et froid. Nature vaillante, laborieuse à l'excès, caractère réservé,
réfléchi, tout, dans cette organisation d'élite, affirmait une
individualité concentrée et convaincue. Les traits fins, effilés, le
teint pâle, le regard un peu vague, donnaient au visage, d'un ovale
allongé, un caractère ascétique. Au moral, elle avait une grande
droiture d'esprit, un jugement sûr, une équité rigoureuse; c'était, en
outre, une femme du monde, distinguée, instruite, ayant su se faire une
forte éducation, tout en devenant musicienne et compositeur de premier
ordre.
Pendant les dernières années de leur carrière, M. et Mme Farrenc,--Ã
l'exemple du regretté Amédée Méreaux,--ont consacré tous leurs soins Ã
une importante publication: _le Trésor des pianistes_, recueil de vingt
volumes comprenant tous les chefs-d'Åuvre des maîtres célèbres
compositeurs pour le clavecin et le forte-piano. Cet important ouvrage,
enrichi de notices biographiques et de précieuses indications sur le
style et les ornements anciens, dont la tradition n'est connue que des
érudits, des collectionneurs de méthodes du temps, est un véritable
monument élevé à l'histoire du piano. En 1872, Mme Farrenc prenait sa
retraite de professeur au Conservatoire, sans toutefois cesser ses
leçons particulières; mais sa santé, altérée par le travail, le chagrin,
la solitude que la mort avait faite autour d'elle, annonçait une fin
prochaine. C'est en septembre 1875 qu'elle nous a quittés pour le grand
repos si honorablement conquis par une vie laborieuse et d'un haut
exemple.
Nature vaillante, conscience rigide, organisation puritaine et sérieuse,
égarée dans un siècle frivole et dans une génération fébrile, on peut
dire que Mme Farrenc n'a pas obtenu tout le succès que méritaient sa
rare conscience, son profond savoir: mais son nom vivra dans le souvenir
de tous ceux qui ont pu apprécier les qualités multiples de l'artiste,
femme par la délicatesse du cÅur, virile par la fermeté du talent.
XVIII
HUMMEL
Rarement désirables, souvent désavantageuses, les comparaisons
artistiques s'imposent quelquefois soit par des coïncidences de date,
soit par des rapports de style. C'est un honneur sans doute pour Hummel
d'être mis en parallèle avec Beethoven et comparé à ce maître illustre;
en revanche, ce n'est pas absolument un bonheur. Opposer l'un à l'autre
ces deux maîtres également hors ligne, mais inégalement supérieurs,
c'est opposer l'imagination aidée de la science à l'invention créatrice,
le style acquis à la sensibilité native, l'originalité travaillée aux
élans de l'inspiration. De là un contraste fâcheux entre ces deux grands
artistes contemporains et rivaux. Beethoven était un puissant génie,
Hummel un musicien de talent; le rayonnement du premier a laissé dans un
jour insuffisant le mérite réel du second. Il faut donc, par un effort
d'esprit, isoler Beethoven sur ce sommet de l'art qui appartient au
symphoniste immortel, et il deviendra plus facile de rendre à son
vaillant émule toute la justice qui lui est due.
Mise à part, éloignée de ce redoutable voisinage, la physionomie
artistique de Hummel s'éclaire d'un jour nouveau; on n'hésite pas à la
placer au rang qu'elle mérite; on salue en Hummel un des maîtres non
seulement brillants mais utiles qui ont fait progresser l'art musical et
trouvé des voies nouvelles. S'il n'a pas eu les grands coups d'aile, les
inspirations larges, puissantes de Beethoven, il a du moins parlé la
langue inspirée, correcte et pure des poètes classiques de la musique,
il a écrit de véritables chefs-d'Åuvre, laissé d'admirables modèles
de style et de goût.
Hummel (Jean-Népomucène), fils de Joseph Hummel, musicien distingué,
habile professeur, chef d'orchestre, naquit à Presbourg le 16 novembre
1778. Dès sa première enfance, il annonça des dispositions toutes
spéciales pour l'étude du piano, qu'il commença à l'âge de cinq ans. Ses
facultés musicales étaient si remarquables qu'à sept ans il étonnait
déjà par sa virtuosité. Le père de Hummel, qui s'était fixé à Vienne, où
il dirigeait un orchestre de théâtre, présenta son enfant prodige Ã
plusieurs artistes éminents et à W. Mozart. Le grand compositeur fut si
enthousiasmé par la riche organisation du petit virtuose, qu'il voulut
le diriger lui-même, malgré son peu de goût pour l'enseignement.
Hummel eut donc l'inestimable bonheur d'être un des rares élèves de
Mozart; il resta chez lui à demeure, comme pensionnaire; de là sa forte
éducation et son immense supériorité sur la plupart des compositeurs
ses contemporains. Ses progrès furent si rapides que Mozart put
présenter au public son merveilleux élève, âgé de neuf ans, dans un
concert donné à Dresde en 1787. Le père de Hummel voulut ensuite, Ã
l'exemple du père même de Mozart, produire et un peu exploiter le talent
de son fils. Pendant six années, il lui fit parcourir l'Allemagne, le
Danemark, la Hollande, l'Ecosse, l'Angleterre (où il séjourna deux ans Ã
Londres, en 1791 et 1792), rencontrant partout les sympathies les plus
vives. Le père imposait à son fils un travail si rude que Hummel, devenu
homme, en conserva l'habitude toute sa vie.
Pendant ses deux années de séjour à Londres, Hummel suivit assidûment
les leçons de Clementi, s'imprégna de son style, se soumit aux préceptes
de son école. En quittant Londres, Hummel, alors âgé de quinze ans,
revint à Vienne et commença l'étude de l'harmonie, qu'il n'avait fait
qu'ébaucher; il prit pour guide un des maîtres les plus expérimentés,
consulté par tous les musiciens de valeur, le grand théoricien et
contre-pointiste Albrechtsberger. Le célèbre Salieri lui donna aussi de
précieux conseils sur l'art d'écrire pour les voix et le style
dramatique. Ce fut ainsi qu'il devint compositeur, tout en restant un
virtuose exceptionnel. Nous ne suivrons pas cette vie laborieuse et
vagabonde année par année. Hummel a visité à plusieurs reprises les
diverses contrées de l'Europe, l'Allemagne, la Pologne, la Russie, la
Hollande, la Belgique, l'Angleterre et la France. Partout acclamé, son
grand style, sa virtuosité magistrale, son don merveilleux
d'improvisation (ces qualités réunies portées au plus haut point de
perfection), le placèrent au rang des maîtres dans l'acception la plus
grande du mot.
Comme compositeur dramatique, Hummel a écrit plusieurs opéras sérieux,
de demi-caractère et bouffes, plusieurs cantates avec chÅurs, des
ouvertures symphoniques et aussi la musique de plusieurs ballets et
pantomimes avec chants et danses. Ses partitions les plus connues sont
_Mathilde de Guise_, trois actes, _Maison à vendre_, un acte, _le
Vicende d'amore_, opéra bouffe en deux actes. Hummel, qui fut
successivement maître de chapelle du prince Estherhazy, du roi de
Wurtemberg et du grand-duc de Saxe-Weimar, a encore composé trois messes
solennelles, des graduels, offertoires à quatre voix, orchestre et
orgue.
Haydn et Cherubini avaient pour Hummel une vive sympathie; leurs
encouragements et leurs suffrages étaient pour ce vaillant musicien la
récompense la plus douce de ses travaux si variés au théâtre, à l'église
et comme compositeur de musique de concert et de chambre. Quant à la
double influence de Mozart et de Clementi, on en retrouve quelques
traces dans les premières compositions de Hummel, mais cette filiation
s'efface progressivement dans ses Åuvres de maturité; car Hummel,
tout en restant attaché aux traditions de ses illustres maîtres, a
cherché d'autres voies indiquées déjà par les perfectionnements du
piano. Il a modifié les timbres, la sonorité, développé l'harmonie dans
une plus grande étendue du clavier, moins usé des formules diatoniques,
donné aux traits des contours plus variés, une trame plus serrée et plus
forte.
L'Åuvre de musique de chambre est importante et de haute valeur:
trois quatuors pour instruments à cordes, deux grandes sérénades pour
piano, violon, guitare, clarinette et basson, deux septuors restés
célèbres, un quintette pour piano et instruments à cordes, six concertos
pour piano et orchestre, dont quatre sont des modèles de style devenus
classiques, ceux en _la_ mineur, _si_ mineur, _la_ bémol majeur et _mi_
naturel majeur; des rondos et thèmes variés pour piano et orchestre;
plusieurs sonates concertantes pour piano et violon; sept numéros
d'Åuvres de trios pour piano, violon et violoncelle, trois sonates Ã
quatre mains, plusieurs fantaisies et particulièrement l'opéra 18,
Åuvre admirable du plus beau style, des études excellentes, des
sonates pour piano seul qu'aucun virtuose ne doit ignorer (op. 13, 20,
36, 81 et 106); les op. 13 et 81 sont de véritables chefs-d'Åuvre qui
peuvent se comparer aux plus belles sonates de Beethoven.
Signalons encore les études publiées par Farrenc et aussi la grande
Méthode, dont je possède l'exemplaire avec dédicace au roi Charles X.
Cet ouvrage, traduit de l'allemand par un de mes anciens maîtres
d'harmonie, Jalensperger, est un précieux recueil de formules de
mécanisme; les combinaisons de doigts, variées à l'infini, offrent aux
élèves patients, que le travail ne rebute pas, de nombreux et excellents
exemples de doigtés ingénieux; mais cet ouvrage, très utile Ã
connaître, est plutôt un arsenal de traits qu'une méthode progressive
dans le sens usuel, absolu du mot.
Il faut le reconnaître, si Hummel tient une des premières places parmi
les compositeurs de musique de chambre, concertos, septuors, trios,
sonates, fantaisies, il n'occupe qu'une place estimable parmi les
compositeurs de musique dramatique et religieuse. Ãcrivain correct,
distingué, musicien de grand talent, possédant à fond tous les secrets
de son art, ses Åuvres de théâtre et d'église ont du style et le
caractère voulu, mais manquent de passion et d'élan. Hummel ne possédait
pas le génie des grandes conceptions lyriques, et son inspiration
musicale n'a pu s'élever aux sublimités dramatiques et religieuses.
Au point culminant de leur double apogée, une profonde mésintelligence,
qui alla jusqu'à l'inimitié, surgit entre Hummel et Beethoven; et
pourtant ces deux grands artistes ne cessèrent de rendre mutuellement
justice à leur valeur musicale. On donne différents motifs à cette
aversion personnelle, rivalité d'amour ou rivalité artistique; d'après
d'autres renseignements, la cause réelle de cette rupture était
l'ombrageuse susceptibilité de Beethoven, dont le caractère aigri par la
souffrance n'avait pas une égalité parfaite. Ces deux natures d'élite,
si bien faites pour se comprendre et s'estimer, vécurent donc longtemps
ennemies; mais à l'heure suprême des adieux, Hummel apprenant l'état
désespéré de son illustre rival, se rendit près de lui, les yeux baignés
de larmes; Beethoven lui tendit la main en signe de réconciliation.
A partir de 1811, la réputation de Hummel, comme pianiste et
compositeur, s'établit à Paris et prit racine au Conservatoire de
musique. Cherubini à son retour de Vienne, avait le premier signalé la
haute valeur et fait connaître l'Åuvre du maître allemand. J'ai eu le
bonheur d'entendre Hummel, lors de son second voyage à Paris, en 1829,
dans plusieurs séances données chez Ãrard, et je me rappelle, avec une
vive admiration, ce style noble et simple, cette sonorité onctueuse,
cette belle manière de faire chanter et parler le piano, cette clarté
limpide des traits et ce brio magistral qui laissait l'auditeur
émerveillé, mais toujours tranquille sur les audaces du virtuose.
Hummel est un des grands maîtres du piano; peut-être serait-il le
premier des modernes sans l'immense rayonnement de Beethoven. Mais, s'il
n'occupe que le second rang comme compositeur-pianiste, il n'a été égalé
par personne dans l'art merveilleux de fixer les idées instantanées, de
leur donner la vie et la forme. Compositeur de premier ordre,
improvisateur incomparable, Hummel, dont la science musicale complétait
la riche imagination, appartient à l'école des logiciens et non à celle
des impressionnalistes amoureux du pittoresque. Il excellait dans l'art
d'exposer avec clarté, de développer dans de justes proportions les
idées musicales, qu'il reliait et traitait suivant leur importance avec
un art infini. Improvisateur merveilleux, il savait conduire et
réglementer l'inspiration avec une perfection sans pareille. Il y avait
tant d'ordre, d'habileté dans ses improvisations, la science et la
spontanéité s'y unissaient avec tant de bonheur, qu'en l'écoutant,
charmé, ébloui, on prenait pour le fruit d'un travail médité ces
Åuvres si riches de détails, de combinaisons ingénieuses, enchaînées
avec tant d'art, équilibrées avec tant de bonheur. Parmi les pianistes
contemporains, quelques musiciens éminents ont seuls conservé à des
degrés différents ce don merveilleux de l'improvisation. Stephen Heller,
Rosenhain, Hiller improvisent brillamment sur des thèmes donnés. Liszt
est aussi un grand improvisateur si l'on veut accepter comme
improvisations ses éblouissants préludes hérissés de traits vertigineux,
mais où l'ordre et le plan font quelquefois défaut.
Hummel est mort le 17 octobre 1837, à Weimar, dans cette chère et calme
retraite, véritable sanctuaire du grand art avant l'époque agitée qui
devait suivre. Il avait des traits énergiques et fortement accusés; son
regard franc, très ouvert, exprimait une forte volonté. Sa bouche
souriante parlait de joyeuse humeur; mais en voyant cette forte et
solide charpente, on s'étonnait que cette enveloppe rugueuse pût
s'harmoniser si heureusement avec le talent plein de poésie et de charme
de l'éminent artiste. Ce caillou du Rhin brillait comme un diamant, et
si ses rayons n'ont pas été assez forts pour lutter avec ceux de
Beethoven, du moins ont-ils gardé assez d'éclat pour que le nom de
Hummel resplendisse comme une des plus pures gloires de l'école
allemande.
XIX
MOSCHELÃS
Les artistes qui s'élèvent jusqu'aux sommets ardus de la célébrité, et
atteignent les hautes cimes de l'art par une valeur personnelle
incontestée, des qualités primordiales reconnues de tous, sont en petit
nombre; plus rares encore ceux qui n'ont jamais connu les tristesses de
critiques injustes, ressenti les atteintes douloureuses des rivalités et
de l'envie. Moschelès a été un de ces privilégiés de l'art; ses facultés
exceptionnelles de musicien, de compositeur et de virtuose l'ont placé
si haut, qu'aucune des mesquines passions, des petites haines, trop
fréquentes dans la carrière musicale, n'a pu effleurer sa belle et pure
réputation. Disons encore que la franchise et la noblesse de son
caractère lui ont attiré des sympathies aussi vives qu'immédiates; le
grand artiste et le galant homme n'ont eu qu'Ã se produire pour
conquérir la faveur universelle.
Moschelès (Ignace) est né à Prague le 30 mai 1794. Son père, négociant
israélite, lui fit commencer très jeune l'étude de la musique; ses
premiers maîtres, modestes musiciens dont le nom mérite d'être
reproduit, Zabradka et Zozalkski, initièrent assez rapidement leur élève
aux principes de l'art pour lui permettre d'entrer au Conservatoire de
Prague, dirigé alors par Denis Weber, musicien instruit et très
distingué, qui s'éprit immédiatement des rares qualités de Moschelès.
Sous cette direction paternelle, le jeune pianiste fut initié aux
Åuvres de Jean-Sébastien Bach, d'Hændel, de Mozart, de Clementi. Sa
mémoire prodigieuse et sa merveilleuse facilité lui valurent de tels
progrès qu'à douze ans il put se faire entendre dans les concerts
publics et obtenir les suffrages des artistes, grâce à une fermeté
d'exécution rare chez les petits virtuoses. Déjà cette précoce et riche
organisation s'était imprégnée des sérieuses et brillantes qualités des
grands maîtres dont Moschelès étudiait le style avec passion.
Ces premiers succès, loin d'exalter l'amour-propre de Moschelès, ne
firent qu'enflammer son désir d'apprendre; sa famille secondant son bon
vouloir se décida à l'envoyer à Vienne; il trouva dans cette capitale
les moyens de se perfectionner et les modèles à suivre. Grâce aux leçons
d'harmonie du célèbre maître Albrechtsberger, il fit de fortes études de
contre-point et reçut aussi les conseils de Salieri, maîtres consultés
par tous les artistes désireux de connaître les vrais principes, les
saines doctrines, et qui prirent leur jeune disciple en grande
affection. L'imagination et la prodigieuse mémoire de Moschelès se
meublèrent de tous les chefs-d'Åuvre anciens et contemporains; aussi
ses audaces heureuses n'allèrent-elles jamais jusqu'à lui faire quitter
les voies du bon goût.
L'exécution brillante, l'accentuation colorée et les effets nouveaux
introduits par le jeune virtuose dans ses premières compositions pour
piano le firent rechercher dans tous les concerts. Il faut même de nos
jours, malgré les soixante ans écoulés, reconnaître dans ces premières
Åuvres de Moschelès une richesse d'harmonie, une chaleur expansive
dans la phrase mélodique qui affirmaient de prime abord une originalité
réelle. Dès cette époque,--1812,--la réputation du jeune maître rayonna
sur toute l'Allemagne. C'est aussi à cette date que remonte la sincère
et constante amitié de Moschelès et de Meyerbeer, comme lui très habile
virtuose, son émule et son rival dans les concerts. Cette courtoise
rivalité n'altéra jamais la mutuelle affection des deux artistes:
bientôt, du reste, Meyerbeer, sans cesser d'être habile virtuose, se
voua plus particulièrement aux études de composition dramatique. Pendant
ce temps, Moschelès, occupé de faire progresser l'exécution, consacrait
toute son énergie à la recherche des effets nouveaux dans la musique de
piano.
La contexture harmonique de ses traits, de formes si variées, donnait Ã
l'instrument une sonorité plus large et une grande diversité d'accents
par l'imprévu des modulations. Aussi, quand Moschelès quitta Vienne pour
se faire entendre dans toutes les grandes villes de l'Allemagne,
Dresde, Leipsick, Cologne, Munich, etc., fut-il acclamé comme le
créateur d'une école nouvelle, se distinguant de l'ancienne non par des
procédés excentriques, mais par une entente plus parfaite de la
sonorité, de l'expression et du toucher.
Malgré ces succès et l'enthousiasme qu'excitait chaque concert,
Moschelès poursuivait ses études. Travailleur infatigable, d'une extrême
sévérité pour lui-même, il revenait de ses voyages pour mûrir dans le
recueillement les effets nouveaux qu'il voulait introduire. Après ses
nombreuses excursions dans toute l'Allemagne, sur les bords du Rhin, Ã
travers la Hollande et la Belgique, sûr de ses procédés et de son action
sur le public, le célèbre pianiste vint à Paris pour la première fois en
1820.
Les concerts qu'il donna à l'Opéra produisirent une immense sensation;
artistes et amateurs étaient également émerveillés par cette virtuosité
transcendante: la sonorité puissante, la noblesse du style, l'élégante
manière de phraser, toutes ces qualités réunies étonnaient et
charmaient. La part du compositeur dans cette admiration générale
n'était pas moindre que celle du virtuose. Les compositions de
Moschelès, si riches d'idées, d'une belle ordonnance, d'une facture
correcte, laissaient peu de prise à la critique. Nul maître, Hummel
excepté, n'avait encore écrit avec ce brio, cette hardiesse d'allures,
une pareille entente des effets spéciaux. Toute la génération des
pianistes de l'époque s'éprit des qualités et des procédés de la
nouvelle école; le jeune Henri Herz comptait parmi ses admirateurs les
plus passionnés et ses disciples les plus ardents.
Cet accueil enthousiaste retint Moschelès une année entière à Paris; le
grand artiste songea même à s'y fixer, mais déjà il était de tradition
qu'il fallait visiter l'Angleterre et demander à nos puissants voisins
la consécration du talent. Moschelès quitta Paris, mais il devait y
revenir souvent et toujours avec joie. Son éminent talent et ses
qualités de galant homme lui avaient créé de solides amitiés, de
sincères affections dont aucune ne l'abandonna.
En 1821, Moschelès fit sa première apparition à Londres. L'accueil fut
tel qu'il se décida à s'y fixer; grâce à sa distinction naturelle,
jointe à sa haute situation musicale, il devint bientôt un des maîtres
les plus recherchés et les plus aimés de l'aristocratie anglaise. Il
convient d'ailleurs de reconnaître à nos voisins de la Grande-Bretagne
une appréciation saine et juste de la valeur réelle des artistes qui
viennent demander leurs suffrages; ils n'accordent le droit de cité
qu'aux maîtres vaillants qui font preuve à la fois de savoir et de
bravoure; ils ne prennent pas les réputations toutes faites, ils ne les
acclament pas de confiance, sans juger par eux-mêmes. Et pourtant le
goût musical n'est en Angleterre que l'apanage d'un certain nombre de
dilettantes. Seuls les vastes programmes d'oratorios de Bach et de
Hændel exercent une véritable attraction sur la foule des fidèles, qui
se rendent religieusement chaque année à ces grandes solennités
musicales.
S'il y a plus de légèreté dans nos appréciations, dans l'engouement et
la vogue qui s'attachent à tel ou tel artiste, du moins notre public
français des concerts populaires est-il plus connaisseur et plus
éclectique dans ses enthousiasmes.
Moschelès en devenant l'hôte aimé des Anglais, en choisissant Londres
comme résidence pendant vingt-cinq ans, de 1821 à 1846, ne dit pas adieu
à la vie militante du virtuose, aux voyages artistiques. L'Irlande,
l'Ãcosse, la Hollande et la Belgique, Paris, Vienne, Dresde, Leipsick,
Munich, Berlin, Hambourg eurent plusieurs fois la visite du grand
artiste. La nombreuse et brillante clientèle d'élèves de Moschelès, sa
place de professeur à l'Académie royale de musique, ses fonctions de
directeur de la Société philharmonique ne lui permettaient plus de
longues absences; mais, dans ses échappées de quelques mois, le
compositeur éminent, l'exécutant de grand style, affirmait en toute
occasion la supériorité de son école.
J'ai eu plusieurs fois, au début de ma carrière, l'honneur de recevoir
des élèves adressés et recommandés par Moschelès; le célèbre maître
avait aussi accueilli parmi ses disciples plusieurs jeunes virtuoses
formés à mon enseignement; dans ce mutuel échange, j'ai pu directement
apprécier l'excellence de la méthode de Moschelès, ses belles et saines
traditions. En 1846, Moschelès dit adieu à l'Angleterre; il vint se
fixer à Leipsick, où l'appelait son illustre élève Mendelssohn, qui
désirait lui confier la direction des études de piano du Conservatoire.
Moschelès, accompagné de sa famille, s'établit dans cette ville, un des
grands centres artistiques de l'Allemagne du Nord, et son école conquit
rapidement la célébrité que justifiaient l'immense réputation et
l'ardeur infatigable du maître.