nous, les œuvres

chorales et orchestrales de Hiller, cantates, psaumes, oratorios,

symphonies, ouvertures, musique de chambre et sonates, sont des

œuvres de grand mérite, d'une forte individualité, où l'on sent le

tempérament énergique d'un maître, et cela non-seulement par le choix

des idées, mais aussi par la belle facture et le développement

proportionnel donné aux pensées principales.

Dans ses opéras et compositions dramatiques, Hiller n'a pas toujours

atteint la même supériorité, partageant ainsi le sort du plus grand

nombre des symphonistes; il faut cependant lui reconnaître, malgré ses

succès d'estime ou insuccès de théâtre, une grande habileté dans l'art

d'écrire pour les voix, une parfaite connaissance des ensembles et un

véritable sentiment scénique.

L'œuvre de Hiller est considérable et des plus variés: 3 grands

opéras, 4 oratorios, des ouvertures, des chœurs, des cantates,

compositions de haut style qui affirment, avec la flexibilité de son

talent, l'élévation idéale de ses aspirations. Leur fortune inégale

n'atteint pas leur valeur, la popularité, le succès étant souvent

tardifs, la justice ne venant souvent pour les maîtres qui ont ouvert

des voies nouvelles que dans l'exaltation de la mort.

Hiller a écrit plusieurs beaux concertos, des trios pour piano, violon

et basse, un nombre important de quatuors, six recueils d'études de

différents degrés de force pour le piano, pour le violon, des études

rythmiques, des caprices dédiés à Chopin et vingt-cinq études de

difficulté transcendante[6] dédiées à Meyerbeer, des fantaisies, rondos,

thèmes variés et grand nombre de _pièces caractéristiques_ dans le style

des maîtres anciens, et aussi des romantiques modernes: danse des fées,

danse des gnomes, le chant des fantômes, _Ghazel_, _Guitare_, _Gavotte_,

_Sarabande_, caprice fantastique, _All' antico_, impromptu si finement

interprété par Mme Montigny-Remaury.

A l'exemple de Schumann et Stephen Heller, F. Hiller n'a pas dédaigné

les jeunes pianistes. Il a écrit à leur intention de charmantes pièces

faciles sous ce titre: _Après l'étude_.

F. Hiller a dépassé la soixantaine, mais il est resté ardent, actif,

comme au temps de sa jeunesse. Professeur de composition, directeur du

Conservatoire de Cologne, chef d'orchestre des solennités musicales dont

il est l'ardent promoteur, il demeure au poste de combat, luttant pour

la bonne cause, la vraie musique, les pures traditions. Il a du reste

plus d'une fois défendu, avec sa plume vaillante et finement taillée,

les questions controversées d'esthétique, et il fait, à ses heures, de

la critique musicale, en y portant le tact, l'habileté, la conviction

d'un habile écrivain et d'un grand artiste.

Il nous sera facile d'esquisser le portrait physique de notre célèbre

confrère. Nous avons, malgré l'absence prolongée et la séparation causée

par les douloureuses péripéties d'une guerre néfaste, gardé un fidèle

souvenir du virtuose qui a été si longtemps l'hôte de la France. Hiller

est de taille moyenne et de forte corpulence; sa tête énergique, aux

traits bien accusés, affirme une volonté persistante, le front découvert

et proéminent est celui d'un penseur, le regard ferme, pénétrant,

indique clairement la vivacité de l'esprit. Nous souhaitons de grand

cœur une prolongation de carrière au musicien illustre que nous avons

assez connu pour apprécier sa valeur, au maître éminent, resté, nous en

sommes certain, l'ami sincère de la France, malgré les événements cruels

qui ont séparé deux grands pays faits pour s'unir et vivre en frères

dans le monde idéal de l'harmonie, la religion universelle du beau, du

grand et du juste.

XXIV

LOUIS ADAM

Le nom de Louis Adam mérite de figurer parmi ceux des pianistes

célèbres, sinon au premier rang,--celui des créateurs et des grands

chefs d'école,--du moins à la place honorable et dans la catégorie

particulièrement intéressante des maîtres dont l'enseignement rationnel

et méthodique a exercé une salutaire influence sur les progrès de l'art

français. Titre modeste aux yeux des contemporains, mais dont la valeur

s'accroît avec le temps et qui devient la plus sûre recommandation

auprès de l'histoire, la marque des réputations durables. Sans exalter

outre mesure la mission des professeurs, on peut dire qu'elle dépasse de

beaucoup l'action des virtuoses sur la perfection du goût. Il arrive

d'être habile virtuose, de charmer, d'éblouir, sans avoir le sentiment

exact, parfois même sans posséder la conscience bien nette des effets

obtenus et surtout de leurs causes: signe trop fréquent d'une

organisation anti-professorale. La plupart des pianistes célèbres,--ceux

du moins dont le nom a survécu, adopté pour ainsi dire par la

postérité,--ont été des compositeurs de mérite et des maîtres habiles;

mais un certain nombre de grands virtuoses sont restés de purs

spécialistes, sans vocation prononcée pour l'enseignement.

Ces exceptions fâcheuses font de plusieurs noms autant de météores dans

l'histoire de l'art, autant de points lumineux mais isolés; elles

rendent plus précieuse la mémoire des artistes complets qui ont su

réunir toutes les qualités nécessaires à l'enseignement transcendant:

qualités d'érudition multiple et de science profonde embrassant tant de

questions variées, les principes du chant, pour savoir comment le son

peut se moduler et doit être conduit, l'harmonie pour les analyses des

œuvres enseignées, l'explication des nuances indiquées, la

justification de la prédominance des notes mélodiques ou harmoniques,

leur importance et leur valeur dans le discours musical; qualités de

virtuosité, pour que le maître puisse joindre l'exemple au précepte;

qualités de vocation, pour qu'il voie dans le travail patient des leçons

une véritable mission, ennoblie par son but. Ce rare ensemble de dons

innés et de qualités acquises, aucun maître ne l'a plus complètement

réalisé que Louis Adam. Une mémoire aimée, des traditions utiles, un

sillon laborieusement tracé, mais profond, voilà ce qu'a laissé derrière

lui ce doyen de l'enseignement: patrimoine de gloire dont il convient de

mettre la richesse solide en parallèle avec l'éclat passager des

réputations de «purs» virtuoses, brillamment acclamées, oubliées plus

vite.

Adam (Louis) est né le 3 décembre 1758, à Miettersbeltz (Bas-Rhin);

d'après Fétis, une autre biographie donne pour date 1760. Il reçut les

premières notions musicales et les principes élémentaires du clavecin

d'un parent, amateur distingué, et aussi de Hepp, un des bons organistes

de Strasbourg. Passionné pour l'étude, il apprit seul le violon et la

harpe. Quant à son éducation supérieure, il la puisa surtout dans la

lecture et l'analyse raisonnée des œuvres des grands clavecinistes.

Aucune biographie ne mentionne le nom de son professeur d'harmonie, et

pourtant à dix-sept ans Louis Adam s'était déjà essayé avec succès dans

plusieurs compositions instrumentales de réelle valeur.

En 1796, il quittait l'Alsace pour se produire à Paris comme compositeur

et virtuose. Il eut la bonne fortune de faire entendre aux Concerts

spirituels, alors très en vogue, deux symphonies pour piano, harpe et

violon. Ce genre de pièces concertantes, qui avait tout l'attrait de la

nouveauté, produisit un grand effet et commença la réputation du jeune

maître. Les succès du professeur furent aussi incontestables dès le

début: Louis Adam vit préférer ses leçons à celles des pianistes les

plus célèbres, grâce à l'alliance d'un profond savoir et d'une parfaite

éducation, ensemble toujours si nécessaire et alors trop rare.

Les pianistes célèbres: silhouettes & médaillons · 第 14 / 19 段