à la salle du Conservatoire, John Field reprit son existence nomade,
aventureuse et quelque peu vagabonde. Il réalisait malheureusement par
sa faute le type de l'artiste bohême, traînant partout avec lui la
nécessité: il vivait déjà péniblement, luttant contre la maladie,
n'ayant que peu d'avance, et toujours obsédé par son incurable passion
pour l'ivresse. Nous ne suivrons pas ses pérégrinations dans le midi de
la France, dans presque toute l'Italie, en Belgique, en Hollande, etc.
La fortune très diverse de ses nombreux concerts fut loin de répondre Ã
ses espérances. Une cruelle maladie, aggravée encore par l'intempérance,
le retint près d'une année à Naples, où il dut entrer à l'hôpital, tant
était grave sa détresse. Ramené en Russie par les soins d'une grande
famille slave, que son talent avait charmée et qui fut touchée de sa
misère morale et physique, John Field retrouva quelques mois de
convalescence pendant lesquels il se fit entendre à Vienne, et vint
s'éteindre à Moscou le 11 janvier 1837.
Si l'on oublie les travers, les faiblesses, les torts de conduite de
l'homme pour ne juger que l'artiste, John Field tient dans l'histoire de
l'art et plus particulièrement dans l'école du piano une des premières
places. Ãlève préféré de Clementi, il en avait toutes les belles
qualités, la parfaite indépendance de doigts, l'égalité et le jeu lié.
Mais son exécution offrait aussi un côté tout individuel. Par son
toucher expressif et d'une délicatesse extrême, Field obtenait des
sonorités d'une teinte exquise. Sa légèreté dans les traits rapides
était incomparable; les phrases chantantes prenaient sous ses doigts un
sentiment doux et tendre que bien peu de virtuoses ont pu retrouver.
Sous une enveloppe rugueuse, Field devait avoir un grand fond de
sensibilité, car sa musique est pleine de charme, de délicatesse et de
cÅur.
Les leçons d'un pianiste comme Field qui possédait mieux que personne
les traditions de Clementi, le maître des maîtres, étaient très
recherchées; mais son inexactitude, l'état de somnolence continuelle où
le réduisaient ses funestes habitudes éloignèrent vite la clientèle
nombreuse qu'avait attirée son talent. Charles Meyer, le célèbre
pianiste compositeur, était le seul virtuose qui eût réellement le droit
de se dire le disciple de John Field.
Field a été le créateur d'un genre de petites pièces caractéristiques
désignées sous le nom générique de nocturnes, sortes de rêveries, de
petites méditations musicales, où la pensée, d'un sentiment tendre,
parfois un peu maniéré, est le plus souvent, chez Field, accompagnée
d'une basse ondulée en arpèges ou en accords brisés, bercement
harmonieux qui soutient la phrase mélodique et l'anime par l'imprévu de
ses modulations, mais ne dialogue que très rarement avec la partie
récitante.
Field n'attachait dans le principe que peu d'importance à ces bluettes
musicales qu'il improvisait à ses heures de poésie, et pourtant ces
pièces expressives sont restées des modèles du genre. Nul virtuose, Ã
l'exception de Chopin, ne détaillait avec plus de grâce, de sensibilité
et de charme ces petits poèmes d'expression élégiaque, pensées intimes
directement venues du cÅur. Beaucoup de compositeurs de l'école
moderne ont suivi l'exemple donné par Field et écrit des nocturnes
agrémentés de broderies, mais ces imitations sont trop souvent des
copies mal déguisées ou de lourds pastiches. Il faut pourtant ouvrir une
large parenthèse et reconnaître l'habileté de main de plusieurs jeunes
maîtres qui ont su, comme Field, exprimer dans un cadre restreint,
modeste, sans prétention, de charmantes et délicates pensées au
sentiment tendre et rêveur. Ch. Meyer, DÅlher, Gottschalk, Ravina,
Rosenhain, Delioux, Guttman, sont de ce petit nombre. Chopin,
Mendelssohn, Schumann, Stephen Heller ont également écrit des nocturnes,
mais dans une autre gamme de sentiments et dans un cadre plus vaste. La
mélancolie, la tristesse, la douleur, la résignation ou le désespoir
donnent à ces nocturnes un caractère plus sombre et plus dramatique.
Enfin, presque toujours deux idées principales et non une seule, comme
dans les nocturnes de Field, y sont exposées, développées, et procèdent
par des contrastes de sentiments, des oppositions de rythmes.
Field a encore laissé dans son Åuvre, en outre des 18 nocturnes, 7
concertos pour piano et orchestre. Le premier, de force moyenne, est,
dans son ensemble, d'un style charmant et gracieux. Les 2e, 3e,
4e sont des compositions de grande valeur; les phrases de chant ont
de l'inspiration et de la noblesse; les traits légers, brillants,
offrent une grande élégance; et ces concertos peuvent se placer parmi
les meilleurs de l'école moderne du piano; nous ne disons pas de l'école
actuelle dont les tendances sont au concerto symphonique. Les 5e,
6e, 7e concertos nous plaisent beaucoup moins. Il y a de belles
pages et certaines ingéniosités, mais le style est décousu; ce sont des
fantaisies d'un caractère indécis où le plan et la facture laissent Ã
redire; les idées elles-mêmes n'ont plus le charme et la fraîcheur de
l'inspiration.--Citons encore parmi les Åuvres très réussies quatre
sonates, les trois premières dédiées à Clementi; plusieurs
divertissements, rondeaux, fantaisies, polonaises et des variations
complètent l'Åuvre du compositeur. Nous indiquons sommairement ces
derniers morceaux dont plusieurs ont pourtant un réel mérite, surtout au
point de vue de l'originalité et du fin contour des traits.
Au demeurant, John Field, sans être un chef d'école, un compositeur de
premier ordre, est un des maîtres les plus aimables du piano. Sa musique
tendre et poétique, charme, émeut, retient. Bien rarement l'accent
pathétique se trouve sous sa plume fine et délicate; mais, si le cÅur
n'est pas profondément remué par des élans dramatiques, passionnés, il
reste du moins ravi par des impressions d'une exquise douceur.
X
F. KALKBRENNER
Quelques familles privilégiées ont seules l'heureuse fortune de faire
souche dans le monde des arts. Les Kalkbrenner ont eu ce rare bonheur de
former une sorte de dynastie artistique. Le père du célèbre pianiste
dont nous esquissons le portrait, Chrétien Kalkbrenner, naquit le 22
septembre 1755 à Minden, petite ville de Hanovre, d'un père également
musicien, Michel Kalkbrenner. La jeunesse de Chrétien Kalkbrenner fut
très laborieuse; ses efforts, ses travaux sérieux de compositeur ne
rencontrèrent que l'indifférence même auprès des protecteurs sur
lesquels il croyait pouvoir compter. Pourtant sa persévérance finit par
triompher de ce mauvais vouloir; il fut, en 1789, nommé maître de
chapelle à Berlin, et, deux ans plus tard, choisi par le prince Henri de
Prusse comme maître de sa chapelle à Reinsberg. Il quitta cette
résidence pour l'Italie. Après un séjour d'un an, les faits de guerre le
conduisirent en France, et il obtint, Ã Paris, la place de chef de chant
à l'Opéra. Plusieurs ouvrages lyriques, cantates, oratorios, écrits sur
l'histoire de la musique, forment l'Åuvre relativement considérable
du père de F. Kalkbrenner.
Frédéric-Guillaume Kalkbrenner naquit à Cassel en 1784. Ses premières
études musicales, commencées sous la direction de son père, furent
ensuite continuées au Conservatoire de Paris. A partir de 1798, admis Ã
la classe de Louis Adam, père du compositeur populaire dont nous
applaudissons encore les charmants opéras, le jeune Kalkbrenner fit de
rapides progrès, et obtint, grâce à sa belle organisation et aux soins
dévoués de son maître, le deuxième prix de piano en 1800 et le premier
prix l'année suivante. Il apprit en même temps l'harmonie et la
composition, sous la direction de Catel, compositeur de mérite et auteur
d'un traité très estimé.
Comme tous les grands virtuoses désireux de faire apprécier leur talent
par le continent entier, amoureux du succès, cherchant aussi le progrès
dans l'audition et la comparaison des maîtres étrangers, Kalkbrenner
quitta Paris vers 1803 pour habiter Vienne trois ans, jusqu'en 1806.
Rappelé à Paris par la mort de son père, il quittait de nouveau la
France pour s'établir à Londres, où il se fixa pendant une période de
dix ans, fêté par les grandes familles anglaises qui lui confiaient
l'éducation musicale de leurs enfants. Kalkbrenner n'oubliait cependant
pas notre pays et y revenait assez régulièrement, chaque année, voir ses
amis. En 1817, il fit une tournée artistique à travers l'Allemagne et
donna un grand nombre de concerts, où il fit admirer son rare talent de
virtuose, et par-dessus tout la merveilleuse égalité de son jeu. Enfin,
il se décida, en 1826, à se fixer à Paris, où l'attendait la plus
brillante clientèle et cette haute considération qui accompagne toujours
un grand artiste dont la distinction personnelle égale le talent.
F. Kalkbrenner était un virtuose exceptionnel, et sa double réputation
de pianiste et de professeur se justifiait par de nombreuses qualités.
Continuateur de Clementi, le créateur de l'école moderne du piano,
Kalkbrenner prit comme modèle à suivre et comme type idéal de
l'exécution, l'admirable mécanisme de ce maître, qu'il avait souvent
entendu à Vienne en 1803 et dont il avait même été le disciple. Le jeu
du célèbre pianiste se modifia sous la puissante influence de Clementi,
et Kalkbrenner devint bientôt lui-même un chef d'école, le maître le
plus autorisé dans l'art d'enseigner. Le piano, sous ses doigts, prenait
une sonorité merveilleuse et jamais stridente, car il ne cherchait pas
les effets de force. Son jeu, lié, soutenu, harmonieux, d'une égalité
parfaite, charmait plus encore qu'il n'étonnait; enfin, une netteté
irréprochable dans les traits les plus ardus, une main gauche d'une
bravoure sans pareille, faisaient de Kalkbrenner un virtuose hors ligne.
Ajoutons que l'indépendance parfaite des doigts, l'absence des
mouvements de bras, si fréquents de nos jours, nulle agitation de la
tête ni du corps, une tenue parfaite, toutes ces qualités réunies, et
bien d'autres que nous oublions, laissaient l'auditeur tout au plaisir
d'écouter, sans le distraire par une gymnastique fatigante. La manière
de phraser de Kalkbrenner manquait un peu d'expression et de chaleur
communicative, mais le style était toujours noble, vrai et de grande
école.
Kalkbrenner a beaucoup écrit pour le piano. Ses compositions, d'une
harmonie toujours très correcte, irréprochable, bien dialoguées, d'une
valeur égale aux deux mains, sont très intéressantes à connaître et d'un
travail fort utile. Parmi ses Åuvres sérieuses nous devons signaler
deux quintettes, l'un pour piano et instruments à cordes, des duos pour
piano et violon, alto ou violoncelle; plusieurs sonates et pièces Ã
quatre mains, des sonates pour piano seul, une pour la main gauche
principale, cinq concertos avec orchestre d'ordre (le premier surtout
est une Åuvre supérieure); grand nombre de rondos, fantaisies, thèmes
variés, caprices, plusieurs fugues, d'importants recueils d'études,
enfin la grande méthode théorique et pratique à l'aide du guide-mains.
L'immense succès de cet ouvrage est dû surtout, nous le croyons du
moins, aux excellents préceptes de mécanisme si bien formulés par F.
Kalkbrenner. L'autorité du nom de l'auteur et les bonnes études placées
à la fin de son Åuvre ont aussi puissamment aidé à sa popularité.
Mais, si par méthode on entend un enseignement progressif et bien
gradué, s'élevant lentement des principes élémentaires aux conditions
supérieures de l'art, nous sommes forcé d'avouer, en toute conscience,
que cette progression n'existe pas, que l'Åuvre n'est pas une
méthode, mais bien un excellent recueil de conseils à l'usage d'élèves
avancés.
Si l'on considère l'importance et le grand nombre des compositions de
Kalkbrenner, on doit reconnaître en lui un maître de premier ordre;
toutes ses compositions affirment des tendances très hautes, une grande
variété de style et de forme, souvent de l'inspiration et toujours une
main ferme, sûre d'elle-même, traduisant la pensée dans la langue
musicale la plus correcte. Mais il faut bien le dire: malgré toutes
leurs qualités et un mérite réel de facture, les compositions de F.
Kalkbrenner ont vieilli. Le style en paraît démodé et poncif.
Camille Pleyel, musicien d'imagination et de savoir, pianiste de goût,
au toucher fin et délicat, cÅur d'or, esprit d'élite, s'associa en
1824 à Kalkbrenner pour la fabrication des pianos. Grâce à la volonté
intelligente des directeurs, aux améliorations incessantes apportées Ã
la facture, la maison Pleyel qui d'abord avait pris pour modèles les
instruments du célèbre facteur anglais Broadwood, conquit une
individualité qu'elle a su garder. Les soins constants, les conseils
incessants de Kalkbrenner, sa haute influence d'artiste, enfin les
sommes relativement considérables versées par lui dans la fabrique
aidèrent puissamment son associé à élever la maison Pleyel au premier
rang qu'elle conserve sous l'habile direction de A. Wolff.
Fait à noter: Clementi, Kalkbrenner et Herz ont été à la fois d'éminents
musiciens et de célèbres facteurs. Le flûtiste Tulou et Wogt,
l'hautboïste, étaient, eux aussi, des luthiers célèbres, ou, pour
parler plus correctement, des chefs d'industrie artistique comme leurs
amis et collègues les maîtres du piano.
Indépendamment de ses nombreuses leçons particulières, Kalkbrenner avait
des cours très suivis où il était difficile de se faire admettre si l'on
ne possédait déjà les prémices du talent, et si l'on ne s'engageait Ã
une soumission absolue aux exigences du maître. L'élève la plus
brillante formée à l'école de Kalkbrenner fut, sans contredit, Mlle
Moke, depuis Mme Camille Pleyel. Cette grande artiste, alors enfant
prodige, avait, dans le principe, reçu les leçons de Jacques Herz, puis
les conseils de Moschelès, de passage à Paris; mais c'est à Kalkbrenner
qu'elle dut cette égalité parfaite des deux mains, cette clarté
merveilleuse d'exécution qui caractérisent la méthode de Clementi et de
son illustre continuateur. Plus tard, vinrent s'ajouter le charme, la
sensibilité et la poésie, troisième et dernière transformation de son
talent qu'elle dut à l'influence des nouveaux procédés de Thalberg et
aux conseils de son mari. Stamaty eut également l'honneur d'être le
disciple affectionné de Kalkbrenner et de suivre la tradition de son
enseignement basé sur l'indépendance rythmique des doigts. Notre
illustre directeur, M. Ambroise Thomas, élève de la classe Zimmermann,
reçut aussi ses précieux conseils.
Kalkbrenner mourut le 11 juin 1849, à l'âge de soixante-cinq ans,
laissant la maison Pleyel dans une grande prospérité. Musicien de
premier ordre, compositeur remarquable, modèle à suivre comme virtuose,
chef d'école et professeur transcendant, ce grand artiste avait
certaines étroitesses de caractère. Tout succès devait lui revenir de
droit, et, comme les gens à système, il ne reconnaissait de mérite
qu'aux artistes formés par sa méthode ou tout au moins disposés à en
proclamer la supériorité. Nous sommes des premiers à reconnaître
l'excellence du principe qui vise la parfaite indépendance des doigts et
leur action prépondérante comme articulation, attaque du clavier, jeu
lié, égal, soutenu; mais, ce principe posé et bien formulé dans ses
conséquences immédiates, l'exécutant ne doit nullement se priver, dans
les accents de légèreté, d'expression et de force, de l'action du
poignet, de l'avant-bras et du bras. Affirmer le contraire est une
erreur grave, que tous les virtuoses sans parti pris reconnaissent.
J'ai dit que Kalkbrenner avait la faiblesse de se préférer à tout autre
artiste, en voici une preuve entre mille: Moschelès, de passage à Paris,
dînait chez son ami Kalkbrenner, qu'il avait beaucoup connu à Londres.
Une réunion musicale suivit le repas. Le maître de la maison offrit Ã
Moschelès de faire l'essai, à première vue, d'une sonate à quatre mains
encore manuscrite. Moschelès, en galant homme et aussi en grand
musicien, déchiffra très habilement le manuscrit de son hôte. Les amis
présents prièrent alors l'illustre visiteur de se faire entendre seul et
de dire quelques-unes de ses admirables études; mais cela ne faisait
plus le compte du maître de la maison, et il se hâta de fermer le
piano, sous prétexte de discrétion, heureux de laisser l'auditoire sous
l'impression des hésitations inévitables d'une exécution à première vue.
Kalkbrenner, homme d'ailleurs distingué, de belles manières, avait
encore une faiblesse, celle de se croire un grand seigneur. L'habitude
de frayer avec la noblesse anglaise et française lui avait fait comme
une seconde nature; il en parlait avec la familiarité la plus
surprenante: à l'en croire, il était l'ami intime des Larochefoucauld,
le commensal journalier du duc de Caraman; lord X..., l'attendait pour
ouvrir ses chasses; le prince de Beauveau l'avait prié à déjeuner; «mais
un des invités me déplaisait, et j'ai fait savoir au prince qu'on n'eût
pas à mettre mon couvert.» Ou bien encore: «Vous savez, mon cher, que
Louis-Philippe m'a fait demander s'il était à ma convenance d'accepter
la pairie: j'ai remercié et cru sage de refuser, n'étant pas homme
politique et tenant à conserver ma parfaite indépendance. Le roi m'a
fait témoigner tous ses regrets.»
Cette folle vanité était devenue chez Kalkbrenner une véritable
monomanie, se traduisant jusque dans les actes insignifiants de la vie.
Nous pouvons raconter comme authentique le fait suivant vraiment
caractéristique. Kalkbrenner donnait un dîner d'apparat à d'illustres
personnages et à quelques artistes célèbres. Au premier service, un
poisson magnifique, digne de figurer sur la table d'un souverain, fit
l'admiration des invités, et Kalkbrenner partit de là pour conter cette
historiette: «Mesdames et Messieurs, ce poisson ne me coûte rien et
voici comment: je suis allé moi-même ce matin à la halle pour trouver
une pièce de choix. Celle-ci m'a paru digne de mes hôtes, et sans
discuter le prix, j'ai remis ma carte à la marchande. En voyant mon nom,
cette femme du peuple qui, paraît-il, possède le sentiment de l'art à un
haut degré, s'est troublée et m'a timidement demandé si j'étais le grand
Kalkbrenner, l'illustre artiste connu de tout Paris. J'ai répondu que
c'était moi-même. Alors j'ai été prié avec tant d'instance d'accepter le
don de ce poisson comme témoignage d'admiration, qu'il m'a fallu céder
et recevoir ce présent que je suis heureux de vous offrir.»
La physionomie de F. Kalkbrenner était distinguée, ses traits un peu
forts quoique réguliers. Les yeux doux, mais vagues, étaient ombragés
d'épais sourcils. La bouche grande, souriante, avait un certain rictus
narquois. Kalkbrenner avait la taille au-dessus de la moyenne, la
démarche compassée, l'abord froid et cérémonieux; il affectait une
politesse exagérée qu'il croyait un reflet des habitudes du grand monde.
Cette tenue lui donnait à distance certaines apparences de diplomate;
pensée intime qui était pour lui une grande joie.
Kalkbrenner avait encore au suprême degré la manie du pédantisme en
toute chose. Docteur dans l'art des belles manières, il enseignait à ses
vieux amis comment ils devaient se tenir à table, se conduire en
société; il se croyait encore plus habile médecin que grand artiste, ce
qui ne l'empêchait pas de recommander, même à Chopin, l'usage du
guide-mains et les exercices de sa méthode. Oublions ces petits travers
pour admirer les belles qualités du compositeur éminent, du virtuose
exceptionnel, du professeur hors ligne, chef d'une école célèbre et
fondateur d'une grande industrie.
XI
DUSSEK
Il y aurait pour un biographe doublé d'un statisticien patient, une
curieuse étude à faire sur la grande famille, j'allais dire sur la race
d'artistes produits par l'ancien royaume de Bohême et par la Hongrie,
contrée bénie, pays élu, terrain fertile, d'une fécondité tout
spécialement musicale. Il serait intéressant de remonter aux causes
premières et de chercher à pénétrer les origines de ce mouvement
artistique spontané en apparence, et continu comme un phénomène naturel.
Est-ce au ciel ou à la nationalité, au sang ou à l'influence du milieu
qu'on doit attribuer la formation de cette pléïade d'individualités
brillantes, dont toutes ont laissé une trace durable dans le domaine de
la virtuosité, de la composition ou de l'enseignement.
Dussek est un des ancêtres de cette sorte de féodalité artistique
tchèque et slave. Fils d'un musicien distingué, organiste et maître de
chapelle de l'église collégiale de Craslau en Bohême, il naquit dans
cette ville, le 9 février 1761. Son père l'initia, dès l'âge de cinq
ans, à l'étude de la langue musicale; à neuf ans, sa précocité
s'accusait déjà par d'intéressants préludes, d'ingénieux
accompagnements réalisés à l'orgue. Notre cher et regretté Lefébure-Wély
qui, lui aussi, était enfant prodige, improvisait d'une façon
surprenante dans un âge aussi tendre; comme Dussek, Lefébure-Wély était
fils d'un très habile organiste, et son instruction musicale était assez
avancée pour lui permettre de suppléer, à l'âge de huit ans, son père
frappé de paralysie.
Dussek entra bientôt, comme enfant de chÅur sopraniste, au couvent
d'Iglau où ses études littéraires et musicales furent dirigées avec
habileté; les pères jésuites, très justes appréciateurs des dispositions
et de l'intelligence de leurs élèves, l'avaient en grande affection.
Dussek acheva ses humanités à Kuttenberg, et fit son cours de
philosophie à Prague, où il eut l'honneur de soutenir brillamment sa
thèse de bachelier. Heureuse combinaison des études artistiques et
littéraires, qui rentre dans le programme de l'enseignement germanique
et dont l'application constitue pour les Allemands une supériorité qu'on
aurait mauvaise grâce à leur contester, ainsi qu'une préparation plus
complète au véritable sentiment du grand art, exemple trop peu suivi
sinon peu compris en France.
Après sa thèse, Dussek quitta la Bohême pour suivre, en Belgique et en
Hollande, son protecteur le comte de MÅnner. Il passa une couple
d'années à Malines, Amsterdam et la Haye; il fut attaché comme organiste
à plusieurs églises importantes, mais déjà sa réputation de pianiste et
de grand virtuose lui avait valu l'honneur d'être choisi comme
professeur des enfants du Stathouder. En 1783, Dussek se rendit Ã
Hambourg pour consulter le célèbre et modeste grand artiste, Emmanuel
Bach, le créateur de la sonate moderne, celui qui en a fondu le moule
nouveau et a, le premier, rompu avec les formules harmoniques, les
procédés scolastiques usités jusque-là , système musical abandonné dans
la musique dramatique, mais qui semblait vouloir s'éterniser dans la
musique instrumentale. Encouragé et guidé par cet homme de génie, Dussek
eut enfin le sentiment de sa force, et se rendit à Berlin, où son double
talent de compositeur et de virtuose excita l'admiration générale.