certains photographes nous l'ont présenté. Son intelligente et
originale physionomie mérite d'être regardée de profil ou de face. La
tête est forte; le front développé est celui d'un penseur; la bouche est
grande et souriante, le nez régulier; les années ont blanchi la barbe et
la chevelure, sillonné les traits de quelques rides et souligné
l'ensemble. Le regard est fin, un peu narquois. Alkan a maintenant
soixante-quatre ans; sa démarche penchée, sa mise puritaine lui donnent
l'aspect d'un ministre anglican ou d'un rabbin,--dont il a la science.
Homme d'étude, esprit cultivé, travailleur infatigable, Alkan est une
des plus hautes intelligences et un des esprits les plus universels du
groupe d'artistes éminents qui tiennent la tête de l'école française du
piano. Nous sommes d'autant plus heureux de rendre publiquement cet
hommage à notre illustre confrère, qu'à un moment de notre carrière, en
1848, un malentendu regrettable, dû à l'ardeur de la lutte pour la
vacance de la classe de Zimmermann, nous a séparés, sans toutefois
altérer notre mutuelle estime et sans diminuer chez moi l'admiration
sincère pour l'artiste, la vive sympathie pour le chercheur laborieux et
le producteur puissant.
XIII
CRAMER
Jean-Baptiste Cramer, encore un nom illustre qui surgit d'une forte et
vaillante génération d'artistes, démentant cet axiome banal que, dans le
monde des arts, les fils héritent rarement des qualités paternelles. Le
grand-père, et particulièrement le père du célèbre pianiste, ont été
musiciens distingués. La généalogie des Cramer mentionne comme chef de
cette famille Jacques Cramer, né à Sachau, en Silésie, l'année 1705. Il
fut attaché comme flûtiste et timbalier à la musique de l'électeur
palatin. Son fils Guillaume, né à Mannheim en 1745, devint un violoniste
de premier ordre; enfant prodige, ce précoce virtuose, âgé de sept ans,
émerveillait, par l'exécution magistrale d'un concerto, son protecteur,
l'électeur palatin. Formé à l'école de maîtres habiles, il acquit tout
jeune un talent de grand style très apprécié des connaisseurs, disent
ses biographes, et il fut attaché à la musique particulière du souverain
jusqu'en 1772. Mais, dans un voyage fait à Londres à cette époque, ses
succès de virtuose eurent un tel retentissement que le roi, pour
décider le grand artiste à se fixer en Angleterre, le nomma chef
d'orchestre de l'Opéra avec des appointements considérables. Guillaume
Cramer a publié sept concertos pour violon, six duos pour deux violons,
six trios pour deux violons et basse. Musicien de haute valeur, il eut
le bonheur d'avoir un fils digne de lui.
Jean-Baptiste Cramer, le célèbre pianiste, est né à Mannheim le 24
février 1771. Conduit tout jeune à Londres, le jeune Cramer étudia
d'abord le violon; mais son goût prononcé, sa vocation bien apparente
pour le clavecin et le piano, décidèrent son père à ne pas faire
violence au désir fermement exprimé par l'enfant; son éducation fut
confiée aux soins de Benser, de SchrÅter, enfin de Clementi. Cramer
ne fut qu'un an l'élève de ce dernier maître; mais ses conseils, ses
exemples, ses principes invariables portèrent fruit, et nul disciple de
Clementi n'a gardé plus profondément l'empreinte de son école et de son
style. Un peu plus tard, en 1785, Cramer étudia la théorie de la
musique, l'harmonie et la composition avec Charles-Frédéric Abel.
La passion des voyages et le désir d'affirmer sa valeur de virtuose, lui
firent visiter toutes les grandes villes du continent. Son exécution si
correcte, si pure, excita partout l'admiration des musiciens de goût,
qui apprécièrent son style simple et noble, sa belle manière de faire
chanter le piano. De retour en Angleterre, il écrivit de nombreuses
compositions, sonates, concertos, rondos, marches, airs variés,
fantaisies, nocturnes, bagatelles, valses, et aussi des duos à quatre
mains, d'autres pour piano et harpe, un quintette et un quatuor pour
piano et instruments à cordes. L'Åuvre de Cramer comprend 105
sonates, dont beaucoup ont une grande valeur de style, un réel mérite de
facture. Quelques années plus tard, Cramer fit encore un voyage en
Allemagne et en Italie, puis il revint à Londres, sa patrie d'adoption.
Nature très laborieuse, Cramer partageait son temps entre le professorat
et la composition; mais ce n'est pas seulement dans les formules
scolastiques, marches d'harmonie, divertissements, fugues, traits de
mécanisme, etc., ni par l'ensemble parfait des deux mains,
l'indépendance et l'égalité des doigts, que J.-B. Cramer s'est montré
disciple fidèle de Clementi; on retrouve aussi les grands principes de
ce maître dans l'ornementation simple et sobre, dans le contour
mélodique et vocal des phrases chantantes: enfin, l'analogie du style et
des procédés nous apparaît d'une manière si frappante que tout en
admirant la forte individualité de Cramer, nous saluons en lui le fils
aîné de Clementi, le représentant direct, le continuateur le plus
autorisé de son école.
Ce n'est pas seulement au point de vue de la virtuosité qu'il faut
reconnaître cette filiation incontestable; on la retrouve encore, et
très prononcée, dans toutes les compositions de Cramer, et
particulièrement dans ses recueils d'études si justement célèbres que
nous estimons à l'égal du _Gradus ad Parnassum_. Cette affinité nous
paraît plus sensible, plus appréciable chez Cramer que chez John Field,
qui fut pourtant l'élève de prédilection de Clementi. Les formules
diatoniques par mouvement semblable aux deux mains, les traits légers et
brillants parcourant progressivement le clavier en larges périodes de
_crescendo_ et de _diminuendo_, se trouvent toujours, sous des formes
variées, dans les compositions du maître et de son illustre disciple;
tous deux ont également puisé aux sources pures de l'art et pris pour
modèles les grands clavecinistes S. et E. Bach, Hændel et Scarlatti.
Les leçons de Cramer étaient très recherchées, et l'aristocratie
anglaise avait en haute estime le digne émule de Clementi. Mon vieil
ami, Georges Onslow, le célèbre symphoniste, a été un de ses disciples
favoris. Pour revenir au compositeur, les Åuvres de Cramer n'ont pas
toutes une égale valeur; l'intérêt et le style ne s'y maintiennent pas
au même niveau: il y a même, on doit le reconnaître, bon nombre
d'arrangements écrits à la hâte et peu dignes de la juste renommée de ce
maître célèbre. Les Åuvres dernières manquent d'inspiration; et l'on
ne reconnaît plus l'écrivain au style châtié et sévère. La plupart des
sonates et concertos de Cramer n'existent guère que dans les
bibliothèques; les planches ont été fondues et les pianistes modernes ne
connaissent que par ouï-dire la grande généralité de son Åuvre.
Ajoutons encore que, malgré leur mérite très réel et leur incontestable
valeur musicale, les compositions de Cramer ont vieilli et sont bien
plus démodées que celles de Clementi et de Dussek. Suivant le terme
consacré, elles ont un air «poncif» qui les fait négliger malgré tout
l'intérêt qu'elles commandent. Citons pourtant, parmi les Åuvres
restées au répertoire courant de l'enseignement scolastique, les 7
concertos pour piano et orchestre. On ne peut refuser à ces morceaux
d'excellente facture un style noble, une harmonie distinguée et une
grande variété dans la contexture des traits, brillants, bien sous la
main. Les trois duos à quatre mains méritent d'être connus et étudiés
(op. 24, 34 et 50); de même pour les nocturnes (op. 32 et 54), et les
sonates (op. 8, 49 et 58). Nous l'avons déjà dit: Cramer a écrit 105
sonates, et, comme travail de lecture, nous ne connaissons rien de
meilleur, grâce à l'intérêt soutenu et concertant des deux mains. Citons
encore un quintette et un quatuor pour piano et instruments à cordes
(op. 61 et 28), et trois trios.
Cramer, ainsi que Clementi, a voulu élever un véritable monument à l'art
musical en écrivant ses belles études, notamment les deux premiers
livres, 16 études faisant suite aux deux premiers recueils, et aussi les
caprices dédiés à Mme de Montgeroult sous ce titre _Dulce et utile_.
Dans ces admirables petites pièces de deux ou quatre pages au plus, la
phrase musicale serrée, correcte, dégagée de tout ornement parasite,
condensée dans un cadre étroit, d'une harmonie pure, souvent ingénieuse
et riche, offre les formules de mécanisme les plus utiles, pour obtenir
l'indépendance et l'égalité des doigts, ainsi que des exemples de goût
et de style que nul pianiste désireux d'acquérir un réel talent ne doit
négliger.
L'immense popularité de ces recueils d'études prouve victorieusement que
presque toujours un succès durable récompense l'artiste qui sait trouver
des formes harmonieuses pour exprimer d'utiles pensées. Chaque type
d'étude, d'un dessin bien arrêté, d'un intérêt tout spécial, est traité
avec une rare liberté d'allure et une concision qui n'exclut pas un
développement bien équilibré; les deux mains prennent toujours un égal
intérêt au discours musical, et l'idée première, modulée avec art,
reparaît persistante pour offrir à l'attention des élèves, soit une
difficulté de mécanisme, soit un tour de phrase mélodique présenté avec
une grâce toute particulière.
Cramer excellait dans l'interprétation des andantes, et nul virtuose ne
disait avec plus de perfection et de charme, les adagios de Mozart. Son
exécution se distinguait par une égalité merveilleuse, une indépendance
parfaite des doigts aux deux mains. Sa manière de phraser et de faire
chanter le piano était un modèle d'expression et de naturel.
Vers 1832, Cramer a quitté l'Angleterre pour venir habiter Paris; puis
il s'est établi à Boulogne-sur-Mer pendant plusieurs années. Il vivait
retiré, en dehors du mouvement musical, ne recevant que quelques
intimes, Boëly, Kalkbrenner, Pleyel. Si pourtant un jeune musicien,
curieux de connaître le vénérable «patriarche» du piano s'aventurait
dans son modeste intérieur et lui demandait des avis, il prenait
plaisir à énumérer les qualités de bravoure, de sonorité, des exécutants
modernes, vantant leur puissance, leur brio, leur souplesse, leur
habileté de prestidigitation; puis il ajoutait avec une bonhomie
ironique: «Cette musique est trop forte pour mes pauvres oreilles, trop
forte pour mes doigts séniles.» Combien peu cependant, parmi les
virtuoses contemporains, seraient capables de dire avec la perfection
voulue les Ãtudes de Clementi et de Cramer, sans remonter aux fugues de
Bach et de Hændel!
Au demeurant Cramer, qui excellait à nuancer le son du piano, avait une
répulsion très-naturelle pour l'école bruyante et tapageuse. Froid et
réservé dans ses jugements, il se contentait de dire quand on
l'obligeait à donner son avis sur le talent et la virtuosité des
pianistes à la mode: «MM. X. Y. Z. sont très forts, leur exécution est
éblouissante, ils me stupéfient par leur audacieuse bravoure; mais j'ai
la faiblesse de préférer les sonorités moins éclatantes, et je n'ai pas
de goût pour les sauts périlleux, pour la haute gymnastique musicale; je
préfère le terre à terre de mon clavier.»
Nous partageons absolument cette théorie d'un grand maître; la
virtuosité transcendante est un moyen indispensable, mais non le but Ã
viser; la loi véritable est de charmer, d'émouvoir, de captiver; la
difficulté a sa raison d'être, mais elle doit garder sa place secondaire
et ne pas occuper le premier plan pour exciter l'étonnement--ou
l'appréhension.
La physionomie de J.-B. Cramer était d'un aspect froid et sévère.
L'ovale allongé de la figure, les traits réguliers, le regard ferme et
assuré faisaient de l'ensemble un type fort distingué en harmonie avec
sa tenue irréprochable, ses allures éminemment correctes, l'attitude
méthodique et un peu compassée du véritable gentleman. Cramer, après un
séjour de quelques années à Paris et à Boulogne-sur-Mer, retourna dans
sa chère Angleterre, son pays d'adoption, qu'il aimait avec la foi
profonde, l'ardent enthousiasme d'un patriote; c'est là qu'il mourut,
aux environs de Londres, à l'âge de 87 ans, ayant conservé, comme
Clementi, dans sa verte vieillesse, toutes ses facultés et ses belles
qualités d'exécution.
XIV
GOTTSCHALK
Les sources de l'art ont des points de départ très divers, des origines
souvent mystérieuses et cachées, mais c'est le plus souvent dans les
profondeurs de l'âme que se trouve le foyer vivifiant; c'est là que
l'inspiration, l'impressionnabilité, l'imagination puisent leur éclat et
prennent leur force d'expansion. Les compositeurs qui nous ont précédés
et ont posé les premières assises de l'école moderne ont peu connu ou
négligé le côté pittoresque, descriptif, imagé, si fort en vogue de nos
jours; le caractère et la force de leur style consistaient surtout dans
la bonne exposition, l'enchaînement et le développement parfait des
idées: ils n'avaient aucune prétention à l'art de peindre, et se
contentaient d'écrire purement, dans une langue musicale et châtiée.
C'était l'école des logiciens. Mais actuellement l'art musical, comme la
littérature et la peinture, a trouvé des voies nouvelles et contient des
sectes différentes: écoles idéaliste, naturaliste, impressionaliste.
Nous avons aussi nos représentants de l'orientalisme, Félicien David,
Reyer et Bizet, dont les noms répondent si bien à ceux de Decamps,
Marilhat et Fromentin; nos néo-grecs, comme Gounod, Victor Massé et
Duprato, qui nous rappellent Hamon, Gérôme et toute l'école archaïque.
Dans le domaine des pianistes compositeurs, il a surgi une foule de
paysagistes proprement dits, peintres de genre, sentimentalistes ou
amateurs du pittoresque. Mendelssohn, Liszt, Chopin, Stephen Heller,
Prudent, Rosenhain, Wolff, Delioux, Schuloff, etc., ont composé de
nombreuses pièces caractéristiques, véritables bijoux du genre
descriptif. Poètes musiciens, amoureux de la nature, ils ont chanté la
patrie absente ou le pays perdu en traduisant dans la langue des sons
les mÅurs, le caractère, le tempérament des différentes nationalités.
Gottschalk mérite une place à part dans cette école par son
individualité, sa distinction, l'originalité de ses compositions et sa
virtuosité exceptionnelle. Louis Moreau Gottschalk naquit le 8 mai 1829
à la Nouvelle-Orléans. Notre ami L. Escudier dans son livre des
«virtuoses célèbres», rectifie l'erreur de Fétis faisant naître le
célèbre artiste en 1828, et consacre à son pianiste de prédilection des
pages pleines d'intérêt et riches de détail, dont l'émotion fait honneur
à l'artiste enlevé si prématurément, nature sympathique, imagination de
poète, cÅur sincère et dévoué. Sans avoir été le disciple de Chopin
ni de Liszt, Gottschalk participait beaucoup de ces maîtres illustres
par son tempérament fin, délicat, rêveur; entouré comme Chopin, dès son
enfance, d'affections généreuses et de soins tendres, né et grandi dans
un milieu aristocratique, son instruction et son éducation furent très
soignées. Je n'ai pas à raconter les épisodes attachants et romanesques
qui amenèrent à la Nouvelle-Orléans les grands parents de Gottschalk,
dont les aïeuls maternels étaient le comte et la comtesse de Bruslé, de
Saint-Domingue. Louis Moreau Gottschalk eut pour père sir Ãdouard
Gottschalk, un jeune touriste anglais docteur ès sciences de
l'université de Cambridge conduit à la Louisiane par le goût des voyages
et fixé dans ce pays après son mariage avec la jeune comtesse de Bruslé.
Il y eut plusieurs enfants de cette union, frères et sÅurs de Louis
Gottschalk, tous heureusement doués.
La famille de Gottschalk habitait une campagne isolée, au bord du lac
Pontchartrain. Les premières impressions de jeunesse ont dû exercer une
grande influence sur l'imagination romanesque du futur compositeur. Les
bruits mystérieux de la forêt, les harmonies vagues, la poésie d'une
nature sauvage, formèrent le goût et l'esprit de l'artiste et lui
donnèrent une empreinte décisive. Les chants indiens et créoles, les
chansons nègres aux rythmes si originaux, les mélodies locales si
charmantes et si naïves meublèrent la mémoire du musicien, et plus tard
tous ces matériaux se fondirent dans son cerveau pour produire un
nouveau métal.
En 1841, Gottschalk vint à Paris perfectionner son éducation musicale
d'enfant prodige. Charles Hallé et Camille Stamaty, plus
particulièrement, furent ses professeurs. En 1844, il donna son premier
concert chez Pleyel, qui le prit en grande affection. Chopin également
témoigna sa vive sympathie au jeune artiste; il se plaisait Ã
reconnaître dans cette délicate nature une organisation tendre et
sensible, sÅur de la sienne. Après avoir pris les leçons d'harmonie
de Maldent, Gottschalk commença à composer et écrivit ses ballades:
_Ossian_, _la Bamboula_, _le Bananier_, _la Savane_, _la Danse
ossianique_, _le Mancenillier_, etc., Åuvres publiées en 1848 et
1849, encore à l'état d'esquisse et de première ébauche.
C'est en 1848 que j'ai connu Gottschalk. Camille Pleyel me l'avait
signalé comme un virtuose de grand avenir, et sa première audition me
prouva que ces éloges n'avaient rien d'exagéré. Sa nature distinguée et
modeste le rendait tout d'abord sympathique; son exécution expressive,
ses sonorités à la Chopin achevaient de séduire. Sa réputation
commençait, et elle allait grandir rapidement, ses premières Åuvres;
gravées chez Escudier, obtenaient un succès immédiat.
Il était impossible de méconnaître une individualité très accusée dans
ces compositions, où le charme de l'idée, l'élégance des harmonies se
marient à des rythmes d'une allure toute particulière, d'une persistance
opiniâtre; ces langoureuses mélodies créoles, ces danses nègres d'une
mesure cadencée donnaient aux compositions de Gottschalk un goût de
terroir, un parfum spécial, un accent de couleur locale d'une
authenticité incontestable.
En 1849, Gottschalk fit un voyage en Savoie et en Suisse; il fut
présenté à la grande-duchesse de Russie, qui l'accueillit avec la grâce
et la bienveillance habituelles à la haute aristocratie russe.
Gottschalk, très apprécié, fit acte de charité en donnant à Yverdun un
concert de bienfaisance. De 1850 à 1851, il se fit entendre à Paris dans
de nombreuses réunions. Sa virtuosité brillante, expressive rappelait
les qualités de Chopin; et Camille Pleyel, si bon juge, assurait
hautement retrouver dans son jeune ami les exquises délicatesses du
poète du piano. A cette époque, Gottschalk me fit la gracieuseté de me
dédier sa belle transcription de _la Chasse du jeune Henri_, qu'il
jouait souvent à deux pianos avec mon élève et ami, Joseph Wieniawski.
Sa fantaisie sur le _God save the Queen_ appartient à la même date.
Appelé en Espagne sur le désir exprimé par la reine, Gottschalk donna, Ã
Bordeaux et à Bayonne, plusieurs concerts, prélude brillant des ovations
triomphales qui l'attendaient dans toutes les grandes villes de la
péninsule et particulièrement à Madrid. Le célèbre virtuose excita un
enthousiasme extraordinaire. Complimenté par les municipalités, présenté
aux plus illustres personnages de la cour, accueilli à l'Escurial avec
le même fanatisme d'admiration, fêté, acclamé, décoré, Gottschalk eut
même le singulier honneur de passer une revue. Ce fut un
_pronunciamento_ d'enthousiasme; mais Gottschalk, rappelé en Amérique Ã
la demande expresse de son père, dut quitter l'Espagne, non sans
emporter une couronne d'or offerte par les dilettantes de Madrid, avec
cette inscription: «A Gottschalk, poète espagnol». Si on en croit la
légende, il aurait aussi emporté le cÅur d'une infante, et cette
aventure romanesque, cessant d'être un mystère, aurait décidé le
gouvernement espagnol à prier Gottschalk de quitter Madrid.
Gottschalk traversa rapidement le Portugal et s'embarqua pour
l'Amérique, qu'il parcourut en tous sens. Il fut non seulement prophète
dans son pays, en dépit du proverbe, mais encore accueilli avec une
fureur d'enthousiasme national, applaudi à l'égal de Liszt, de Henri
Herz, de Thalberg, et sa réputation devint universelle. Au bout de
quelque temps, il avait fait la conquête du nouveau monde. A New-York et
à la Nouvelle-Orléans, son arrivée fut saluée par des vivats fanatiques;
conduit par la foule à son hôtel, harangué par les magistrats, il eut un
véritable triomphe. Quant aux recettes des concerts, elles atteignaient
des chiffres inusités, et les belles Américaines y ajoutaient des
boutons en diamants, comme souvenir personnel offert à leur cher
compatriote.
Gottschalk, en quittant l'Espagne, avait emporté les recommandations
toutes particulières de la reine pour le gouverneur de Cuba. Cette
protection jointe à sa grande réputation artistique, lui valut à la
Havane la réception la plus chaleureuse; il devint en quelques jours
l'idole du pays. Aussi, malgré ses habitudes nomades, fit-il un long
séjour dans cette île enchantée, où il revenait près d'amis dévoués se
retremper dans une existence faite d'affection, qui convenait
merveilleusement à sa nature aimante. J'ai connu plusieurs notables de
Havane, honorés de l'amitié de Gottschalk, et tous, comme son intime
Espardero, avaient conçu pour lui un attachement profond et une
admiration sans bornes.
Gottschalk revint à New-York en 1853 et y donna une nombreuse série de
concerts aussi brillants et aussi recherchés. Nous n'avons pas à le
suivre dans ses pérégrinations à travers l'Amérique du Nord et du Sud,
au Chili, Ã Lima, Ã Saint-Thomas, Ã la Trinidad, Ã Port-au-Prince, Ã
Porto-Rico. Le célèbre impresario Strakosch et la Patti, alors âgée de
quatorze ans, organisèrent avec lui un voyage artistique à travers le
continent entier. Ce voyage, commencé en 1860, dura trois ans; mais
cette série de fatigues et de triomphes, de travaux et de plaisirs, de
brusques et continuelles émotions devait briser le plus fort
tempérament. Gottschalk ne tarda pas à y succomber.
Nature élégante, distinguée, tout à fait aristocratique, Gottschalk,
jeune, avait une grande analogie avec Chopin: traits fins et réguliers,
ovale allongé de la figure, regard doux, rêveur, cachet de mélancolie.
Le moral répondait également à cette ressemblance physique:
impressionnabilité extrême, presque maladive, nature de sensitive,
organisation d'élite. Gottschalk avait reçu une excellente éducation,
parlait plusieurs langues et avait fortifié ses premières connaissances
par des études sérieuses faites avec conscience. Tout en s'élevant et en
agrandissant le cadre de ses inspirations, il avait conservé une
individualité très prononcée, et malgré son affinité avec Chopin, il
puisait à des sources très différentes. Aussi ne voyons-nous pas en lui
un pâle imitateur d'un style inimitable, mais un tempérament original,
participant d'un maître admiré sans tendre à le continuer.
Certains détails, certains contours mélodiques, certaines ondulations
sonores pourraient faire songer à Chopin, pourtant l'ensemble garde une
couleur toute particulière. Inspirées par d'autres sentiments, produites
sous un autre ciel, les compositions de Gottschalk ont un éclat, un
brio, une allure déterminée, à la fois individuelle et locale. Les
harmonies de Gottschalk, d'une élégance exquise, offrent rarement la
recherche précieuse de Chopin, dont le tissu serré, d'une trame très
forte, arrive parfois jusqu'aux limites extrêmes du possible.