transcendant. On retrouvait dans son exécution chaude et colorée le
brio, la fougue, l'éclat de son illustre maître. Ries n'appartenait pas
comme pianiste à l'école de Clementi; il avait certaines audaces
harmoniques, certains effets de sonorité, bagage du romantisme de
l'époque, qui suffirait à le séparer de cette école de style lié, aux
continuelles demi-teintes, dont Field et Cramer ont continué la
tradition. Sous l'influence de Beethoven, si l'exécution de Ries n'avait
pas acquis l'autorité du maître, du moins en produisait-elle les
qualités énergiques, le goût des contrastes accentués.
Ce fut d'ailleurs une éducation singulière, très intime et souvent très
pénible, tour à tour affectueuse et violente, sur laquelle les notices
biographiques publiées par Ries et Wegeler, de Bonn, fournissent des
détails parfois douloureux. Esprit sombre et chagrin, inquiet,
soupçonneux, aigri par la souffrance, les ennuis de famille, une
misanthropie naturelle, Beethoven avait des caprices et des bizarreries
compensés par des élans de tendresse et d'un rare dévouement à son
élève.
Quant à ses études d'harmonie, Ries, sur le conseil de Beethoven, les
continuait avec le célèbre contre-pointiste Albrechtsberger.
Les rigueurs des guerres du premier empire engagèrent Ries à quitter
l'Allemagne pour la Russie; mais avant de réaliser ce changement de
séjour, il passa deux ans à Paris (1807 à 1809). Plusieurs compositions
de haut style publiées à cette époque le firent apprécier des cercles
artistiques et classer parmi les maîtres les plus habiles. En quittant
Paris, il visita successivement Cassel, Hambourg, Copenhague, Stockolm,
Saint-Pétersbourg, Kiev, Riga, Revel, secondé par son ancien maître le
violoncelliste Romberg. Le voyage en Russie fut pour les deux artistes
une suite de brillants succès. Mais déjà la Russie était atteinte par la
guerre, et Ries, changeant de projets, quittait notre continent en feu
pour chercher un refuge en Angleterre.
Cette fois, il s'agit d'un séjour prolongé. Ries se maria à Londres avec
une femme d'une grande beauté que j'ai vue plus tard à Paris chez
Rosenhain; nature fine, distinguée, artistique, femme d'esprit, qui fût
aussi pour Ries une compagne dévouée. Ries resta dix ans en Angleterre,
donnant de nombreux concerts et de plus nombreuses leçons, également
recherché comme professeur et applaudi comme compositeur. Ce fut une
période de travail continuel et d'ailleurs fructueux, d'où Ries sortit
avec sa fortune et aussi sa réputation solidement établies. La patrie
l'appelait. Il quitta Londres et vint se fixer avec sa famille Ã
Godesberg, près Bonn, dans une propriété délicieuse où il pouvait, libre
de tout souci, se livrer à sa fièvre de composition.
Dans cette retraite Ries écrivit _la Fiancée du Brigand_, opéra en trois
actes, qui obtint en Allemagne un réel succès. En 1831, Ries fit un
voyage à Londres et en Ecosse pour monter un opéra-féerie, _Lyska_, et
diriger des festivals. De retour en Allemagne, il entreprit un voyage en
Italie; il visita toutes les grandes villes de la péninsule, puis, à son
tour habita alternativement Aix-la-Chapelle et Francfort. Directeur de
l'orchestre et du chant aux fêtes musicales d'Aix-la-Chapelle, Ries
conserva quelque temps ces fonctions, mais finit par s'en démettre pour
faire de nouveaux voyages à Bruxelles, Londres et Paris. Ce fut Ã
Londres qu'il écrivit son bel oratorio de _l'Adoration des rois mages_,
qui fut exécuté sous sa direction au festival d'Aix-la-Chapelle, en
1837.
Fixé en dernier lieu à Francfort, où il avait accepté la direction de la
Société de Sainte-Cécile, Ries, arrivé à l'apogée de sa carrière,
pouvait espérer de longs jours au milieu d'une famille amie et d'amis
dévoués. La considération et la fortune, une réputation incontestée, le
bien-être et le bonheur, enfin une individualité artistique qui avait
été discutée du vivant de Beethoven, Ries avait conquis tout cela quand
la mort vint le prendre dans la force de l'âge, le 13 janvier 1838, Ã
cinquante et un ans. Un mal latent et incurable brisait cette noble et
laborieuse carrière au moment même où le succès semblait devoir
couronner les efforts de Ries pour atteindre les hautes régions
musicales.
Le nombre des compositions de Ries est très important. Il comprend 200
numéros, six symphonies (op. 23, 80, 90, 110, 112, 148); cinq
ouvertures; des quintettes et quatuors pour instruments à cordes; huit
concertos pour piano et orchestre,--les 3e, 4e et 8e sont des
Åuvres magistrales;--un grand septuor pour piano, violon,
violoncelle, deux cors et contre-basse; un quintette pour piano et
instruments à cordes; deux sextuors pour piano et instruments divers; un
ottetto pour piano, violon, alto, clarinette, cor, basse, violoncelle et
contre-basse; plusieurs quatuors et trios pour piano, violon et basse;
des Åuvres nombreuses de sonates concertantes pour piano et violon,
piano et violoncelle, piano et cor, une grande sonate à quatre mains
(op. 160); dix numéros d'Åuvres de sonates pour piano seul; enfin un
nombre considérable de rondos, fantaisies et airs variés, et de pièces
vocales à plusieurs voix. Cette liste très incomplète montre la rare et
constante énergie de Ferdinand Ries, producteur infatigable et
compositeur convaincu.
L'honneur incomparable d'avoir été l'élève de prédilection de Beethoven
a été pour Ries une cause de succès, mais lui a aussi suscité des motifs
de tristesse. Les envieux, les malveillants ont reproché au disciple du
grand symphoniste de s'être trop assimilé le style de son illustre
maître, d'être une pâle copie de sa manière, en un mot de plagier ses
procédés sans avoir le feu sacré, l'étincelle de génie. Blâme outré
jusqu'à l'injustice. Ce qu'il faut dire c'est que Ferdinand Ries n'était
pas doué de cette imagination primesautière qui fait l'initiative
géniale. Ses idées musicales, toujours distinguées, correctement
exprimées, d'un goût et d'un style parfaits, n'atteignent que rarement
les grands élans de l'inspiration.
Les Åuvres d'orchestre ou de chambre montrent souvent l'action d'un
travail opiniâtre; la main très habile de l'artiste n'a pas toujours la
sûreté ni les audaces d'allures que donnent seules les longues études
scolastiques ou l'intuition, plus puissante encore. Ries a écrit un plus
grand nombre d'ouvrages que son contemporain Hummel; il n'en reste pas
moins après lui dans la hiérarchie des compositeurs virtuoses. Mais ce
qu'il faut lui reconnaître, c'est un ensemble de qualités solides,
nobles et pures, puissantes dans un cercle déterminé, et par là même
suffisamment personnelles, très comparables d'ailleurs à sa virtuosité
brillante, colorée, tirant du piano une sonorité remarquable pour
l'époque, mais sans effets d'étonnement, sans surprises pour le public,
virtuosité dont la pureté et la sincérité faisaient le charme.
Quant à l'imitation de Beethoven, que des critiques sévères ont durement
reprochée à Ries, ce point délicat demande une distinction. Il n'est pas
douteux que Ries ait subi l'influence du grand symphoniste, son maître,
et qu'on en retrouve quelquefois le reflet, mais il n'y a dans son
Åuvre, ni pastiche, ni plagiat, de parti pris; Ries est plutôt un
fils qu'un copiste de Beethoven. Combien sont rares les artistes
vraiment originaux, ne procédant que d'eux-mêmes, ne suivant aucune
trace! Créer sans modèle est un phénomène dont on cite bien peu
d'exemples. «On est toujours le fils de quelqu'un», a dit Beaumarchais;
rien n'est plus vrai surtout dans les arts. Il y a une première période
d'imitation qui est souvent la même pour les grands artistes, les génies
transcendants, que pour les talents de taille moyenne comme Ferdinand
Ries: la force d'expansion, l'originalité ne se dégagent que plus tard.
Chez Ries, le tempérament personnel a fini par s'affirmer dans les
limites et sous la forme qu'il convenait, sans efforts et sans
affectation; Ries est devenu suffisamment original sans cesser d'être
naturel; qualité précieuse et exemple méritoire dans un siècle où la
recherche des procédés nouveaux, fiévreux et sans bonne foi a produit
tant d'Åuvres tourmentées, parfois aussi tant de simples pastiches.
Un autre reproche, tout de sentiment, qui atteindrait l'homme et non
l'artiste, a été adressé à Ferdinand Ries. D'après Fétis, il aurait
manqué de respect et d'égards envers la mémoire de l'homme de génie qui
l'avait accueilli avec une bonté toute paternelle. Ferdinand Ries a
publié en effet, avec M. Wegeler, de Bonn, des notices biographiques sur
Beethoven; les aspérités de caractère du grand maître n'y sont pas
atténuées; quelquefois même, il faut le reconnaître, elles y sont
particulièrement soulignées. L'élève de Beethoven aurait encore adressé
une lettre à Fétis pour le féliciter à l'occasion de quelques critiques
sévères dirigées contre les défauts de goût, simples taches au soleil,
qu'une attention jalouse et minutieuse peut seule découvrir dans
l'Åuvre du grand symphoniste.
Ce sont là des faits regrettables, mais les félicitations de Ries, pas
plus que les critiques de Fétis, n'ont entamé la mémoire de Beethoven.
On peut affirmer du reste que, malgré quelques imprudences, Wegeler et
Ries n'ont eu d'autre pensée que de publier leurs impressions, leurs
souvenirs personnels sur des faits intimes de la vie de Beethoven. Le
caractère dominant de leur petit ouvrage biographique est un témoignage
d'admiration pour l'homme de génie, à l'âme généreuse, tendre,
impressionnable, mais aigrie, ignorante des compromis de l'existence.
Aussi bien l'ingratitude s'accorderait-elle mal avec la bonté, la
bienveillance naturelle de Ferdinand Ries, dont tous ses amis ont rendu
témoignage.
Homme du monde, quoique travailleur infatigable, Ries avait une
physionomie distinguée, des traits réguliers et bien dessinés, accusant
une volonté énergique; le front était couronné de cheveux épais et
crépus, les yeux ombragés d'épais sourcils; la bouche souriante et le
menton à fossette donnaient souvent au masque un pli de malice ironique,
mais l'homme était bon, généreux et n'a laissé que des regrets. Quant Ã
l'artiste, ç'a été tout ensemble son premier bonheur d'entrer dans le
rayonnement de Beethoven et sa fatalité de ne s'en dégager
qu'incomplètement aux yeux de la postérité; mais tout en faisant la part
de cette gloire illustre dans la réputation de Ferdinand Ries, il faut
reconnaître à l'élève de Beethoven les qualités personnelles dont il a
fini par avoir l'entière possession: la conviction, la bravoure, la
sincérité et cette noblesse qui restera son caractère distinctif.
XXII
CAMILLE STAMATY
L'influence du milieu, de l'éducation, du hasard lui-même sur le germe
des facultés que tout artiste apporte en venant au monde n'est pas
contestable. Il faut aussi faire la part du travail, de la direction
donnée à l'enseignement, part quelquefois considérable; mais aucune de
ces circonstances favorables au développement des jeunes talents ne
tient lieu des dispositions innées, des vocations sincères, marque
distinctive des organisations spéciales. Pour ces natures d'élite, la
loi de progrès se trouve dans une force intérieure et irrésistible,
souvent inconsciente, qui agit à leur insu, leur fait choisir leur route
personnelle, ouvrir leur propre sillon, tandis que les natures d'ordre
inférieur, obéissent à l'impulsion étrangère, même en s'y croyant
soustraites. S'il y a dans les arts un côté de métier que fait acquérir
le travail, il y a un côté d'inspiration nécessairement et uniquement
inné. On devient praticien, on naît artiste.
L'originalité, la distinction, l'expression, la sensibilité, qualités
perfectibles, sont avant tout des qualités naturelles. Le Conservatoire,
cette belle école normale de la musique, ne peut, malgré toute la
science et tout le dévouement de ses maîtres, «manufacturer» des
artistes. Nous perfectionnons les tempéraments déjà doués, nous
cultivons les organisations assez délicates pour promettre de véritables
musiciens; mais nous ne créons pas des artistes. Notre grande école
française, qui a développé tant de virtuoses et de compositeurs, n'en a
pas inventé un seul, et beaucoup ont grandi sans son aide, que la
vocation a soutenus au début de leur carrière.
Camille Stamaty était de ces derniers. On peut dire que chez lui la
vocation s'est développée elle-même sans autre secours extérieur que
l'audition des chefs-d'Åuvre de l'art musical. Le père de Stamaty,
d'origine grecque, comme l'indique le nom, fut naturalisé Français et
nommé consul de notre pays à Civita-Vecchia. La mère du futur virtuose,
femme charmante et d'une rare distinction, chantait avec beaucoup d'art
la musique des grands maîtres italiens, français et allemands: Haydn,
Mozart, Gluck, Cimarosa, Piccini, Nicolo, Grétry, Boïeldieu, Méhul
étaient les compositeurs préférés qu'elle aimait à interpréter. Le goût
musical du jeune Stamaty ressentit l'heureuse influence de l'audition
fréquente de ces délicieuses cantilènes, et une prédilection
particulière pour la belle musique prit possession de ce tempérament
délicat et fin.
En 1818, la mort de M. Stamaty obligea sa jeune femme à rentrer en
France. Après un séjour de quelques mois à Dijon, elle vint se fixer Ã
Paris, où l'attiraient non seulement des affections de famille et de
sincères amitiés, mais surtout les soins que réclamait l'éducation
littéraire de son fils, car il est à noter que Camille Stamaty n'avait
encore fait de l'étude de la musique qu'une distraction secondaire; Ã
quatorze ans seulement, il eut un piano à sa disposition spéciale.
Mme Stamaty, conseillée par sa famille, était loin d'encourager ce
qu'on pouvait soupçonner de la vocation musicale de son fils, et rêvait
pour lui une carrière plus calme que celle d'artiste. Elle eût désiré le
voir diplomate, ingénieur, ou employé administratif.
Il faut admettre que Stamaty était heureusement doué pour l'art musical
et que ses progrès, malgré le peu de temps donné à l'étude, furent
singulièrement rapides, car Fétis, dans l'article biographique consacré
à Stamaty, parle d'un thème varié composé et publié vers cette époque.
Mais jusque-là le jeune virtuose n'ambitionnait d'autre succès que ceux
que recherchent les gens du monde en écrivant des valses et des
quadrilles: satisfaction d'amour-propre, réputation de compositeur
acquise à peu de frais, mais bornée comme l'enceinte des salons où elle
naît dans l'espace d'une soirée. Par bonheur, Stamaty ne se contentait
pas de ces succès faciles; il travaillait avec assiduité aux heures de
loisir que lui laissaient ses études littéraires, et son goût déjà formé
le portait de plus en plus vers les Åuvres de style.
Fessy, l'un des meilleurs musiciens formés par les soins de Zimmerman,
dirigea plusieurs années l'éducation musicale de Stamaty. On ne pouvait
choisir un maître plus capable ni qui comprît mieux la nature des
qualités de son élève; il lui fournit toutes les occasions d'entendre
les virtuoses en renom et l'encouragea à faire de la musique son
occupation principale et sa carrière. Camille Stamaty n'en était pas
encore là ; son emploi à la Préfecture ne lui laissait que quelques
heures à consacrer au piano; mais il acquit assez de virtuosité et de
connaissances spéciales pour que la transition devînt facile.
Enfin, une rencontre fortuite avec Kalkbrenner décida Stamaty à quitter
l'existence calme et monotone de bureaucrate. Dans une soirée où Camille
Stamaty exécutait un quadrille varié, de sa composition, Kalkbrenner fut
charmé de l'exécution élégante du virtuose et de la distinction de ses
idées. Ãtonné de trouver chez un amateur une organisation musicale et
des aptitudes aussi remarquables, il offrit ses conseils, se portant
garant de l'avenir du jeune homme, qu'il choisit comme disciple, et dont
il fit bientôt son répétiteur.
Le jeune compositeur n'eut pas à regretter cette détermination, toujours
grave en elle-même. Au moment où l'amateur veut devenir un artiste, il
lui faut compter avec la sévérité naturelle des véritables dilettantes;
on le juge au même titre et quelquefois avec plus de rigueur que les
hommes de métier et de pratique journalière, qui ont depuis longtemps
appris leur nom au public. Onslow, Meyerbeer, Mendelssohn ont dû
vaincre à coups de génie la défiance injuste qu'inspirait leur titre
d'amateurs. Stamaty devait porter, avec des qualités moindres, mais
grâce à une volonté aussi énergique, une somme d'efforts aussi
courageusement dépensée.
Kalkbrenner prit d'ailleurs en grande affection son élève, qui se soumit
avec la docilité d'un enfant au régime exclusif d'exercices spéciaux Ã
mains pesées. Les plus habiles virtuoses, en y comprenant Chopin, qui
ont demandé des leçons à ce maître célèbre, ont dû se plier aux
exigences de son mode d'enseignement, si parfait, du reste, au point de
vue du mécanisme. Stamaty devint le bras droit, le suppléant toujours
choisi. Kalkbrenner donnait peu de leçons en dehors de ses cours, et le
professeur qu'il désignait était invariablement Stamaty, à qui peu
d'années créèrent une des belles clientèles de Paris.
Le jeune maître reçut aussi les précieux conseils de Benoist et de
Reicha pour l'harmonie, le contre-point et l'orgue. Pendant un séjour de
quelques mois à Leipsick, il se lia avec Schumann et Mendelssohn et
reçut de ce dernier des leçons de haute composition. La nostalgie du
pays, l'appel de nombreux élèves, interrompirent ce voyage en Allemagne,
qui n'était pas une simple fantaisie de touriste, mais une véritable
excursion artistique pour étudier sur place les grands maîtres de
l'harmonie, s'imprégner de leur foi vivace et revenir fortifié ainsi
pour les grandes luttes. Mais, ce qu'il n'avait pas eu le temps de faire
en Allemagne, Stamaty l'accomplit en France avec une résolution et une
persévérance qui firent de lui un virtuose érudit, sachant interpréter
les maîtres anciens et modernes dans le style spécial qui convient Ã
chaque époque et à chaque école.
Ãrudition d'autant plus méritoire que, soit excès de travail,
surexcitation du système nerveux, soit cause morbide spéciale, la santé
de Stamaty fut, dès l'âge de dix-neuf ans, plusieurs fois éprouvée par
de longues et violentes crises de rhumatismes articulaires. Cet artiste
de vocation, si amoureux de son art, se trouvait alors condamné à un
repos absolu, tout travail lui était interdit pendant de longues
semaines; mais, ces douloureuses épreuves passées, il revenait à ses
études avec un redoublement d'énergie.
En mars 1835, C. Stamaty se produisit comme compositeur et virtuose dans
un concert où il exécuta son concerto de piano (op. 2). Ce morceau, d'un
style élevé et correct, affirmait la science du jeune maître. Cet
heureux début acheva d'établir sa réputation, et il devint le professeur
de prédilection des nombreux adeptes de l'école Kalkbrenner. Ajoutons
qu'il réunissait toutes les qualités propres à inspirer la confiance des
mères de famille: distinction, réserve, talent correct et pur; il
parlait peu et exigeait beaucoup; enfin il avait dans toutes ses
manières comme un reflet de puritanisme, gardant cette tenue sévère que
conservent indéfiniment les personnes pieuses ou élevées dans les
établissements religieux.
A partir de cette époque. C. Stamaty produisit, chaque année, des
compositions spéciales pour piano qu'il exécutait dans ses concerts Ã
côté des Åuvres de ses maîtres préférés. La nombreuse clientèle du
jeune professeur affluait à ces belles séances musicales autant par
sympathie pour le talent du maître que pour s'associer à la pensée
charitable qui le guidait: Stamaty donnait la plupart de ses auditions
au profit d'Åuvres de bienfaisance et plus spécialement de l'Åuvre
de Saint-Vincent-de-Paul, dont il était un des membres actifs et
dévoués.
En 1846, Stamaty eut la douleur de perdre sa mère. Fils tendre et
respectueux, il fut vivement frappé de cette mort inattendue. Renonçant
pendant quelque temps à toute occupation artistique, il se rendit à Rome
et y séjourna une année entière. Cette période de recueillement loin du
bruit de la vie mondaine lui rendit un peu de calme, tout en lui
laissant un fonds de tristesse et de mélancolie que plus tard les joies
de la famille vinrent adoucir.
En 1848, Stamaty associait à son existence une compagne aimante et
dévouée, qui, sans être artiste, comprenait l'art et sut en transmettre
le goût élevé à ses enfants. Le talent si fin, si délicat de Mlle
Nanine Stamaty en est un charmant témoignage.
La réputation du compositeur grandissait. Sa haute notoriété, sa
parfaite honorabilité le désignaient pour la Légion d'honneur. Cette
marque de haute distinction lui fut accordée en 1862. Les
pianistes-professeurs étaient à l'ordre du jour: la même année, je
recevais la même distinction; en 1861, Ravina avait été nommé
chevalier; en 1863, c'était le tour de mon collègue et ami Félix Le
Couppey.
Camille Stamaty était un pianiste de style, mais non un virtuose
transcendant, à l'exécution chaude, colorée, brillante. Il reflétait
dans une tonalité un peu effacée les belles qualités de Kalkbrenner,
sans en rendre tout à fait l'expression communicative, les audaces
heureuses. En revanche, comme compositeur, Stamaty a été le représentant
le plus autorisé de l'enseignement de Kalkbrenner, le continuateur de sa
méthode si parfaite au point de vue du mécanisme, de l'indépendance des
doigts et de l'irréprochable égalité du jeu.
Un grand nombre d'artistes éminents ont reçu de lui les traditions de
cette belle école. Deux noms priment les autres: Gottschalk et
Saint-Saëns. Le maître qui a su diriger l'éducation musicale de ces
compositeurs célèbres, prend place au rang des plus habiles. Ajoutons
que Stamaty sut conserver à ses élèves le cachet personnel qui
caractérise le talent de chacun d'eux: qualité rare, et, au fond, le
grand art du professorat. Combien de maîtres substituent leur sentiment
à celui du disciple, et n'en font qu'un décalque plus ou moins fidèle de
leur propre talent!
Stamaty avait une nombreuse clientèle dans les deux faubourgs
aristocratiques, Saint-Germain et Saint-Honoré. On appréciait en lui le
savoir et le talent de l'artiste, la réserve et la fermeté du maître, la
distinction parfaite, la vie exemplaire du galant homme. Stamaty était
un chef de famille modèle; ce qui achevait de lui attirer les
sympathies générales, c'était l'affirmation sincère de sa foi catholique
par la pratique de tous les devoirs du chrétien.
Nature austère, Stamaty a vécu dans la tourmente parisienne un peu comme
Mme Farrenc, dont il partageait les convictions arrêtées, la
prédilection pour les maîtres anciens, l'antipathie contre le
maniérisme, le pathétique et le genre expressif trop accusé. On peut
dire que chez lui le physique et le moral étaient en harmonie. La
physionomie n'offrait aucune particularité saillante, aucun trait
anormal, comme souvent on se plaît à en rencontrer chez les artistes en
renom.