Avec les années, la physionomie de Gottschalk s'était virilisée. Son

teint bistré, ses fortes moustaches, sa façon de porter la tête lui

donnaient un air martial. Il possédait un esprit fin et charmant et

cette distinction native bien préférable à tous les faux vernis

d'éducation. Sa conversation attrayante avait du relief; ses lettres,

sérieusement pensées, affirmaient un sens droit, une nature réfléchie

d'observateur habitué à rechercher la raison de chaque chose. Je me

rappelle avoir lu avec un grand intérêt plusieurs articles de critique

où il traitait les questions d'esthétique avec un goût parfait et à un

point de vue très élevé. Il est regrettable que les incessants voyages

de Gottschalk l'aient éloigné de Paris; c'était son véritable milieu,

celui où il aurait pris tout son développement.

Il avait, du reste, conservé une vive affection pour la France et

parlait sans cesse d'y revenir; mais la mort devait l'en empêcher. Il

succombait brusquement, au Brésil, le lendemain d'un concert, au milieu

de nouvelles ovations, sur le point de «refaire» une grande fortune, car

la première avait été singulièrement amoindrie par sa grande générosité

et une mauvaise gestion. Plusieurs de ses amis d'outre-mer m'ont fait

part des étranges péripéties de cette existence fébrile; les sommes

considérables gagnées dans les concerts glissaient entre ses doigts sans

y laisser de trace; et plus d'une fois des amis très dévoués ont dû

venir en aide au célèbre virtuose pour l'aider à réparer les désastres

de la malchance. Émule de Liszt dans ses charitables folies comme dans

ses triomphes rapides, il a été toute sa vie aussi prodigue de sa

fortune que de sa santé.

Cette existence ardente, faite d'agitations et d'activité dévorante,

absorba vite toutes les forces de la jeunesse; Gottschalk fut atteint de

la fièvre jaune, et ce terrible mal acheva l'œuvre de destruction. Ce

fut au Brésil, à Rio-de-Janeiro, qu'il subit la première atteinte du

fléau. Il voulut lutter, donna coup sur coup concerts et festivals,

surexcité par les ovations de ses admirateurs. Le 24 novembre, il eut un

immense succès; le 26 il tenta, quoique à bout de forces, de donner une

seconde audition et se rendit au Grand-Théâtre; mais à peine eut-il

commencé sa belle élégie, _Morte!_ qu'il tomba évanoui. Trois semaines

plus tard, il mourait en pleine connaissance, comptant lui-même les

heures qui le séparaient de l'éternité. La population de Rio-de-Janeiro

et les sociétés musicales lui firent d'imposantes funérailles au milieu

d'un deuil universel.

Le nom de Gottschalk vivra toujours dans le souvenir de ses amis. Son

œuvre de compositeur le rapproche de Chopin; comme virtuose il peut

prendre place entre Liszt et Thalberg; il obtenait du piano des effets

tout particuliers de sonorité; son jeu, tour à tour nerveux et d'une

délicatesse extrême, étonnait et charmait; il se servait des pédales

avec une grande habileté, un tact parfait, mais à notre avis il usait

peut-être trop souvent de la pédale _una corda_. Les critiques minutieux

lui reprochaient d'écrire ses fines broderies, ses délicates arabesques

dans les octaves suraiguës du piano. L'observation est juste, mais il

faut remarquer que beaucoup des compositions de Gottschalk se prêtaient,

par le rythme et la nature des idées, à ces effets de sonorité stridente

qui scintillent dans la gamme harmonique des sons comme un jet de

lumière électrique.

D'une activité fiévreuse, ardent à écrire comme sous le pressentiment

d'une mort prématurée, Gottschalk a publié en quelques années un nombre

relativement considérable d'œuvres originales, ingénieuses,

délicatement ciselées et d'un fini de travail qui affirme la rare

conscience de l'artiste. Malgré l'engouement universel de la jeune école

pour la puissante sonorité et les procédés de Thalberg, Gottschalk a

fort peu sacrifié au parti pris des arpèges, qui pendant longtemps

étaient devenus une véritable manie, au point de fatiguer l'inventeur

lui-même. Gottschalk a su échapper à cette fièvre d'imitation et

conserver à ses compositions cette saveur toute spéciale de rêverie

poétique, caractère individuel éminemment original. Ses grandes

fantaisies sur _Jérusalem_, le _God save the queen_ et le _Trovatore_

accusent peut-être un peu l'influence de Thalberg, mais c'est une

exception; Gottschalk ne relève le plus souvent que de son inspiration

naturelle, de souvenirs et d'impressions locales restées stériles avant

lui, suaves mélodies, rythmes nouveaux, bruissements harmonieux, tout un

monde musical fécondé par l'artiste.

La _Bamboula_, le _Banjo_, _Colombia_, la _Gallina_ ont le caractère

d'airs nationaux; mais Gottschalk est poète plus large et plus complet

dans ses nocturnes élégies. _Ossian_, _Reflets du temps passé_,

_Dernière espérance_, _Ricordati_, _Sospiro_, berceuse. La note tendre,

émue, passionnée, vibre délicatement dans des chastes poèmes du cœur,

où s'épanche l'âme de l'artiste. _Chant élégiaque_, _Murmures éoliens_,

_Chute des feuilles mortes_, _l'Extase_, _Dernier amour_, toutes ces

pièces ont un charme infini, un grand cachet d'individualité. Gottschalk

a encore excellé dans les caprices et airs de danse où il est peut-être

plus absolument lui. La liberté d'allure et de rythme, l'inspiration

franche, exempte de tout parti pris, font de ces morceaux de salon et de

concert de vrais bijoux, finement ciselés, chatoyant comme des pierres

précieuses aux facettes savamment éclairées. Citons encore de souvenir

_l'Étincelle_, _les Follets_, _la Naïade_, _Danza_, _la Colombe_,

_Printemps d'amour_, _Pasquinade_, _les Yeux créoles_; voilà de

délicieuses œuvres de piano où l'effet n'est jamais cherché, mais

toujours trouvé d'inspiration, où le compositeur a répandu à profusion

son imagination et sa verve de jeunesse. Nous aimons aussi beaucoup les

caprices sur la _Jota aragonesa_, _Bergère et Cavalier_, la _Gitanilla_,

_Polonia_, _Charme du foyer_, _Tremolo_, _Fantôme de bonheur_, radieuses

œuvres mélodiques, originales, aux harmonies distinguées, aux traits

ingénieux et brillants.

Ajoutons à cette rapide nomenclature, la grande marche de nuit,

_l'Apothéose_, marche solennelle _Marche des Gibaros_, _l'Union_, grande

marche, _Cri de délivrance_, caprice héroïque, le grand scherzo op. 57,

toutes compositions de valeur qui affirment la fertilité d'imagination

et la souplesse de talent du compositeur.

On voit que rien ne manque dans l'œuvre de Gottschalk, ni la variété

des sujets traités, ni l'originalité du style. Il mérite donc, comme

compositeur et comme virtuose, une place tout à côté de celles des

grands maîtres de l'art moderne; son individualité si tranchée a laissé

de durables souvenirs dans la mémoire de ses contemporains, tous ceux

qui ont apprécié Gottschalk ont gardé pour lui comme un culte de

tendresse affectueuse; il m'est doux à moi qui fut un de ses vieux amis,

de lui consacrer ce dernier souvenir d'une sympathique admiration.

XV

STEIBELT

Nous avons longtemps hésité avant d'inscrire Steibelt parmi les maîtres

célèbres qui ont illustré l'école du piano. Une réaction s'est produite

contre ce nom applaudi par nos pères, il y a soixante-dix ans; on le

classe aujourd'hui à un rang très secondaire. Il n'en reste pas moins

«génial» par certains côtés, et c'est une autre considération qui nous a

tout d'abord retenus. Si l'artiste a été grand quoique incomplet et

inégal, l'homme privé offre une physionomie étrange, un mélange

antipathique de facultés puissantes et de taches morales. Il y a

cependant un enseignement utile, comme il y a une tristesse inévitable,

dans cette biographie dont nous n'avons pas la prétention de tirer un

portrait aimable.

Daniel Steibelt, fils d'un facteur de clavecins et de pianos, naquit Ã

Berlin en 1764. Telle est du moins l'opinion personnelle de Fétis, en

contradiction avec une autre date qui serait 1755. Nous nous rangeons Ã

son avis que corroborent Méreaux et Farrenc. Les biographes sont sobres

de détails sur l'enfance du virtuose; ils mentionnent seulement la

protection du prince royal de Prusse, Frédéric-Guillaume II, à qui le

jeune Steibelt fut présenté et qui, charmé de ses heureuses

dispositions, confia le soin de son éducation musicale au célèbre maître

Kinberger; mais, élève récalcitrant, nature indisciplinable, Steibelt ne

profita qu'incomplètement des leçons de ce professeur habile. Enfant et

jeune homme, il ne voulut relever que de lui, il ne sut jamais se plier

à un enseignement méthodique. Telle fut la cause première de son

infériorité relative et de ses inégalités; la plus belle organisation ne

peut jamais, sans guide, sans conseils, atteindre la perfection

raisonnée, l'équilibre nécessaire; on reconnaît toujours à d'inévitables

défectuosités les artistes qui manquent d'école.

On a peu de données sur les premiers succès de Steibelt et ses débuts

dans la virtuosité; mais cette absence de détails prouve que Steibelt

n'a pas été forcé d'improviser son talent, qu'il a eu plusieurs années

devant lui pour se créer un répertoire et trouver les effets nouveaux

qui devaient le conduire à la popularité. Il a pu éviter la mésaventure

ordinaire aux petits prodiges exploités par des parents vaniteux et

âpres au gain. Il commença en 1789, c'est-à-dire à la suite d'une

préparation suffisante, la série de ses interminables voyages, après

avoir fait paraître à Munich ses premières sonates pour piano et violon.

Sobres débuts; la fièvre ardente de la composition ne s'était pas encore

emparée de l'artiste, plus tard si prodigue d'idées charmantes et

originales. Après avoir donné de nombreux concerts en Saxe et en

Hanovre, il vint enfin à Paris où il trouva chez l'éditeur Boyer,

prédécesseur des frères Naderman, un accueil sympathique, des soins

affectueux, une protection puissante: généreux procédés qu'il reconnut

mal; l'artiste berlinois vendit, à cet éditeur ami, des œuvres

précédemment publiées, à titre de compositions nouvelles. Boyer voulait

faire un procès, mais Steibelt, pour étouffer l'affaire, lui céda, comme

compensation, la propriété de ses deux premiers concertos.

Grâce aux nombreuses relations de son éditeur, aux séductions de son

talent de virtuose, au charme mélodique et à la nouveauté de ses

compositions, Steibelt fut appelé à se faire entendre aux concerts de la

cour, où était alors en grande faveur le pianiste Hermann, artiste de

mérite, au jeu sage et correct, protégé et professeur de

Marie-Antoinette. Hermann n'avait pas les qualités brillantes, la

fougueuse passion, l'entrain endiablé de Steibelt; aussi la rivalité

fut-elle de courte durée entre les deux virtuoses. Steibelt l'emporta

par sa richesse d'imagination et la puissance des effets nouveaux, le

_tremolo_, les _notes répétées_, qui s'imposèrent au public. Hermann, en

homme de goût et en galant homme, n'essaya pas de lutter contre le

courant, mais devint l'ami de son rival: dévouement aussi peu récompensé

que l'avait été celui de l'éditeur Boyer.

A cette époque, les compositions de Steibelt avaient la même vogue, la

même popularité que la musique de chambre d'Ignace Pleyel, le

compositeur de prédilection du public et des dilettantes, qui eut pour

fils aîné Camille Pleyel, le fondateur de la grande manufacture de

pianos. La sève mélodique qui affluait dans toutes les compositions de

Steibelt charmait, éblouissait la foule des amateurs, incapables de

saisir de sang-froid et en connaissance de cause les défectuosités de

ces morceaux improvisés, où les idées se succédaient, miroitaient comme

les fantaisies bizarres d'un kaléidoscope. Compositeur et virtuose

inégal, incorrect, Steibelt s'élevait jusqu'au génie dans ses heures

d'inspiration, et parfois restait terre à terre se traînant dans les

bas-fonds de la médiocrité. Aussi ces trop nombreuses intermittences

laissent-elles un champ très large au petit groupe des critiques de

goût: ceux-ci s'indignaient du manque de style, du peu de cohésion des

idées, de la monotonie des effets; ils reprochaient à l'exécutant une

confusion, une inégalité de doigts et de mains absolument contraire à la

véritable virtuosité.

Ces critiques de détail n'atteignaient pas la popularité croissante de

Steibelt. De puissants protecteurs, parmi lesquels il faut mentionner en

première ligne M. de Ségur, séduits par la riche imagination du

virtuose, prenaient à tâche de le produire comme compositeur dramatique.

M. de Ségur lui confia un poème tiré de _Roméo et Juliette_; cet ouvrage

écrit pour l'Académie royale de musique, ajourné, refusé, fut enfin

arrangé par les auteurs pour le théâtre Feydeau. Mélodiste dans la plus

large acception du mot, Steibelt, malgré l'insuffisance de ses études et

son manque de science, avait une telle abondance d'idées, un sentiment

de l'expression et des effets scéniques si justes et si vrais que sa

partition de _Roméo et Juliette_ fut un des plus grands succès de la

scène française. On y constatait de nombreuses défectuosités, une

fâcheuse inexpérience de l'art vocal, une orchestration insuffisante,

mais des mélodies originales, des accents passionnés, une couleur exacte

et dramatique. Il faut ajouter que Mme Scio fut admirable dans

l'interprétation de son rôle, et fanatisa le public par sa belle

diction.

D'autres succès attendaient Steibelt. Vers cette même époque il eut son

heure de vogue comme professeur à la mode. Les élégants du Directoire,

puis la noblesse improvisée du premier Empire, désireuse de se mettre au

ton de l'ancienne cour, sollicitaient les leçons du célèbre virtuose.

Mais cet engouement fut de courte durée; le manque d'éducation, les

excentricités impertinentes, les indélicatesses de Steibelt le forcèrent

à quitter Paris et à chercher fortune dans une suite de voyages Ã

l'étranger. La Hollande, l'Angleterre, Hambourg, Dresde, Berlin, Vienne

purent l'entendre dans de nombreux concerts. Dans cette dernière ville,

Steibelt eut l'insigne audace d'entrer en lutte avec Beethoven;

maladresse bientôt punie. Steibelt n'avait pas craint d'improviser sur

un thème du maître de médiocres variations avec son inévitable trémolo.

Le thème était beau, les fantaisies bien inférieures. A quelques jours

de là, Beethoven prit pour thème la partie basse d'un trio de Steibelt,

et improvisa des merveilles sur cette pauvreté. Cette dure leçon,

infligée à la fatuité de son prétendu rival, mit fin aux essais de même

nature provoqués par d'imprudents admirateurs de Steibelt.

Le virtuose berlinois, dont la vie aventureuse, toujours aux prises avec

les dettes, ne pouvait prendre racine nulle part, vint encore deux fois

à Paris, en 1800 et 1805, tenter la fortune. Nous devons à sa première

réapparition l'audition du sublime oratorio de Haydn, _la Création_,

dont le poème, traduit en prose par Steibelt, fut versifié par le

vicomte de Ségur et adapté à la musique par le célèbre pianiste. La

première audition de ce chef-d'œuvre eut lieu à l'Opéra le 3 nivôse,

an IX, date signalée par l'explosion de la machine infernale.

Ce travail de traduction fut assez largement rétribué, mais l'artiste

nomade dut renoncer aux succès lucratifs des soirées du grand monde. Une

réputation déplorable, appuyée sur des faits trop certains, lui ferma la

plupart des salons. Il quitta Paris pour se rendre à Londres avec sa

jeune femme, une beauté britannique, dont Steibelt voulut faire

ressortir le charme et les séductions en composant à son intention des

_Bacchanales_ pour piano et tambour de basque. Les hommages rendus à la

grâce de la jeune bacchante flattaient beaucoup, paraît-il, l'auteur de

ces pièces assez médiocres.

Steibelt donna à Londres plusieurs concerts brillants et fructueux, et

toujours à court d'argent, malgré ses succès, écrivit un grand nombre de

fantaisies et d'arrangements sans valeur musicale. Il composa aussi la

musique de deux ballets: _la Belle laitière_ et _le Jugement de Pâris_.

L'histoire ne dit pas si la belle Madame Steibelt figurait aussi dans

les _tableaux plastiques_ en s'accompagnant du tambourin.

Steibelt revint à Paris en 1805 et fit exécuter à l'Opéra en 1806, au

retour de la campagne d'Austerlitz, une plate cantate de circonstance,

la _Fête de Mars_; mais, toujours harcelé par ses créanciers, vivant

d'expédients, il repartit subitement pour se rendre en Russie, vers

1808. Dans tout le parcours de ce long voyage, il donna de nombreux

concerts, à Francfort, Leipsick, Varsovie, etc. A son arrivée Ã

Saint-Pétersbourg, il obtint de l'empereur de Russie la place de

directeur de l'opéra français. Boieldieu, aussi galant homme que grand

artiste, en était alors titulaire, mais il avait la nostalgie du pays

natal et voulait se rapatrier. Steibelt prit donc son poste, sans y

apporter la même autorité, ni la même dignité, mais en artiste habile et

capable encore de belles inspirations. Ce furent les meilleures années

de sa vie; grâce à un engagement formel et qu'il ne put rompre, son

existence se trouva assurée de 1808 au 20 septembre 1823, date de sa

mort. Pendant cette longue période, il fit représenter les opéras de

_Cendrillon_, _Sargines_, _Roméo et Juliette_, _la Princesse de

Babylone_ et commença le _Jugement de Midas_. Il laissait en mourant sa

famille sans ressources, et l'initiative de bienveillants protecteurs

dut pourvoir à cette situation désastreuse par une souscription et un

concert.

On voit le désordre de cette vie: il correspond à l'inégalité des

résultats donnés par de belles facultés mal dirigées et un génie sans

culture suffisante. L'exécution de Steibelt offrait les qualités

séduisantes, mais aussi les graves défauts de ses compositions, la

plupart trop longues, diffuses, véritables improvisations sans plan

arrêté, où les motifs souvent heureux se succèdent sans ordre logique.

Ne procédant d'aucune école, ne relevant que de lui-même, de ses

caprices tantôt originaux, tantôt simplement bizarres, négligeant son

mécanisme, s'abandonnant à l'inspiration du moment, le jeu de Steibelt

avait des incorrections inévitables des fantaisistes trop confiants dans

leur facilité. Fort de sa brillante imagination, sûrs de certains effets

de pédales, de trémolos, notes répétées et variations qu'il avait mises

à la mode, Steibelt s'imposait à un public d'un goût encore peu formé,

mais n'évitait pas la critique des artistes sérieux, ayant des oreilles

délicates et le sentiment des justes proportions.

Fortifié par l'étude, la réflexion, de saines lectures, retrempant son

énergie, sa puissance d'expansion aux sources pures de la famille, de la

morale et du véritable sentiment artistique, Steibelt eût produit des

œuvres durables et laissé un nom justement admiré. Le décousu de sa

vie a compromis, étouffé dans son germe un génie musical d'une grande

richesse. De l'œuvre de Steibelt, il ne reste plus dans le courant

que quelques sonates, un concerto populaire, l'_Orage_, quelques

fantaisies et thèmes variés. Opéras et ballets, tout le reste est oublié

ou connu seulement des bibliographes.

L'œuvre de piano, très considérable, n'est pas moins délaissée. Non

seulement le goût musical a changé, mais aussi, il faut le reconnaître,

Steibelt, toujours à bout de ressources, écrivait hâtivement, sans aucun

souci de sa réputation, quantité d'arrangements, pots-pourris,

fantaisies variées, bagatelles, bacchanales, musique indigne de l'auteur

des sonates et des concertos.

La catalogue de Steibelt contient 46 sonates, la plupart ont disparu,

les planches ayant été détruites; citons parmi les rares survivantes

_l'Amante disperata_, _la Sonate martiale_, op. 23, 37, 41, 64, sept

concertos pour piano et orchestre; _l'Orage_ et le concerto militaire

sont les plus connus. On y trouve une grande richesse d'imagination, une

individualité très prononcée, de la fantaisie et de la passion, mais

toujours le manque d'ordre et d'enchaînement, attesté par des redites

fréquentes, des longueurs fastidieuses; toutes faiblesses imputables Ã

l'éducation insuffisante du compositeur, qui ignorait l'art de

développer logiquement une idée et de conclure à propos.

Citons encore deux quintettes, un trio pour piano et instruments Ã

cordes, six quatuors pour instruments à cordes, de nombreuses sonates

pour piano et violon, deux duos pour piano et harpe, trois

divertissements, sept rondos, et vingt pots-pourris pour piano solo. Ces

dernières pièces étaient à la musique ancienne ce que sont de nos jours

les mosaïques, illustrations macédoines sur les airs d'opéra à la mode.

Ajoutons à cette liste déjà longue, six cahiers de bacchanales pour

piano et tambour de basque, quarante fantaisies sur des thèmes d'opéra,

cinquante études, des préludes, des airs variés en grand nombre et une

méthode dont le plan et la rédaction laissent fort à désirer.

Le portrait de Steibelt que nous avons sous les yeux date du Directoire:

il montre un des «beaux» de l'époque: profil correct, traits fins et

réguliers, nez droit et effilé, bouche petite, chevelure abondante, un

type à la Garat encadré dans les larges plis de la cravate de mousseline

et souligné par les dentelles du jabot. Tel était au physique le

virtuose compositeur, touchant presque au génie dans ses heures

d'inspiration, mais gâté par l'absence d'études premières, de travail

suivi, d'existence réglée, et dont on peut dire qu'il lui a manqué,

comme homme, le sens pratique de la vie, comme musicien, le sens moral

du grand art.

XVI

S. THALBERG

Sigismond Thalberg naquit à Genève, le 7 janvier 1812. Une légende

autorisée lui prête une origine princière; mais que Thalberg fût ou non

de souche nobiliaire, c'est un point de détail qui n'a rien à voir avec

l'admiration due au grand artiste, le respect que son existence

honorable, son caractère si digne d'estime lui ont mérité de tous. Son

enfance se passa près de sa mère, femme d'esprit et de haute

intelligence; quant à l'éducation musicale du jeune virtuose, plusieurs

maîtres se sont attribué l'honneur de l'avoir dirigée. Nous croyons être

dans le vrai en disant que Thalberg a suivi les leçons de Sechter,

Czerny et Hummel. La belle sonorité de ce dernier maître a dû guider

Thalberg dans ses recherches pour accroître la puissance du piano; quant

à Czerny, il n'est pas un virtuose allemand qui n'ait recherché ses

conseils si précieux pour la perfection du mécanisme.

L'extrême facilité et le travail assidu de Thalberg lui firent acquérir,

jeune encore, une très brillante exécution. Par un sentiment de

coquetterie, il prétendait avoir acquis ce merveilleux talent sans

étude; il disait aussi vrai qu'Auber s'accusant de paresse.

Les pianistes célèbres: silhouettes & médaillons · 第 9 / 19 段