De Berlin, Dussek partit pour Saint-Pétersbourg, d'où le prince Radziwil

l'enmena deux ans dans ses terres de Lithuanie. En 1786 et en 1788,

Dussek vint à Paris, et se fit entendre à la cour. La reine

Marie-Antoinette l'accueillit avec beaucoup de bienveillance. En

quittant Paris, il se rendit en Italie et donna plusieurs concerts Ã

Milan. Les Italiens lui firent une réception chaleureuse et acclamèrent

le célèbre virtuose à l'égal d'un grand chanteur. En 1788, Dussek

séjourna quelque temps à Paris, mais les sourds grondements de la

Révolution, les agitations de la rue, l'imminence d'une commotion

sociale, l'engagèrent à chercher un refuge en Angleterre.

Il y trouva le même enthousiasme, mais il eut la malencontreuse pensée

de s'improviser négociant, comme Clementi, dont il n'avait pas les

habitudes d'ordre ni rigoureuse économie. Passionné pour son art, mais

amoureux du plaisir, joyeux convive, aimable causeur, comprenant la vie

en véritable épicurien, l'insoucieux artiste ne possédait aucune des

qualités qui font le spéculateur; il n'apportait dans son commerce de

musique ni l'activité, ni la suite dans les idées, ni l'intelligence

spéciale nécessaires à une bonne gestion. Cette tentative fut pour

Dussek la cause de sérieux embarras financiers, qui l'amenèrent Ã

quitter Londres afin de se soustraire aux poursuites de ses nombreux

créanciers. Il se réfugia à Hambourg en 1800.

On voit par cette rapide esquisse le côté un peu vagabond et toujours

agité de l'existence de Dussek. Elle eut aussi son côté romanesque. Au

milieu de ces voyages incessants où les succès les plus justifiés

accompagnaient le brillant et sympathique pianiste, son instruction

solide, ses manières polies, distinguées, son immense talent, sa belle

prestance, valaient à Dussek des triomphes de plus d'un genre. Bien

souvent le génie et la virtuosité exercent autant de séduction que

l'esprit et la beauté; surexcitation, sensibilité excessive ou vanité

inconsciente, on voit souvent les natures féminines s'éprendre de

passions irrésistibles pour les artistes qui ont conquis la faveur

publique.

Dussek a exercé une semblable fascination; honoré de la tendre affection

d'une princesse russe, il fut, comme plus tard Chopin, Liszt et

Dœlher, et tant d'autres victimes plus ou moins volontaires de

l'amour, enlevé à l'admiration des dilettantes pour vivre deux ans sous

la loi et dans les domaines de la noble dame que son talent avait si

complètement charmée. Mais les plus beaux romans ont une fin, et il faut

toujours tourner la dernière page. Soit lassitude réciproque, soit

retour à la saine raison, la nouvelle Armide laissa partir son

prisonnier, et l'enfant prodigue retourna embrasser son père, qu'il

n'avait pas vu depuis vingt ans.

C'était en 1802. Pendant les années qui suivirent, Dussek fut

successivement attaché comme directeur de la musique et virtuose au

prince Ferdinand de Prusse, puis, à sa mort, en 1808, au prince

d'Ysembourg. Mais à cette terrible époque de l'épopée et de la

centralisation impériales, les œuvres d'art et les artistes prenaient

de gré ou de force la route de Paris, et Dussek qui, en 1788, avait

décliné les gracieuses instances de Marie-Antoinette voulant le retenir

en France, accepta l'engagement que lui fit offrir le prince de

Talleyrand, à la fin de 1808. Il devint l'organisateur et le directeur

de ses soirées musicales. Dussek a donc passé à Paris au service de

l'ancien évêque d'Autun les dernières années de sa fiévreuse existence.

Cet engagement, qui lui laissait de grands loisirs, fut une cause de

ruine pour sa santé; le célèbre pianiste avait pris un embonpoint

excessif, véritable infirmité qu'il aurait fallu combattre par une vie

active; mais Dussek, soit fatigue des agitations de la vie, soit

lassitude morbide, voulait un repos absolu; le _farniente_ était devenu

son programme et il passait au lit la majeure partie de sa journée.

D'autre part, pour combattre ce marasme et cette torpeur, Dussek

contracta la funeste habitude de boire des spiritueux.

Le remède, combiné avec le mal, hâta sa fin, et il mourut à Paris, le 20

mars 1812, à l'âge de cinquante et un ans.

Les compositions de Dussek se chiffrent par quatre-vingts numéros

d'œuvres: douze concertos avec orchestre, une symphonie concertante

pour deux pianos, un quintette et un quatuor pour piano et instruments Ã

cordes, de nombreuses sonates concertantes ou avec accompagnement de

violon, flûte et violoncelle, neuf duos à quatre mains, trois fugues Ã

quatre mains, une grande fantaisie suivie d'une fugue, cinquante-trois

sonates pour piano seul. Fétis cite encore, dans sa biographie, deux

opéras exécutés à Londres, une messe solennelle, plusieurs oratorios

allemands et de nombreuses pièces vocales et religieuses.

Nous devons aussi mentionner, dans la nomenclature des œuvres

légères, de nombreux rondeaux, airs variés et de charmantes rêveries:

_l'Adieu_, _la Consolation_, _ma Barque légère_, rondo populaire, _la

Matinée_, rondo, les variations sur _Vive Henri IV!_ _Chantons l'hymen_,

etc. Dussek a aussi publié, en Angleterre, une méthode de piano traduite

en France, mais cet ouvrage est devenu très rare et les planches en ont

dû être fondues.

Ces œuvres nombreuses n'ont pas toutes une égale valeur. Plusieurs

ont singulièrement vieilli et nous semblent d'un médiocre intérêt; mais,

tout en faisant une large part aux fluctuations du goût et de la mode,

en tenant compte de quelques formules surannées, Dussek est un des rares

maîtres de l'époque dont la musique soit demeurée au répertoire de

l'enseignement classique. Les 3e, 5e, 6e, 7e et 12e concertos, les sonates:

op. 9, 14, 35, 48, _le Retour à Paris_, _les Adieux à Clementi_,

_Invocation_, _l'Élégie sur la mort du prince de Prusse_ sont joués

souvent au Conservatoire à nos examens d'admission dans les classes de

piano, particulièrement en vue des classes du second degré, qu'on a

l'étrange habitude de désigner sous le nom de classes de clavier. Nous

ne pouvons oublier dans cette liste de citer particulièrement les

concertos en _sol_ mineur et en _mi_ bémol, le duo pour piano et

violoncelle en _fa_ joué avec tant de succès à Londres par la célèbre

pianiste Arabella Godard, Mme Davison, femme du grand critique musical.

Mentionnons encore le quatuor en _fa_ mineur, le quatuor en _mi_ bémol

et les trois quatuors pour instruments à cordes, violon, alto et

violoncelle, œuvres magistrales et nullement démodées.

Toutes ces compositions justifient cette préférence par la fermeté de

leur style et leur excellente facture. Les traits brillants, bien sous

la main, sont parfaitement écrits pour l'instrument; les phrases de

chant ont de la noblesse, de l'accent, de la chaleur, et souvent

l'inspiration musicale s'élève jusqu'au dramatique. Les compositions de

piano de Kozeluch, Jadin, Hermann, Gelineck, de Pleyel même, sont

tombées dans l'oubli le plus profond: l'œuvre de Dussek, au

contraire, a résisté en partie à l'influence de la mode, à l'action du

temps, parce que son style accuse une forte individualité. Ses idées

musicales ont la sincérité et la noblesse qui font les œuvres

durables; les phrases mélodiques se distinguent par la grâce, la

sensibilité et l'accent venu du cœur; les traits ingénieux et

brillants sont variés de forme; enfin l'harmonie correcte, d'un ferme et

riche tissu, offre des effets saisissants et d'une grande hardiesse.

On a souvent opposé l'un à l'autre Steibelt et Dussek, natures pourtant

bien dissemblables de compositeurs et de virtuoses. Steibelt, doué d'une

riche et fertile imagination, improvisait avec une merveilleuse facilité

des pages où brillaient d'heureuses inspirations, mais dont la mise en

œuvre, peu étudiée et diffuse, laissait à désirer. Insouciant de la

perfection du style, n'ayant pas de plan arrêté, Steibelt a follement

jeté au vent de charmantes idées, dont un artiste consciencieux aurait

pu tirer un excellent parti. Dussek, au contraire, sans posséder une

aussi féconde imagination, moins _génial_ que Steibelt, diraient les

Allemands, sans être un pur contre-pointiste, possédait assez les

secrets de la science harmonique pour écrire correctement et dans un

idiome châtié la belle langue musicale.

La différence entre ces deux artistes était aussi sensible au point de

vue de leur talent de virtuoses qu'à celui de leur mérite de

compositeurs: ajoutons même au point de vue moral. Nous retrouvons chez

l'homme et le musicien les mêmes contrastes, les mêmes oppositions

d'organisation et de caractère. Dussek, toujours maître de lui, correct,

consciencieux, méthodique, exécutait avec un goût parfait et dans un

grand style des œuvres magistrales par l'idée et par la forme. Ami

généreux, homme du monde, instruit, spirituel, son exécution avait

toutes les qualités de sa personne. Il faisait chanter le piano à ravir,

et savait aussi exciter l'enthousiasme par l'audace heureuse de ses

traits brillants et nouveaux.

Steibelt, dont la délicatesse de sentiments, l'éducation et le caractère

laissaient à désirer, conquit la faveur du public et celle de puissants

protecteurs par les éclats et les éblouissements de sa prodigieuse

imagination; virtuose très habile mais au style incorrect, mélodiste de

génie, sa musique expressive, chantante, passionnée, brille par

l'inspiration, mais les idées abondantes et variées se succèdent sans

ordre, se relient mal, ont le décousu d'une improvisation. Steibelt

visait toujours à l'effet, et, pour l'obtenir, sacrifiait souvent le bon

goût, dont il avait peu souci. C'est lui qui, le premier, a mis si fort

à la mode les passages en notes répétées, les fantaisies avec variations

et le trémolo, qu'il excellait à faire; c'était alors un sujet

d'étonnement et d'admiration.

Steibelt éblouissait la foule des amateurs, mais sa personne était peu

sympathique et même peu digne d'estime. Bien au contraire, Dussek, par

son honorabilité, ses belles manières, son instruction, son esprit

cultivé, attirait et charmait. Aimable, obligeant, dévoué, ce grand

artiste avait encore une réputation de causeur spirituel.

Dussek n'a pas fait école comme Clementi, Cramer, Kalkbrenner, Herz; on

ne cite aucun pianiste célèbre se glorifiant de son nom, s'affirmant

pour son disciple, et pourtant ce maître illustre a laissé comme

compositeur et virtuose de belles traditions à suivre. J'ai pendant un

an donné des leçons à une élève très distinguée de Dussek, Mme de B.;

cette dame, pianiste de grand talent, plus âgée que moi de trente ans,

m'était venue sans doute par curiosité pour se rendre compte des

modifications apportées dans l'enseignement. Mme de B. me parlait

avec une admiration sincère de la belle manière d'exprimer le son de

Dussek, de son style noble et simple, de son toucher profond dans les

phrases chantantes, de son exécution colorée, brillante; pourtant elle

reconnaissait avec moi que les perfectionnements apportés à la facture

moderne se prêtaient à des effets de puissance et de douceur, à des

variétés de timbre, à des ondulations sonores, à une fluidité

harmonieuse que ne pouvaient produire les virtuoses de la génération qui

nous a précédés. Mais, ce sont là des lacunes et des défectuosités de

détail, inhérentes à l'époque même où Dussek a vécu; l'éminent pianiste

n'en reste pas moins une des figures les plus intéressantes et les plus

sympathiques, comme un des premiers ancêtres de ce groupe brillant de

compositeurs exotiques que continuent aujourd'hui avec tant d'éclat

Stephen Heller, Liszt et Schulhoff.

XII

CH. VALENTIN ALKAN

S'il est une physionomie d'artiste originale et curieuse à étudier entre

toutes, c'est bien certainement celle de Ch.-V. Alkan, dont l'intérêt se

double d'une sorte de mystère et d'énigme à pénétrer. Ce maître éminent,

un des doyens de l'école française, a presque toujours vécu solitaire au

milieu de la tourmente parisienne et du mouvement artistique, fuyant le

bruit et la célébrité avec autant de soin que d'autres les recherchent.

Valentin Alkan est obstinément resté loin de la foule qui fait la vogue

et les succès éclatants, contrairement aux habitudes de tous les

virtuoses que le double amour de la popularité et de la fortune jette

dans le vaste courant des voyages et des concerts internationaux.

Parisien fidèle, on pourrait dire Parisien de culte et d'attachement

religieux, Valentin Alkan n'a rompu qu'une seule fois avec ses

traditions sédentaires et sa vie calme, recueillie, passée tout entière

dans l'ombre féconde du travail; il a obéi ce jour-là à des

sollicitations pressantes, aux instances de ses amis et de notre vieux

maître Zimmermann; mais cette excursion dans le monde militant des

concerts n'a été qu'une échappée rapide et une brillante exception.

L'artiste rêveur, le musicien philosophe et un peu misanthrope est

bientôt revenu à la paix fertile de sa solitude.

Valentin Alkan est l'aîné de quatre frères, tous musiciens distingués.

Son père, homme laborieux et intelligent, tenait en 1833, lorsque je

l'ai connu, un petit pensionnat rue des Blancs-Manteaux. De jeunes

enfants, pour la plupart israélites, y recevaient une instruction

musicale élémentaire et apprenaient aussi les premiers rudiments de la

grammaire française. Valentin Alkan, né à Paris en décembre 1813, enfant

précoce et doué de dispositions exceptionnelles, fut admis au

Conservatoire avant l'âge réglementaire, obtint le premier prix de

solfège à l'âge de huit ans, et le premier prix de piano à dix ans dans

la classe de Zimmermann. Il avait en 1826, à l'âge de treize ans, le

premier prix d'harmonie dans la classe de Dourlen, professeur excellent

et affectueux, sous des dehors austères et froids. Conduit à Paris, en

1827, par mon grand-père, je reçus, sur la recommandation de Zimmermann,

quelques répétitions du jeune Alkan, mon aîné de quatre ans; mais, avec

une aussi faible différence d'âge, ce travail ne pouvait être très

sérieux, et nous dûmes l'interrompre au bout de quelques semaines.

C'est vers cette époque que Valentin Alkan commença à se produire comme

virtuose. Élève de prédilection de Zimmermann, il était patronné par

lui, présenté dans toutes les soirées où sa brillante et nombreuse

clientèle l'appelait. Grâce à cet appui donné à son jeune mais déjÃ

magnifique talent, Valentin Alkan comptait, dès l'âge de dix-sept ans,

au nombre des virtuoses célèbres.

Je vois encore cette maison de M. Alkan père, ce milieu tout patriarcal

où s'est formé le talent de Valentin Alkan et où a grandi sa jeunesse

laborieuse. J'y ai passé quelques mois comme pensionnaire, en même temps

que Ravina et Honoré, en compagnie d'un groupe d'enfants qui venaient y

prendre des leçons de solfège et recevoir l'enseignement musical

élémentaire. C'était comme une école préparatoire, une annexe juvénile

du Conservatoire. Que de bonnes soirées passées là à peu de frais dans

la chambre de Valentin Alkan, qui n'était pas encore le solitaire,

l'ermite de l'âge mûr. Gai, joyeux, confiant dans la vie, il avait,

comme nous tous, la foi, l'enthousiasme et les chères illusions de la

jeunesse.

En pleine possession déjà de sa réputation de virtuose, il ajoutait Ã

ses études d'harmonie de fortes et sérieuses leçons de contre-point et

de fugue prises avec Zimmermann, très habile contre-pointiste et

passionné pour cet enseignement. J'ai dit que Valentin Alkan était son

élève de prédilection: c'était aussi celui qu'il nous montrait comme

type de l'artiste laborieux, chercheur, aimant le grand art, ne

sacrifiant point au succès éphémère, ayant horreur du banal, suivant sa

voie sans jamais songer à la popularité. Et, en effet, par cette probité

chaste de l'inspiration et de la mise en œuvre, Valentin Alkan se

place à côté d'Hiller, de Chopin et de Stephen Heller; mais, disons-le

aussi, l'horreur des redites et des formules courantes l'a parfois

entraîné dans l'excès contraire; il a démesurément agrandi certains

cadres; il a transformé les concertos et les sonates en véritables

poèmes divisés en plusieurs chants, brisant ainsi l'équilibre ordinaire

et changeant les proportions de la charpente harmonique, sans motiver

toujours cette révolution. Ces réserves faites, les compositions d'Alkan

répondent bien à l'idéal et à la prophétie de Zimmermann; elles montrent

un grand maître, dans le sens «psychique» du mot, un homme de foi

profonde et de convictions inébranlables, dont l'œuvre considérable

brille de beautés de premier ordre.

Le groupe d'élite de littérateurs et d'artistes qui faisait cortège Ã

Chopin, avait ouvert ses rangs à V. Alkan comme à un frère en poésie. Ce

cénacle, où l'admiration mutuelle était en quelque sorte instinctive,

exerçait une grande influence, une action directe sur le goût littéraire

et artistique du temps. Nommer Hugo, Lamennais, Dumas, Jules Sandeau,

George Sand, Ary Scheffer, Delacroix, c'est dire que ce centre lumineux

appartenait à l'école romantique, cherchait une voie nouvelle, voulait

briser avec les errements classiques. La passion de V. Alkan pour les

formes ingénieuses, les procédés inusités, répondait à ces tendances et

devait le faire bien accueillir de l'école. Chopin, qui n'était pas

prodigue de son affection et n'accordait qu'à un très petit nombre

d'artistes la faveur de pouvoir se dire ses amis, tenait du reste Alkan

en très haute estime comme virtuose et compositeur. Une sympathie

réciproque prenant sa source dans le culte d'une beauté supérieure au

beau conventionnel et classique, l'horreur du vulgaire et du banal,

unissait ces deux âmes d'élite. A la mort de Chopin, plusieurs de ses

élèves affectionnés choisirent Alkan pour continuer les traditions du

maître regretté.

Il y avait cependant d'intimes et profondes différences entre le

tempérament des deux maîtres; leur égale aspiration vers l'idéal s'est

affirmée sous des formes très distinctes. Aussi bien, Valentin Alkan

est-il une physionomie d'artiste absolument originale et personnelle.

Pour apprécier cette nature éminente, il faut éviter de procéder par

comparaison. Tout en se rattachant à la brillante école de Chopin,

d'Heller, de Liszt et de Thalberg, il ne reflète directement aucun de

ces modèles: il est lui-même et lui seul par ses qualités comme par ses

défauts; il pense et parle une langue qui est sienne; ses idées

distinguées ont de l'accent, du relief, et souvent l'inspiration

musicale accuse un profond sentiment dramatique: les harmonies riches et

colorées n'offrent jamais rien de bizarre; les traits ont une grande

variété de formes; leurs contours sont ingénieux et habilement tracés.

Il faut donc reconnaître à V. Alkan une haute valeur musicale, un

tempérament d'artiste formé par la lecture et la méditation aux grandes

traditions, mais ne relevant que de lui-même et faisant école à part. Il

a cherché les sentiers solitaires et a mieux aimé gravir des pentes

abruptes que suivre les voies tracées par ses devanciers. Conscience

héroïque, efforts virils et constants, qui lui assurent l'admiration et

la reconnaissance des artistes habitués à juger du mérite d'une œuvre

non par la popularité acquise, mais par cette analyse intime, toujours

féconde, quand il s'agit d'un compositeur comme Alkan.

Il convient, cependant, nous l'avons dit, d'ouvrir une parenthèse pour

la critique, et de constater franchement qu'on peut reprendre dans

plusieurs compositions importantes de Valentin Alkan le développement

anormal donné à plusieurs morceaux, sonates et concertos, où le maître

s'est complu à noyer sa pensée dans de longues improvisations. Nous

avouons, malgré toute l'ingéniosité des combinaisons, ne pas comprendre

ces proportions abusives, données à des idées accessoires, ni ces

périodes superposées qui éternisent les péroraisons sans apporter

d'effets nouveaux. Sous ces réserves qui ne s'adressent qu'au manque de

concision et ne visent que l'équilibre harmonique de quelques œuvres,

Alkan reste un maître dans la plus belle acception du mot.

Nous n'avons pas à donner un catalogue de l'œuvre entier de Valentin

Alkan, mais nous devons signaler, parmi ses compositions les plus

importantes, les 25 préludes, op. 31; 12 études dans les tons majeurs,

op. 35; 12 études dans les tons mineurs, op. 39; l'_Amitié_, étude; 3

grandes études à mains séparées et réunies; 3 andantes romantiques et 3

pièces poétiques, op. 18 et 15; 3 scherzi, op. 16.--Op. 26, marche

funèbre; op. 27, marche triomphale; saltarelle, op. 23.--Gigue, air de

ballet, op. 29; bourrée d'Auvergne, _Minuetto alla tedesca_, op. 32; 4

impromptus, op. 33; grande sonate, véritable poème de la vie, op. 40; 3

marches à quatre mains, premier et deuxième concertos di camera:

concerto-symphonie, œuvre capitale, où l'artiste résume dans une

suite de douze numéros caractéristiques ses hautes qualités de style,

son individualité si énergique et si originale.--_Les Mois_, douze

morceaux poétiques, pièces charmantes, accessibles aux pianistes de

moyenne force; variations sur un thème de Steibelt; sonatine pour piano

seul; sonate pour piano et violoncelle, op 47; Souvenirs des concerts du

Conservatoire, partitions réduites pour piano seul; Souvenirs de musique

de chambre; concerto de Beethoven et concerto de Mozart, piano seul avec

cadences; grand nombre de pièces d'orgue pour piano à pédalier.

Ce résumé succinct donne un aperçu de l'importance des compositions qui

font classer Alkan parmi les maîtres éminents de l'école moderne. Il a

également obtenu, à l'époque de sa jeunesse et pendant la période de

maturité, de grands succès d'exécution, tout en se tenant à l'écart du

public proprement dit. Ses admirateurs appartiennent à la classe

privilégiée des artistes et des amateurs qui ne se laissent pas éblouir

par les effets ordinaires aux virtuoses de concert. Malgré ses

soixante-quatre ans, le grand artiste a gardé un jeu magistral; ennemi

déclaré du mauvais goût, son toucher ferme, précis, mesuré, a

l'autorité et l'austérité qui conviennent à sa nature puritaine et

convaincue; il fuit soigneusement les formules bruyantes, mais sait se

plier avec un art infini aux nuances si différentes de style des

compositeurs qu'il interprète; résultat exceptionnel qui prouve une

étude approfondie et perpétuelle des qualités de chaque maître. Couperin

et Rameau ne peuvent être interprétés dans leur grâce naïve comme Field

et Chopin dans leur poésie tendre et fiévreuse; la bravoure de Scarlatti

et de Clementi n'est pas celle de Moschelès et de Weber. Mozart, Hummel,

Beethoven, Mendelssohn ont des qualités très distinctes, qu'un grand

maître dans l'art de dire peut seul posséder et traduire.

Rigoureux observateur de la mesure métronomique, Alkan ne fait jamais

souffrir par les altérations fréquentes de mouvement si fort en usage

dans l'école contemporaine. Il se sert du pédalier avec une bravoure

transcendante que reconnaissent et admirent ses émules, maîtres aussi

dans ce genre, Saint-Saëns, Widor, Fissot, Guilmant, Delaborde,

organistes et pianistes célèbres; tous ont suivi l'exemple de leur

vaillant doyen et mis en honneur les pièces de Bach, d'Hændel, de

Mendelssohn, où le pédalier prend une part active au dialogue musical et

complète les harmonies du piano et de l'orgue.

Les pianistes célèbres: silhouettes & médaillons · 第 7 / 19 段