Toujours est-il qu'à l'âge de seize ans, Thalberg obtenait à Vienne de

grands succès dans les salons et les concerts où il se faisait entendre.

C'est en 1828 qu'il publia ses premiers essais de composition et

commença ses voyages en Allemagne, ébauchant peu à peu les procédés

nouveaux qu'il devait ériger quelques années plus tard en méthode. De

1835 à 1839, Thalberg a parcouru l'Europe en donnant partout des

concerts où il émerveillait les artistes par ses qualités spéciales; les

ressources exceptionnelles de sa virtuosité révolutionnaient l'école du

piano par l'extension toute nouvelle donnée à la sonorité, et la belle

manière de chanter.

A cette époque, la difficulté vaincue et les traits de bravoure étaient

le _summum_ de l'art; la grande école de Clementi, de Cramer, de

Kalkbrenner avait encore ses adeptes fervents, mais les virtuoses, las

des mêmes formes, cherchaient des voies nouvelles hors de la sonate et

des thèmes variés. Thalberg vint leur apporter un secours puissant.

C'est dans les salons de Zimmermann que je l'entendis à ses débuts Ã

Paris, en 1835; Zimmermann se faisait un point d'honneur d'être le

premier à produire devant sa nombreuse et brillante clientèle les grands

artistes étrangers de passage à Paris; il aimait à se dire le parrain de

toutes les célébrités qui venaient demander au public parisien la

consécration de leur renommée, Ce soir-là, Mme Viardot, Duprez et de

Bériot complétaient le tournoi musical. Thalberg eut un succès

prodigieux, on s'étouffait pour le voir et l'entendre, tant ses effets

nouveaux paraissaient alors merveilleux; tous les pianistes présents

voulurent se rendre compte _de visu_ des procédés employés par le jeune

maître.

La célèbre fantaisie de _Moïse_ causa une stupéfaction profonde. On

cherchait curieusement à deviner le secret de cette sonorité puissante.

La belle et large mélodie, s'accusant à chaque strophe avec plus de

force, paraissait une impossibilité sous ce torrent d'arpèges parcourant

le clavier dans toute son étendue. L'enthousiasme était à son comble,

quand Mme Viardot vint avec Duprez chanter un duo de Mozart. Je me

rappelle encore l'effet d'étonnement qui se produisit plus tard Ã

l'audition, au Théâtre-Italien, de l'étude en _la_ mineur où le chant en

notes répétées était divisé aux deux mains. On se rendait si peu compte

de la disposition adoptée par Thalberg, que cette pièce, donnée au

Conservatoire comme morceau de concours, fut exécutée par toutes les

élèves moins une seule, Mlle Aulagnier, je crois, suivant les

traditions anciennes, c'est-à-dire le chant à la main droite et

l'accompagnement à la main gauche. L'exception commise par Mlle

Aulagnier produisit une vive émotion parmi les concurrentes et les

juges; l'élève audacieuse, qui devait du reste avoir plus tard le

premier prix, n'obtint cette année-là qu'un accessit.

Thalberg, après un séjour assez prolongé à Paris commença une longue

série de voyages à travers l'Europe; l'Angleterre, la Belgique, la

Hollande, l'Allemagne et la Russie lui firent le même accueil

enthousiaste. A l'exemple d'Henri Herz, il voulut encore conquérir le

Nouveau-Monde à sa méthode. Les États-Unis et le Brésil lui firent une

réception magnifique. Thalberg revint ensuite en Europe, où

l'attendaient de nouveaux succès, jouir de ses triomphes et de sa grande

fortune. Il habitait à Paris un hôtel acheté lors de son mariage avec

une des filles de Lablache. Nous ne le suivrons pas dans ses nombreux et

incessants voyages à Londres, à Naples, en Russie; mais nous devons

mentionner sa réapparition dans une série de concerts donnés à Paris,

salle Érard, en 1862. C'était toujours la même exécution idéale:

sonorité onctueuse dans le chant, limpidité transparente dans les

traits, ampleur, puissance, délicatesse. Il manquait pourtant à toutes

ces perfections un peu d'imprévu, l'animation, la passion communicative.

En écoutant ce grand virtuose, si beau modèle à prendre, on se trouvait

sous le coup d'une admiration véritable; mais le cœur ne battait pas

comme à l'audition de Chopin ou de Liszt. Une femme d'une beauté idéale,

une statue vivante peut se faire admirer, mais le charme, l'esprit, la

sensibilité agissent sur l'imagination d'une manière plus vive que la

beauté calme, impassible, confiante dans sa toute-puissance.

Le procédé de Thalberg a fait école, en dépassant les souhaits de son

inventeur, je n'hésite pas à l'affirmer. La foule des imitateurs, petits

et grands, habiles ou maladroits, qui ont usé et abusé de l'arpège, est

immense. La disposition du chant placé au médium du piano n'est pas une

découverte nouvelle; mais ce qui appartient en propre à Thalberg, ce qui

a été trouvé et merveilleusement utilisé par lui, c'est le choix des

doigts forts pour marquer d'une façon plus saillantes les mélodies, la

division alternative aux deux mains, enfin les innombrables traits de

formes nouvelles qui animent le chant sans en altérer les contours et

font vibrer l'échelle sonore du piano dans toute son étendue. Voilà, en

dehors du mérite transcendant de Thalberg comme compositeur, le côté

tout spécial où il est resté créateur, chef d'école, artiste inimitable

et trop imité!

Thalberg a écrit un grand nombre de fantaisies sur les opéras italiens

et français. Les plus populaires sont tirés de _la Straniera_, _Moïse_,

_les Huguenots_, _la Donna del lago_, _Robert le Diable_, _Béatrice_,

_la Norma_, _Lucrèce Borgia_, _le Barbier de Séville_, _la Somnambula_,

_la Muette_, les deux fantaisies sur _Don Juan_ et l'andante final de

_Lucie_. Nous en passons beaucoup et des meilleures. Outre ces

arrangements importants, très développés, Thalberg a publié une œuvre

de la plus grande valeur: _l'Art du chant appliqué au piano_. L'illustre

virtuose a pris un soin minutieux à former par ses transcriptions

vocales tous les pianistes désireux d'acquérir ces belles qualités de

style, cette large manière de faire chanter le piano, ces variétés

d'accent et de timbre indispensables pour traduire dans des sonorités

différentes, d'une manière claire et distincte, le chant et les

accompagnements. Sous ce rapport, Thalberg avait réalisé une perfection

exceptionnelle, dont il donne le secret dans les excellents préceptes de

son _Art du chant_.

Le recueil des douze grandes études de concert et l'étude en _la_ mineur

op. 45 appartiennent à la virtuosité transcendante. Thalberg y a mis en

œuvre, dans un style très serré et très ferme, toute l'ingéniosité de

ses procédés de prédilection. Nous ne pouvons passer sous silence son

concerto, quoique ce soit une composition de jeunesse sans caractère

bien accusé. Thalberg a deux fois essayé d'aborder la musique

dramatique, à Londres, puis en Italie. Ces deux tentatives aboutirent Ã

un double insuccès.--En fait de musique de chambre, nous ne connaissons

de lui qu'un estimable trio, op. 69, pour piano, violon et violoncelle.

Thalberg, indépendamment de ses nombreuses fantaisies et de ses

arrangements, a écrit quantité d'œuvres originales qui diffèrent

sensiblement de ses procédés usuels et dans lesquels sa pensée s'est

affirmée d'une manière moins uniforme. Ses deux caprices, op. 15 et 19,

ses nocturnes, op. 16, son scherzo, op. 31, son andante, op. 32, ses

romances sans paroles, op. 42, ses _Soirées de Pausilippe_, sa marche

funèbre, sa barcarolle, sa tarentelle, sa célèbre ballade, enfin sa

grande et belle sonate prouvent victorieusement que Thalberg savait,

quand il le voulait, s'affranchir des formules que son admirable talent

de virtuose avait mises en si grande faveur. La lecture de ces ouvrages

est une réponse aux critiques malveillantes de rivaux jaloux, qui ne

voulaient voir en Thalberg qu'un habile arrangeur d'idées toutes

trouvées. Et pourtant ce n'est pas chose facile d'écrire de bonnes

fantaisies. Le choix des idées traitées, leur succession, leur

agencement, l'importance donnée à certains motifs, l'intérêt des

épisodes, la façon dont les pensées se relient entre elles, les

contrastes bien ménagés, les effets bien gradués demandent de la part du

compositeur beaucoup de tact, d'habileté, d'ingéniosité. Thalberg, en ce

genre, a fait école et laissé de très beaux modèles.

Ed. Wolff, Dœhler, Henselt, Prudent, de Kontski, Goria, Gottschalk,

Jaëll, Fumagalli, etc., ont suivi assez longtemps la voie tracée par

Thalberg, mais le succès n'a pas été le même. L'abus des procédés

identiques a fini par lasser les oreilles musicales. Le goût a changé,

la mode n'est plus à ces interminables fantaisies qui passionnèrent le

public il y a trente ans. Prudent a créé un genre à lui dans ses

paysages animés, _la Prairie_, _les Bois_, _les Naïades_, etc.; Heller

dans ses _Promenades d'un solitaire_, ses _Nuits blanches_, ses _Scènes

vénitiennes_; Schumann dans ses nombreuses pièces caractéristiques et

romantiques; Bizet, dans ses _Chants du Rhin_, enfin tous ceux qui

mettent l'idée au-dessus de l'effet, ont abandonné l'ancien cliché. La

musique pittoresque, imitative, descriptive a tout à fait démodé la

grande virtuosité d'autrefois. Il y a un progrès immense dans l'art

expressif, dans la science du coloris; mais, en revanche, que de titres

burlesques, d'étiquettes prétentieuses sur des pièces dites originales,

mais vides de sens, d'idées, écrites dans un véritable patois musical!

Toutes ces variations de la mode et du goût n'enlèvent rien à la gloire

de Thalberg. Le but poursuivi et atteint par l'illustre virtuose était

de substituer à l'ancienne école du piano, où les effets brillants

reposaient sur la rapidité des traits diatoniques et chromatiques, des

formules nouvelles embrassant le clavier dans une plus grande étendue et

développant le tissu harmonique de la basse la plus grave à la limite

suraiguë. Ce problème, en apparence insoluble, a été victorieusement

réalisé par Thalberg dans ses nombreuses fantaisies et transcriptions

vocales et instrumentales. La disposition des phrases mélodiques au

médium du piano, la division alternative aux deux mains des notes

saillantes permettant aux doigts forts de marquer le chant avec plus de

fermeté, l'harmonie plus corsée, soutenue aux deux mains au moyen de

basses profondes et d'arpèges rapides, tels sont en résumé les procédés

adoptés par Thalberg, et mis en œuvre avec une ingéniosité sans

pareille.

Aussi le virtuose et le compositeur firent-ils une véritable révolution

dans l'école du piano. Les maîtres anciens et ceux dont le talent,

l'originalité pouvaient se passer de ces effets nouveaux, ne changèrent

rien à leur style et laissèrent passer cet engouement pour l'arpège.

Herz, Chopin, Heller, Kalkbrenner ne modifièrent que fort peu leur façon

d'écrire, mais toute la jeune école suivit Thalberg avec enthousiasme.

Prudent, Kontski, Goria, Dœhler, Osborne, Godefroid devinrent ses

disciples ardents, les propagateurs de sa doctrine. Il y eut excès

comme dans toute révolution. L'école de Clementi, Cramer, Field,

Kalkbrenner, celle de Hummel, Moschelès, Henri Herz, procédaient toutes

deux d'une façon presque identique pour la disposition du chant, de

l'harmonie et des traits brillants. L'édifice musical donnait

alternativement aux deux mains le degré d'importance qui convenait Ã

chacune d'elles, mais l'intérêt du discours presque toujours divisé, ne

comprenait que rarement des formules simultanées servant

d'accompagnement à la mélodie.

Les traits rapides en gammes simples et figurées, quelquefois en accords

brisés, se présentaient presque toujours dans une ordonnance symétrique

qui subordonnait le virtuose au musicien. La conduite de la phrase, la

forme à conserver primaient les allures indépendantes et les caprices de

l'exécutant visant aux grands effets. Les maîtres tels que Haydn et

Mozart se préoccupaient avant tout de formuler leur pensée dans la plus

belle langue musicale sans souci exclusif de la virtuosité. Pour eux ce

n'était qu'un moyen plus sûr d'arriver à bien dire; l'idée ne leur

venait que rarement d'écrire une phrase, un trait destinés spécialement

à mettre plus en évidence la belle sonorité d'un instrument et les

qualités particulières d'un exécutant.

A la grande influence de Thalberg sur l'école moderne du piano, comme

compositeur et virtuose, il faut ajouter son action comme professeur.

Non qu'il prît la peine de suivre, mesure à mesure, phrase par phrase,

les pianistes qui avaient la bonne fortune d'obtenir ses conseils; mais

quand l'élève avait joué son morceau,--appartenant presque toujours au

répertoire du maître,--Thalberg l'exécutait à son tour, en indiquant les

nuances et les procédés d'attaque. De toutes ces qualités, que de

nombreux disciples ont plus ou moins conservées, la plus frappante était

l'art merveilleux de produire, de conduire et de moduler le son. Jamais

d'effets heurtés, aucun abus de force; le piano n'était pas malmené,

traité avec violence.

Comme Chopin, Thalberg employait constamment les pédales douce et forte,

d'une façon alternative ou simultanée, mais avec un tact si parfait que

l'oreille la plus susceptible ne pouvait saisir aucune résonnance

anormale. Signalons encore dans cette exécution magistrale, l'ordonnance

raisonnée du discours musical, la gradation des effets, une limpidité,

une transparence exceptionnelles de la partie récitante dans les

passages légers ou brillants.

On dit, avec raison, que les traits reflètent l'être moral et que chacun

a la physionomie de son âme. Souvent aussi la figure de l'artiste porte

l'empreinte de son tempérament enthousiaste ou rêveur, recueilli ou

exubérant. On a souvent la physionomie de son talent; Thalberg en était

une preuve frappante. Les traits fins, distingués, harmonieux, donnaient

à son visage un cachet de noblesse répété dans toute sa personne; on

reconnaissait en lui un homme de race, doué de cette distinction native

que ne remplace pas toujours la meilleure éducation. Le regard était

fier, le sourire fin et bienveillant, la tête haute, portée en arrière

comme celle d'un vrai gentleman.

Thalberg est mort à Naples[3] le 27 avril 1871, dans la force de l'âge

et la plénitude du talent, laissant un nom aimé, inséparable de

l'histoire de l'art. Comme exécutant, l'influence de son école a été

considérable, et, malgré certaines exagérations, a marqué un progrès

énorme dans la virtuosité moderne. Comme compositeur, Thalberg a créé

une forme nouvelle de fantaisies et laissé des œuvres originales

d'une réelle valeur. Il restera, à ce double titre, l'incarnation la

plus haute d'une époque de transition.

XVI

MADAME FARRENC

Les artistes convaincus, ayant foi dans leur art et surtout dans le

passé de leur art, attachés aux principes, refusant de s'écarter des

doctrines traditionnelles, prenant leur point d'appui dans une fixité de

préceptes et une fermeté de conscience que rien ne peut troubler,

forment, malgré certains côtés étroits, malgré un isolement et une

stérilité inévitables dans le grand mouvement contemporain, une école

respectable à tous les égards. Mme Farrenc appartenait à cette

chapelle de croyants exclusifs qui n'ont jamais voulu quitter la voie

tracée par les maîtres, ni s'affranchir des lois reconnues, adoptées,

enseignées par eux. L'amour du nouveau, la fièvre de l'inconnu n'ont

jamais eu prise sur ces natures dont la foi robuste, la dévotion pour

ainsi dire fermée, repoussent comme hérésies tout ce qui s'écarte des

principes absolus de l'art pur.

Si cette école a des côtés étroits, comme nous l'avons dit tout d'abord,

elle en a aussi d'intéressants et d'instructifs. Nous croyons accomplir

un devoir, acquitter une dette de cœur et de bonne confraternité en

consacrant ces pages de souvenir à l'artiste éminente dont la vie

modeste et laborieuse reste un enseignement en ce temps de réclames,

d'études superficielles et de charlatanisme.

Cet hommage de sympathie est amplement justifié par les qualités

multiples de l'artiste qui, grâce à son énergique volonté, à ses fortes

et patientes études, sut acquérir des connaissances musicales qu'aucune

femme, avant elle, n'avait possédées au même degré. Il faut honorer ces

belles natures qui aiment l'art pour les pures jouissances du cœur et

de l'esprit, pour lui-même, en un mot; qui ont un médiocre souci de la

gloire et de la fortune et marchent courageusement à la conquête de

l'idéal, sans autre mobile que l'ardent amour du beau.

Mme Farrenc, née Jeanne-Louise Dumont, était la fille de Jacques-Edme

Dumont, statuaire, pensionnaire de Rome, et la sœur d'Auguste Dumont,

membre de l'Institut et l'un des statuaires célèbres de l'époque

actuelle. Mme Farrenc descendait aussi, par les femmes, de la grande

famille des peintres du XVIIIe siècle, les Coypel. Son enfance

n'offre aucune des particularités saillantes qui accompagnent

d'ordinaire les premiers pas des enfants prodiges et dénotent des

aptitudes toutes spéciales; on n'y trouve aucune légende merveilleuse;

mais cette bonne fortune d'appartenir à une famille d'artistes éminents

a certainement exercé une grande influence sur la vocation de la future

virtuose comme sur la direction de ses premières études. Haydn, Mozart,

Beethoven étaient la trinité musicale à laquelle la jeune néophyte avait

voué ses premières croyances; Moschelès et Hummel furent tout à la fois

ses conseillers et ses modèles.

Dès l'âge de quinze ans, elle commençait ses études d'harmonie et de

contre-point avec Reicha; à dix-sept ans, elle devenait la compagne de

M. Aristide Farrenc, un artiste de sérieuse valeur, virtuose renommé

comme flûtiste et bon compositeur. La haute supériorité de sa femme,

l'admiration profonde qu'il avait pour son talent, le décidèrent Ã

renoncer à la vie militante du musicien pour devenir éditeur; mais on

retrouvait dans ses publications, d'une correction irréprochable, le

soin, la conscience, le goût d'un véritable artiste. On lui doit la

publication d'un grand nombre d'ouvrages d'une haute valeur, tels que

les _Études_ et la _Grande Méthode de Hummel_, _l'École du virtuose_ de

Czerny, une collection des _œuvres de Beethoven_. Admirateur

passionné des compositions de sa femme, c'est grâce à son initiative que

nous connaissons plusieurs œuvres importantes qui, sans lui, seraient

restées ignorées de tous, même des intimes; car Mme Farrenc avait une

profonde antipathie pour toute mise en scène de ses compositions; sa

réserve habituelle allait jusqu'à la souffrance, quand il s'agissait de

produire au grand jour sa personnalité artistique.

Ce fut sous l'habile direction du célèbre contre-pointiste Reicha que

Mme Farrenc fit, comme nous l'avons dit, de longues et fortes études

d'harmonie de fugue et de composition. Ce professeur, dont le mode

d'enseignement différait sous plusieurs rapports de la doctrine de

Chérubini, le maître par excellence du style sévère, prit un vif intérêt

aux études scolastiques de son intelligente et courageuse élève; il lui

fit deux fois recommencer son cours de contre-point et de fugue. Mais la

vaillante musicienne, non contente d'écrire avec une rare pureté un

grand nombre d'airs variés, rondos, études, voulut connaître à fond tous

les secrets, tous les procédés de l'orchestration. Son énergie ne recula

pas devant la composition d'œuvres de haut style, trios, quatuors,

quintettes, nonettos, ouvertures et symphonies; Mme Farrenc sut

aborder avec hardiesse la musique concertante pour piano et instruments

à corde, piano et instruments à vent; citons aussi plusieurs symphonies

dignes des maîtres en renom. Ces œuvres ne permettent qu'une

critique: Mme Farrenc n'a pas suffisamment osé y être elle-même.

Toute à l'admiration de ses modèles, sa pensée s'y est trop fondue dans

leur moule, elle n'a pas assez vigoureusement affirmé son style

individuel.

On compte trois symphonies de Mme Farrenc, exécutées au

Conservatoire; le nonetto pour piano et instruments à vent a été joué

avec une rare perfection par les virtuoses les plus renommés, à la salle

Érard. Cette œuvre fait honneur au talent viril de Mme Farrenc.

Voltaire, qui refusait aux femmes la faculté d'écrire des tragédies,

faute par elles de posséder une certaine vigueur, une énergie de

conception et d'exécution indispensables et réservées à l'autre sexe,

eût dû admettre une exception à sa théorie en voyant une femme

symphoniste, phénomène tout aussi remarquable, à nos yeux, qu'une femme

auteur dramatique[4].

Pendant trente années, Mme Farrenc a dirigé au Conservatoire les

études d'une nombreuse génération de pianistes. Sa classe a fourni une

phalange serrée d'artistes de mérite, dont le talent reflète les

sérieuses qualités de leur maître. Citons en première ligne la fille de

Mme Farrenc, artiste du plus brillant avenir, virtuose de grand

style, musicienne consommée, ravie prématurément à l'affection de ses

parents; Mlles Lévy, Dorus, Colin, Sabatier-Blot, Viard, Lenoir (ces

trois dernières ont aussi pris mes conseils pendant quelques années),

Mme Béguin-Salomon. L'enseignement de Mme Farrenc était d'une

correction parfaite, d'un puritanisme rigoureux. Pour rien au monde, le

professeur n'aurait voulu sacrifier à l'effet; aussi les succès de ses

élèves étaient-ils dus bien exclusivement à leur mérite personnel. Les

pianistes formés à l'école de Mme Farrenc se distinguaient par la

régularité et la netteté irréprochable de leur jeu, le mécanisme

excellent, l'accentuation juste qui n'avait rien jamais d'exagéré, enfin

la lettre écrite observée avec une exactitude, un soin religieux. Ce

qui manquait à cette école, si correcte, si sérieuse et si pure, c'était

la chaleur et la couleur. L'horreur de l'exagération l'avait poussée

vers un autre écueil, la froideur.

Mme Farrenc professait une grande admiration pour Hummel et

Moschelès, dont elle avait longtemps reçu les conseils; pourtant, on ne

retrouvait pas une frappante analogie entre sa virtuosité et celle des

célèbres pianistes que nous venons de nommer; son talent d'exécution

procédait bien plutôt de l'école de Kalkbrenner et Cramer, dont elle

avait la netteté, l'allure correcte mais compassée. Mme Farrenc

n'était pas une virtuose transcendante dans l'acception stricte du mot,

mais une pianiste de style, commandant l'attention par sa manière

magistrale de comprendre et d'interpréter. En revanche, nous le

répétons, ce jeu irréprochable au point de vue de la correction laissait

à désirer sous le rapport du coloris musical, manquait de relief et

d'expression. Conviction, éducation ou tempérament, Mme Farrenc se

tenait obstinément à l'antipode du sentimentalisme: à force de

rechercher la simplicité, elle était arrivée à ce résultat singulier:

l'affectation du naturel.

Nous comprenons et partageons le sentiment d'aversion profonde que les

artistes dignes de ce nom ont pour le maniérisme, l'exagération ou la

mignardise, mais il n'en faut pas moins reconnaître que l'accent,

l'expression, le mouvement, l'émotion sont des qualités primordiales,

dont la possession est indispensable pour une bonne interprétation. Si

la chaleur communicative fait défaut à l'exécutant, l'auditoire reste

froid; si le virtuose n'a pas d'heureux élans d'inspiration, s'il se

condamne à une rigidité glaciale, quelle action exercera-t-il sur le

public? L'exécution littérale sans l'adjonction des qualités intimes, de

l'interprétation vivante, sentie, est la négation du beau et du vrai,

tout aussi bien que l'exagération, les procédés excessifs, ampoulés

marquent la décadence de l'art et la perversion du goût.

Les pianistes célèbres: silhouettes & médaillons · 第 10 / 19 段