Moschelès tient une des premières places parmi les grands maîtres

classiques de l'école du piano. Son style, ses procédés, ses harmonies

colorées et les éléments nouveaux introduits dans ses compositions ont

exercé une influence sensible sur les œuvres de ses émules et

contemporains, Henri Herz et Frédérik Kalkbrenner. Ce dernier maître,

qui rendait justice _in petto_ à son illustre confrère, portait

cependant si haut la conscience de son mérite personnel qu'il lui était

pénible de reconnaître la richesse d'imagination et la valeur des

études, sonates, concertos, de Moschelès; mais Henri Herz, dans sa

loyale franchise, a dit maintes fois que Hummel et Moschelès avaient été

ses modèles préférés et qu'il en procédait directement; et, en effet, la

place de Moschelès est marquée à côté de Hummel; les fortes qualités de

race et d'éducation qui font les grands artistes sont les mêmes malgré

l'individualité distincte des deux talents.

L'érudition musicale de Moschelès était immense, il connaissait à fond

toutes les écoles; il pouvait démontrer _ex professo_, et en citant des

exemples, par quels traits distinctifs s'accusent aux différentes

époques le progrès et la transformation de l'art du compositeur. Il

savait merveilleusement s'assimiler les qualités de style qui

conviennent aux œuvres diverses des maîtres du clavecin et du piano.

Bach, Hændel, Scarlatti, Clementi, Mozart, Haydn, Beethoven, Weber et

les modernes n'avaient pas de secret pour lui; mais il gardait son

style très caractéristique, style plein de force et de noblesse, chaud,

coloré, nerveux, dramatique, où passe souvent le grand souffle de

l'inspiration. Ses belles études, op. 70, 95, et ses douze grandes

études de concert, op. 121, ses trois beaux caprices, la Légèreté et la

Force, op. 50, sont des modèles de facture où l'idée typique est

développée avec une habileté de mains que possèdent seuls les maîtres.

Ces pièces, d'un travail excellent au point de vue du mécanisme et des

difficultés spéciales, sont toutes remarquables par le choix de la

pensée musicale, la variété et la contexture des traits, enfin par les

harmonies ingénieuses et piquantes qui en rehaussent le ton et leur

donnent une couleur énergique, expressive et dramatique.

L'œuvre de compositeur de Moschelès est considérable. On cite huit

concertos pour piano et orchestre; les 2e, 3e, 4e sont des

modèles du genre; la noblesse du style, la richesse de l'inspiration, la

couleur vigoureuse des harmonies font de ces œuvres des types

admirables plusieurs fois imités. Ajoutons que ces compositions, si

remarquables par le choix des idées, l'ingéniosité des traits, sont

orchestrées avec un tact parfait, en se plaçant au point de vue du piano

récitant, prenant pour lui l'intérêt principal. Les timbres de

l'orchestre sont distribués avec une entente merveilleuse de la

sonorité; les dessins d'accompagnement, pleins d'élégance et d'esprit,

se meuvent avec une grande liberté d'allures, soutiennent ou animent le

piano, concertent avec lui sans jamais absorber l'intérêt ni écraser le

soliste par une symphonie trop brillante.

Les concertos fantastique, pathétique, pastoral, renferment aussi de

belles pages, mais n'ont pas la grande ordonnance et la clarté des cinq

premiers. Le sextuor et le grand septuor pour piano, violon, flûte,

clarinette, violoncelle et contre-basse, peuvent être exécutés à côté de

ceux de Beethoven, Hummel, Onslow et Bertini; ces œuvres sont des

pages magistrales par la netteté du dialogue musical, la conduite et le

développement des idées. Les deux grands trios pour piano, violon et

violoncelle, le grand duo pour deux pianos, et l'admirable sonate Ã

quatre mains, op. 47, sont des chefs-d'œuvre que tous les pianistes

doivent connaître. Citons encore six numéros d'œuvre de sonates pour

piano seul, op. 4, 6, 22, 27, sonate caractéristique, 41 et 49, sonate

mélancolique.

Cette dernière n'a qu'un seul mouvement, mais je ne sais rien de plus

parfait, de plus inspiré, de mieux écrit pour le piano. Mentionnons

aussi parmi les œuvres de style, plusieurs sonates concertantes,

piano et violon, les belles variations sur la _Marche d'Alexandre_, _Au

Clair de la Lune_, les grandes variations sur une mélodie autrichienne,

plusieurs arrangements sur des airs nationaux irlandais, écossais,

danois, rondos, caprices, polonaises, des variations concertantes pour

piano, violon, violoncelle et clarinette, op. 17 et 46, cinquante

préludes dans tous les tons majeurs et mineurs, des allegros de bravoure

dédiés à Cramer, etc.

Virtuose de premier ordre, Moschelès se distinguait par une exécution

magistrale, beaucoup de naturel et de vérité dans l'expression.

Exécutant plein de verve mais toujours maître de lui, visant moins Ã

l'effet qu'au bien dire, il commandait l'attention par la noblesse de

son style, sa belle sonorité, sa manière simple et large de phraser.

Rien n'était laissé à l'imprévu, ni dans les grandes lignes, ni dans les

moindres détails de l'interprétation; la supériorité de l'artiste était

aussi réelle dans les passages brillants que dans les contours légers

des ornements.

Physionomie distinguée, aux lignes régulières et bien dessinées, les

traits de Moschelès accusaient fortement le beau type israélite; le

front haut, le regard franc et fier, la bouche ferme et souriante

offraient dans l'ensemble quelque ressemblance avec Mendelssohn. En

regardant Moschelès, on se sentait attiré vers lui par une sorte de

puissance magnétique, et ceux-là mêmes qui ignoraient la haute valeur

musicale de l'artiste, éprouvaient pour l'homme aimable, bon,

accueillant, une vive sympathie. Moschelès est mort à Leipsick le 10

mars 1870. Son nom restera dans l'histoire de l'art parmi les plus purs

et les plus dignes d'admiration, à côté de ceux de Clementi et de Hummel

et dans le grand rayonnement des Bach, des Hændel et des Scarlatti.

XX

ZIMMERMAN

Un nom célèbre et un nom aimé que je ne puis écrire sans un profond

sentiment d'émotion, sans un rajeunissement de souvenirs qui a tout à la

fois sa tristesse et son charme. Mais si l'on sent quelque impression

mélancolique à écrire l'histoire de ceux qui ne sont plus, et dont on a

vu la vie active, admiré le rôle militant, la consolation arrive bien

vite quand on peut constater que le temps n'a pas entamé leur mémoire,

qu'il a plutôt dégagé la figure de l'homme et l'œuvre de l'artiste.

Zimmerman a laissé comme professeur une réputation populaire entre

toutes. Nul maître n'a exercé une plus salutaire influence sur le

progrès musical. Sa parole et ses conseils faisaient autorité. Musicien

érudit, expérimenté, homme d'esprit et de goût, sa nombreuse et

brillante clientèle lui donnait ses grandes entrées dans tous les salons

où l'étude de la musique était en honneur, et l'on peut affirmer que par

le prodigieux rayonnement de ses nombreux élèves et des artistes formés

à son école, Zimmerman a été un des grands initiateurs du piano. Large

et remarquable influence due à l'habileté de l'enseignement et Ã

l'éclectisme dans le choix des œuvres adoptées par le maître.

Tel a été le rôle spécial de Zimmerman, le caractère particulier de son

action. Il aurait pu laisser un nom glorieux au théâtre ou sur le livre

d'or des virtuoses; son instruction musicale, la richesse de son

imagination lui permettaient de choisir sa voie; il a préféré le rôle

modeste, mais précieux, d'instituteur de la jeunesse, et grâce à ses

soins dévoués, une pléiade d'artistes célèbres, compositeurs et

exécutants, a grandi pour continuer ses traditions. On peut l'appeler la

génération de 1830, ce n'est pas un reproche dangereux. Cette

génération, quoi qu'en pensent quelques esprits étroits, a produit un

nombre considérable de personnalités de haute valeur, dans les sciences,

les arts et la littérature. Combien de «démodés» de cette époque vivront

encore quand les petits maîtres du jour auront fait leur temps!

Zimmerman (Pierre-Joseph-Guillaume), né à Paris en 1785, était fils d'un

facteur de pianos. Admis au Conservatoire comme élève en 1798, il étudia

le piano sous la direction du célèbre compositeur Boieldieu, dont les

œuvres instrumentales étaient fort appréciées et qui préludait à sa

grande réputation dramatique en écrivant des sonates, des concertos et

des fantaisies pour le piano, enfin des romances très-populaires.

Zimmerman obtint en 1800 un brillant premier prix de piano en concourant

avec Kalkbrenner, élève de Louis Adam. Il fit de fortes études

d'harmonie avec Rey et Catel. En 1802, il eut le premier prix dans la

classe de ce maître. Un peu plus tard, il devint l'élève de Cherubini,

dont il devait garder les grandes traditions et le style sévère.

En 1816, Zimmerman fut nommé professeur d'une classe de piano; en 1826,

il obtint au concours la place de professeur de contre-point et fugue;

mais il céda généreusement ses droits à son émule, Fétis, satisfait

d'être sorti vainqueur de cette épreuve. Il continua sa classe de piano,

position plus modeste dans la hiérarchie de l'enseignement, mais qui

laissait à l'habile théoricien, au savant contre-pointiste, une

influence immédiate sur la génération militante des pianistes

compositeurs. Il avait déjà des devoirs envers le cercle qui

l'entourait, toute une clientèle et aussi une école faisant autorité.

Zimmerman a eu ses heures de succès comme pianiste. Ce n'était pas sans

une certaine vanité d'artiste qu'il me disait avoir pris part comme

virtuose en vogue aux concerts de la cantatrice célèbre, la Catalani.

Mais, très recherché comme professeur, consacrant ses loisirs à la

composition ou aux exigences du monde, il dut renoncer de bonne heure Ã

la vie active du virtuose, pour se vouer uniquement à l'enseignement.

Causeur spirituel, esprit distingué, homme de goût, Zimmerman était d'un

naturel aimable et fin. C'était pour nous, ses élèves affectionnés, un

grand et fréquent plaisir que l'entendre évoquer ses souvenirs si

intéressants au sujet des artistes célèbres et contemporains.

Quelquefois un trait incisif le vengeait des jalousies que lui

suscitaient sa grande popularité et le luxe artistique qui l'entourait.

Je citerai un mot typique qui donne la mesure de sa vivacité d'esprit et

de la nature de ses réparties. Il s'agissait d'un élève oublieux, qu'il

accusait, peut-être injustement, d'ingratitude: «Ah! me dit-il, il a un

juste sentiment de la pédale, mais il n'a pas la pédale du sentiment.»

Les pianistes comprendront sans autre explication la délicatesse et la

portée du mot.

L'existence à la fois laborieuse et brillante de Zimmerman a eu

cependant ses points noirs. La maison si parfaitement dirigée par Mme

Zimmerman était un des centres artistiques les plus recherchés de Paris.

Les intelligences supérieures de tout ordre s'y donnaient rendez-vous;

la nombreuse famille du maître s'épanouissait dans ce milieu

exceptionnel. C'est au sein de ce bonheur que la mort vint frapper la

fille aînée de Zimmerman, Mme J. Dubuffe, âme d'élite, cœur

d'artiste, imagination de poète. Plus tard, le départ de la maison

paternelle d'un fils que Zimmerman eût désiré voir continuer son

œuvre et reprendre ses traditions fut aussi une cause de douleur que

j'eus un instant l'espoir d'amortir.

Très généralement aimé, Zimmerman eut pourtant à souffrir de

l'ingratitude de quelques élèves. Sous une apparence impassible, il en

fut péniblement atteint. Une autre déception vint affliger ses dernières

années. Fort des services rendus à l'art musical, auteur d'un ouvrage

en trois actes, _l'Enlèvement_, dont le livret seul avait causé la chute

d'un grand opéra intitulé _Nausica_, de plusieurs messes et symphonies,

d'une encyclopédie musicale, il désirait vivement entrer à l'Institut,

dont les portes s'étaient ouvertes pour le savant théoricien Reicha.

Mais l'immense réputation du professeur, les preuves incontestées de sa

haute science ne purent vaincre certaines hostilités. Zimmerman se

montra très affecté de son insuccès et surtout d'avoir été abandonné par

ses vieux amis Onslow et Auber.

Il trouva des consolations dans le cercle brillant qui grandissait

autour de lui. Il fallait avoir des liens sérieux avec la famille

Zimmerman ou une très haute notoriété artistique pour être admis sur le

programme des fêtes musicales qui se donnaient square d'Orléans. Duprez,

à son retour d'Italie, Thalberg, Chopin, Liszt, Sivori, de Bériot,

Kalkbrenner, Lablache, Tamburini, Mario, Rubini, Levasseur, Mmes

Rossi, Falcon, Sontag, Viardot, Frezzolini, prenaient une part active Ã

ces concerts souvent improvisés. Aussi quel empressement, quelle

affluence d'illustrations, quelle admiration parfois fatigante! Je me

souviens qu'à l'une de ces soirées, Auber, en vaine de moquerie, me

demanda en entendant Doelher exécuter une pièce de concert: «Savez-vous

ce qu'il joue en ce moment?--Mais, cher maître, une étude de concert.--A

cette heure, les études devraient être couchées.»

Le mot était injuste; en tous cas, les réunions intimes, moins

nombreuses mais aussi brillantes, n'ont jamais prêté à des critiques de

ce genre. Mme Zimmerman et ses filles en faisaient les honneurs à une

foule d'artistes et de littérateurs. On jouait des charades; les gages

donnés, les rébus non devinés, se rachetaient par des pénitences variant

suivant la nature des coupables. Gautier, Dumas, Musset étaient

condamnés à réciter leurs dernières poésies; Liszt ou Chopin devaient

improviser sur un thème donné; Mmes Viardot, Falcon et Eugénie Garcia

avaient aussi leurs dettes mélodiques à acquitter, et je me rappelle

avoir moi-même réglé plus d'un gage.

En 1848, Zimmerman prit sa retraite de professeur de piano au

Conservatoire. Il avait encore toute son énergie et une activité

incomparable; mais il croyait sentir une sourde hostilité contre son

enseignement, et cela de la part d'artistes formés à son école. J'ai

reçu ses confidences à ce sujet, comme aussi l'impression de son vif

mécontentement en plusieurs circonstances où le jury avait cru devoir

négliger sa classe au profit de la classe rivale. Or, Zimmerman, qui

pourtant ne détestait personne, avait une antipathie vivace contre

l'artiste très débonnaire, son ex-répétiteur, devenu son émule dans les

concours. Harcelé par de petites taquineries, il demanda sa retraite

dans la force de l'âge et fut nommé inspecteur des classes de piano. Il

m'annonça lui-même sa décision en m'engageant à me présenter. «Je

resterai neutre, me dit-il, car Ch. V. Alkan, Émile Prudent, Louis

Lacombe et toi, vous êtes mes élèves.» J'ai dit ailleurs pourquoi mon

nom fut préféré. Quant à Zimmerman il dut rompre un instant la

neutralité qu'il s'était imposée pour me couvrir de son témoignage Ã

propos d'une délicate question d'élèves. Après ma nomination, il vint

souvent dans ma classe où il retrouvait l'autorité toujours présente de

ses traditions.

Il n'en était pas de plus sûres et de plus charmantes en même temps,

malgré leur sévérité relative. Musicien de grand savoir, d'un goût

délicat, très éclectique, n'ayant aucun parti pris d'hostilité contre

les tendances novatrices, Zimmerman tenait ses élèves au courant de

toutes les œuvres de valeur réelle, sans souci du nom de l'auteur ni

de la provenance d'école. Il se faisait même un point d'honneur de

mettre au jour les noms d'artistes méritants mais ignorés; sa classe et

ses salons ont donné un point d'appui à nombre de réputations.

Ch.-V. Alkan, Massé, Charlot, G. Bizet ont reçu des leçons de

contre-point et de composition de Zimmerman. Citons encore parmi ses

élèves les plus connus les frères Déjazet, Louis Cholet, les frères

Codine, Fessy, vaillants pianistes et compositeurs de mérite, Graziani,

Honoré, Demaric, Collignon, Ambroise Thomas, qui joue Chopin d'une façon

si merveilleuse; Prudent, Goria, Lefébure, morts tous trois

prématurément; Henri Potier, A. Petit, Piccini, Lécureux, musiciens

d'élite; Ravina, aux œuvres si gracieuses; Louis Lacombe, compositeur

et pianiste de grand style. A la rigueur, je puis également me citer

parmi ceux qui ont tenu le plus à honneur de continuer les traditions

d'enseignement de Zimmerman. Je dois aussi une mention particulière Ã

Mlle Joséphine Martin, l'élève affectionnée du maître, qui non

seulement a formé son talent de virtuose, mais encore dirigé ses études

d'harmonie et de composition. Quant à Gunselman, Mariscotti, ils ont été

également les élèves de Zimmerman tout en restant les miens.

Zimmerman, ainsi que nous l'avons dit, malgré le nombre considérable de

ses disciples, n'a pas voulu se désintéresser des œuvres

d'imagination. Son opéra de _l'Enlèvement_, donné en 1830 à la salle

Ventadour, chanté par Mme Pradher, Féreol et Chollet, contenait de

réelles beautés; mais le poème divertit malheureusement le public, qui

fit une ovation au nom du musicien et siffla celui du librettiste.

Zimmerman a encore écrit deux messes solennelles avec orchestre et

laissé en manuscrit l'opéra _Nausica_. La science du grand

contre-pointiste et de l'élève affectionné de Cherubini a marqué sa

trace dans les morceaux d'ensemble, les chœurs et l'orchestration.

Quant à l'œuvre de piano, elle comprend de nombreuses variations,

divertissements, rondos sur des thèmes d'opéras en vogue, sur les

romances populaires de l'époque: variations et rondos sur les opéras

d'_Emma_ et _le Serment_ d'Auber; des variations sur les romances si

connues: _S'il est vrai que d'être deux_, _Il est trop tard_, le

_Bouquet de romarin_, la _Gasconne_, des contredanses variées, deux

recueils d'études très mélodiques dédiées à la princesse Marie, une

excellente sonate dédiée à Catel, deux concertos, le premier dédié Ã

Cherubini, enfin, l'_Encyclopédie du Pianiste_, cours théorique et

pratique où Zimmerman a condensé le fruit de sa longue expérience,

véritable code musical du virtuose et du compositeur. La deuxième partie

comprend un cours d'harmonie, de contre-point, de haute composition et

l'ensemble de la méthode reste une preuve victorieuse de l'excellence de

l'enseignement de Zimmerman.

Décoré de la Légion d'honneur au milieu de sa brillante carrière, et Ã

une époque où l'on n'était pas prodigue de cette distinction, retiré de

l'enseignement et de la vie militante du professorat, en 1848, comme

nous l'avons dit, Zimmerman ne survécut que cinq ans à son départ du

Conservatoire, c'est-à-dire jusqu'au mois de novembre 1853.

Zimmerman avait la physionomie aimable et douce, avec un reflet de

bienveillance; ses yeux, au regard clair et vif, étaient ombragés

d'épais sourcils: le nez droit, la bouche souriante, formaient un

ensemble qui accusait une ferme volonté et un rare esprit d'observation.

C'était à la fois un excellent maître et un ami dévoué; aussi la date de

ses funérailles fut-elle une journée de deuil pour tout le monde

artistique. Je vois encore la foule recueillie dont la tristesse

s'associait à la douleur de la famille Zimmerman et à celle de ses

illustres gendres, Gounod et Dubuffe. Le culte de cette mémoire est

resté vivace dans le cœur des nombreux artistes qui doivent Ã

Zimmerman le talent et la renommée. Plusieurs l'ont précédé ou suivi de

près dans l'éternité; seul un groupe survit encore, un peu clair-semé,

mais toujours vaillant; Ch.-V. et Nap. Alkan, Ravina, Joséphine Martin.

Je m'y ajouterai, ne fût-ce que pour faire nombre et pour donner à ce

portrait le caractère qui lui convient, celui d'un pieux souvenir et

d'un dernier hommage.

XXI

FERDINAND RIES

A part quelques grands talents qui commandent une admiration immédiate

et complète, quelques rares physionomies qui laissent une impression

immuable, dont le reflet se trouve fixé pour l'éternité de son vivant

même, sans que la postérité doive faire aucune retouche à l'image, sans

que l'histoire porte aucune atteinte à la gloire acquise, les figures

d'artistes, comme les œuvres d'art, demandent un lointain, une

perspective, l'optique et l'épreuve du temps.

Il est à la fois trop facile et trop dangereux de juger les

contemporains, quand ce jugement ne s'impose pas d'une façon absolue

comme une ombre tranchée, une silhouette lumineuse, un profil vigoureux

se détachant à l'horizon de la critique. Lorsque cette exception n'est

pas, pour ainsi dire, fatale, l'éloignement devient une nécessité; c'est

dans la perspective que se fondent et s'harmonisent les figures

relativement moyennes; elles y gagnent une certaine égalité de jugement

qu'elles n'ont pas encore connue, toujours ballotées entre les

appréciations contraires; les éloges outrés s'atténuent, les critiques

injustes s'émoussent; c'est un rayonnement doux où tout s'apaise.

L'artiste et son œuvre apparaissent ainsi plus nettement dans leur

cadre véritable, avec leurs liens et leur filiation, leurs tenants et

leurs aboutissants; les causes premières, d'une prise si difficile au

moment même où elles agissent, s'éclairent avec le temps. Et qu'il monte

ou qu'il descende dans l'ordre des réputations, l'artiste soumis à cette

dernière épreuve n'a pas le droit de se plaindre: sa mémoire trouve

enfin son véritable équilibre, son point stable et définitif.

Il nous semble que l'heure est venue pour Ferdinand Ries. La perspective

réduit à de justes proportions cette figure souvent trop grandie,

souvent aussi trop diminuée, et dont il convient de dire à présent

qu'elle appartient à la lueur discrète de la forte moyenne artistique.

Ce qu'on lui a prêté de particulièrement éclatant relevait plutôt de

Beethoven et peut se délimiter facilement; ce qui lui est personnel,

inhérent, correspond à une inspiration moins haute que pure, moins

sublime que distinguée, à une flamme de conviction qu'il ne faudrait pas

confondre avec le feu du génie. De nobles œuvres, voilà ce que Ries a

laissé. La noblesse en est le trait principal et l'éloge suffisant.

Ferdinand Ries était le fils d'un musicien distingué attaché au service

de l'électeur de Cologne. Encore tout enfant, Ries manifesta un goût

prononcé, des dispositions exceptionnelles pour la musique: aussi son

père commença-t-il dès l'âge de cinq ans son éducation de virtuose. Ries

étudia successivement le violoncelle, le piano, l'orgue et le violon.

Quant à ses premières études d'harmonie, il les fit presque sans maître,

par la lecture et l'analyse d'ouvrages théoriques et pratiques. Il eut

ensuite l'ingénieuse pensée de mettre en partitions les quatuors de

Haydn. Ce travail instructif grava dans sa mémoire la pensée du grand

compositeur; de plus, une lecture incessante, attentive, raisonnée, lui

fit pénétrer les finesses et les procédés du maître, lui livra les

secrets du métier. En 1801, Ries, après avoir réduit pour piano les

oratorios de _la Création_ et des _Saisons_, se rendit à Munich, où il

prit quelque temps des leçons de Winter, compositeur savant, mais sans

originalité, dont les opéras se sont démodés rapidement. Quand Winter

quitta Munich pour aller monter à Paris son opéra de _Castor_, Ries

partit aussi, mais pour se rendre à Vienne.

Il avait une lettre de recommandation pour Beethoven, dont son père,

l'ami d'enfance, était resté admirateur fervent. Son but était de

continuer ou plutôt de reprendre en sous-œuvre son éducation musicale

faite jusque-là sans suite, sans plan, sans direction arrêtée. Accueilli

par Beethoven avec une grande bonté, Ferdinand Ries vécut pendant quatre

ans dans l'intimité de son protecteur, qui le prit à demeure, en fit son

élève de prédilection, et même le seul auquel il accordât des leçons

fréquentes et suivies. Ces conseils et ces exemples réunis exercèrent

une influence rapide sur le style, le goût et les aspirations de

l'élève.

Les pianistes célèbres: silhouettes & médaillons · 第 12 / 19 段